NOTRE-DAME DE RODEZ
en ont gardé aussi le sentiment de la grandeur et de la simplicité.
Comme statique, Albi procède de l'ancienne cathédrale de Toulouse, qui ellemême est une application des constructions quasi romaines de Notre-Dame des Doms à Avignon, et de la Major à Marseille, qui, à leur tour, continuent le système de construction de la basilique de Constantin à Rome. De l'édifice romain à l'église gothique, il n'y a qu'un pas. La filiation est telle que l'air de parenté va jusqu'à la ressemblance. Qu'est-ce, en
LE GOTHIQUE DU MIDI
effet, que la basilique de Constantin? Un architecte la définirait : Une nef couverte de voûtes d'arHe contre-butée par des contreforts intérieurs réunis par des berceaux plein cintre. Et qu'est-ce que Sainte- Cécile? Une nef couverte de voûtes d'ogive contre-butée par des contreforts intérieurs réunis par des berceaux ogivaux. Remplacez arête et plein cintre par ogive, et la définition de la première s'applique à la seconde. C'est que, en effet, un simple changement dans le système de voûtaison les sépare. Juxtaposées, leurs deux coupes schématiques sont pareilles.
Mais toute cette technique est impuissante à faire comprendre la cathédrale albigeoise à qui ne l'a point vue. La vision directe est nécessaire pour en saisir le sens et en comprendre la beauté. Comme Notre-Dame de Paris, qui se révèle peu à peu à qui ne se lasse pas de la contempler, Sainte-Cécile d'Albi se dévoile pour qui vient lui rendre visite, en rêvant d'elle. Et pour peu qu'on ait le don de sentir, cette contemplation muette en apprend plus que les livres dont elle donne alors la clé.
C'est au mois d'août ou de juillet, lorsque le vert des arbres exaspère le rouge de ses briques, et que le ciel, d'un bleu ardent, flamboie sous un soleil de feu, qu'il faut la voir. Alors, cette masse rougeâtre, à laquelle la patine des siècles a donné des mordorures éclatantes, rutile entre une complémentaire qui l'avive et une semblable où elle se fond harmonisée. Repoussée par le sol, elle s'irradie dans l'air, et l'on ne voit plus que trois couleurs, un vert, un rouge, un bleu, dont l'une, le rouge, enchâssée dans les deux autres qui la font valoir. Pour le voyageur que la locomotive a jeté brusquement et pour la première fois en face de la merveille de l'Albigeois, cet effet de couleur est intense et prodigieux. Les cathédrales du Nord ne peuvent en donner une idée, car toute coloration en est absente. Notre- Dame de Paris vaut par la beauté de ses lignes et la noblesse de sa silhouette, mais c'est une masse incolore, et elle apparaît
grise sur le ciel gris. A Sainte-Cécile, la couleur joue un rôle capital. Son appareil, à lui seul, lui fait un vêtement de pourpre. C'est lui, beaucoup plus que les décorations intérieures de la nef, qui la colore aux yeux de l'artiste, en lui tissant son manteau de couleur. Et celte harmonie surhumaine, elle-même la renouvelle tous les jours, sans l'aide débile de l'homme, car il lui suffit d'un pan d'azur en haut, d'un peu de verdure en bas pour la réaliser.
A ses pieds, le Tarn, fleuve sanglant, aux eaux rougies par les argiles qu'il traverse, roule des flots boueux qui semblent emprunter leur couleur rousse aux briques rouges de ses murailles.
Si différente de ses sœurs du Nord comme aspect aussi bien que comme statique, l'église d'Albi l'est encore par ce qu'on pourrait appeler son âme. Celle-ci, d'essence toute militaire, la met aux antipodes de l'habituelle cathédrale gothique.
Plantée à pic au-dessus de la vallée du Tarn, elle surgit du sol, terrible et menaçante, non à la façon de Notre-Dame de Reims, qui en jaillit comme une source, mais à la manière d'une sentinelle qui lèverait son arme pour attaquer. Bardée de tours, hérissée de mâchicoulis, invulnérable sous sa carapace de briques ceinturée de pierres où les fenêtres sont des fentes de meurtrières, elle apparaît comme la plus formidable réalisation de l'Église militante d'ici-bas. La cathédrale du Nord est accueillante et ouverte comme la mystique bergerie à laquelle les âmes sont conviées d'entrer. La cathédrale du Midi a quelque chose d'agressif et d'hostile. Au lieu d'accueillir le visiteur, elle le repousse, car tous ceux du dehors sont pour elle l'ennemi. Elle ne consent à se taire gracieuse et aimable qu'au dedans, pour les enfants dont elle a la garde. Cathédrale-forteresse, elle est la citadelle du Christ. Notre-Dame d'Amiens est une Lminence, et c'est un .Monseigneur que Paris, et c'est un grand Prélat COnsécrateur que Reims. L'une monte comme une prière. L'antre s'élève avec un geste
de bénédiction. La troisième a l'élan d'un hymne triomphal en l'honneur de nos rois. Leurs tours, à toutes, évoquent l'idée d'une crosse et d'une main qui bénit. Ce sont des tours épiscopales. Sainte-Cécile, elle, est une guerrière, et son clocher est un donjon. Le geste, qu'avec lui elle esquisse, n'est pas le signe pacifique du Pasteur, mais la menace du Soldat. Si elle se lève, ce n'est pas pour bénir, mais pour se défendre et pour frapper. Vraie église des Croisades, elle semble sortie de l'épopée militaire des anciens chevaliers.
Dans un de ses moments d'inspiration les plus brillants, Lacordaire a vu l'Église catholique sous la forme d'une cathédrale gothique dressée à la cime d'un îlot en pleine mer. Les vagues courroucées montent à l'assaut de la basilique. Leurs crêtes
mutinées la heurtent violemment, avec des rumeurs de populace en furie, l'éclaboussant jusqu'au faîte de leur écume blanchâtre. Mais la tempête passe, et quand l'océan s'est retiré, l'église de pierre bâtie sur le roc apparaît au moine visionnaire intacte comme auparavant. Les flots n'ont fait qu'arracher de ses flancs les animaux parasites qui la rongeaient. A travers les vitraux, un filet de lumière perle de l'intérieur, et l'on entend une voix qui chante: « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise. »
L'artiste qui voudrait peindre la vision du grand Dominicain devrait s'inspirer, non de Notre-Dame de Paris ou de toute autre cathédrale du Nord, mais de Sainte- Cécile d'Albi, c'est-à-dire du type méridional.