MAURICE DENIS
cette abside d'église de village, mais l'Art magnifie tout ce qu'il touche. Qu'y a-t-il de plus humble au monde que les pauvres cellules blanchies à la chaux de San- Marco de Florence? Leurs cloisons de briques dressées sous des combles ne sauraient convenir qu'à des moines. Il a suffi que le génie de FraAngelico les tra-
verse et s'y imprime sous forme de fresques immortelles pour faire de ces chambres de couvent un « lieu essentiel de l'humanité ». L'art est une si grande chose que par lui le plus pauvre réduit peut l'emporter sur la .plus somptueuse basilique.
Un des caractères, non le moindre, de
Phot. Druet.
Fig. 76. — Maurice Denis
Paysages et Saints de France. Aimez-vous les uns les autres. (Eglise du Vésinet. 1900.)
l'art de M. Maurice Denis est d'être catholique, par opposition à un autre art chrétien d'esprit protestant. En ces deux chapelles, ce caractère s'affirme surtout dans le vitrail de la Cène et dans le panneau Aime^-vous les uns les autres. Ici, c'est le Christ qui donne la communion aux apôtres agenouillés, comme il le ferait
s'il revenait; là, c'est le Christ qui unit dans une fraternelle étreinte un ouvrier, un paysan, un homme de la bourgeoisie, un lettré, tels que nous les voyons autour de nous. Mais ce parti pris d'actualiser la lettre évangélique sans souci de l'histoire ancienne se retrouve partout dans l'œuvre de M. Maurice Denis. M. Georges Des-
Phot. Druet.
Fig. 77. — M. Denis \La Cène. (Vitrail.)
vallières l'a mis un jour en lumière dans une conférence en comparant entre elles une image de première Communion de ce peintre et la Cène de M . Burnand . D'autres exemples, comme la Vocation des apôtres composée avec des mariniers de la Seine, pourraient servir d'illustration à cette pensée. Celle-ci tient toute en ce que le Christ n'est point mort, qu'il est vivant, qu'il demeure parmi nous, et que les paraboles évangéliques, comme celle de l'Enfant prodigue ou de la pécheresse, se renouvellent tous les jours. Par suite, c'est l'actualisation des anciens symboles qui nous importe, car ces symboles ne sont point pour nous, comme pour les protestants, de simples faits historiques, des faits comparables à ceux de l'histoire d'Alexandre ou de César, mais des réalités vivantes. Les anciens ne raisonnaient pas autrement lorsque, dédaignant les « turqueries », qu'ils connaissaient pourtant puisqu'ils en ont fait usage, ils donnaient aux récits évangéliques la couleur d'une scène de leur temps. Qu'est-ce que la Cène de Léonard de Vinci, où tout le décor et le mobilier sont empruntés au réfectoire même des moines? C'est le Christ célébrant la Pâque chez les Dominicains de Milan. L'artiste eût fait une maladresse en étendant en ce lieu sur des coussins la sainte assemblée. Il a mieux aimé la rapprocher du présent. M. Maurice Denis obéit à un esprit pareil. Son art s'oppose à celui que nous a valu la Bible arabe de James Tissot et que guide seule une froide et fausse archéologie. Cet art-là déguise les apôtres en Bédouins, la Vierge en Bethléhémitaine et donne comme cadre aux récits évangéliques la mosquée d'Omar, la Porte Dorée, la Porte de Damas, le Souk (Bazar), toutes choses arabes ou byzantines postérieures au Christ de plusieurs siècles. Le vestiaire oriental y tient lieu de sentiment et remplace la bonne compréhension du sujet, comme on peut le voir aux décorations de M . Joseph Aubert à Notre- Dame des Champs de Paris. Une visite rapide de la Palestine peut seule faire croire à l'immortelle fixité de ses types, de ses coutumes et de son décor. Des maîtres comme le
Fig. 78. — Maurice Denis : Le Coup de lance. (Le Vésinet. 1900.)
Phot. Druet.
P. Germer-Durand et le P. Lagrange m'y ont appris que là tout change comme ailleurs, et que rien n'est moins sûr que ces prétendues recontitutions archéologiques opérées à coups de kodak. Traduisons donc l'âme de nos textes bibliques sans prétendre savoir comment s'habillait Abraham.
Cet esprit nettement catholique, uni à un charme exquis venant tout droit de l'âme de l'artiste et qui s'exprime surtout par la couleur, doit faire oublier ce que cet art contient encore d'imparfait. M. Maurice Denis n'est pas un virtuose. Lui-même parle quelque part de l'indigence de son métier. Mais ce serait s'aveugler soi-même que s'attarder à ces lacunes au point de ne plus apercevoir les grandes qualités qui les cachent. Il ne faut d'ailleurs pas s'abuser avec des termes aussi équivoques que bien dessiné et mal dessiné. Depuis Puvis de Chavannes, sincère dans ses recherches antiacadémiques jusqu'à la gaucherie, il en est de certains dessins comme de cette littérature d'apparence naïve, de Claudel et de Péguy, que pas un lettré n'oserait traiter de mal écrite. Ils sont une réaction contre l'art d'aspect photographique si redouté des vrais artistes. Que si l'on va jusqu'à prétendre un certain dessin nécessaire à l'œuvre d'art, il faudra donc dire que Guido Reni est préférable à Fra Angelico et Bouguereau à Puvis de Chavannes.
