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MAURICE DENIS

Fig. 71. — Maurice Denis : Anges et Acolytes. (Musée des Arts décoratifs, 1899.)

la discipline de Raphaël et la doctrine d'Ingres, devait, abandonnant le tableau de chevalet qui ne lui convenait guère, aboutir à des synthèses décoratives susceptibles de couvrir de larges surfaces murales. Son œuvre est celui d'un grand décorateur, symboliste à la façon de Fra Angelico et de Puvis de Chavannes, instruit à la fois par les classiques de la nécessité de composer et par les impressionnistes de la manière de former sa palette. Il tient de ses aînés immédiats, Albert Besnard et Henri Martin, l'amour de la couleur que le grand Puvis semblait mépriser à la fin de sa vie, et pareux il hérite

directement du peintre du Panthéon. Son apport personnel est surtout d'un coloriste et d'un lyrique. C'est un poète, donc un grand peintre. Il est un de ceux qui personnifient le plus dans la génération actuelle le nouveau classicisme à tendances décoratives auquel nous tendons.

Sa décoration de chapelle à Sainte-Croix du Vésinet, actuellement au Musée des Arts décoratifs, comprenait tout le mur du fond derrière l'autel. L'architecture donnait à ce fond l'aspect d'un rideau de théâtre flanqué de deux panneaux. Réunissant ces trois espaces dans une composition unique, l'artiste avait représenté

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aux extrémités de ce rideau et dans les deux panneaux des enfants de chœur en soutane rouge et surplis de dentelle balançant l'encensoir ou jetant les fleurs de leurs corbeilles, et des anges chanteurs en longue tunique blanche qui paraissaient être leurs frères aînés. Au-dessus d'eux s'arrondissait la treille d'une vigne. Derrière eux, après le dallage à carreaux rouges et blancs que bordait une haie de rosiers, s'étendaient des champs de blé. Une ligne de peupliers barrait le paysage, et dans le ciel un vol d'anges passait, portant une croix gigantesque. C'était une glorification du Sacrifice de la messe associée au souvenir de la sainte Croix, et cela encadrait parfaitement l'autel.

Pour le réaliser, M. Maurice Denis, en vrai artiste qui sait extraire de la vision quotidienne ses éléments plastiques pour les accorder à d'antiques pensers, n'a fait que transporter sur la toile les enfants de chœur graves et candides qui servent le prêtre au pied de l'autel. Ses anges euxmêmes sont de grands écoliers aux ailes d'emprunt, comme on en voit à certains reposoirs les jours de procession. De la scène ambiante qui se déroule avec la liturgie à la peinture du mur il y a donc transition insensible, et pour l'œil tout de suite une parenté s'établit. Le décor va avec la vie qui circule autour et lui est emprunté. Ces anges qui sont nos enfants, ces blés et ces vignes dont nous tirons la matière du Saint Sacrifice, ce paysage de peupliers extrait des plaines environnantes de l'Ile de France, tout ici constitue un art entièrement nôtre, sorti du cœur même de l'artiste. J'ai déjà dit, à propos de Beuron où il existe et de Flandrin qui l'a ignoré, comment ce rapport d'harmonie est, depuis le Parthénon, un des éléments de l'Art véritable. Après le siècle de Périclès, les grands siècles d'art lui doivent le meilleur de leur impérissable beauté.

Il est difficile maintenant, au Pavillon de Marsan, depuis que l'artiste l'a arrachée des murs pour la soustraire au fisc, de se figurer l'effet total de cette décora-

tion. Découpée en cinq morceaux, privée du ciel où planait la Croix, elle ne se présente plus dans son ensemble. Il y manque des accords essentiels à son accompagnement. Sous l'azur intense du ciel et le vert sombre des peupliers, les tuniques lumineuses à ombres bleutées devaient prendre une toute autre valeur, et le rouge des soutanes comme celui des dalles de marbre devait chanter plus intensément.

Il faut aujourd'hui reconstituer tout cela parla pensée. Mais de l'ensemble disparu, il reste encore dans ces morceaux désaccordés le parfum de piété intime que l'artiste sut y mettre, et l'écho voilé de son harmonie (fig. 70 et 71) (1).

Heureusement l'église paroissiale du Vésinet, où le même artiste a réalisé un plus important ensemble, nous permet, en nous offrant une œuvre encore en place, de goûter pleinement ces mêmes qualités.

