DU NÉO-GOTHIQUE AU MODERNE
Ce chapitre pourrait s'intituler : Cent ans d'architecture religieuse. C'est, en effet, le dernier siècle écoulé que l'on se propose de passer en revue pour en commenter les églises intéressantes. '
Le point de départ de cette étude se trouve dans le mouvement néo-gothique et le terme en est la tentative très moderne de M. de Baudot à Saint-Jean de Montmartre. Le titre dit exactement cette délimitation du sujet et la marche évolutive que l'on y veut montrer. Mais l'exposé qui suit le déborde à ses deux bouts.
Après avoir continué d'abord la tradition classique du siècle précédent, par exemple dans la très expressive Chapelle Expiatoire, bâtie à Paris de i8i6à 1826 par Fontaine, et la Madeleine, édifiée définitivement par Vignon sous Napoléon I*' et Louis XVIII, le XIX* siècle a connu deux courants artistiques en ce qui concerne les églises. L'un, remontant aux origines mêmes du christianisme, a essayé de ressusciter le style des anciennes basiliques, et de là sont sorties, entre autres, deux églises parisiennes : Notre-Dame de Lorette, par Lebas, en i823-i836, et Saint- Vincent de Paul, par Lepère et Hittorf, en 1 824-1 844. Celui-là n'a pas eu d'aboutissant. L'autre, né du romantisme, a été un retour à notre moyen âge français, et comme le moyen âge lui-même il a été multiple. Ses partisans ont tour à tour interrogé le style gothique, la tradition romane et l'art périgourdin, ou romano-byzantin. Il faut leur adjoindre, par analogie, ceux qui se sont inspirés du style de notre Renaissance. A ce second courant, il paraît juste de donner comme aboutissant la tendance actuelle qui est toute à la modernisation.
Le premier monument où se manifeste le retour au gothique est Sainte-Clotilde de Paris. Commencée par Gau en 1845, continuée par Ballu, elle est un pastiche correct du xiv* siècle. L'abus des lignes verticales, l'absence des fortes saillies si prononcées chez les gothiques, le caractère schématique de son tracé, la maigreur de la mouluration, la lourdeur des masses, le manque de rapport entre sa statuaire plaquée et l'échelle du monument, sont ses défauts principaux. Elle est visiblement inspirée de ce gothique d'outre-Rhin, sec et étriqué, dont la partie moderne de la cathédrale de Cologne, commencée en 181 5, est le type. L'architecte, qui avait à deux pas nos plus purs chefs-d'œuvre : Notre-Dame, la Sainte-Chapelle, Saint-Denis, a mieux aimé faire le voyage d'Allemagne pour se documenter.
Ainsi que les multiples églises en faux gothique bâties par les architectes diocésains, Sainte-Clotilde nous paraît aussi froide que nous semble émouvant le moindre monument ancien. Ce manque de signification du gothique moderne comparé au
charme indéfinissable qui émane du style authentique a été souvent relevé. On ne l'a jamais expliqué. Un archéologue américain. M. Goodyear, a cru en trouver l'explication dans ce fait que les copistes du xi,\« siècle ont remplacé l'asymétrie et les déviations volontaires par une régularité géométrique qui est la négation même du gothique. Encore que l'asymétrie soit un des principes du moyen âge et que les églises modernes, ennuyeuses à force de régularité, n'aient rien de la fantaisie chère à nos pères, cette thèse, bornée à un détail, et abstraction faite de ce qui y est dit
à tort des déviations, ne donne pas la clé du mystère.
Au vrai, nos architectes n'ont pas ressuscité l'âme du gothique parce que, s'ils en ont connu le vocabulaire, ils en ont ignoré la syn taxe. Ils ont em ployédesmotsgothiques : ils n'ont pas appliqué les règles gothiques.
En architecture, les mots, ce sont les formes. Un chapiteau, une base, un bandeau, une rosace, un gable, une arcature, un dais, une frise, un corbeau, une balustrade, un fleuron, un tympan, un clocheton , sont de simples vocables.
Pour parler gothique, c'est-à-dire pour équilibrer une composition comme l'est une église, il ne suffit pas de les décliner et de les orthographier correctement, car c'est l'assemblage qui importe. Autre chose est la déclinaison exacte d'un paradigme, autre chose un travail de style conforme à la fois à la syntaxe et au génie de la langue employée. La syntaxe gothique, qui se confond en partie avec l'éternelle syntaxe architecturale, a des règles que les anciens constructeurs savaient ,et que leurs imitateurs paraissent avoir ignorées. Ces règles, on les entrevoit jà traversées
Phoi. B. t^.
FIG. l3Ô — ÉGLISE PAROISSIALE DE SAINT-DEN'IS (sEINe) (Architecte : Viollet-le-Duc, i865.)
aperçus du Dictionnaire de Viollet-le-Duc. La règle de l'échelle humaine, c'est-à-dire le rappel de la stature de l'homme, en est une. Le rapport intime de l'appareil et des formes, celles-ci naissant de celui-là, en est une autre. On doit y ajouter: la petitesse des modules, le fractionnement des espaces, l'alternance des lignes, le balancement des vides et des pleins ainsi que des nus et de l'ornementation, la dimension réduite des étages, l'asymétrie, l'échelle propre à chaque forme, la concordance entre les dispositions intérieures et les faces externes, le respect et l'aveu des matériaux . Ces règles, que nous enseignent les monuments anciens, sont violées dans les bâtisses modernes.
