HISTOIRE DE LA VOUTE
De tous les problèmes qui se posaient pour un constructeur français du xi« siècle, qu'il fût de l'Auvergne ou du Poitou, de la Bourgogne ou du Languedoc, c'est-à-dire des quatre provinces les plus avancées, le plus important et le plus difficile assurément était celui de la voûte.
Des sinistres nombreux, dus au feu du ciel dont rien ne protégeait alors les hautes tours, ou causés par la violence des envahisseurs, Normands pour le Nord, Sarrasins pour le Midi, avaient montré combien les anciennes charpentes étaient funestes à nos églises. Nos vieilles chroniques, dans la Gallia christtana, sont pleines du récit des incendies qui dévorèrent la plupart d'entre elles au x« et au xi® siècle. Entre toutes, Saint-Martial de Limoges tient le record : six fois il fut la proie des flammes en deux cent treize ans, de 964 à 1167.
A de pareils désastres, sans cesse renouvelés, il n'y avait qu'un remède : voûter en pierre. Contrairement aux poutres de bois, la voûte maçonnée off"rait l'avantage d'une couverture incombustible. On résolut donc d'appliquer aux églises, conçues jusque-là comme des basiliques, un système de voûtement renouvelé des Romains. La réalisation de ce programme coûta de longs eff'orts à nos architectes, dont les monuments accusent encore les tâtonnements. Toute notre architecture du moyen âge est née de cette entreprise. C'est pour vouloir la mener à bien qu'ils firent leurs plus belles découvertes. Organe essentiel, la voûte commanda ensuite le reste de l'ossature, fixa les supports, et, partie d'elle, la nouvelle méthode descendit vers le sol, où elle inscrivit tout en vue du poids à supporter. L'histoire de la voûte est donc en raccourci l'histoire même de notre architecture.
Pour eh montrer le progrès continu, je la réduirai à huit étapes logiques qui seront moins des constatations historiques que des divisions dictées par la raison. Faute de synchronisme entre nos écoles et par suite de la disparition des premiers témoins, les dates de nos monuments se chevauchent, en eff^et, et les solutions les plus primitives, de droit les plus anciennes, n'ont pas toujours le certificat le plus reculé. Aussi, de ces formes graduées faudra-t-il moins voir l'âge concrétisé en un exemple que l'enchaînement rationnel. Celui-ci s'impose à l'esprit, qui suppose avec raison que l'on a dû aller du plus simple au plus difficile, du plus expéditif au plus savant.
La tradition antérieure avait légué à nos architectes du xi« siècle le plan suivant : un atrium, trois nefs, dont une principale, séparées par des colonnes, une abside, une tour isolée. C'est le plan basilical. Ils le développèrent ainsi : un porche, trois
nefs inégales séparées par des piliers et se poursuivant autour du chœur sous forme de déambulatoire, une abside flanquée d'absidioles, un transept, une tour-clocher incorporée à la façade ou au transept, des tribunes au-dessus des collatéraux. C'est le plan roman. Il est l'amplification du plan basilical coordonné.
Une fois celui-ci fixé, les maîtres maçons s'attaquèrent résolument au principal, qui était de voûter en pierre la nef centrale en la faisant aussi large et aussi haute que possible. Ils ne simplifièrent donc pas le problème pour le mieux résoudre. Ils le compliquèrent, au contraire, voulant, dans leur hardiesse, lui donner une solution parfaite et définitive.
La première qui se présenta à leur esprit fut naturellement la plus simple : la voûte en berceau continu, sorte de demi-cylindre posé sur les murs nus, et qui n'est autre chose qu'un arc illimité, une série d'arceaux accouplés, ainsi que l'avaient compris déjà les Romains au pont du Gard. Pour pouvoir l'exécuter, il suffisait de savoir appareiller un arceau. Tous nos maçons en étaient capables. Il existait, d'ailleurs, des exemples anciens sur lesquels il leur était aisé de prendre modèle. Notre- Dame du Port, à Clermont-Ferrand, est encore voûtée de la sorte (fig. 1 1).
La vieille église auvergnate n'a sans doute pas l'antiquité que lui attribuent ses gardiens. Commencée au xi« siècle, elle est en majeure partie du xii« siècle. Très caractéristique, elle nous montre l'école d'Auvergne, complètement dégagée de tout archaïsme et en pleine possession de ses moyens. Son abside, qu'entourent cinq absidioles, est justement célèbre. De larges bandeaux de billettes, soutenus par des modilons ornés de copeaux enroulés, des mosaïques d'étoiles et un appareil noir et blanc à dessin varié serti de ciment rouge, lui font une décoration somptueuse qui la fait ressembler à quelque énorme châsse d'orfèvrerie. Au dedans, le pourtour du chœur s'orne noblement de huit belles colonnes aux chapiteaux historiés, dont plusieurs, celui du Combat des vices et des vertus et celui d'Adam et Eve, sont renommés parmi les iconographes. Sur le flanc droit s'ouvre un portail où, sous des chérubins à six ailes, s'ordonne une adoration des mages, qui est un des plus anciens exemples de ce thème, tel qu'il a été fixé chez nous par les mystères. Elle est intéressante à plus d'un titre : ce qui doit nous retenir ici, c'est sa nef centrale que recouvre, à la façon d'un tunnel, un berceau continu. Un forage, m'a-t-on dit, a permis de constater dans la voûte du chœur l'épaisseur formidable de o™,6o. La voûte de la nef doit être de même, et c'est un simple blocage, à la façon romaine, grossièrement appareillé.
Facile à construire, la voûte en berceau était, par contre, pleine de danger. La poussée s'exerçant tout le long, d'autant plus forte que la portée était plus grande, il fallait des murs très épais pour la maintenir. Sous son action continue, pareille à un coup d'épaule, les murs bousculés risquaient de se renverser. De cruels mécomptes attendaient nos architectes, dans l'ignorance où ils étaient des lois de la pesanteur oblique. Ils les apprirent sans doute à leurs dépens, car les anciens chroniqueurs nous parlent parfois de voûtes qui s'effondrent sitôt les cintres enlevés, faute d'un contre-butement suffisant. Après avoir appris à l'établir, il fallait donc lui assurer une durée certaine. Ce dut être l'enver» de cette tentative.
L'inconvénient constaté, on y remédia d'abord par des contreforts extérieurs, placés de distance en distance, qui raidissaient le mur en l'épaulant. Les Romains, sur ce
Phot. Mon. HisU