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TROIS TYPES DE VIERGE

I. — La Vierge du Midi. — Je propose d'appeler ainsi le type de Madone représenté jusqu'ici par une seule statue, la Vierge de Saint-Just à Narbonne, et dont un hasard m'a fait reconnaître un second exemple, bientôt suivi de plusieurs autres. L'admirable marbre de la cathédrale narbonnaise est bien connu des archéologues; mais il fait bande à part dans l'iconographie mariale, où on le considérait comme un isolé (fig. 218).

M. André Michel écrit à son sujet :

« Un peu froide aussi, un peu précieuse et futée dans sa dignité de grande dame, la Madone placée dans la chapelle absidiale de Saint-Just à Narbonne est, pour l'iconographie de la Vierge, un des monuments les plus importants de la statuaire méridionale, mais c'est plutôt de la seconde moitié du xiv« siècle qu'il conviendrait de la dater. On ne saurait, d'ailleurs, la rattacher directement à aucune des séries que nous avons indiquées. L'Enfant, le globe en main, bénit, au lieu de jouer avec sa Mère; il a les pieds croisés; le travail de sa chevelure aux boucles soigneusement frisées, les plis horizontaux et parallèles du corsage de sa robe où semble se perpétuer un parti pris cher aux imagiers languedociens du xri^ siècle, le différencient nettement de tous les Enfants que les sculpteurs du Nord assirent à la même époque sur les bras de la Vierge-Mère. Il resterait à chercher et à grouper dans le Midi, et peut-être du côté de l'Espagne, les monuments que l'on pourrait rattacher à celui-ci, que Viollet-le-Duc avait déjà remarqué et signalé comme un chef-d'œuvre. » (i)

Ce passage et le souvenir de la Vierge de Narbonne me sont naturellement revenus à l'esprit quand M. le chanoine Barthe m'a montré la photographie d'une Vierge trouvée à Portel (Aude), en me demandant un avis (fig. 219).

Cette statue est un bloc de marbre blanc de o"^,6o de hauteur, portant des traces de polychromie. Elle est très abîmée; il lui manque, entre autres, une partie du visage de la Vierge et la tête de l'Enfant Jésus. Elle a été trouvée en mai 1909, à Portel, dans un mur de clôture qui faisait partie d'une église du xvi* siècle, désaffectée en 1889. 11 y avait là, à o™,5o du sol, formant une assise du mur, tout un lot de sculptures gothiques mutilées, parmi lesquelles cette Vierge.

L'utilisation, comme matériaux de construction, de statues brisées, n'a rien qui puisse étonner. C'était autrefois et c'est encore aujourd'hui l'usage de ne pas jeter au rebut un objet d'église ayant servi au culte. Dans le cas de détérioration d'une

(i) .A.NDBÉ Michel, histoire de l'art, t. II, II" partie, p. 721.

L ICONOGRA'^HIE CHRETIENNE

Statue, les hommes du moyen âge avaient l'habitude, plutôt que de l'exposer à la profanation en la jetant, de s'en servir comme pierre à bâtir. Cet emploi même était une dernière marque de respect. De cette règle, un exemple connu est le jubé de Notre-Dame de Chartres, dont les débris, retournés face contre terre, servirent longtemps de dalles dans la cathédrale, jusqu'au jour où on les découvrit en réparant le pavage.

D'où proviennent ces débris et cette Vierge de l'église de Portel? M. l'abbé Barthe suppose qu'ils sont originaires de l'église des Obiels, située à un kilomètre de là, et qui est un ancien sanctuaire du xiii« siècle, en ruines depuis les guerres de religion. La Vierge serait alors l'ancienne Notre-Dame des Obiels ou des Agneaux, la statue du portail de l'église de ce nom, qui, mutilée par les protestants, aurait été utilisée par les maçons de l'église de Portel (i).

Mais plutôt que d'imaginer son origine, nous pouvons la situer dans l'histoire de l'art. Pour cela, il nous faut en examiner les formes, le costume, et lui trouver un point de comparaison parmi les œuvres classées.

La Madone de Portel a un geste très particulier, le geste mondain, emprunté aux élégantes de l'époque, qui consiste à relever, en la pinçant de la main droite, la robe trop longue. Et l'Enfant Jésus tient à la main un oiseau qui picore une tige brisée où sont sculptés des épis. Le motif de l'oiseau, fréquent au xiv« siècle, et le geste de la Vierge, suggèrent déjà à eux seuls une époque tardive où les conceptions sévères de l'âge d'or gothique étaient abandonnées.

M. Enlart m'a signalé trois détails qui permettent de préciser et de la dater exacte ment : l'arrangement de la chevelure, le bijou-agrafe qui retient le manteau et la forme de la robe.

Cette façon de ramasser les cheveux en boucles saillantes au-dessus des tempes, est une mode du xiv* siècle. On ne I-a trouve pas au xiii« siècle, où les cheveux ondulent, plats, de chaque côté de la tête.

