Pages d'art chrétien
Ce livre s'adresse aux artistes et aux étudiants ecclésiastiques, mais j'espère qu'il intéressera aussi le grand public. Il ne vise pas à remplacer les manuels existants, dont il suppose au contraire la connaissance. Ce n'est pas un cours complet : c'est une histoire fragmentaire de l'art chrétien étudié du point de vue de l'Esthétique.
La partie de la philosophie, désignée sous ce nom, a donné lieu à de nombreux travaux : la plupart n'aboutissent qu'à une stérile phraséologie. Pour que l'esthétique soit autre chose qu'un vain assemblage de mots, il faut qu'elle s'appuie sur deux disciplines positives : l'histoire de l'art et la critique d'art, d'où seulement peut lui venir le réalisme de ses connaissances. Et telle est précisément la lacune habituelle des philosophes lorsqu'ils dissertent sur le Beau.
C'est à dégager pratiquement une philosophie de ce genre que visent surtout ces pages. La théorie de l'art, vivante dans les œuvres des maîtres, en est donc le grand objet. Pour l'atteindre, on a abordé de préférence les questions de forme. Au sujet des cathédrales comme à propos des madones, pour les portails gothiques aussi bien que pour Fra Angelico, je me suis souvenu qu'il s'agissait d'art plastique. Nulle méthode n'est plus éducative. Au lieu que les autres méthodes, d'ordre ou historique ou littéraire ou social, ne nous mènent que jusqu'au seuil du domaine de l'art, celle-ci nous fait pénétrer dans l'intime des œuvres et dans le mystère de leur élaboration. Forcément technique, elle porte en soi un élément de formation artistique qui manque aux autres.
Et ceci montre bien le but de ces pages qui veulent plutôt éduquer des artistes que former des archéologues. Elles ne sont pas pour les antiquaires. Encore que l'archéologie y ait une part, ce livre n'est donc pas une simple étude du passé. C'est, sous forme d'essais, un travail d'artiste et de critique, préoccupé du présent.
Aussi n'ai-je pas craint de pousser ces leçons jusqu'aux manifestations les plus modernes de notre art religieux. Cela seul suffirait à distinguer ce recueil des manuels d'archéologie chrétienne consacrés aux premiers siècles ou limités au moyen âge français. Il en ressortira, j'espère, une idée plus profonde et plus vivante de ce qu'a été et de ce que doit être l'Art, quand il est au service de la Religion.
Faute d'une juste compréhension, l'Archéologie et l'Histoire de l'Art ont été néfastes aux artistes durant tout le xix*' siècle. Ces deux sciences mal interprétées ont donné naissance à l'archaïsme et aux pastiches. C'est une de nos tares modernes. La génération actuelle a la volonté de s'en guérir. De Là, ce livre où j'ai essayé d'une étude du passé qui ne fut pas pernicieuse à la production présente, mais au contraire favorable.
La première rédaction de ces pages remonte déjà à quelques années. Publiées d'abord, en partie, par le Mois littéraire, de 1902 à 19 14, elles ont paru en cinq fascicules séparés, de 1910 à 191s. La nouvelle édition, plus luxueuse, après avoir rendu possible de nombreuses corrections et quelques additions, a permis, en outre, un remaniement complet qui donne à ces articles une forme mieux ordonnée et plus définitive. On y trouvera cinq parties, consacrées: la première à l'art roman, la seconde à l'architecture gothique, la troisième à l'iconographie chrétienne, la quatrième à la peinture religieuse, la cinquième à la décoration moderne. Dans chacune d'elles, je n'ai abordé que les sujets qui m'intéressaient plus particulièrement.
Paris, 1920.