‹ Pages d'art chrétienChapitre 89 sur 142 · W- '^ ^^SB · texte numérisé non relu

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Phot. Bulloz

FIG. 224 — PRIMITIF français: « MATER O.MNIUM » (Musée du Puy, 1420.)

l'iconographie chrétienne

D'ordinaire, les javelots divins sont de nombre indéterminé: ils signifient alorslapeste. Quand ils sont au nombre de trois, ils désignent la peste, la guerre, la famine, c'est-à-dire les trois fléaux par lesquels Dieu punit les trois concupiscences :

orgueil, avarice et luxure. L'explication nous estdonnée par un auteur anonyme du XVI® siècle, dans les Miracles de la Vierge.

A la suite de saint Sébastien, invoqué contre la peste, dont il était censé éloigner les flèches par la vertu de celles dont il avait eu luimême à souffrir, la Vierge de Miséricorde est donc devenue une sorte de palladium contre ce que le moyen âge a le plus redouté : la peste noire.

Celle-ci, de sinistre mémoire, avait, de i347 à i35o, mis à mal l'Europe entière. Venise, à elle seule, dit-on, y perdit 100 000 âmes; Florence , 60 000 ; Rouen, 100 000, et ainsi des autres.

A Paris, il mourut à certains jours jusqu'à 800 personnes. De là le dicton bourguignon :

En l'an mil trois cent quarante-neuf, De cent ne demeuraient que neuf.

La grande épidémie de 1348 revint dix fois de suite faucher de nouvelles vies humaines. D'aussi redoutables calamités ne pouvaient qu'inspirer à la piété chrétienne de nouveaux recours divins où l'on put se réfugier avec quelque espoir de salut.

Elles inspirèrent, en effet, la dévotion aux cinq plaies de Jésus et celle de saint Christophe. Le Saint, à la taille gigantesque, vit dès lors son image multipliée à l'entrée ou au flanc des cathédrales (Notre-Dame d'Amiens possède encore la sienne), car on assurait que qui l'avait. vu ne mourrait pas ce jour-là de maie mort. Mais elles inspirèrent surtout des représentations nouvelles de la Vierge de Miséricorde, traitée en Mater omnium. Et celles-là doivent être considérées comme des ex-voto dédiés en temps de peste. Ces ex-voto prirent le plus souvent la formed'une bannière que l'on portait processionnellement dans les rues en criant : « Miséricorde I » La ville de Lyon a fait de nos jours une chose similaire quand elle a fait peindre par Orsel, pour

Phot. Anderson.

FUj. 220 — BENEDETTO BONFIGLI : LES FLECHES DE LA COLERE DIVINE lEglisc de Corciano, 1472.)

L ICONOGRAPHIE CHRETIENNE

FIG. 227 — ORSEL : TABLEAU DU VŒU (Notre-Dame de Fourvière, 1882.)

Fourvièrè, le tableau du Vœu, après le choléra de i832 (fig. 22.7).

Dans le type de la Mater omnium, la chrétienté tout entière est synthétisée' en quelques personnages qui la résument : le Pape, le Roi, le Prêtre, le Moine-, la Nonne, le Fidèle. Le plus ancien exemple est à Pienza, en Toscane, de i36o environ.

Nous en avons en France un exemple au musée du Puy, toile de 1420. Sous les plis du manteau, l'artiste a agenouillé le Pape, le Cardinal, l'Évéque, l'Ermite de

Saint-Augustin, le Chanoine régulier, le Bénédictin, le Camaldule, le Chartreux, le . Prémontré, le Frère Mineur, le Dominicain, le Cistercien, le Docteur, la Moniale, le Noble, la Châtelaine, le Bourgeois, le Paysan, etc., en tout 28 personnages. Cet exemple avec une telle complexité est unique. D'habitude, le résumé est plus succinct, par exemple au tableau de Charonton, du musée de Chantilly, et quelquefois même se réduit à quatre personnages typiques : le Pape, le Cardinal, l'Empereur et le Roi, mis là pour figurer tout le monde. (Voir p. 462.)