Avec elles, le charme du gothique s'en est allé, et nous demeurons en face de formes mal assemblées, dont la vue nous laisse insatisfaits.
Mais ces principes architecturaux ne suffiraient pas à faire revivre le moyen âge. Pour les vivifier, il faudrait
encore appliquer la grande loi de la modernité, en ayant comme lui cet esprit inventif qui lui faisait substituer sans cesse aux formules anciennes d'autres formes évolutives. Que cet esprit soit celui du moyen âge, il suffit pour s'en convaincre d'observer, par exemple, les fantaisies dont regorgent les deux portails du transept de Notre-Dame de Chartres. Retenant seulement de nos monuments anciens une leçon de logique, de goût et de sincérité, les architectes, qui rêvaient de renouer leur tradition interrompue, auraient dû œuvrer à neuf, faisant de cette tradition
Phot. B. P.
FIG. 187 — INTÉRIEUR DE l'ÉGLISE DE SAINT-DENIS
ce qu'elle doit être, le guide du progrès. Pour ne l'avoir point compris, nos gothicisants, archéologues plutôt qu'artistes, aveuglés par une doctrine d'école qui leur faisait confondre cette chose vivante qu'est l'art avec l'étude du passé mort, n'ont abouti qu'à d'archaïques résurrections.
Cette tare archéologique se retrouve dans les meilleurs exemples, tels que Saint- Nicolas de Nantes et Saint-Jean-Baptiste de Belleville, par Lassus, en 1854- iSSg; Saint-Bernard de Paris, par Magne, en i858-i86i ; Saint-Evre de Nancy, par Morey, en 1864- 1879. C'est elle qui enlève tout intérêt à des monuments plus récents de la même lignée, estimables, par ailleurs, pour le sérieux de leur exécution, comme Notre-Dame de la Treille à Lille, par M. Leroy, et la basilique supérieure de Lourdes, par H. Durand.
Viollet-le-Duc avait entrevu ce que devait être ce retour au moyen âge. L'archéologue et l'artiste qui étaient en lui ont eu de quoi s'affirmer, l'un en restaurant des monuments anciens comme Notre-Dame de Paris, l'autre en construisant des églises nouvelles, celle de Saint-Denis par exemple. Le premier n'a consulté que son érudition, et il faut avouer que ses restaurations n'ont pas été assez discrètes. Le second a cherché à réaliser une conception personnelle qui, tout en se réclamant des cathédrales gothiques, voulait noa en reproduire l'aspect, mais en continuer l'esprit. Faute de l'avoir saisi, on lui a jadis à tort reproché d'être aussi médiocre architecte que remarquable archéologue, en ce sens qu'il n'avait pu atteindre en ses créations à la pureté de style des vieux monuments qu'il avait si magistralement restaurés.
Nos yeux aujourd'hui ne voient point de même, et les constructions de Viollet-le- Duc ont pour nous le défaut d'être trop gothiques. A l'archéologue nous reprochons de n'avoir pas respecté les ruines, et à l'artiste d'avoir répété ce que d'autres avaient déjà dit. Nous ne croyons plus à l'unité de style dont les romantiques avaient fait un dogme, et si Viollet-le-Duc revenait, nous ne le laisserions pas détruire sous ce prétexte des morceaux anciens de l'école classique pour installer à leur place un faux gothique, dénué d'intérêt. Les monuments pour nous sont des êtres vivants dont le développement constitue l'histoire. A côté des constructions homogènes sorties heureusement du sol entières et achevées d'un coup, nous comprenons qu'il y en ait d'autres d'une beauté plus mobile, organisées comme des corps en qui circule la vie, qui aient lentement grandi avec les siècles et qu'elles portent les dates de ces croissances successives. Au bon vieux temps, où le principe était de bâtir dans le style de son époque, même quand on reprenait un édifice ancien, on se contentait d'harmoniser les nouvelles couches avec les sédiments antérieurs sans chercher comme nous à faire du vieux neuf. De là ces monuments un peu panachés, harmonieux quand même, tels Saint-Gatien de Tours, la cathédrale d'Évreux, la façade de Notre-Dame de Chartres, la face latérale de Sainte-Cécile d'Albi. auxquels la gravité romane, l'esprit gothique, la fantaisie flamboyante, la grâce Renaissance ont tour à tour collaboré, et cela aussi est plein de charme à côté des modèles plus parfaits d'unité. Quelle vanité c'est de vouloir substituer une homogénéité factice à cette variété dont le temps les dota et que ce temps lui-même s'est d'ailleurs chargé d'harmoniser! Les restaurer, dans notre langue, signifie les consolider. Tous nos soins doivent consister à réparer l'usure des ans, sans essayer d'hypothétiques résurrections; car les* réfaire à neuf nous paraît désastreux autant qu'une démolition.
