LA LÉGENDE DE SAINTE URSULE PAR MEMLING ET CARPACCIO
En ce temps-là, au iv ou au v« siècle, car l'époque n'est pas certaine, il y avait en Grande-Bretagne un roi fort religieux qui se nommait Théodat. Des sept rois qui régnaient alors en Angleterre, c'était le seul qui fût converti à la religion chrétienne. Or, ce roi avait une fille du nom d'Ursule, dont les îles bretonnes chantaient la sagesse et la beauté, car elle était aussi belle de corps que sainte d'âme. Le roi anglais Agrippinus, ayant ouï parler d'elle, résolut d'obtenir sa main pour son fils unique, Eterio, se disant qu'il lui serait bon d'avoir en son palais une perle d'un si vif éclat, d'autant plus qu'Eterio, entendant sans cesse vanter les charmes de cette princesse lointaine, s'était mis à l'aimer d'amour sans cependant l'avoir jamais vue. Agrippinus envoya donc à Théodat une ambassade solennelle avec charge de lui demander que la princesse Ursule voulût bien consentir à devenir l'épouse du prince Eterio. Ayant reçu les ambassadeurs et écoulé leurs discours, le roi Théodat tomba dans une grande anxiété, car Agrippinus était païen, ainsi que tout son royaume, et il lui répugnait de donner sa fille, blanche colombe chrétienne, à un homme de proie non encore baptisé. Mais craignant de mécontenter un voisin redoutable, il n'osa renvoyer les ambassadeurs avec un refus. Il alla donc trouver sa fille dans sa chambre pour qu'elle décidât elle-même de son sort. Ursule conseilla à son père de donner une réponse favorable. Elle voulait bien devenir la femme du jeune prince anglais, mais aux conditions suivantes: On lui enverrait, pour la consoler, dix vierges d'un haut rang; on lui remettrait, ainsi qu'à chacune de ses dix compagnes, mille jeunes filles; elle aurait trois ans pour renoncer à sa virginité, pendant lesquels elle entreprendrait un long voyage; et le jeune prince aurait l'obligation de recevoir le saint baptême après s'être fait instruire dans la religion chrétienne. Si, à son retour, Ursule trouvait Eterio converti à la foi du Christ, elle l'épouserait devant Dieu. Les ambassadeurs s'empressèrent d'aller porter à leur maître la réponse reçue. Agrippinus et Eterio acceptèrent tout heureux les conditions imposées, et, ne voulant pas retarder leur bonheur, se mirent aussitôt en demeure de les exécuter. Ursule, dès que les dix nobles vierges et leurs onze mille suivantes furent arrivées, commença par leur prêcher la foi chrétienne, et, les ayant converties, les fit baptiser. Puis, faisant équiper onze trirèmes, elle y monta avec elles et se dirigea vers la haute mer. Après une longue traversée, la petite fiottille aborda à une ville du littoral de la Gaule du nom deTiel, où elle fit escale. Mais r"
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une violente tempête s'étant élevée, elle s'engagea dans l'embouchure du Rhin qui était proche et remonta le fleuve jusqu'à Cologne, où Ursule enfin s'arrêta. Pendant la nuit, Ursule eut un songe dans lequel elle vit un ange de Dieu qui lui ordonnait d'aller à Rome et de revenir ensuite à Cologne pour y recevoir, avec ses compagnes, la couronne du martyre. S'étant- levée, la jeune princesse donna aussitôt l'ordre du départ, et les onze trirèmes continuèrent de remonter le Rhin jusqu'à Bâle. Là, laissant leurs navires, Ursule, les dix vierges et les onze mille suivantes continuèrent à pied leur route jusqu'à Rome. Cependant, une si grande merveille n'avait pas laissé que de se répandre partout, excitant l'admiration et l'enthousiasme. Il advint donc que de nombreux évêques et de grands personnages se joignirent à la sainte caravane, entre autres Partulus, évêque de Bâle, et l'évéque de Gratz. A Rome, le Pape, qui s'appelaitCyriaque, se réjouit beaucoup de leur arrivée, car il était Breton d'origine et il avait parmi les vierges anglaises beaucoup de parentes. Il les reçut donc en grande pompe.
