MAURICE DENIS
« Un autre Puvis de Chavannes nous est né, avec peut-être plus d'aisance, de fraîcheur, de vrai et innocent lyrisme. » Ainsi s'exprimait M. André Michel dans le Journal des Débats, lorsqu'on eut découvert aux yeux du public les peintures ■de Maurice Denis au Théâtre des Champs-Elysées.
Cette œuvre considérable, la plus considérable de l'artiste, qui retrace en une série de scènes symboliques toute l'histoire de la Musique, depuis les rythmes dyonisiaques jusqu'à la symphonie de Parsifal, est l'aboutissement d'une série déjà imposante d'oeuvres se rapportant toutes à la décoration monumentale : un plafond pour M"«Lerolleen 1892; les Muses ^onvlsl. Fontaine en iSgS; Avril "Çionr 'M^^ Chausson en 1894; une décoration d'appartement pour le comte. Kessler, à Weimar, en iSgS; le Printemps pour M'"* Chausson en 1896; la Légende de saint Hubert pour M. Denys Cochin en 1897; Terrasse de Fiesole pour M"* Chausson en 1918; la décoration de la chapelle de Sainte-Croix, au Vésinet, en 1899; les peintures de l'église du Vésinet en 1900 et 1901: l'Éternel Été pour M. de Mutzenbecker, à Wiesbaden, en iqoS; Terre Latine pour M. Rouché en 1907 ; l'Éternel Printemps pour M. Gabriel Thomas, à Bellevue, en 1908; l'Histoire de Psyché pour M. Morossof, à Moscou, en 1909; Soir Florentin pour M. Stern en 1910; des Anges pour la salle d'Hulst en 191 1 ; fAge d'or pour le prince de Wagram en 1912. Il faut y joindre ses illustrations pour les Fioretti et la Vie de saint Dominique, et ses tableaux de chevalet tels que V Annonciation du musée du Luxembourg, à Paris.
Tout d'abord un peu gauche dans son dessin et aigre dans son coloris, M. Maurice Denis, qui apparaissait au début comme un petit-neveu des Primitifs instruit par l'impressionnisme, avouait déjà, avec Soir Florentin, d'intimes consultations de Raphaël et de Poussin. L'Age d'or rendit visible aux moins avertis cette orientation nettement classique. Avec la décoration du Théâtre des Champs-Elysées, nous nous trouvons en présence d'un artiste en pleine maturité, sûr maintenant de ses moyens d'expression, sans avoir rien perdu de ses qualités natives de fraîcheur, d'émotion et d'ingénuité.
De toute cette série, deux œuvres seulement m'intéressent ici. Je nk parlerai donc que des décorations religieuses du Vésinet, celle de Sainte-Croix et celle de l'église paroissiale. Ce n'est pas la faute de M. Maurice Denis si la part chrétienne de son œuvre décoratif se borne à ces deux groupes de peintures. Nous avons laissé mourir Pavis de Chavannes sans lui confier une seule église, et nous laissons maintenant le plus chrétien de nos grands peintres de murailles s'user à des travaux profanes.
Phot. Druet.
FIG. 400 — MAURICE DENIS : ANGES ET ACOLYTES (Musée des Arts décoratifs, 1899. )
Il était pourtant aisé, d'après ces deux essais tentés par lui à vingt-neuf ans et à trente ans, de deviner la qualité rare de sa sensibilité religieuse (i).
Comme artiste, M. Maurice Denis, formé à l'Académie Jullian, se rattache à cette école de Pont-Aven où Gauguin, en 1888, avait rallié quelques amis, Filiger, Sérusier, Emile Bernard, venus comme lui de l'impressionnisme et en marche à son exemple vers un art de symbole et de synthèse. Avec Sérusier, Vuillard, Piot, Bonnard, Roussel, M. Maurice Denis compta parmi les premiers adhérents du nouveau groupe qui se réclamait aussi d'Odilon Redon, le groupe des Nabis. Les néo-impressionnistes, c'est-à-dire Seurat, Signac, Luce, Cross, avaient poussé à l'extrême le souci de l'analyse chromatique, gâtant la saveur de leurs recherches
(1) En 1916, M. Denis a décoré l'église Saint-Paul de Genève (Suisse), et, en 1920. l'église de Gagny (Seine-et-Oise). Entre deux, il a amorcé la décoration de sa propre chapelle dans sa propriété particulière de Saint-Germain-en-Laye (Seine-et-Oise) qui comprend déjà un Chemin de Ux Croix et des vitraux.