L'église paroissiale du Vésinet est une construction moderne en fer apparent, avec des murs de ciment, formant trois nefs suivies d'un chœur flanqué de deux chapelles absidales que continue une sacristie en guise d'abside. Un déambulatoire réunissant les deux chapelles règne autour du chœur. Les nefs elles-mêmes, peintes pourtant et ornées de trente-quatre vitraux, n'ont aucun intérêt. C'est derrière le chœur, dans les deux chapelles absidales et le corridor coupé en deux tronçons par la sacristie, que se trouve l'œuvre de M. Maurice Denis, la seule qui illustre cette église. Là, dissimulée et tout d'abord invisible, est la plus exquise décoration dont puisse se réclamer l'art religieux contemporain.

Les deux chapelles dédiées, l'une au Sacré Cœur, l'autre à la Sainte Vierge, ont un plan analogue. Simples hexagones voûtés d'ogives, elles sont dépourvues de surfaces verticales, quatre vitraux occupant les rares espaces des parois. Seule,

(1) On trouvera dans le chapitre « Les Anges », de la 24 série, la reproduction d'un des panneaux latéraux.

Phot. Druct.

Fig. 72. — Maurice Denis : Le Sacré Cœur. (Eglise du Vésinet. 1900.)

la voûte formée de huit voûtai n s à nervures rayonnant autour d'une clé centrale offrait un champ vaste au peintre. C'est donc là seulement que M. Maurice Denis a pu donner libre cours à son imagination, mais nous verrons que celle-ci lui a fait utiliser de la plus ingénieuse façon les moindres recoins de ces pauvres murailles.

A la chapelle du Sacré-Cœur, dans le voutain central, un Christ dont la poitrine rayonne, apparaît debout, les bras amoureusement tendus, entre des anges prosternés qui entourent son trône. Dans les sept autres voutains, des cortèges d'anges se déroulent. Venus des cieux lointains, ils sont en route vers le Christ descendu chez nous, et l'allégresse de leur démarche est digne de l'Angelico. La scène se passe en plein ciel, au milieu des nuages. Au-dessous, s'étale la terre de France avec ses paysages sanctifiés : Parayle-Monial, Reims, Saint-Denis, Montmartre, Loigny, Sens, Notre-Dame; et les saints et les saintes qui furent les confidents du Sacré Cœur, depuis sainte Thérèse et la reine Jeanne de Valois jusqu'à la bienheureuse Marguerite-Marie, émergent des collines entre les silhouettes de nos basiliques. Les nervures de la voûte, ponctuées de roses exécutées au pochoir, se détachent en avant de cette vision céleste comme une résille et comme une armature, rappelant la réalité de la construction (fig. 72, 73, 74, 75, 76).

Le Christ, blond, estvêtu d'une tunique orangée. Les anges les plus jeunes ont des soutanes rouges d'enfants de chœur, et les plus grands des tuniques jaunâtres à ombres bleues. Le fond, vert émeraude, brisé de nuages cuivrés, s'éclaire en montant jusqu'à se muer dans le haut en jaune d'or.

Dans le soubassement, tenu très sombre, des pieds de rosiers fleuris montent du sol jusqu'aux corbeaux des arcs où ils s'épanouissent en massifs, et là, sur les corbeaux, des emblèmes se lisent, imprimés au pochoir : l'Agneau portant sa

croix, le pélican, les raisins, les épis de blé, YEcce Homo, les instruments de la Passion, le lis entre les épines, le ceri altéré.

Les vitraux, s'ils ont enlevé au peintre la libre disposition des murs, lui ont fourni l'occasion d'une mosaïque de verre. Sur les trois ouverts dans leur entier, l'artiste a représenté : Jésus guérissant les malades, Jésus pardonnant à la pécheresse, Jésus communiant les apôtres. Et à la place du quatrième, masqué en partie par une entrée latérale, il a peint sur toile le Christ en croix percé du coup de lance. Le Bon Pasteur, le Bon Samaritain, Aime\-vous les uns les autres, simplement imprimés sur le mur audessus des trois entrées, achèvent la décoration (fig. 77, 78).

L'effet général de cette chapelle, d'une luminosité intense, où les rouges dominent, chaude de ton comme un Titien, est celui que donnent la nuit les lueurs des incendies. C'est une fournaise, et l'amour d'un cœur divin l'éclairé et la réchauffe toute. Je n'ai jamais compris comme là jusqu'où pouvait aller le symbolisme de la couleur.

L'image du Sacré Cœur en est le centre. L'artiste s'est bien gardé de mettre à la main ou à la poitrine du Christ cet authentique viscère sanguinolent à flammes de creuset dont abusent nos modernes imagiers. Regardant ce cœur divin comme un pur symbole et non comme une pièce d'anatomie, il lui a donné la seule forme qui lui convienne, la forme schématique, et en a fait le centre du foyer lumineux qui embrase la poitrine entière du Christ. Ce Dieu aimant et miséricordieux, dressé là entre des vols d'anges candides comme des acolytes, est une des œuvres qui marquent le plus le caractère profondément chrétien de l'art de M. Maurice Denis. J'ignore ce que sera la grande icône qu'on nous prépare pour le chœur de Montmartre.