Or, la nuit suivante, il apprit par révélation divinequ ildevaitcueil- fig. 323 — i. l'arrivée de sainte ursule a cologne (.memling) lir avec ces vierges la
palme du martyre. Ayant donc convoqué le peuple, il lui fit part de sa résolution de suivre Ursule et se démit de sa dignité. Mais tous réclamèrent, surtout les cardinaux, disant qu'il avait perdu la raison. Cyriaque, cependant, persista dans son dessein et ordonna à sa place un homme saint nommé Ametos, à la suite de quoi les cardinaux eff'acèrent son nom de la liste des Souverains Pontifes. Le jour venu, Ursule reprit le chemin de Bâle, suivie du pape Cyriaque que de nombreux personnages avaient tenu à accompagner, entre autres le cardinal Vincent, le métropolite Jacques d'Antioche, sainte Girarsine, reine de Sicile,
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Constance, tiIle du roi de Constantinople, un évêque grec du nom de Marcel, les évêques de Modène, de Lucques et de Ravenne. A Bâle, la sainte caravane monta sur les onze trirèmes, et celles-ci suivirent le cours du Rhin jusqu'à Cologne. Pendant ce temps, de graves événements s'étaient passés en Grande-Bretagne. Le roi Agrippinus était mort et Eterio lui avait succédé sur le trône. Déjà chrétien, il fit baptiser sa mère ainsi que sa petite sœur Florentine, et partit avec elles et l'évéque Clément, sur l'ordre de Dieu, au-devant d'Ursule. Les deux cortèges se rencontrèrent à Cologne. Là, ils trouvèrent la ville assiégée par les Huns. Or, ceux-ci avaient été avertis par les chefs des troupes romaines, Maxime et Africanus, hommes pervers, de l'arrivée d'Ursule et du Pape. Aussi, dès qu'ils les aperçurent, ils coururent sus en poussant de grands cris, et, comme des loups qui égorgent des brebis, ils massacrèrent les onze mille vierges et tous ceux qui étaient avec elles. Ursule, cependant, avait été sauvegardée, car le prince des Barbares, aussitôt qu'il l'avait vue, s'était arrêté, frappé par son extraordinaire beauté. La prenant donc à part et cherchant à la consoler de la mort de ses compagnes, il lui offrit de l'épouser, mais la Sainte s'y refusa
absolument. Alors, fu rieux de se voir méprisé, le roi des Huns, Jules, lui perça le cœur d'une flèche. Ursule reçut ainsi le martyre, à la suite des dix et des onze mille vierges, d'Eterio et de tous ceux qui l'accompagnaient, du Pape de Rome et des personnages qui l'avaient suivi. Aussitôt, les âmes des martyrs apparurent dans le ciel sous forme d'anges, mirent en fuite les Huns et délivrèrent la ville assiégée qui, depuis, les honore d'un très grand culte.
Telle est, aussi bien que j'ai pu la conter, en m'aidant de plusieurs hagiographes et me faisant une âme gothique, la légende colonaise des onze mille vierges. La narrer à nouveau suivant la méthode des FiG. 324 — 2. l'arrivée de SAINTE URSULE A BALE (memling) auclens m'a paru pré-
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férable que de rapporter exactement le texte d'un historien du moyen âge, car aucun d'eux n'est à l'abri de reproche. Le plus connu de tous, celui de Jacques de Voragine dans la Légende dorée i n'a pas tous les détails voulus. Il est en outre mal ordonné, brisé par des digressions et couturé à la fin de reprises complémentaires.
La plus ancienne rédaction que l'on possède de cette légende est celle de Gérone, archevêque de Cologne, qui l'écrivit au x** siècle : elle a été insérée dans les Analecîa Bollandiana. La plus ancienne des sources italiennes est la Légende dorée, de Jacques de Voragine, au xiii^ siècle (i). Chacun de ces récits a donné naissance a un groupe fig. 325 — 3. l'arrivée de sainte ursule a rome (memling) d'écrits différents. Dans
les légendes du Nord, le sujet est traité avec simplicité et sobriété. k.u. contraire, dans les légendes italiennes postérieures à la Légende dorée, les détails pittoresques abondent, et un souci d'art et de beauté s'affirme sous le souffle de l'esprit de la Renaissance. Parmi elles, il faut citer la Storia di S. Orsola et la Rappresenta^ione di S. Orsola, toutes deux du xv^ siècle et illustrées, dont les dialogues vifs et curieux contrastent singulièrement avec l'aride récit de Jacques de Voragine.