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par le dédain de la composition et le souci de faire nature. Par réaction, cette école, qualifiée tour à tour de synthétiste, de symboliste, de néo-traditionniste, voulut « substituer à la vérité littérale un symbolisme de couleurs et de lignes, et contituer une synthèse picturale faite de valeurs symphoniques »; ou, pour parler moins philosophiquement, elle voulut substituer la composition volontaire au morceau de nature, les caractères permanents .aux effets fugitifs, et le dessin par volumes à la notation par taches. Au fond, s'il gardait encore la gamme impressionniste des tons purs, le nouveau groupe le conservait moins pour donner l'illusion réaliste de la lumière que pour sa valeur -décorative et musicale.
Endoctriné par Sérusier, M. Maurice Denis, que hantaient l'art de Giotto, la discipline de Raphaël et la doctrine d'Ingres, devait, abandonnant le tableau, de chevalet qui ne lui convenait guère, aboutir à des synthèses décoratives susceptibles de couvrir de larges surfaces murales. Son œuvre est celui d'un grand décorateur, symboliste à la façon de Fra Angelico et de Puvis de Chavannes, instruit à la fois par les classiques de la nécessité de composer et par les impressionnistes de la manière de former sa palette. 11 tient de ses aînés immédiats, Albert Besnard et Henri Martin, l'amour de la couleur que le grand Puvis semblait mépriser à la fin de sa vie, et par eux il hérite directement du peintre du Panthéon. S^n apport personnelest surtout d'un coloriste et d'un lyrique. C'est un poète, donc un grand peintre. Il est un de ceux qui personnifient le plus dans la génération actuelle le nouveau classicisme à tendances décoratives auquel nous tendons. %
Sa décoration de chapelle à Sainte-Croix du Vésinet, actuellement au Musée des Arts décoratifs, comprenait tout le mur du fond derrière l'autel. L'architecture donnait à ce fond l'aspect d'un rideau de théâtre flanqué de deux panneaux. Réunissant ces trois espaces dans une composition unique, l'artiste avait représenté aux extrémités de ce rideau et dans les deux panneaux des enfants de chœur en soutane rouge et surplis de dentelle balançant l'encensoir ou jetant les fleurs de leurs corbeilles, et des anges chanteurs en longue tunique blanche qui paraissaient être leurs frères aînés. Au-dessus d'eux s'arrondissait la treille d'une vigne. Derrière eux, après le dallage à carreaux rouges et blancs que bordait une haie de rosiers, s'étendaient des champs de blé. Une ligne de peupliers barrait le paysage, et dans le ciel un vol d'anges passait, portant une croix gigantesque. C'était une glorification du Sacrifice de la Messe associée au souvenir de la sainte Croix, et cela encadrait parfaitement l'autel.
Pour le réaliser, M. Maurice Denis, en vrai artiste qui sait extraire de la vision quotidienne ses éléments plastiques pour les accorder à d'antiques pensers, n'a fait que transporter sur la toile les enfants de choeur graves et candides qui servent le prêtre au pied de l'autel. Ses anges eux-mêmes sont de grands écoliers aux ailes d'emprunt, comme on en voit à certains reposoirs les jours de procession. De la scène ambiante qui se déroule avec la liturgie à la peinture du mur il y a donc transition insensible,, et pour l'œil tout de suite une parenté s'établit. Le décor va avec la vie qui circule autour et lui est emprunté. Ces anges qui sont nos enfants, ces blés et ces vignes dont nous tirons la matière du Saint Sacrifice, ce paysage de peupliers extrait des plaines environnantes de l'Ile-de-France, tout ici constitue un art entièrement nôtre, sorti du cœur même de l'artiste. J'ai déjà dit, à propos de
Phi.t. Druet.
