INTÉRIEUR DE NOTRE-DAME DE FOURVIERE
Après avoir sacrifié d'abord au gothicisme, Pierre Bossan, à qui un voyage dans le Midi provençal révéla le caractère monumental de notre architecture du xn« siècle avait commencé par se romaniser. Un voyage en Sicile acheva son évolution. Là, devant les cathédrales de Cefalù, de Monreale et de Palerme, où la fantaisie arabe et la somptuosité byzantine, interprétées par une vision occidentale, se mêlent, dans
Phot. S.-M; Per'rin.
FIG. 143 — CHAPELLE DU SAINT-SACREMENT, A LYON (Architecte : Sainte-Marie Perrin.)
un compromis plein de charme, à notre art roman, il eut la vision des ressources que pouvait lui offrir une nouvelle interprétation de cet art. Ses œuvres à partir de cette date, 1860, sont à expliquer d'après cette influence décisive. Elles sont au nombre d'une vingtaine. Parmi elles il y a quatre belles œuvres : l'église des Dominicains d'OuUins, dans le Rhône, en 1860; l'église Sainte-Philomène d'Ars, dans l'Ain, en
1862; l'église Saint-François-Régis de la Louvesc, dans l'Ardèche, en i865; l'église des^Dominicains, de Marseille, en 1869 (fîg. i38, iZg).
L'église d'Ars, somptueuse et eurythmique comme il convient pour la Sainte gracieuse qui en est la patronne, et l'église de la Louvesc, robuste et trapue, en si parfaite harmonie avec le sol vigoureux et l'apôtre viril du Vivarais, démontrent la
souplesse du talent de l'artiste et comment il savait varier le caractère de ses lignes pour adopter, dans son parler architectural, l'expression qui convenait.
Ce parler, qui lui est propre, a dès lors ses caractéristiques : l'exhaussement inattendu des socles, l'accouplement des colonnettes, la décoration des arcs et des entablements, l'emploi des berceaux transversaux pour les collatéraux de façon à maintenir les poussées du vaisseau central, le prolongement des chapiteaux maîtres à l'aide d'anges debout ou de simples pilastres quand le programme est modeste, de telle sorte que le point de départ des arcs se trouve considérablement exhaussé.
Dans ce parler, à la fois rude et riche, le crochet gothique et l'arc brisé du moyen âge se mêlent à l'ove classique, à la cannelure grecque et à la colonne antique, mais chacun de ces éléments a subi la grande loi de l'adaptation. Interprétés par Bossan ils ne sont plus ni grecs ni gothiques. La fusion est telle, l'harmonie si parfaite, la mise en œuvre si personnelle, que tout cela paraît être de la même famille. L'architecte d'Ars n'a apporté ni un ensemble de formes inédites ni un système de construction nouveau; mais comme tous les innovateurs du passé, il a modifié le legs de ses prédécesseurs. Sans vouloir inventer un style nouveau, il s'est contenté de rénover le parti roman. Le résultat a été un style personnel plein d'originalité. La critique y relève seulement le;caractère à la fois cossu, clinquant et monotone de l'ornementation. Bien que la nouveauté des modifications architectoniques entendues ainsi échappe en général aux profanes, celles apportées par Bossan étaient trop visibles pour ne pas être aperçues. Aussi parla-t-on très vite de style Bossan. Mais, par suite des idées en
Phot. B. p.
144 — NOTRE-DAME D AUTEUIL, A PARIS (Architecte : Vaudremer, 1873.)
LA FLORAISON GOTHiaUE
Phot. B. f
FIG. 145 — CHAPELLE GRECQUE DE LA RUE BIZET, A PARIS (Architecte : Vaudremer, 1890.)
urs, ce qui était à sa louange lui fut reproché "comme un grief, et tout en avouant la beauté de ses œuvres, on se refusa à en reconnaître le grand style.
co
Ses détracteurs confondaient simplement le style avec les styles anciens. Après la guerre franco-allemande, à la suite du vœu fait le 8 octobre 1870, Pierre Bossan devait avoir, suprême joie pour un artiste, l'occasion de réaliser son rêve d'art dans une œuvre plus importante encore et qui est comme son testament artistique, testament laissé malheureusement inachevé, Notre-Dame de Fourvière (fig. 140, 141, 142).
La basilique lyonnaise dresse au-dessus de la ville sa silhouette guerrière faite
de quatre tours octogones et d'une ceinture de tourelles carrées flanquant un mur crénelé. Citadelle de la Vierge, elle s'apparente à nos vieilles églises fortifiées du Midi où l'on peut voir des forteresses du Christ; mais, frêle et gentille, elle n'en a point le caractère grandiose. Ses formes, que seule une intention mystique engendra,, sans cette nécessité profonde d'où sortirent les Saintes-Marie de la Mer et Sainte-Cécile d'Albi, n'ont rien de militaire. Elles sont trop faibles pour cela, et l'on sent bien qu'il n'y a aucune réalité à la base. Ce sont d'aimables tours d'enfant que jamais un ennemi n'assiégea. Cet extérieur belliqueux de fantaisie fait place, à l'intérieur, à une radieuse vision, et c'est là son véritable cachet, cachet qu'il eût mieux valu donner aussi à l'extérieur au lieu de cet aspect peu terrible de quadrilatère à quatre tourelles faussement fortifié.