Je doute qu'elle ait l'attirance et l'onction de l'humble image du Vésinet. Pourquoi

Phot. Druct

Fig. 73. — Maurice Denis : Anges. (Eglise du Vésinet. 1900.)

faut-il qu'on ait placé au-dessous, dans une niche, une statue de plâtre?

Après la somptuosité automnale de la chapelle du Sacré-Cœur, la chapelle de la Vierge, toute blanche et toute fleurie, apparaît comme une vision printanière.

Le coloriste qu'est surtout M. Maurice Denis a usé là des plus subtiles nuances de sa palette pour chanter, en l'honneur de l'Immaculée, un hymne de peintre pur. Et c'est une immense symphonie en blanc majeur, qui dit, par les seules notes de sa couleur, mieux que ne sauraient le dire des lignes, combien la Vierge est toute candeur et toute pureté.

Celle-ci est au centre, dans le voutain du milieu, montant au ciel. Dans les autres voutains, des anges immobiles, vêtus de blanc ou de bleu, adorent, chantent ou jettent des fleurs. Le fond, bleu, est rompu de nuages jaunes. Dans les soubassements, des guirlandes de lilas. Sur les corbeaux : la rose mystique, le vase spirituel, V arche d'alliance, la tour de David, le miroir de justice, la maison d'or, V étoile du matin. Comme vitraux : l'Annonciation, la Visitation, Marie retrouve Jésus. Au-dessus des portes :

l'Arbre de Jessé, Michée, Isaïe. A la place du 4e vitrail masqué : les Noces de Cana (fig. 79).

Le dessin dans cette chapelle tient si peu de place que je renonce à en donner des reproductions. La photographie traduite en gravure serait une énigme pour qui ne l'a point vue (1).

Le parti pris y est le même qu'à la chapelle du Sacré-Cœur. On a fait à ce sujet le reproche à M. Maurice Denis d'avoir violé une des règles de la décoration monumentale en détruisant la voûte. Le reproche n'est pas fondé. Puvis de Chavannesnousadéjàhabitués, au Panthéon, à des panneaux uniques morcelés en trois par des colonnes engagées. M. Maurice

(1) L'œuvre entier de M. Maurice Denis existe en belles photographies de 3o X 40 chez M. Druet, 108, faubourg Saint-Honoré, Paris.

Denis a agi de même en traitant la voûte entière comme une seule page. Les nervures ici, comme les colonnes au Panthéon, brisent la composition; mais la peinture est telle que la matérialité de la voûte subsiste, et c'est cela qui importe. On sent toujours le mur derrière, rien ne fait trou, et il n'y a pas l'ombre de trompe-l'œil. Or, cela seul est exigé en peinture monumentale, non de se cantonner dans une division architecturale.

La règle est plutôt une question de facture que d'emplacement.

Pour si modeste qu'il soit, le déambulatoire qui unit ces deux chapelles n'est pas négligeable. M. Maurice Denis y a peint, sur les vitraux, quatre compositions florales mystiques : la vraie vigne, la fleur des champs, le lis de la vallée, la fontaine rafraîchissante; sur les murs au-dessus des arcs : le Christ docteur, saint Pierre, saint Jacques le Mineur, saint Barthélémy, saint Achille, sainte Marguerite ; le Christ lumière du monde, le Christ-hostie, saint Paul, saint Matthieu, saint André, le lion de saint Marc, saint Jacques le Majeur; le Christ-prêtre, la Vierge du Cantique, saint Jean, saint Thomas, le bœuf de saint Luc, saints Simon et Jude. Et cela fait, en dehors des vitraux, 19 images de piété, de la grandeur d'une estampe, ingénument imprimées sur le mur sans cadre ni fond, telles que desgravures d'art dans un livrede luxe. Comme voûte, un ciel bleu piqué de marguerites. Le long des soubassements, des pieds de rosiers, des guirlandes de lilas, des ceps de vignes.

On me pardonnera cette énumération que j'ai voulue complète, comme toutes celles de ce livre, pour donner au lecteur une juste idée de ce travail grand dans sa petitesse. Par lui, l'abside de l'église du Vésinet devient un sanctuaire d'art, et j'imagine que dans trois cents ans d'ici, les peintres iront là en pèlerinage comme on va voir en Italie une paroi de Mantegna ou une voûte de Pinturicchio. C'est pourtant une misérable petite chose que

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