FIG. 401 — MAURICE DENIS : LE SACRÉ CŒUR {Eglisedu Vcsinet, 1900.)
Phot. uruet.
FIG. 402 — MAURICE DENIS : ANGES (Eglise du Vésinet, 1900.)
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Beuron où il existe et de Flandrin qui l'a ignoré, comment ce rapport d'harmopie est, depuis le Parthénon, un des éléments de l'Art véritable.
II est difficile maintenant, au Pavillon de Marsan, depuis que l'artiste l'a arrachée des murs pour la soustraire au lise, de se figurer l'effet total de cette décoration. Découpée en cinq morceaux, privée du ciel où planait la Croix, elle ne se présente plus dans son ensemble. 11 manque des accords essentiels à son accompagnement. Sous l'azur intense du ciel et le vert sombre des peupliers, les tuniques lumineuses à ombres bleutées devaient prendre une toute autre valeur, et le rouge des soutanes comme celui des dalles de marbre devait chanter plus intensément. Il faut aujourd'hui reconstituer tout cela par la pensée. Mais de l'ensemble disparu, il reste encore dans ces morceaux désaccordés le parfum de piété intime que l'artiste sut y mettre, et l'écho voilé de son harmonie (fig. 400).
Heureusement l'église paroissiale du Vésinet, où le même artiste a réalisé un plus important ensemble, nous permet de goûter pleinement ces mêmes qualités.
L'église paroissiale du Vésinet est une construction moderne en fer apparent, avec des murs de ciment, formant trois nefs suivies d'un chœur flanqué de deux chapelles absidales que continue une sacristie en guise d'abside. Un déambulatoire réunissant les deux chapelles règne autour du chœur. C'est dans ces chapelles absidales et le corridor coupé en deux par la sacristie que se trouve l'œuvre de M. Maurice Denis. Là, dissimulée et tout d'abord invisible, est la plus belle décoration dont puisse se réclamer l'art religieux contemporain.
Les deux chapelles dédiées, l'une au Sacré Cœur, l'autre à la Sainte Vierge, ont un plan analogue. Hexagones voûtés d'ogives, elles sont dépourvues de surfaces verticales, quatre vitraux occupant les parois. Seule, la voûte formée de huit voutains offrait un champ vaste au peintre. C'est donc là seulement que M. Maurice Denis a pu donner libre cours à son imagination, mais nous verrons que celle-ci lui a fait utiliser de la plus ingénieuse façon les moindres recoins de ces pauvres murailles.
A la chapelle du Sacré-Cœur, dans le voutain central, un Christ, dont la poitrine rayonne, apparaît debout, les bras amoureusement tendus, entre des anges prosternés qui entourent son trône. Dans les sept autres voutains, des cortèges d'anges se déroulent. Venus des cieux lointains, ils accompagnent le Christ descendu chez nous, et l'allégresse de leur démarche est digne de l'Angelico. La scène se passe en plein ciel, au milieu des nuages. Au-dessous, s'étale la terre de France avec ses paysages sanctifiés : Paray-le-Monial, Reims, Saint-Denis, Montmartre, Loigny, Sens, Notre-Dame; et les saints et les saintes qui furent les confidents du Sacré Cœur, depuis sainte Thérèse et la reine Jeanne de Valois jusqu'à sainte Marguerite-Marie, émergent des collines entre les silhouettes de nos basiliques. Les nervures de la voûte, ponctuées de roses exécutées au pochoir, se détachent en avant de cette vision céleste comme une armature, rappelant la réalité de la construction.
Le Christ, blond, est vêtu d'une tunique orangée. Les anges les plus jeunes ont des soutanes rouges d'enfants de chœur, et les plus grands des tuniques jaunâtres à ombres bleues. Le fond, vert émeraude, brisé de nuages cuivrés, s'éclaire en montant jusqu'à se muer dans le haut en jaune d'or.
