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Pages d'art chrétien

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Il y a une angélologie pour l'iconographe aussi bien que pour le théologien , l'exégète et le patrologue. Chacune de ces quatre sortes d'érudits examine sous un angle qui lui est propre les créatures angéliques, et ce sont choses très différentes que de les étudier à l'un ou à l'autre de ces titres.

Des anges, le théologien sait l'existence et la nature toute spirituelle. Sur le premier point, il est directement renseigné par les Saintes Ecritures qui lui racontent un certain nombre de leurs manifestations et lui révèlent même quelques noms :

Michaël, Raphaël, Gabriel. Sur le second, il a, pour appuyer ses dires, plusieurs textes conciliaires, entre autres un canon du IVe Concile du Latran (i2i5) repris par le Concile du Vatican, après lequel nier leur spiritualité serait téméraire, car celle-ci en devient certaine, sinon de foi. Mais là ne s'arrêtent pas ses

investigations

Le théologien connaît

encore leur division hiérarchique en neuf chœurs, leurs fonctions, la manière dont ils sont arrivés à la béatitude, la façon dont ils s'illuminent les uns les autres quand ils conversent entre eux, et certaines analogies lui font entrevoir dans quel rapport ils sont avec l'espace, par suite, leur modedelocomotion ; comment, par exemple, ils vont d'un point à un

autre sans passer par l'espace intermédiaire, car ils ne sont dans un lieu, à ce qu'il semble, qu'à titre d'agent, un peu comme l'âme est dans notre corps,

FIG. I — TOBIE ET L'ANGE RAPHAËL (Fresque des Catacombes, ive s.)

FIG. 2 — LES SAINTES FEMMES AU TOMBEAU (Ivoire de la collection Trivulce, Milan, iv* s.)

L'exégète limite ses recherches aux textes bibliques et à quelques écrits apocryphes, tels que le Livre d'Hénoch, à travers lesquels il essaye de saisir l'ancienne pensée juive au sujet des esprits

célestes. Son enquête va des« fils de Dieu », qui, dans Job (i et xxxvin), assistent au Conseil divin et poussent des cris de joie lorsque Yahvéh fonde la terre sur ses bases, jusqu'aux anges apocalyptiques que saint

Phot. Wilpcrt.

Jean (Apoc. vin) dans l'île de Pathmos vit sonnant de la trompette devant l'Agneau.

Le patrologue complète, en le prolongeant, le travail du bibliste. A compulser les anciens textes ecclésiastiques depuis saint Justin jusqu'à saint 'Jean Chrysostome, il constate que la notion d'ange, d'abord hésitante et mêlée d'erreur, s'est peu à peu précisée en s'épurant. Le concept que l'on s'en est fait a abouti, au vie siècle, à la construction définitive du pseudo-Denis, construction que saint Thomas, dans sa Somme théologique, a codifiée.

On peut donner comme pendant à l'évolution qu'a subie le concept même des anges celle qu'a parcourue leur représentation artistique. L'image que nous en offrent les arts plastiques depuis la Renaissance n'a pas été, en effet, précisée et fixée d'un coup par les artistes. Elle est née d'abord, s'est modifiée ensuite, parcourant sur le clavier de l'art toute la gamme des transpositions possibles, et cela lui fait une histoire qu'il est possible de raconter.

Ainsi que pour les études précédentes d ' iconogra phie, je m'en tiendrai à la question du type ramené aux éléments de pure forme et délaisserai, comme étant d'ordre littéraire, les fonctions des anges et le rôle joué par eux dans les différents thèmes iconiques. Ce rôle, on le sait, est très varié et ces fonctions multiples, car les anges se mêlent à tous les mystères de la vie du Christ et de la Vierge, et l'art chrétien, en outre, en a tiré au point de vue décoratif un merveilleux parti. Ce

FIG. 3 — IVOIRE DU BRITISH MUSEUM (veS.)

côté de la question, je ne l'envisagerai même pas. Cet article sera donc purement une étude historique d'art, l'histoire d'un type ou d'une forme. Comme précédemment aussi, je ferai marcher de pair le texte et l'illustration, rattachant les conclusions archéologie» ues à un nombre choisi d'oeuvres représentatives que le lecteur aura sous les yeux, de façon à garder à ces lectures d'art leur caractère pratique (i).