Phot. ThioUier.
FIG. l38 — SAINTE PHILOMÈNE d'ÀRS (aIN) (Architecte : Bossa n, 18Ô2.)
Si nous nous séparons des romantiques comme archéologues, nous nous en séparons davantage encore comme artistes, car c'est d'un art nouveau que nous rêvons. Viollet-le-Duc aussi en a rêvé. Saint-Gimer de Carcassonne, l'église d'Aillant-sur-
Tholon Yonne et l'église paroissiale de Saint-Denis représentent le principal de son tffort. La première est de i852 : c'est la date que portent les plans originaux conservés au Trocadéro. La seconde a été commencée en 1864. La troisième a dû suivre immédiatement, car le plan du maître-autel est daté de février 1866.
Saint-Gimer de Carcassonne, très modeste, est inspiré du gothique du Midi. La
Pnot. l'hioUier
FIG. l3'. — SAiNT-FRÀNÇOIS-RtGIS DE L\ LOUVESC (aRDÈCHE) iArchitecte : Bossan, i865.j
FIG. 140 — PLAN DE NOTRE-DAME DE FOURVIÈRE DRESSÉ PAR SAIMTE-MARIE PERRIN
(Architecte : Bossan, 1872.
travée en est constituée par deux piliers carrés aux arêtes rabattues par un chanfrein, au-dessus desquels des colonnettes en encorbellement sur des consoles reçoivent la retombée des voûtes. Un oculus à six- lobes décore le mur plein. A l'église d'Aillant, plus importante, les piles sont rondes, et les oculi surmontent un tritorium obscur donnant sur le comble des bas-côtés. A Saint-Denis, les piliers sont alternés et dans le haut les quatre baies du fenestrage et du triforium unis ensemble garnissent la plus grande partie du mur.
Plus que les deux autres, l'église de Saint-Denis est une véritable création artistique dans laquelle Viollet-le-Duc a voulu être un architecte du xix« siècle. De là le caractère libre de son architecture qu'on lui a injustement reproché. Par suite du peu de ressources dont il disposait, il a adopté une nef trapue, d'une ornementation sobre, et il l'a recouverte d'une voûte d'arêtes avec doubleau à chaque travée. Le contrebutementest assuré par les collatéraux. Un clocher carré, au-dessous formant porche constitue la façade (fig. i36, iZjj.
Pour achever de connaître V'^ioUet-le-Duc, il faut ajouter à ces trois églises les plans de Saint-Pierre de Chaillot conservés au Trocadéro, qui n'ont jamais été exécutés et qui comprenaient une série de berceaux annulaires entre des doubleaux; le monument funéraire, véritable petite chapelle du plus curieux effet, du duc de Morny au Père Lachaise, et les sacristies adjointes aux cathédrales qu'il restaura.
Que Viollet-le-Duc n'ait guère fait que substituer une archéologie gothique à l'attirail pseudo-classique, cela est à moitié vrai. Mais si ses constructions frisent le pastiche, il faut y voir une simple impuissance. Ses Entretiens sur l'architecture protestent contre les théories qu'on lui attribue parfois. Son imagination, pauvre et peu créatrice, était trop nourrie des gothiques pour s'affranchir aisément de leurs formules. Il faut tout de même lui savoir gré d'avoir compris que l'art arcfiitectonique ne consiste pas à plaquer des frontons et des pilastres ou à utiliser des passepartout, et d'avoir posé les règles élémentaires d'une architecture rationnelle. Il était réservé à ses successeurs, au talent plus souple, de pousser jusqu'au bout la logique de son enseignement et de faire sortir de ce néo-gothique un art vraiment moderne. Le fait que le représentant le plus osé de la modernisation soit son élève favori, A. de Baudot, prouve la filiation.
Pendant que \'iollet-le-Duc et ses émules tentaient de continuer le gothique, d'autres architectes essayaient une adaptation semblable du roman. Plusieurs églises parisiennes témoignent de ce retour à nos traditions du xir siècle: Saint-Lambert de Vaugirard, par Naissant, en 184S-1856; Notre-Dame de Clignancourt, par Lequeux, en [85g-i863; Saint-Ambroise, par Ballu, en 1867-1876, et surtout Notre-Dame de Ménilmontant, par Héret, en i863-i88o, qui, avec sa flèche de 78 mètres et le fer de ses arcs, est assurément une des plus belles de la série. Celle-ci compte en province un autre travail de premier ordre, la cathédrale de Gap, par Laisné, en 1866.
Bien qu'impersonnelle, elle est aussi pour sa beauté à mettre à part dans cette série. Mais la région qui a vu vraiment renaître le roman est la région lyonnaise. Là, sur les deux rives du Rhône, ont surgi du sol, dans l'espace d'un quart de siècle une vingtaine d'églises très apparentées entre elles, qui sont l'œuvre de Pierre Bossan. En elles, nous pouvons saluer le néo-roman.
Phot. t).-M. Perrin.