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Dans le soubassement, tenu très sombre, des pieds de rosiers fleuris montent du sol jusqu'aux corbeaux des arcs où ils s'épanouissent en massifs, et là, sur les corbeaux, des emblèmes sont imprimés au pochoir : l'Agneau portant sa croix, le pélican, les raisins, les épis de blé, YEcce Homo, les instruments de la Passion, le lis entre les épines, le cerf altéré.
Les vitraux, s'ils ont enlevé au peintre la libre disposition des murs, lui ont fourni l'occasion d'une mosaïque de verre. L'artiste y a représenté : Jésus guérissant les malades, Jésus pardonnant à la pécheresse, Jésus communiant les apôtres. A la place demeurée libre, il a peint le Christ en croix percé du coup de lance. Xe Bon Pasteur, le Bon Samaritain, Aime\-vous les uns les autres, au-dessus des trois entrées, achèvent la décoration (fig. 401 à 404).
L'effet général de cette chapelle, d'une luminosité intense, où les rouges dominent, chaude de ton comme un Titien, est celui que donne la nuit la lueur des incendies. C'est une fournaise, et l'amour d'un cœur divin l'éclairé et la réchauffe toute. Je n'ai jamais compris comme là jusqu'où pouvait aller le symbolisme de la couleur.
L'image du Sacré Cœur en est le centre. L'artiste s'est bien gardé de mettre à la main ou à la poitrine du Christ cet authentique viscère sanguinolent à flammes de creuset dont abusent nos modernes imagiers. Regardant ce cœur divin comme un pur symbole et non comme une pièce d'anatomie, il lui a donné la seule forme qui lui convienne, la forme schématique, et en a fait le centre du foyer lumineux qui embrase la poitrine du Christ.
Après la somptuosité automnale de la chapelle du Sacré-Cœur, la chapelle de la Vierge, toute blanche et toute fleurie, apparaît comme une vision printanière. Le coloriste qu'est surtout M. Maurice Denis a usé là des plus subtiles nuances de sa palette pour chanter, en l'honneur de l'Immaculée, un hymne de peintre pur. Et c'est une immense symphonie en blanc majeur, qui dit, par les seules notes de sa couleur, mieux que ne sauraient le dire des lignes, combien la Vierge est toute candeur et toute pureté.
Celle-ci est au centre, dans le voutain du milieu, montant au ciel. Dans les autres voutains, des anges immobiles, vêtus de blanc ou de bleu, adorent, chantent ou jettent des fleurs. Le fond, bleu, est rompu de nuages jaunes. Dans les soubassements, des guirlandes de lilas. Sur les corbeaux : la rose mystique, le vase spirituel, l'arche d'alliance, la tour de David, le miroir de justice, la maison d'or, l'étoile du matin. Comme vitraux : l'Annonciation, la Visitation, Marie retrouve Je5M5. Au-dessus des portes : l'Arbre de Jessé, Michée, Isaïe. Sur le mur : les Noces de Cana( fig. 405).
Le parti est le même qu'à la chapelle du Sacré-Cœur. On a fait à ce sujet le reproche à M. Maurice Denis d'avoir violé une des règles de la décoration monumentale en détruisant la voûte. Le reproche n'est pas fondé. Puvis de Chavannes nous a déjà habitués, au Panthéon, à des panneaux uniques morcelés en trois par des colonnes engagées. M. Maurice Denis a agi de même en traitant la voûte entière comme une seule page. Les nervures ici, comme les colonnes au Panthéon, brisent Ja composition; mais la peinture est telle que la matérialité de la voûte subsiste, et c'est cela qui importe. On sent toujours le mur derrière, rien ne fait trou, et il n'y a pas l'ombre de trompe-l'œil. Or, cela seul est exigé en peinture monumentale, non
de se cantonner dans une division architecturale. La règle est plutôt une question de facture que d'emplacement.
Pour si modeste qu'il soit, le déambulatoire qui unit ces deux chapelles n'est pas négligeable. M. Maurice Denis y a peint, sur les vitraux, quatre compositions florales mystiques : la vraie vigne, la jleur des champs, le lis de la vallée, la fontaine rafraîchissante; sur les murs au-dessus des arcs : le Christ docteur, saint Pierre, saint Jacques le Mineur, saint Barthélémy, saint Achille, sainte Marguerite;
Phot. Druet.