Les catacombes de Rome ne contiennent aucune représentation isolée d'ange.

Il ne faut pas, en effet, prendre pour des anges les petits génies aux ailes de papillon qui voltigent un peu partout dans les voûtes au milieu des guirlandes de fleurs ni les figures ailées qui, dans la catacombe des Saints-Pierre et Marcellin et dans la catacombe sous la Vigna Massimo, supportent un cartouche, soutiennent un cartel à épitaphe, portent des palmes et des couronnes. Simples motifs décoratifs imités de l'art antique, ces faux angelots sont frères des Amours de Pompéi, et ces figures ailées sont sœurs des Victoires païennes. On doit interpréter de même les faux anges que l'on voit sur certains sar-

(i) Principales sourcesgénérales d'information : Dom Leclercq, article « Anges » dans le Dictionnaire d'archéologie chrétienne ; n'étudie que les premiers siècles. — Didron, « Iconographie des anges », dans les Annales archéologiques , t. XVIII; étude limitée à l'art byzantin et au traité du pseudo-Aréopagite. — H. Mendelsohx, Die Engel in der bildenden Kunst; ouvrage consacré seulement à la période gothique et à la Renaissance. — H. Wolfflin, 1' « Ange de la Renaissance et le problème du vol », dans YArt classique, IIe p., c. i".

LES ANGES

Phot. Alinari.

FIG. 4 — MOSAÏQUE DE SAINT-APOLLINAIRE-NEUF, A RAVENNE (VIe S.)

cophages, comme des emprunts à l'art funéraire, lequel affectionnait sur les tombes les représentations de génies funèbres.

L'ange chrétien des catacombes est tout à l'opposé de ces figurations. C'est simplement un jeune homme dont rien ne vient signaler la nature angélique ; et son image, très rare, n'est jamais évoquée qu'à propos d'un épisode de l'histoire sacrée.

A peine trouve-t-on dans la Rome souterraine quelques-unes de ces scènes historiques où l'un de ces messagers célestes intervienne comme acteur. Je n'en relève que quatre dans le catalogue des peintures des catacombes de M^r Wilpert, catalogue que Do m Leclercq (i) a transcrit

(i) Dom Leclercq, Manuel d'archéologie chrétienne, t. Ier, p. 529.

dans son Manuel d'archéologie : les trois Hébreux dans la fournaise réconfortés par l'ange dans la catacombe de Saint- Calixte, Tobie et l'ange Raphaël en deux scènes consécutives dans \x catacombe sous la Vigna Massimo (fig. 1), Y Annonciation dans la catacombe de Sainte-Priscille. Et c'est tout. On peut y ajouter, si l'on veut, la fresque pagano-chrétienne du cimetière de Prétextât représentant Vibia introduite au paradis par Y Angélus bonus.

On remarquera que trois de ces peintures représentent une scène biblique, et la quatrième une scène évangélique. Il n'est donc pas tout à fait exact de dire, avec le Dictionnaire d'archéologie, que l'ange est alors systématiquement exclu des scènes de l'Ancien Testament, et rem-

placé toujours par une colombe ou une main divine. Mais les trois premières fresques étant attribuées au ive siècle, alors que la quatrième l'est au 11e, l'affirmation de Dom Leclercq demeure néanmoins vraie pour le 11e et le 111e siècle.

Dans chacune de ces quatre ou cinq représentations, l'ange, vêtu d'unetunique et d'un pallium, n'a aucun des attributs que nous sommes habitués à lui donner. Pas de nimbe, cela va de soi, puisque celui-ci n'apparaît qu'après Constantin, mais pas d'ailes non plus. L'ange, pendant les quatre premiers siècles, a toujours été représenté sans ailes, et ceci est la première conclusion à noter dans son histoire iconographique.