La crypte seule est entièrement l'œuvre de Bossan, à qui M. Sainte- Marie Perrin, son élève, a succédé pour mener l'œuvre à bonne fin. Cette crypte est une des plus belles choses que l'on ait faite au xix^ siècle comme architecture religieuse. L'église supérieure, divisée en trois nefs par des colonnes monolithes en marbre bleu de Savoie, se compose de six travées alternées et d'un chœur. Les travées principales sont voûtées en coupole, et les travées secondaires en berceau ogival. Aux coupoles de la grande nef correspondent dans les collatéraux des berceaux transversaux, et ce sont, par contre, de petites coupoles qui font pendant aux berceaux du milieu. L'architecte a de la sorte assuré le contre-butement des poussées que les tourelles extérieures, jouant le rôle de contreforts, achèvent de neutraliser.
Nous retrouvons ici les caractéristiques du maître : les hauts socles, les bases
t...tJ^
FIG. 146 — PLAN DU SACRÉ-CŒUR DE MONTMARTRE (Architecte : Abadief 1873.)
wmfM mÊM
mMt-
/VE. PRIbE. Oe. LAMG1 L NOaCE-bT
FIG. 147 — LE SACRE-CŒUR DE MONTMARTRE (D'après un dessin de M. Magne.)
flanquées d'animaux, les colonnes cannelées, les anges formant entablement, et l'emploi simultané de plusieurs modes de voûtement dans un but à la fois de décoration et de statique.
A la façade, une galerie formée d'anges cariatides, sœurs chrétiennes des vierges de l'Erechteion, sépare du fronton les trois arcades du porche. Comme le reste de la statuaire, ces anges sont l'œuvre du sculpteur Dufraisne. On ne saurait en dire que du bien, ainsi que des sculptures exécutées à l'intérieur par Jean Larrivé, des vitraux de Georges Décote, et des mosaïques dues au peintre Lameire. Mais les tours sont deux petites choses sans grand caractère, et leur masse, jointe à celle du
fronton, ne donne pas une façade imposante. Nous sommes loin des silhouettes si volontaires et si affirmatives du moyen âge.
Un autre défaut de cet édifice est le luxe mondain et l'échelle fautive de son ornementation. 11 est à croire que Bossan, s'il eût vécu, eût été plus discret en décorant l'intérieur et qu'il aurait donné à certains détails de la façade des proportions plus heureuses. La frise de feuilles d'acanthe, qui surmonte les anges cariatides, est hors d'échelle.
M. Sainte-Marie Perrin, le continuateur de Bossan, n'a pas seulement à son actif l'achèvement de Fourvière. On lui doit aussi un certain nombre d'églises intéressantes, entre autres celle du Très-Saint-Sacrement, à Lyon. L'élément gréco-romain, qui chez Bossan est à peine reconnaissable, tellement il est digéré, ne paraît pas Y avoir été l'objet d'une assimilation suffisante. De là un certain caractère hybride, quelque chose comme de l'antique mâtiné de moyen âge. Les grands anges à genoux dans les encognures de la voûte ne jouent plus le rôle architecto-
nique que leur avait assigné Bossan ; ils sont purement décoratifs comme ceux du xvir siècle italien, et au-dessous d'eux, la superposition :
colonne, entablement, pilastre, entablement , constitue une série de formes trop visiblement empruntées au vocabulaire classique pour s'harmoniser avec le reste (fig. 143).
Comme le roman, le romano-byzantin du Sud-Ouest a été de nos jours le point de départ d'un nouveau courant architectural. Un des premiers essais a été, en i863, Saint- Pierre de Montrouge, par M. Vaudremer, le même qui, dix ans plus tard, a bâti dans un esprit pareil, mais plus assuré, Notre-Dame d'Auteuil, et enfin, en 1890, l'église grecque de la rue Bizet, à Paris, décorée par le peintre Lameire. Malgré certaines critiques d'ordre pratique faites à la seconde de ces constructions, malgré l'ornementation outrée dont on a surchargé la troisième, il faut y voir un essai particulièrement heureux de rénovation artistique. C'est d'un art moderne, sage ainsi qu'il convient (fig. 144, 145,.
La pièce principale à examiner dans cette série est le Sacré-Cœur de Montmartre
1 Wi
n^^fiimmmn
Phot. B.