Encore que le sentiment religieux puisse aller, comme cela s'est vu, avec des croyances différentes des nôtres, celui-ci, chez M. Maurice Denis, va de pair avec sa foi chrétienne. Dans un livre récent, l'auteur lui-même, qui est un fin lettré, comme l'étaient les grands maîtres de la Renaissance, n'a pas craint de l'affirmer. On lira, je pense, avec intérêt le feuillet suivant :
En cette fin si croyante tout de même du siècle, où l'on voit éclore dans les âmes encombrées des plus savants blasphèmes la petite fleur de la Foi, nous sommes quelques peintres bien près de nous convertir, comme
fit le vieux Botticelli au temps de Fr. Savonarole. Mais nous connaissons mal notre voie. Il en est toutefois qui pressentent ou qui savent que la' vérité chrétienne définit non seulement le but de leur art mais les
moyens d'art qu'il leur faut employer
Mais nous sommes tous préoccupés de Dieu. Aujourd'hui le Christ est vivant. C'est le temps favorable. Il n'y eut pas depuis longtemps d'époque plus passionnée que la nôtre pour la beauté religieuse, et s'il en est venu comme une mode dont on se plaint, c'est que quelque chose de vrai se manifeste ainsi (i).
Dans la conférence dont je parlais plus haut, M. Georges Desvallières, un autre de nos grands peintres, faisait écho à ces pensées chrétiennes quand il disait :
Si je m'attarde à parler de l'équilibre de ces deux besoins que nous devons porter en nous, c'est que je voudrais arriver à vous montrer que la vie n'est vraiment vie que vécue suivant les règles chrétiennes. C'est que je voudrais faire comprendre aux jeunes artistes que la vie n'atteint toute sa passion, toute sa véhémence et toute sa tendresse que vue au travers des plaies de Notre-Seigneur Jésus-Christ, que vue au travers du cœur sanglant de la Vierge percé de sept poignards Et faut-il nous en vouloir enfin,
si nous pensons d'abord à ceux qui sont perdus, nous tous qui avons été plus ou moins retrouvés?
On peut deviner par là que dans le mouvement actuel de réaction intellectuelle, qui entraîne tant d'esprits vers l'Eglise gardienne de l'Ordre, il n'y a pas seulement que les littérateurs à considérer. Les artistes, eux aussi, sont en marche vers Dieu; mais, faute de les connaître, nos chroniqueurs littéraires les omettent. Quand on nous parle de convertis, c'est d'un historien ou d'un poète, toujours d'un écrivain. L'exemple d'un Forain cependant est l'équivalent de celui d'un Coppée; le cas du peintre Verkade, élève de Gauguin, entrant chez les Bénédictins de Beuron, prouve autant que celui de
(i) Théories, par Maurice Denis, p. 3i.
Phot .Druct Fig. 79. — Maurice Denis: Les Noces de Cana. (Le Vésinet. 1900.)
Huysmans; la vocation sacerdotale de Paul Buffet fait pendant à celle de Le Cardonnel; et des groupements comme les Catholiques des Beaux-Arts, la Société Saint-Jean, la confrérie de la Rosace, les .4 mis des Cathédrales, sont un signe des temps au même titre que le Bulletin des professeurs catholiques de l'Université.
L'art de M. Maurice Denis se lie par ses attaches à cette renaissance catholique. Il n'est pas défendu d'y voir l'annonce d'un art chrétien nouveau. Si j'emploie ici ce titre, ce n'est pas que je croie à l'existence d'un art chrétien spécifique, différent par ses ressources de l'art tout court (i). C'est son objet, non ses moyens, qui constitue l'art chrétien. M. Maurice Denis en est la preuve, lui qui peint du même pinceau chaste et ingénu les mythes païens et nos premières communiantes.
Mais s'il n'y a pas un art chrétien comme dessin et comme couleur, il y a une sensibilité chrétienne, et c'est d'elle, j'imagine, que nous parlons quand nous disons qu'un tableau est ou n'est pas religieux. Sans doute, cette sensibilité varie avec les époques et les latitudes, mais n'en serait-il pas d'elle comme de l'art lui-
(i) Cette question a fait l'objet d'une enquête de M. Louis Dimier dans l'Action française mensuelle, numéros de mai, juillet, octobre 1912 et mars io,i3. Vingt-deux réponses contradictoires y ont été publiées et commentées.
même qui, pareil au Protée antique, prend des déguisements toujours nouveaux?
Cette variété n'exclut pas la réalité de son existence. Notre époque a une sensibilité qui lui est propre. On vient d'en voir une des manifestations les plus intéressantes dans l'art de M. Maurice Denis.
Cet art, ou mieux le grand art contemporain auquel il se rattache, accuse à la fois un retour à l'idéalisme tervent des Primitifs et le désir de se soumettre à la discipline de la Rome classique, c'est-àdire de Raphaël et des Grecs. Fatigué, aussi bien des transcriptions sans âme que des formules d'école, il retourne à la nature vue avec la naïveté des yeux neufs et renoue, au nom de Poussin, la tradition du Style, conçu, non plus comme une chose adventice, mais comme une émanation de la vie. Désireux de tradition, il prêche contre l'individualisme la nécessité d'une méthode et le besoin d'une règle. C'est une sorte de renaissance classique, un néo-classicisme qui, comme d'autres renaissances, se réclame des grandes idées d'ordre. Or, tout cela, la nature, le style, l'ingénuité de la vision, l'enseignement des Anciens, c'est la doctrine d'Ingres, celle que nous enseigneraient, si nous les découvrions, les fresques de Zeuxis et de Polygnote, et qu'à leur défaut nous pouvons apprendre de la Disputa et de la Galaiée.
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