A partir de la seconde moitié du xv* siècle, la Vierge de Miséricorde est souvent représentée protégeant les membres d'une famille: les Vespucci, à Florence; les Meyer, à Darmstadt, dans le chef-d'œuvre d'Holbein ; les ducs de Lorraine, au musée lorrain. Ce n'est plus alors la Mater omnium, c'est la protectrice de quelques privilégiés. Et au xvi' siècle elle disparaît.

Elle disparaît, comme tous nos anciens thèmes délicieusement naïfs du moyen âge, sous le souffle raisonneur de la Réforme, qui brisa l'iconographie catholique en la bafouant, obligeant ainsi l'Église à corriger ses traditions d'art pour les mettre à l'abri de ses sarcasmes.

Déjà, la Renaissance, en voulant rendre raisonnable le type de la Vierge au manteau, lui avait enlevé sa grandeur et sa poésie. Les dernières Vierges de Miséricorde, du XVI* siècle, par Fra Bartolomeo, Tintoret, Pordenone, sont des tableaux vivants d'un aspect théâtral, où l'ancien thème surhumain se trouve ramené à une vision naturaliste réalisée avec des modèles vivants. Vierge et priants y sont de même taille, ce qui semble nécessaire à ces réalistes, et sont ramenés sur le sol, au lieu de nous apparaître en plein ciel, comme dans une vision surnaturelle. Dans ces tableaux, la vérité terre à terre est respectée, mais aux dépens d'une vérité d'un ordre supérieur qui, elle, a disparu. Ainsi affadi, le thème n'avait plus qu'à disparaître.

En dehors des Vierges de Miséricorde dont je viens de parler et qui sont à exemplaires multiples, il en existe quelques-unes exceptionnelles qu'il faut signaler pour leur originalité : la Vierge, abritant huit vierges saintes, à Marienbourg (Prusse) ; la Vierge, abritant les sept Vertus, à la Bibliothèque Nationale, dans un manuscrit du XIV» siècle; la Vierge, armée d'une massue et mettant en fuite le démon, à Montefalco; la Vierge, entourée des anges gardiens, à Klosternenbourg; la Vierge entourée des sept péchés capitaux percés par les flèches du Christ, à Teruel d'Aragon.

Il y a enfin toute une série de saints et de saintes qui ont emprunté à la Vierge de Miséricorde son geste protecteur du manteau, abritant comme elle et de la même façon l'Ordre ou le couvent qu'ils ont fondé. Ce sont : saint Augustin, sainte Begghe, saint Benoît, saint Bernard, sainte Brigitte, sainte Catherine de Sienne, sainte Claire, saint Dié, saint Dominique, sainte Félicité, saint Géréon, la bienheureuse Jeanne de France, sainte Julienne, saint Maurice, sainte Odile, la mère des sept Macchabées, saint Simon, saint Sébastien, sainte Thérèse; enfin et surtout, sainte Ursule.

Cette dernière est celle dont les représentations sont le plus nombreuses. L'auteur en cite trente-deux, dont une du xiii« siècle. Je mentionnerai : la statue en pierre qui se trouve à Saint-Michel de Bordeaux et le panneau de Memling sur la châsse de Bruges. Les personnages qu'elle abrite sous son manteau figurent les 1 1 000 Vierges de la légende colonaise, et avec elles le pape Cyriaque, l'évêque

L ICONOGRAPHIE CHRETIENNE

Pantulus, le roi Ethelreus, de la même légende. Ces personnages n'ont rien de commun avec ceux de la Mater omnium (fig. 228).

Jusqu'ici, et pour plus de clarté, je m'en suis tenu, du moins en ce qui concerne la classification des œuvres et l'ordre historique des différents types, à l'ouvrage de M. Perdrizet. Mais il me faut bien dire que, même pour le simple critique, et sur le terrain strictement scientifique, la thèse de M. Perdrizet appelle des réserves. 11 se pourrait fort bien qu'elle fût erronée, malgré la très grande érudition de son auteur et la peine qu'il y a dépensée. ■

Le lecteur, qui vient de parcourir ce résumé, a dû être frappé de voir combien les dates des œuvres d'art s'accordent mal avec la filiation imaginée par M, Perdrizet. Celui-ci suppose un type cistercien, devenu dominicain et monacal ensuite, qui, des Ordres religieux, a passé aux confréries, entre autres aux confréries du Rosaire, et enfin a été appliqué par les artistes à la chrétienté tout entière, tandis que certains saints en imitaient le geste pour leurs dévots particuliers. Cela est fort logique et satisfait l'esprit. Mais les œuvres ellesmêmes, dûment datées, ne le suggèrent pas, car Vierges cisterciennes. Vierges de confréries, images de sainte Ursule et Mater omnium sont simultanées, contemporaines, d'un ordre d'apparition contraire même à celui qu'exige la thèse, ne laissant donc rien deviner de l'évolution supposée par le savant critique.

