VI. — Janmot
Janmot est en grande estime auprès des Lyonnais, qui parlent à son sujet de tendresse fervente et de candeur franciscaine. On cite de lui surtout deux Cène, une à l'hospice de l'Antiquaille, l'autre à l'église Saint-Polycarpe. Malheureusement, la première, dégradée, a été recouverte récemment d'une mauvaise copie sur toile appliquée à même la fresque originale. Ellen'existedoncplus. La seconde, reproduite par M. Alphonse Germain, est une composition lourde d'aspect, mais qui se recommande par la ferveur des gestes et des physionomies.
A Paris, nous n'avons pour le juger que ses peintures murales à l'ancienne chapelle des Franciscains, rue Falguière, et à Saint-Étienne du Mont, dans la petite chapelle qui sert d'entrée à la sacristie. Encore, ces deux exemples se réduisentils à un seul depuis la loi de Séparation. Les peintures des Pères Franciscains, en effet, de vraies fresques, ont été recouvertes et finalement détruites à la suite de l'installation dans leur chapelle d'une école et d'une imprimerie. On peut juger de l'une d'elles par le carton encore existant.
Fig. 26. — Brémond : Martyre de saint Christophe. (La Villette, 1844.)
Phot. B. P.
On y voit saint François d'Assise adorant à genoux la Sainte Vierge assise au pied d'un arbre avec l'Enfant Jésus sur ses genoux, entourée de deux anges et des quatre grands prophètes. C'est une œuvre mystique sincère dont il faut regretter la disparition. L'autre représentait, dit-on, le mariage de saint François avec la Pauvreté et ne le cédait en rien à la première comme fraîcheur de sensation.
A Saint-Étienne du Mont, les deux panneaux du mur représentent, l'un saint Etienne devant le Sanhédrin, l'autre la lapidation de saint Etienne (fig. 27).
Peints à la cire, ils ne sont pas de nature à donner de Janmot une haute idée, car les draperies en sont lourdes, le dessin académique et la couleur crue. Encore un peu, et l'on penserait à l'imagerie qui a suivi. Mais il paraît qu'il ne faut pas le juger d'après cette œuvre qui est de
Ce qui nous montre Janmot sous son meilleur jour, c'est encore son Poème de Vâme édité chez Thiollier, et il me faut bien le citer, quoique en dehors de mon sujet. Il y a là une série de compositions candides et harmonieuses, qui sur le mur auraient fait de belles décorations. Mais, comme caractère, j'y vois surtout une influence très marquée du xve siècle italien et un vague relent botticellesque. Des morceaux comme Sur la montagne, Rayon de soleil, le Purgatoire, Sursum corda, viennent tout droit de la Florence de 1480.
Somme toute, Janmot est une sorte de primitif. Comme les quattrocentistes, il a la préoccupation de traduire l'émotion d'une physionomie et la vivacité d'un geste; mais la distribution des masses et l'équilibre général des formes, auxquels s'attache un art plus avancé, lui échappent. Et surtout, son œil paraît insensible aux belles couleurs comme aux laides, et de là des colorations que Baudelaire déjà, au Salon de 1845, trouvait «douloureuses à l'œil ».
TlMBAL.
Timbal n'est pas, à proprement parler, élève d'Ingres. C'est un de ceux que le maître renvoya à Flandrin, à son retour de Rome, en 1841, lui demandant d'ouvrir un atelier, ce que Flandrin refusa par discrétion. Mais il en a subi complètement l'influence, tout en étant élève de Drolling.
Timbal, qui connaissait mieux son métier que Janmot, est un de ces artistes avec lesquels on s'aperçoit le plus que l'expérience manuelle ne suffit pas, la peinture étant, selon l'expression de Michel-Ange : cosa mentale. C'est lui qui a décoré : le transept de l'église de la Sorbonne en 1871, la chapelle des catéchismes à Saint-Étienne du Mont en i855 et la chapelle Sainte-Geneviève à Saint- Sulpice en 1864.
A la Sorbonne, les peintures de Timbal forment deux groupes. Celles de gauche représentent une série de figures symboliques : la Foi, la Science, la Philosophie, la Poésie, l'Art, l'Histoire, la Religion, le Doute, autour du tympan central où se voit un Christ au tombeau. Au-dessous, encore deux personnifications : le Travail et l'Humilité. A droite, une immense toile marouflée occupe tout le mur du transept. Sous le titre : la Théologie, l'artiste, s'inspirant de la Dispute du Saint Sacrement de Raphaël, a groupé en deux zones, autour de l'Ange de la Théologie et d'un autel surmonté de l'ostensoir eucharistique, les principaux génies du christianisme depuis saint Jérôme jusqu'à Bossuet, de saint Basile à Lacordaire, y compris les intermédiaires les plus inattendus, comme Clovis, Abélard, Héloïse, Malebranche, Descartes, Poussin et M. Ollier. En tout, cinquante-deux personnages (fig. 28).