Les autres monuments de l'ancien art chrétien, différents des fresques des catacombes, obéissent à la même loi. Sur le diptyque de Milan, sur l'ivoire de Munich, sur la tablette de la collection Trivulce, où l'on voit un ange assis près du saint Tombeau et parlant aux saintes Femmes, l'ange n'a pas d'ailes (fig. 2). Sur le coffret de Saint-Nazaire de Milan, chef-d'eeuvrederorfèvrerie religieuse au ive siècle, c'est un ange non ailé qui réconforte les trois Hébreux dans la fournaise. Sur la mosaïque du portique intérieur de Sainte-Marie-Majeure, l'artiste a représenté les trois anges reçus par Abraham : les trois anges sont simplement trois jeunes hommes.

Celte persévérance atteniive à ne pas faire des esprits célestes des êtres ailés est assez remarquable. Elle est d'autant plus digne de remarque que les saints Livres parlent souvent de leurs ailes et lesrepré-

FIG. 5 — MOSAÏQUE DE SAINT APOLLINAIRE-IN-CLASSE A RA VENNE (VIe S.)

sentent volant à travers l'espace (Ex. xxv, 20; Dan. ix, 21; Apoc. xiv, 6). Sans doute, faut-il voir dans cette abstention le souci de ne pas confondre les créatures angéliques avec ces êtres similaires chers à l'imagination païenne et que le chrétien regardait comme des démons. Au lieu que le moyen âge ne distinguera pas entre un ange et un génie, au point d'inscrire autour du Cupidon d'une pierre antique gravée : Ecce ego mitto angelum meum, l'antiquité chrétienne paraît avoir eu la préoccupation de ne pas leur laisser une forme commune.

C'est au ve siècle, ou, si l'on veut, aux environs de l'an 4.C0, que dans l'art chrétien les ailes poussent au dos des anges, et c'est alors aussi que leurs représentations se multiplient et que l'on s'habitue à les figurer isolément en dehors des scènes historiques. La porte de Sainte-Sabine à Rome en six de ses panneaux, l'arc triomphal de Sainte-Marie- Majeure en deux de ses mosaïques, un ivoire du British Muséum, l'Annonciation en ivoire de la collection Trivulce à Milan, sont les premiers exemples de cette figuration nouvelle (fig. 3). Les anges sont toujours des jeunes gens comme précédemment, mais ils ont des ailes. Évidemment, les scrupules que nous notions plus haut ont disparu, et le christianisme vainqueur ne voit plus d'inconvénient à ce que ses anges ressemblent à des génies païens.

L'Annonciation Trivulce et l'ange du British Muséum, beaux comme des antiques, dénotent dans leur cadre les stylisations subies par l'architecture classique à ConstantinopU1. Dans l'ivoirede Londres

LES ANGES

en particulier, la pose héroïque de l'ange et son allure impériale appellent nécessairement une comparaison avec les mosaïques dont les artistes byzantins ornèrent les églises de Ravenne au vie siècle. Par lui, nous sommes conduits à cette longue série d'ceuvresravennatesoùl'angedevient toute autre chose qu'une simple figure ailée.

A Saint-Apollinaire-Neuf, quatre anges blancs munis de hastes se tiennent debout auprès du Christ et de la Vierge. Le Christ est un empereur byzantin, la Vierge une impératrice, et eux, par leur allure, sinon tout à fait par leur costume, font songer aux gardes du corps de quelque basileus

A Saint-Vital, deux anges à la chevelure noire ceinte d'une bandelette blanche, et toujours drapés du manteau blanc, présentent le Saint et l'évêque constructeur au Christ imberbe assis sur le globe du monde. Pareils à des hommes de cour,

FIG. 6 — VOUTE DE LA CHAPELLE DU PALAIS ARCHIÉPISCOPAL DE RAVENNE (vie S.)

FIG. 7 — FRAGMENT DU CIBORIUM DE SAINT-MARC A VENISE (VIe S,)

l'on dirait, si ce n'étaient leurs ailes, des

fonctionnaires impériaux.