Cette répugnance des dates, qui met en défiance contre la thèse de M. Perdrizet, a été signalée par M. Emile Mâle (1).

. Déjà, au milieu du xiii« siècle, en 1264, la confrérie romaine des « Recommandati » faisait représenter ses membres agenouillés sous le manteau dé la Vierge. Nous le savons par les Annales de Raynaldus.

Cette image n'existe plus, mais nous en avons trois autres du commencement du XIV* siècle et nous avons aussi une sainte Ursule au manteau du xiii^ siècle, sur

Phot. Hanfstaengl.

FIG. 220 — MEMLING : SAINTE URSULE (Hôpital Saint-Jean de Bruges, 1489.)

(i) E. Mâle, l'Ar't religieux de la fin du moyen âge en France, p. 206 et suiv.

une châsse de sainte Cécile d'Albi. Tout cela est antérieur aux Vierges cisterciennes figurées sur des sceaux, qui, elles, sont d'un xiv» siècle avancé. Tant qu'on n'aura pas trouvé d'images cisterciennes de la Vierge au manteau remontant au milieu du XIII' siècle, la preuve ne sera pas faite, et l'on pourra même se demander si le tvpe de la Vierge au manteau ne préexistait pas à la vision du moine Cistercien. Celle-ci est en réalité le grand argument de M. Perdrizet. Malheureusement, entre ce récit et les premières œuvres, il y a plus d'un siècle d'intervalle, et, dans cet intervalle, on trouve la ^'ierge de confrérie et sainte Ursule. Celle-ci est regardée comme une imitation de la Vierge de Miséricorde. Est-ce bien sûr?

A l'appui de cette objection, voici les plus anciennes oeuvres classées sans parti pris :

1° Sainte Ursule, châsse peinte de la cathédrale d'Albi, fin du xiii« siècle;

2° Vierge de confrérie, triptyque du musée de Perpignan, i333 ;

30 Vierge de pénitents, tableau du musée de Cherbourg, commencement du XIV' siècle;

4° Vierge de confrérie, miniature du musée Correr, à Venise, i"335;

5^ Vierge cistercienne, sceau de l'abbaye de Beaupré, i335;

0" Vierge cistercienne, panneau giottesque du musée du Vatican, figurant l'ensevelissement de saint Bernard (la Vierge est sur la bannière peinte dans la partie gauche du tableau), milieu du xiv siècle;

■j" Vierge protectrice de ville, fresque du Bigallo, à Florence, 1342. M. Perdrizet change cette date en [352 et croit que la figure principale représente, non la Vierge de Miséricorde, mais la Miséricorde divine, à cause de ce nom inscrit sur son diadème. On peut croire le contraire;

80 Mater omnium, retable de Bartolo di Fredi, à Pienza de Toscane, milieu du XIV» siècle ;

9' Mater omniutn, fresque de San-Martino, à Majano de Toscane, deuxième moitié du xiv siècle;

10* Vierge cistercienne, sceau des définiteurs de l'Ordre de Cîteaux, xiv siècle; musée de Dijon;

11° Vierge cistercienne, sceau de Notre-Dame de Cercamp-les-Frévent, i352;

12° Vierge de confrérie, retable de Simone da Cusighe, à l'Académie de Venise, seconde moitié du xiv« siècle. Le cadre porte la date de i35o.

Avec les monuments suivants, nous touchons au xv* siècle. Il est inutile de continuer, le but de ce classement étant de montrer que les monuments eux-mêmes ne suggèrent pas la filiation imaginée par M. Perdrizet. 11 manque, pour la rendre certaine, une Vierge cistercienne des environs de i2 5o.

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