FIG. 403 — MAURICE DENIS : PAYSAGES ET SAINTS DE FRANCE. « AIMEZ-VOUS LES UNS LES AUTRES »
(Eglise du Vésinet, iqoo. i
le Christ lumière du monde, le Christ-hostie, saint Paul, saint Matthieu, saint André, le lion de saint Marc, saint Jacques le Majeur; le Christ-prêtre, la Vierge du Cantique, saint Jean, saint Thomas, le bœuf de saint Luc, saints Simon et Jude. Et cela fait, en dehors des vitraux, 19 images de piété, de la grandeur d'une estampe, ingénument imprimées sur le mur sans cadre ni fond, telles que des gravures d'art dans un livre de luxe. Comme voûte, un ciel bleu piqué de marguerites. Le long des soubassements, des pieds de rosiers, des guirlandes de lilas, des ceps de vignes. Cette énumération donne au lecteur une juste idée de ce travail grand dans sa
Phot. Druet.
FIG. 404 — MAURICE DENIS : LE COUP DE LANCE (Le Vésinet, 1900.)
petitesse. Par lui, l'église du Vésinet devient un sanctuaire d'art, et j'imagine que dans trois cents ans d'ici, les peintres iront là en pèlerinage comme on va voir en Italie une paroi de .Mantegna ou une voûte de Pinturicchio. C'est pourtant une misérable chose que cette abside, mais l'Art magnifie tout ce qu'il touche. Qu'y a-t-il de plus humble au monde que les cellules blanchies à la chaux de San-Marco de Florence? Leurs cloisons de briques dressées sous des combles ne sauraient convenir qu'à des moines. Il a suffi que le génie de Fra Angelico les traverse pour faire de ces chambres de couvent un « lieu essentiel de l'humanité ». L'art est une si grande chose que par lui le plus pauvre réduit peut l'emporter sur la plus somptueuse basilique.
Un des caractères de l'art de M. Maurice Denis est d'être catholique, par opposition à un autre art chrétien d'esprit protestant. En ces deux chapelles, ce caractère s'affirme surtout dans le vitrail de la Cène et dans le panneau Aijne^^-vous les uns les autres. Ici, c'est le Christ qui donne la communion aux apôtres agenouillés, comme il le ferait s'il revenait; là, c'est le Christ qui unit dans une fraternelle étreinte un ouvrier, un paysan, un homme de la bourgeoisie, un lettré, tels que nous les voyons autour de nous. Mais ce parti pris d'actualiser la lettre évangélique sans souci de l'histoire ancienne se retrouve partout dans l'œuvre de M. Maurice Denis. M. Georges Desvallières l'a mis un jour en lumière dans une conférence en comparant entre elles une image de première Communion de ce peintre et la Cène de M. Burnand. D'autres exemples, comme la Vocation des ajod/re5 composée avec des mariniers de la Seine, pourraient servir d'illustration à cette pensée. Celle-ci tient toute en ce que le Christ n'est point mort, qu'il est vivant, qu'il demeure parmi nous, et que les paraboles évangéliques, comme celle de l'Enfant prodigue ou de la pécheresse, se renouvellent tous les jours. Par suite, c'est l'actualisation des anciens symboles qui importe, car ces symboles ne sont point pour nous, comme pour les protestants, de simples faits historiques, des faits comparables à ceux de l'histoire d'Alexandre ou de César, mais des réalités vivantes. Les anciens ne raisonnaient pas autrement lorsque, dédaignant les « turqueries », qu'ils connaissaient pourtant puisqu'ils en ont fait usage, ils donnaient aux récits évangéliques la couleur d'une scène de leur temps. Qu'est-ce que la Cènedt Léonard de Vinci, où tout le décor et le mobilier sont empruntés au réfectoire même des moines? C'est le Christ célébrant la Pàque chez les Dominicains de Milan. L'artiste eût fait une maladresse en étendant sur des coussins la sainte assemblée. Il a mieux aimé la rapprocher du présent. M. Maurice Denis obéit à un esprit pareil. Son art s'oppose à celui que nous a valu la Bible arabe de James Tissot et que guide seule une fausse archéologie. Cet art-là déguise les apôtres en Bédouins, la Vierge en Bethléhémitaine et donne comme cadre aux récits évangéliques la mosquée d'Omar, la Porte Dorée, la Porte de Damas, le Souk (Bazar), toutes choses arabes ou byzantines postérieures au Christ de plusieurs siècles. Le vestiaire oriental y tient lieu de sentiment et remplace la bonne compréhension du sujet, comme on peut le voir aux décorations de M. Joseph Aubert à Notre-Dame des Champs de Paris. Une visite rapide de la Palestine peut seule faire croire à l'immortelle fixité de ses types, de ses costumes et de son décor. Des maîtres comme le P. Germer-Durand et le P. Lagrange m'y ont appris que là tout change comme ailleurs, et que rien n'est
Phot. Druet.