Le plus clair résultat de cette composition5 pourtant savante et habile, est de faire apprécier le modèle créé par Raphaël. Au lieu de la volontaire ordonnance vaticane d'un si majestueux effet, nous
LES ELEVES D INGRES
Phot. B. P.
Fig. 27. — Janmot : Lapidation de saint Etienne. (Saint-Etienne du Mont, 1866.)
avons ici un groupement libre, une de ces compositions lâches auxquelles nous ont habitués les tableaux vivants, et que l'on prend pour un beau désordre. C'est d'autant plus décevant que la transpositoin du motif raphaëlesque est plus évi-
dente. Un grand artiste moderne, Maurice Denis, par exemple, prenant ce sujet, aurait fait tellement autre chose que le souvenir des Chambres ne fût même pas venu à l'esprit, et l'on aurait eu une œuvre d'art, grande ou petite, mais vraie. Timbal
a préféré se rendre volontairement esclave d'un modèle ancien; le modèle ancien l'écrase.
A Saint-Etienne du Mont, les trois peintures de gauche sont seules de notre artiste. La hauteur où elles sont placées et l'obscurité de cette salle à laquelle les vitraux Renaissance du cloître donnent
un si joli rideau de fond, ne permettent guère de les juger. Les sujets représentés sont : la Présentation de la Vierge, le Sermon sur la montagne, la Communion de saint Pierre.
A Saint-Sulpice, la petite chapelle absidale, peinte avec soin, chante la gloire de la vierge parisienne. On y voit sainte
Fig. 28. — Timbal : La Théologie. (Eglise de la Sorbonne, 1871.)
Geneviève ravitaillant Paris assiégé et la procession des reliques de la Sainte à travers les rues de la cité parmi les malades et les infirmes. Quatre anges décorent la voûte.
Dans ces deux pages, d'un travail consciencieux, la composition forme une arabesque amusante en forme de Vcouché, et l'aspect est joli; mais la recherche d'une fausse distinction aussi bien dans les lignes que dans le coloris confine à la
fadeur. Timbal n'avait pas très bon goût. On a dit de lui, avec cruauté, qu'il faisait pressentir Cabanel.
ZlEGLER.
Ziegler nous est dépeint par Amaury Duval comme « un homme grand, déjà énorme, à chevelure noire abondante et retombant sur un front bas, avec quelque chose d'effrayant à voir quand il mar-
LES ELEVES D INGRES
Phot. B. P,
Fig. 29. — Lamothe : Baptême de sainte Valérie. (Sainte-Clotilde, i865.)
chait, indiquant du geste ce qu'il venait d'exprimer ». Bien qu'élève d'Ingres, on le croirait plutôt de l'école de Delaroche dont il avait le goût théâtral et ampoulé. Son œuvre, en ce qui nous intéresse, se trouve à la Madeleine dont il a décoré à fresque en 1846 la calotte de l'abside.
Comme les coupoles de Notre-Dame de Lorette, peintes par Orsel et Périn, cette voûte hémisphérique de la Madeleine est un exemple de l'inintelligence de nos architectes qui empruntent des formes au passé sans prendre en même temps ce qui, danslesconstructionsanciennes, contribue à les mettre en valeur et à les éclairer. Les ténèbres les plus épaisses y régnent à l'état permanent, et c'est un énorme trou noir où l'on aperçoit à peine quelques vagues formes humaines à travers la traînée papillotante de lumière qui descend de l'oculus central. Cet oculus, placé là où les Byzantins mettaient
le Pantocrator, au lieu d'être à la base, aveugle le spectateur et n'éclaire pas la calotte de l'abside. Aussi est-il difficile d'analyser celle-ci. Au milieu, au premier plan, Napoléon Iep, reconnaissable à l'aigle impérial qui l'accompagne, signe le Concordat avec Pie VII. A droite et à gauche, des rois de France, des personnages célèbres de notre histoire nationale ou étrangers, des Papes. Tout cela dominé par un Christ entouré d'anges au pied duquel est sainte Marie-Madeleine. L'artiste a sans doute voulu faire un tableau synthétique de l'Histoire de France, ou de l'Histoire du Christianisme.
C'est un travail héroïque, mais la pensée qui y règne tient de la boursouflure. Dans la nef, les lunettes encadrent aussi des peintures importantes dont quelques-unes sont encore de Ziegler, et l'une d'elles, la Mor l de Marie-Madeleitie, deSignol. Hors d'aspect et enténébrées, elles échappent
aux meilleurs yeux# Quand un architecte et un peintre comprennent ainsi, l'un la place, l'autre l'exécution d'une décoration , tous les deux perdent leur temps.
Au-dessous de la demi-coupole peinte si inutilement par Ziegler, enserrant l'abside d'une bande lumineuse, la mosaïque de Lameire déroule autour du Sauveur sa théorie de saints et de saintes à la suite de la grande repentie. Cette frise circulaire n'est pas seulement un brillant décor posé au fond du sanctuaire : elle est aussi une leçon.