Une littérature aussi abondante ne pouvait qu'amener quelque variété, d'autant plus que le sujet prétait à la broderie. Aussi les variantes sont-elles nombreuses entre les différents récits. Ainsi le roi chrétien que Jacques de Voragine appelle Nothus est appelé, selon les auteurs. Théonote, Théodat, Mauro, et certains en font un roi d'Irlande. Son fils, le prince fiancé, porte les différents noms de Conan,
(i) Il existe plusieurs traductions françaises de la Légende Dorée, par M. G. B., par M. l'abbé RozE et par Téodor de Wyzewa. La légende de sainte Ursule y figure, à la fin, sous le titre : Légende des onze mille vierges.
d'Eterio et d'Hereo : Jacques de Voragine écrit Etherius. La Légende dorée ne nomme pas le roi païen, mais d'autres hagiographes nous disent qu'il s'appelait Agrippinus. Le détail de la tempête, celui des sept rois anglais, celui des onze trirèmes, celui des âmes des martyrs apparaissant sous forme d'anges, et d'autres, ne se trouvent pas dans tous, et en particulier dans Jacques de Voragine. Comme
date, on a le choix entre 238, 385 et 452. Enfin, certains récits donnent à Eterio une escorte de vingt mille chrétiens, sans doute pour faire pendant aux onze mille vierges d'Ursule : dans mon récit, j'ai négligé ce chiffre qu'ignore Jacques de Voragine, parcequ'il m'a paru manifestement exagéré.
En face de cette poésie chrétiennedontle chant a bercé tant d'imaginations naïves, on hésite à émettre le doute glacial de l'érudit. L'Église, maternelle et douce aux anciennes légendes, était dans le vrai quand elle permettait de vivre à tous ces contes nés de l'imagination populaire. Peuple elle-même en cela, elle trouvait bonne toute légende qui s'affirmait bienfai- FiG. 326 — 4. l'embarquement DE SAINTE URSULE A BALE (me.mling) sante. et légitime toute
croyance qui rendait meilleur. Une minute de prière, un élan d'amour de Dieu, un acte de dévotion, ne valaient-ils pas mieux qu'une vérité d'ordre intellectuel? Et qu'importait que l'histoire ifût fausse, pourvu que l'on se sanctifiât. La légende ainsi envisagée, la question de véracité ne se posait pas pour elle. Mais la question étant posée maintenant, il y faut répondre.
Qu'y a-t-il donc de vrai sous ces vieux récits, et quel résidu historique obtient-on si on les laisse décanter? Ce fait qu'une vierge anglaise du nom d'Ursule fut martyrisée avec ses compagnes sous les murs de Cologne, vers l'an 385, par des païens de race germanique. L'historien n'en sait pas davantage, mais les poètes savent le reste.
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A l'origine, il[n'était question que de onze vierges : au x^ siècle, les onze deviennent onze mille. Comment expliquer une pareille multiplication? On a prétendu que ce nombre extravagant de martyres venait de ce que la compagne d'Ursule se serait appelée : Undecimella : onze mille. On a dit aussi qu'il provenait d'une inscription tombale : XI. M. V. lue undecim millium virginum au lieu de undecim mariyrum virginum. Mais c'est vouloir donner aux inventions populaires une origine bien raisonnable. Non, l'écheveau des légendes est plus embrouillé que cela. Expliquera-t-on aussi, avec l'épigraphie ou la science étymologique, les vingt mille compagnons d'Etherius ? Ce détail seul montre que les hagiographes d'alors maniaient les chiffres avec générosité; et c'est bien ce qu'il faut dire des onze mille vierges.
i\l. Pompeo Molmenti me paraît davantage dans le vrai quand il suppose simplement une confusion entre le martyre des saintes anglaises et le massacre des Colonais par les Huns.
