‹ Pages d'art chrétien (volume 4)Chapitre 7 sur 17 · V. — Brémond · texte numérisé non relu

V. — Brémond

Jean Brémond, un moment rival de Flandrin pour le prix de Rome, est de

tous les élèves d'Ingres celui qui a le moins subi l'influence du maître. Très indépendant, ballotté entre des tendances diverses, élève aussi de Couder (i), passionné de vie et porté vers l'étrange, il apparaît comme le plus clair lien qui existe entre Ingres et notre modernité.

A cause de cela, et pour montrer la trame de cette chaîne, je pensais d'abord le mettre à l'extrême limite de ce chapitre, mais la date de son œuvre, 1844, et son importance militent pour qu'on le place presque au début.

Comme décoration religieuse, il a sur-

Phot. B. P.

Fig. 25. — Paul Balze : La Tradition des Clefs. (La Trinité, 1867.)

tout à son actif les peintures de l'église de la Villette, à Paris : c'est un travail de premier ordre aussi bien comme étendue que comme valeur d'art.

La commande ne comprenait d'abord que quelques tableaux ; mais, élargissant pour son compte le programme, l'artiste, avec l'assentiment de l'architecte reconnaissant, Lequeux, entreprit la décoration totale de cette église de forme basilicale. Et alors se déroula sur les murs tout un poème dont les deux saints patrons de l'église, le Nouveau Testament et le symbolisme fournirent les sujets.

Dans la calotte de l'abside, surplombant le maître-autel, sept figures symboliques remplissent les sections de la voûte. Ce sont : la Foi, l'Espérance, la Charité, la Justice, la Tempérance, la Prudence, la Force.

A droite et à gauche du chœur, deux grands panneaux de 2X 2, 5o représentent

(1) Auguste Couder a décoré en 1844 à Saint- Germain l'Auxerrois la chapelle du Sacré-Cœur. Les quatre compositions qui garnissent les parois (Noël, la Passion, l'Ascension, Dieu le Père entouré d'anges) ne sont pas sans charme.

le martyre de saint Jacques et celui de saint Christophe.

Dans la nef, une frise de un mètre de haut se déroule au-dessus de la colonnade et jusque dans le chœur, sur une longueur de 5o mètres. Sorte de procession formée de personnages minuscules, elle retrace en un vaste ruban les principaux faits de l'histoire évangélique. On y admire entre autres YEnlrée des rameaux à gauche, le Sermon sur la montagne à droite, la Cène dans le chœur, à gauche.

Sur les murs des collatéraux, six grands panneaux sur la vie du Christ séparent les huit fenêtres. Il faut, à ce qu'il m'a semblé, et avec un doute pour deux d'entre eux, les interpréter ainsi : à gauche, Saint Joseph renvoyé de l'hôtellerie de Bethléem, les Rois Mages devant Hérode (?), la Fuite en Egypte; à droite, Jésus guérissant les aveugles de Jéricho, Jésus prêchant dans le Temple (?), Jésus ressuscitant Lazare. Deux figures assises, du genre de celles qu'inaugura Michel-Ange à la Sixtine, surmontent chacune des huit fenêtres, et douze pilastres ornés de camées comme ceux de Raphaël aux Loges séparent les grandes fresques des vitraux.

Cette simple énumération a son éloquence. Elle en prend une plus grande ancore quand on a goûté le caractère âpre, presque brutal, de cette décoration. Le morceau de choix en est le Martyre de saint Christophe, page d'un très grand style qui fait pressentir Courbet. Le bourreau, qui, d'un revers de son glaive, s'apprête à trancher la tête du Saint agenouillé de face, constitue une de ces arabesques devant lesquelles un artiste ne saurait demeurer insensible. Et l'harmonie rouge de l'ensemble chaud et profond comme un velours grenat, achève de dire tout ce que ces fières silhouettes aux visages hautains signifient (fig. 26).

Une œuvre pareille mériterait d'être aimée et conservée. Hélas 1 les gens de l'endroit n'ont pour elle aucune estime, et son état de délabrement est complet. Seul avec la frise assurée de vivre puisque

la maquette est au Musée de la Ville de Paris, le Martyre de saint Christophe est encore appréciable. Le Martyre de saint Jacques, lui, a été victime d'un restaurateur qui l'a lavé et repeint. Quant aux panneaux des nefs latérales, fendus, éraflés, ils ont tous à moitié disparu. D'horribles clous, supportant de ces stations du chemin de la croix en plâtre peint que l'on débite au quartier Saint-Sulpice, leur font de mortelles entailles. Et j'ai entendu dire devant eux que leur auteur n'avait pas dû être payé bien cher. Pauvre Jean Brémondl si artiste et si désintéressé 1 La dernière fois que j'allai voir ses peintures, il pleuvait; dans un coin obscur, des gouttes d'humidité suintaient du mur. Il me sembla que la fresque pleurait. C'étaient peut-être des larmes.

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