FRAGMENT DES* DISCIPLES DEMMAUS
DE REMBRANDT Musie du Louwc
LE SACRE CŒUP Image de la Bonne Presse.
sa passion, dans sa mort ? Comment n'a-t-on pas raconté les aventures de sa vie terrestre, conçu les gloires de son apothéose?
L'a-t-on jamais imaginé ainsi : pâle, amaigri, assis de face, rompant le pain comme il avait fait le soir de la Cène, dans sa robe de pèlerin, avec ses lèvres noirâtres où le supplice a laissé des traces, ses grands yeux bruns, doux, largement dilatés et levés vers le ciel, avec son nimbe froid, une sorte de phosphorescence autour de lui qui le met dans une gloire indécise, et je ne sais quoi d'un vivant qui respire et qui certainement a passé par la mort ? L'attitude de ce revenan t divin, ce geste impossible à décrire, à coup sûr impossible à copier, l'intense ardeur de son visage, dont le type est exprimé sans traits et dont la physionomie tient au mouvement des lèvres et au regard, ces choses
inspirées on ne sait d'où et produites on ne sait comment, tout cela est sans prix. Aucun art ne les i rappelle; personne avant Rembrandt, personne après ne les a dites.
A bien regarder, je ne vois dans l'époque moderne qu'une seule conception bien nouvelle du Fils de Dieu fait homme, le « Sacré Cœur ». La dévotion en remonte à la fin du xvne siècle et trouve sa source dans les révélations de la bienheureuse Marguerite-Marie Alacoque. Au point de vue iconographique, il existe deux modes de représentation. Dans le premier, Jésus montre son cœur avec ses mains, ce cœur, semble-t-il dire, qui a tant aimé les hommes. Ce premiertype nous vient du xvmesiècle et de là le caractère un peu fade qu'ont la plupart de ces images. Le second a donné à Ja basilique de Montmartre une assez jolie statue de Christ qui, les bras largement étendus, semble vouloir embrasser l'univers entier pour le presser sur ce cœur méconnu d'où s'échappent des flammes.
A part cela, les artistes du xi.xe siècle ont été surtout, comme leurs devanciers, des narrateurs de la vie du Christ. Et leur façon de la conter a été quelquefois exquise, par exemple chez Flandrin et Overbeck, émouvante chez Dagnan-Bou-
veret.
Les deux tentatives les plus originales, parmi les plus récentes, sont celles de James Tissot et de Jean Béraud, mais peut-être leur a-t-on accordé plus d'importance qu'elles n'en ont en réalité.
IMAGES DU CHRIST
Tissot a essayé, après Munkacsy, en une série de petits gouaches qui ne sont pas des merveilles, de reconstituer un Christ purement oriental se mouvant dans un cadre strictement palestinien.
Même au point de vue archéologique, son œuvre est très critiquable, puisqu'elle n'est, somme toute, qu'une photographie de la Syrie arabe actuelle. D'ailleurs, ce n'est pas en reconstituant le costume et l'architecture d'une époque qu'on en ressuscite l'âme. Rembrandt n'était rien moins qu'archéologue; il a vu l'Évangile à travers la Hollande, et ses personnages sont plus d'Amsterdam que de Jaffa.
Cependant ses œuvres sont vr'aies.
Le cas de Béraud est plus curieux.
Quand ses tableaux parurent au Salon, il ne fut question que d'eux. C'est que, en effet, il était très amusant de voir un Christ entouré d'hommes en frac et à chapeau haute forme, pardonnant à une pécheresse sortie du théâtre, flagellé par des bouchers de la Villette, insulté par des francs-maçons, mourant enfin sur la butte Montmartre, au milieu de religieuses et d'ouvriers dont l'un menace du poing Paris déicide. L'intention était bonne; on pouvait la défendre, on l'a défendue en faisant observer que les anciens avaient agi de même. Les « Noces de Cana » de Véronèse sont-elles autre chose qu'un splendide festin vénitien? Il y avait simplement chez les anciens l'absence de ce que nous appelons aujourd'hui l'exacte reconstitution historique basée sur l'archéologie. Cette absence de vérité matérielle n'est pas à rapprocher de ce qui chez l'artiste moderne est système et manie. Et puis, cequi manqueà Béraud, c'est d'être un peintre. Si ses toiles ont fait du bruit, elles le doivent uniquement aux sujets représentés.