Au pied du Greesberg, à l'endroit où avaient été ensevelies les martyres, s'élevait à la fin du iv® siècle une basilique dédiée à sainte Ursule, ainsi qu'il ressort d'une ancienne inscription. En 451, pendant l'invasion des Huns, l'église fut détruite et les habitants de Cologne tués. Au début du vi« siècle, on construisit une nouvelle église sur les ruines de l'ancienne. La quantité d'ossements que l'on trouva alors, et qui provenaient évidemment du massacre de 461, fit penser au martyre des saintes anglaises en 884. Le peuple, peu soucieux de chronologie, confondit en un seul les deux massacres, et de la confusion des deux événements résulta la légende (i).
FIG. 327 — 5. LE MASSACRE DES VIERGES A COLOGNE (mEMLING)
(i) Pompeo Molmenti : Carpaccio, c. v. — Louis Beau : Cologne, c. 11.
M. L. Réau remarque, de son côté, dans son livre sur Cologne, que la découverte de plusieurs milliers de squelettes dans une nécropole romaine appelée Ager Ursulanus fut regardée comme une confirmation de cette croyance; et il rappelle la légende bretonne de la migration des femmes qui échouent dans les îles des Bataves. Migration des femmes bretonnes, martyre de sainte Ursule et de ses compagnes, massacres des Huns, amoncellements macabres des anciennes nécropoles, tout cela, amalgamé par l'imagination populaire, finit par constituer le récit que l'on a lu plus haut.
La légende des onze mille vierges nous a valu deux chefs-d'œuvre de la peinture : six tableautins de Memling sur la châsse de sainte Ursule à Bruges, et huit grands tableaux de Carpaccio, primitivement à la Scuola di S. Orsola, aujourd'hui à l'Académie des beaux-arts de Venise- Ces deux œuvres, l'une d'un peintre flamand, l'autre d'un peintre vénitien du xv*^ siècle, ne sont pas les seules qu'ait inspirées la légende de sainte Ursule. Celle-ci, en même temps qu'une littérature abondante, a engendré toute une floraison d'art,
et, comme les récits, les peintres sont légion.
A Cologne, une multitude de peintres l'ont traduite, depuis le maître de Saint-Séverin jusqu'à Gûrgen von Scheiven, dont les fresques, datées de 1546, sont le principal ornement de l'église de la Sainte. En Italie, les douze fresques de Sainte-Marguerite de Trévise, actuellement au musée civique de la ville, et celles de l'église de Vigo di Pieve del Cadore, ont précédé d'un siècle les tableaux de Carpaccio pour la Scuoli di S. 07'sola.
Mais ceux-ci sont, avec ceux de Memling, les plus intéressants. Nous apprendrons d'eux comment un peintre flamand et un décorateur vénitien du xv« siè- FiG. 328 — G. LE MARTYRE DE SAINTE URSULE (memling) cle abordaut uu même
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sujet, trahissent par leurs seules préoccupations legénie de leur race si diflFérente en même temps que leur génie propre.
Les panneaux de Memling étaient achevés en 1489. Des tableaux de Carpaccio, le premier fut commencé en 1490, le dernier porte la date de 1496. Les deux œuvres sontdoncàpeu près contemporaines. On ne le dirait pas, tellement on les constate dissemblables.
Carpaccio est un Renaissant au dessÎQ habile, familiarisé avec toutes •les élégances savantes du quattrocentoG.nissant. Memling est un Primitif dont les gaucheries étonnent à une date aussi voisine et quarante ans après Van Eyck.
Phot. Anderson.
KIG. 330 — 2. LES AMBASSADEURS d'aGRIPPINUS PRENANT CONGÉ DU ROI THÉODAT (CARPACCIO)
Les deux peintres, comme d'ailleurs la plupart des artistes du moyen âge, ont puisé à la même source leurs renseignements : c'est la -Légende dorée, dont la traduction italienne fut imprimée à Venise en 1465, qui les a inspirés tous deux. Mais si le canevas est le même, on va voir combien diffère la broderie. \ oici la description des quatorze tableaux :