L'agrafe du cou porte aussi sa date. Au xiii* siècle, ces sortes de bijoux étaient formés d'un quatre-feuilles dont les lobes s'arrondissent en demi-cercles. Au xiv siècle, ces lobes s'aiguisent en flèches et de ronds deviennent pointus, par analogie avec l'arc en tiers-point, qui influence alors tout l'art décoratif. Le motif lui-même, au lieu d'être posé de champ comme précédemment, est dressé en équilibre sur un des angles du carré.

La robe ample et flottante est spéciale au xiv* siècle. Au xiii«, elle est retenue à la taille par une ceinture. Au xiv«, par suite d'un changement de mode, la ceinture disparaît, et la robe tombe lourdement, en attendant de s'entr'ouvrir sur les côtés»au xv« siècle, de façon à laisser voir à travers des crevés la robe de dessous qui a une ceinture. A ce moment, la robe traînera sur le sol, au point d'exiger des pages pour la soutenir, et quand il s'agira de la Vierge, les pages seront des anges. Cette petite histoire du costume féminin fixe après l'an i35o la date de naissance de la statue de Portel.

Que celle-ci soit une œuvre méridionale, cela ne fait aucun doute. Le style de la draperie, lourde et tombant par masses, la différencie nettement des œuvres

(i) Emile Barthe, Sainte-Marie des Oubiels, igiô.

du Nord, où le drapé, refouillé et à plis nombreux, a un autre caractère. Pour faire éclater aux yeux ce cachet méridional et cette marque d'une époque, il suffit de la rapprocher de la Madone de Saint-Just à Narbonne. L'arrangement des cheveux, le geste de la main droite, l'agrafe, la robe sans ceinture et le système des plis sont identiques.

A la suite d'un article dont le but était d'amener l'indication d'œuvres similaires, deux nouveaux exemples m'ont été signalés : l'un à Fleur)', près Narbonne: l'autre à Lavalette, près Carcassonne.

Voici donc l'humble commencement du catalogue des Vierges-princesses du Midi, basé principalement sur le détail du manteau, qu'elles pincent de la main droite : ,o Vierge de Saint-Just, à Narbonne, marbre blanc, xiv» s. 20 Vierge de Portel (Aude), marbre blanc, xiv« s. 3° Vierge de Fleury (Aude), marbre blanc, xiv" s. 4" Vierge de Lavalette (Aude), pierre, xyi** s.

Il serait à désirer que quelqu'un puisse le continuer, en fixant une chronologie. IL Les Vierges ouvrantes. — Parmi les types de Vierges créées au début de la

période gothique, il n'en est pas de plus curieux et de moins connu que celui des Vierges ouvrantes. Leur nom seul indique ce qu'elles sont. Imaginez des statuettes, en bois ou en ivoire, fendues sur le devant et sur les côtés, s'ouvrant en forme de triptyques. Fermées, elles se présentent comme les autres, ou assises ou debout, portant l'Enfant Jésus ou sur les genoux ou sur le bras gauche. Ouvertes, elles forment trois panneaux, ou peints ou sculptés, rattachés les uns aux autres par des charnières. La partie de devant est mobile comme les volets d'une armoire.

Inventées au xii« siècle, elles furent en usage dans les deux siècles suivants, puis disparurent peu à peu. Un zèle sévère, inspiré de celui du chancelier Gerson qui, au début du xv« siècle, fit détruire, dans l'église des Carmes, à Paris, comme manquant d'orthodoxie, une Vierge peinte de ce type, fut sans doute cause de leur proscription. Aussi sont-elles devenues relativement rares.

Jusqu'à ces dernières années, aucun travail d'ensemble n'avait été fait sur ces statues. La bibliographie du sujet se phoi. Mon. Hist. réduisait à quelques remarques de Ms"- Bar- FiG. 21 8 — .MADONE DE SAINT-JUST, A NARBONNE hier dc Montault, à unc phrase de Didron

L ICONOGRAPHIE CHRETIENNE

et de Viollet-le-Duc citant la Vierge ouvrante du musée du Louvre, laquelle est regardée aujourd'hui comme l'œuvre d'un faussaire. Et l'on ne connaissait guère que quatre exemples : l'ivoire du Louvre (un faux), l'ivoire du musée de Lyon (un faux), l'ivoire du musée' de Rouen (un faux), et la statuette en bois du musée de Cluny, seule authentique.

Au Congrès mariai de Rome, en 1904, M. l'abbé Clément exposa une collection photographique de ces Vierges, puis leur consacra en 1909 un chapitre de son petit livre sur la Madone. La liste fixée par lui comprenait 16 numéros, dont 3 faux, ramenés à deux types; la voici, avec une croix devant les apocryphes.

/ ° Vierges 0 uvran tes du type de laPass ion .

1. Vierge en ivoire de Boubon, à Cussac (Haute- Vienne), xiii^ s.

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