On pourrait passer en revue d'autres tableaux du Salon et signaler quelques essais mystiques. Mais vraiment, cet art est tellement en dehors de la vie même du peuple chrétien qu'on ne saurait voir en lui l'héritier de dix-neut siècles de foi.
PAGES D'ART CHI'f I
Conçu en dehors de nos églises, sans rapport avec leur culte, il est le simple fruit d'une curiosité d'esthète qu'intéressent tour à tour les fables du paganisme et les mystères de notre loi. Qui connaît « le Christ aux anges » de Manet? Pric-t-on devant le Christ de Bouguereau, ce crucifié compatissant auprès duquel le paysan las faiblit lui aussi sous le poids de la croix quotidienne? Il faut aller dans quelques rares sanctuaires ou dans une riche basilique pour trouver une œuvre d'art vraiment faite pour la liturgie catholiquec
Partout ailleurs, on s'est adressé aux fabricants du quartier Saint-Sulpice, ces fossoyeurs de l'art religieux. C'est par eux, c'est par ce lamentable chapitre que se termine tout essai sur l'histoire de l'art chrétien.
Si les ecclésiastiques désertaient ces bazars pour s'adresser à de véritables artistes, peut-être se révélerait-il des tempéraments neufs, capables d'avoir une pensée de foi et de traduire un sentiment mystique. 11 faudrait pour cela les aiguiller. A ceux qui devraient peindre le fils de Dieu, il faudrait réapprendre à l'aimer un peu. Les incorrects d'autrefois devaient sans doute à leur ferveur d'être des peintres d'àme. La prière composée par l'athonite Denis pour ses confrères faiseurs d'icônes est instructive à ce sujet. La voici dans sa charmante naïveté :
Seigneur Jésus-Christ, notre Dieu, qui avez daigné dessiner l'image sacrée de votre visage et l'imprimer sur le saint voile qui servit à guérir la maladie du satrape Abgare et à éclairer son âme, qui avez illuminé de votre Esprit-Saint l'évangéliste Luc afin qu'il pût représenter la beauté de votre Mère très pure... conduisez les mains de votre serviteur afin qu'il puisse représenter parfaitement votre image, celle de votre Très Sainte Mère et celle de tous les saints, pour la gloire, la joie et l'embellissement de votre église sainte. Pardonnez les péchés de tous ceux qui vénéreront ces images et qui, se mettant à genoux deytnl elles, rendront honneur au modèle qui est dans les cieux.
LE CRUCIFIX
Considéré au point de vue plastique, par cela même qu'il est l'œuvre d'une main d'homme, le crucifix appartient à l'histoire de l'art. L'historien des formes même incrédule s'intéresse à lui pour en écrire la vie, je veux dire pour fixer la date où il apparaît et marquer les étapes de son évolution. C'est cette histoire du crucifix qu'on a essayé de raconter ici.
Les deux éléments qui le composent, la croix et le christ, n'ont pas été réunis dès le début. La croix a longtemps existé nue avant qu'on ait eu l'idée ou le courage d'y attacher le divin Supplicié. L'histoire de la croix, une partie du moins, est donc le prologue obligé de celle du Christ qui la transforme en crucifix.
M»r Wilpert a compté les représentations directes de la croix trouvées aux Catacombes et datant des quatre premiers siècles. Il n'en a trouvé qu'une vingtaine. Encore apparaissent-elles comme un motif dissimulé au milieu des mots d'une épitaphe ou des lettres d'un nom propre.
Elles affectent de préférence la forme tronquée, en T, et la forme grecque aux quatre bras égaux; mais on y voit aussi la forme latine et, en dernier lieu, la forme en sautoir, dite croix de Saint-André.