FIG. 405 — MAURICE DENIS : LES NOCES DE CANA. (Le Vésinet, lûOO.)
moins sûr que ces prétendues reconstitutions archéologiques opérées à coups de kodak. Traduisons donc l'âme de nos textes bibliques sans prétendre savoir comment s'habillait Abraham.
Cet esprit nettement catholique, uni à un charme exquis venant tout droit de l'âme de l'artiste et qui s'exprime surtout par la couleur, doit faire oublier ce que cet art contient encore d'imparfait. M. Maurice Denis n'est pas un virtuose. Luimême parle quelque part de l'indigence de son métier. Mais ce serait s'aveugler soimême que de s'attarder à ces lacunes au point de ne plus apercevoir les grandes qualités qui les cachent. Il ne faut d'ailleurs pas s'abuser avec des termes aussi équivoques que bien dessiné et mal dessiné. Depuis Puvis de Chavannes, sincère dans ses recherches antiacadémiques jusqu'à la gaucherie, il en est de certains dessins comme de cette littérature d'apparence naïve, de Claudel et de Péguy, que pas un lettré n'oserait traiter de mal écrite. Ils sont une réaction contre l'art d'aspect photographique si redouté des vrais artistes. Que si l'on va jusqu'à prétendre un certain dessin nécessaire à l'œuvre d'art, il faudra donc dire que Guido Reni est préférable à Fra Angelico et Bouguereau à Puvis de Chavannes.
Encore que le sentiment religieux puisse aller, comme cela s'est vu avec des croyances différentes des nôtres, celui-ci, chez M. Maurice Denis, va de pair avec sa foi chrétienne. Dans un recueil d'articles, l'auteur lui-même, qui est un lettré, comme l'étaient les grands maîtres de la Renaissance, n'a pas craint de l'affirmer. On lira, je pense, avec intérêt le feuillet suivant :
En cette fin si croyante tout de même du siècle, où l'on voit éclore dans les âmes encombrées des plus savants blasphèmes la petite fleur de la Foi, nous sommes quelques peintres bien près de nous convertir, comme fit le vieux Botticelli au- temps de Fr. Savonarole. Mais nous connaissons mal notre voie. Il en est toutefois qui pressentent ou qui savent que la vérité chrétienne définit non seulement le but de leur art mais les moyens d'art qu'il leur faut employer... Mais nous sommes tous préoccupés de Dieu. Aujourd'hui le Christ est vivant. C'est le temps favorable. Il n'y eut pas depuis longtemps d'époque plus passionnée que la nôtre pour la beauté religieuse, et s'il en est venu comme une mode dont on se plaint, c'est que quelque chose de vrai se manifeste ainsi (i).
