FIG. 10 — SAINT-SERNIN DE TOULOUSE (1O
Qu'est-ce, en effet, qui a motivé son adoption ? La constatation qu'il pousse moins au vide que l'autre arc; qu'il est, par suite, plus solide que lui, dont les reins se relèvent pendant que la clé s'affaisse, faute d'un contre-butement suffisant; que ses joints plus près de l'horizontale sont moins exposés au glissement; qu'il permet enfin d'établir les clés des différents arcs à un même niveau.
Régularité des flèches, bonne assiette des claveaux, inclinaison de la ligne de poussée, déversement du poids sur les piédroits, soulagement des reins, tels sont les
avantages que virent les architectes romans dans l'arc en tiers-point. Aussi eurent-ils grand soin, contrairement aux Arabes, de supprimer la clé et de mettre un joint au sommet. Ainsi formé, l'arc se compose de deux branches inclinées, sur lesquelles le poids glisse pour se reporter sur le pilier.
Les églises romanes, où, dès le xii« siècle, nous trouvons cette forme d'arc prétendue gothique, sont innombrables dans le Poitou, le Limousin, la Bourgogne, l'Ile-de-France et le Midi.
A la collégiale de Beaune, aux Saintes-Mariés de la Mer, à Saint-Étienne d'Agde, à la cathédrale d'Autun et de Maguelonne, à l'abbatiale de La Charité-sur-Loire, à l'église de Beaulieu et de Bénévent-l'Abbaye, la voûte est un berceau brisé avec doubleaux tracés en tiers-point. Ces mêmes arcs.des hautes voûtes sont aigus à Saint- Pierre d'Angoulême, à Saint-Étienne de Périgueux, ancêtre de Saint-Front, où ils l'étaient aussi avant la restauration, à Notre-Dame du Puy. La cathédrale de Langres a des arcades brisées dans le rond-point de son abside au-dessous d'arcatures en plein cintre. Notre-Dame la Grande, à Poitiers, en a sur sa façade. Et nous savons qu'à Cluny, non seulement les voûtes, mais les grandes arcades des piliers de la nef suivaient ce tracé nouveau, comme elles le suivent à la cathédrale d'Autun. Dira-t-on pour cela que ces monuments romans sont gothiques?
Dans ces mêmes églises, où les grands arcs sont pointus, la forme ronde persiste dans les portes, les fenêtres et les arcatures. Qu'est-ce à dire, sinon que les constructeurs ne voyaient en cette forme qu'un expédient de maçon, une garantie nouvelle de solidité, et qu'elle a fait partie de l'architecture romane avant de passer dans l'art gothique?
De fait, les gothiques eux-mêmes l'emploieront concurremment avec l'autre pendant près de cent ans. L'arc brisé ne deviendra pour eux exclusif qu'en plein xiii^ siècle. Encore à la façade de Notre-Dame de Paris, l'arc qui surmonte la rosace est en plein cintre; il l'est de même aux quatorze arcs formerets de la nef de Notre- Dame de Chartres.
On voit .par là le cas qu'il faut faire de la théorie qui nous présente l'arc brisé comme un symbole de l'élancement de l'âme vers Dieu et comme le propre du gothique. Elle est faite d'une rêverie et d'une méprise.
Avec cette forme d'arc, si avantageuse au point de vue construction, les maîtresmaçons romans léguaient à leurs successeurs les meilleures méthodes de bâtir qui eussent jamais existé