A Saint-Apollinaire-in-classe, deux archanges sont postés à l'entrée du presbyterium. Vêtus de la chlamyde, ils portent l'étendard en flamberge. Ce sont, comme inspiration, des factionnaires de la garde du palais (fig. 5)

Il n'y a pas que les mosaïques monumentales de Ravenne. Sur le rouleau de Josué de la Bibliothèque vaticane, une miniature représente saint Michel apparaissante Josué. Il est vêtu de la cuirasse et porte l'épée à la main; seules,' les ailes permettent d'identifier avec l'archange ce bel adolescent qui a les traits et les vêtements d'un officier de l'armée impériale.

Phot. B. P FIG. 8 — VICTOIRE DE SAMOTHRACE (Louvre, ive s. av. J.-C.)

Tous ces anges byzantins du début, jeunes, masculins, imberbes et ailés, relèvent d'un anthropomorphisme à outrance qu'il importe de noter, et dont nous reparlerons.

Mais, au rebours de cette tendance, l'art du vie siècle a connu un autre type d'ange plus conforme à ce que la théologie nous apprend d'eux. C'est celui que Ton trouve à Rome, à l'abside des Saints- Cosme et Damien, à l'abside de Sainte- Praxède,sur l'arc de Saint-NéréeetAchillée; à la voûte de la chapelle du palais archiépiscopal de Ravenne et sur la Genèse de Cotton au British Muséum (fig. 6). C'est alors une sorte d'androgyne vêtu de blanc qui n'appartient à aucune époque, qui ne se rattache à rien d'humain, qui

n'est pas, en un mot, comme l'autre, la simple transposition d'une grandeur ou d'une dignité humaines.

A ces deux séries d'ceuvres, il faut ajouter, comme se rattachant plutôt à la première, une sculpture du ciborium de Saint-Marc de Venise (8e et 9e registres de la colonne de droite antérieure). Des anges, des chérubins y entourent le Père éternel et le Christ dans sa gloire, sous cette forme astrifère qui est devenue populaire dans la suite. Une double paire d'ailes les recouvrent, et leurs pieds reposent sur deux roues ailées, symbole de l'inlassable activité de ces messagers divins (fig. 7).

Quand, après les jeunes gens incaractérisés des catacombes et des ivoires constantiniens, on en arrive aux anges ailés du ve siècle, puis et surtout aux transpositions byzantines du vie siècle, on a l'impression qu'un travail nouveau s'est fait dans les esprits, aussi bien dans le monde des théologiens que dans celui des artistes, et plusieurs questions, trois au moins, assaillent l'esprit de l'iconographe : quelles sont, au juste, les origines païennes du type de l'ange ailé?

Comment s'est faite la transition? L'anthropomorphisme byzantin n'a-t-il pas une cause littéraire d'ordre mystique ou théologique? Ce qui suit est la réponse à ces trois questions.

Il existe dans l'art classique païen plusieurs types dont il est impossible de nier l'influence sur celui que les artistes chrétiens adoptèrent au ve siècle pour représenter les anges : l'Athéna Nikè grecque, la Victoire latine et les Génies funèbres.

Phot. Alinari.

FIG. 9 — MOSAÏQUE DE SAINT-VITAL DE RAVENNE (VIe S.)

LES ANGES

Les deux déesses de la Victoire n'ont ni les mêmes origines ni la même destinée. Nikè est le génie bienfaisant, toujours prêt à voler au secours du fidèle, et qui préside à toutes les victoires, aux triomphes guerriers comme aux succès poétiques, aux triomphes gymniques comme aux conquêtes amoureuses. Victoria est une déesse austère, d'un caractère exclusivement militaire. Mais elles ont une même expression plastique. Aussi, au iv° siècle, la fusion est faite de Nikè et de Victoria, l'une prêtant à l'autre ses traits artistiques en échange de sa popularité. Ce n'est plus

alors qu'une seule et même divinité féminine qui vole à travers tout l'empire à la suite des légions romaines, portant la palme et la couronne (fig. 8).

Chose curieuse, les représentations de la Victoire, au lieu de disparaître avec le paganisme, se multiplient, au contraire, au ive siècle, après le triomphe du christianisme, au point qu'elles n'ont jamais été aussi nombreuses. Son image est mêlée au monogramme du Christ sur les monnaies de Constantin ; elle porte même une croix sur celles de ses successeurs; elle étend ses ailes au chevet de l'Auguste ;

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