M. Georges Desvallières, dont l'âpreté, tout d'abord rebutante, contraste singulièrement avec la douceur de Maurice Denis, faisait écho à ces pensées chrétiennes quand il disait :
Si je m'attarde à parler de l'équilibre de ces deux besoins que nous devons porter en nous, c'est que je voudrais arriver à vous montrer que la vie n'est vraiment vie que vécue suivant les règles chrétiennes. C'est que je voudrais faire comprendre aux jeunes artistes que la vie n'atteint toute sa passion, toute sa véhémence et toute sa tendresse que vue au travers des plaies de Notre-Seigneur Jésus-Christ, que vue au travers du cœur sanglant de la Vierge percé de sept poignards... Et faut-il nous en vouloir enfin, si nous pensons d'abord à ceux qui sont perdus, nous tous qui avons été plus ou moins retrouvés ? (2)
On peut deviner par là que dans le mouvement actuel de réaction intellectuelle, qui entraîne tant d'esprits vers l'Eglise gardienne de l'Ordre, il n'y a pas seulement
(i) Théories, par Mavrice Denis, p. 3i. 1912.
(2) Art chrétien, par G. Desvallières, dans Repue de la Jeunesse, 10 décembre 1912.
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que les littérateurs à considérer. Les artistes, eux aussi, sont en marche vers Dieu; mais, faute de les connaître, nos chroniqueurs littéraires les omettent. Quand on nous parle de convertis, c'est d'un historien ou d'un poète, toujours d'un écrivain. L'exemf)le d'un Forain cependant est l'équivalent de celui d'un Coppée ; le cas du peintre Verkade, élève de Gauguin, entrant chez les Bénédictins de Beuron, prouve autant que celui de Huysmans; la vocation sacerdotale de Paul Buffet fait pendant à celle de Le Cardonnel; et des groupements comme les Catholiques des Beaux- Arts, la Société Saint- Jean, la confrérie de la Rosace, les Amis des Cathédrales, VArche, les Amis de l'Art liturgique, les Artisans de l'Autel, sont un signe des temps au même titre que le Bulletin des professeurs catholiques de l'Université.
L'art de M. Maurice Denis se lie par ses attaches à cette renaissance catholique. Il n'est pas défendu d'y voir l'annonce d'un art chrétien nouveau. Si j'emploie ce titre, ce n'est pas que je croie à l'existence d'un art chrétien spécifique, différent par ses ressources de l'art tout court (i). C'est son objet, non ses moyens, qui constitue l'art chrétien. M. Maurice Denis en est la preuve, lui qui peint du même pinceau chaste et ingénu les mythes païens et nos premières communiantes. Mais s'il n'y a pas un art chrétien comme dessin et comme couleur, il y a une sensibilité chrétienne, et c'est d'elle, j'imagine, que nous parlons quand nous disons qu'un tableau est ou n'est pas religieux. Sans doute, cette sensibilité varie avec les époques et les latitudes, mais n'en serait-il pas d'elle comme de l'art lui-même qui, pareil au Protée antique, prend des déguisements toujours nouveaux ? Cette variété n'exclut pas la réalité de son existence. Notre époque a une sensibilité qui lui est propre. On vient d'en voir une des manifestations les plus intéressantes dans l'art de M. Maurice Denis.
Cet art, comme le grand art contemporain auquel il se rattache, accuse à la fois . un retour à l'idéalisme fervent des Primitifs et le désir de se soumettre à la discipline de la Rome classique, c'est-à-dire de Raphaël et des Grecs. Fatigué, aussi bien des transcriptions sans âme que des formules d'école, il retourne à la nature vue avec la naïveté des yeux neufs et renoue, au nom de Poussin, la tradition du Style, conçu, non plus comme une chose adventice, mais comme une émanation de la vie. Désireux de tradition, il prêche contre l'individualisme la nécessité d'une méthode et le besoin d'une règle. C'est une sorte de renaissance classique, un néoclassicisme qui, comme d'autres renaissances, se réclame des grandes idées d'ordre. Or, tout cela, la nature, le style, l'ingénuité de la vision, c'est la doctrine d'Ingres, celle que nous enseigneraient, si nous les découvrions, les fresques de Polygnote au portique d'Athènes, et qu'à leur défaut nous pouvons apprendre de la Dispute du Saint-Sacrement de Raphaël, au Vatican.
(i) Cette question a fait l'objet d'une enquête de M. Louis Dimier dans l'Action française mensuelle, numéros de mai, juillet, octobre 1912 et mars igiS. Vingt-deux réponses contradictoires y ont été publiées et commentées.