‹ Pages d'histoire de la révolution de février, 1848Chapitre 3 sur 68 · PAGES P HISTOIRE · texte numérisé non relu

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caractéristique ne peut plus être marqué qu'avec de la boue, c'est que la société est à la veille, ou de se transformer, ou de périr.

A Rome , ce qui domina , du temps des empereurs, ce fut la lâcheté- L'abjection était devenue telle , que les victimes, les yeux sur la hache levée, remerciaient les bourreaux du coup qui allait être frappé ; de sorte que , dans les cœurs les moins barbares, la pitié restait étouffée sous le mépris. On commença par faire tuer ceux qui déplaisaient; puis, comme pour épargner de la besogne au licteur , on leur envoya tout simplement Tordre de se tuer eux-mêmes. Or, avant d'avaler du poison, de s'appuyer contre la pointe d'une épée, ou de se couper les veines , le malheureux à qui on avait fait dire : il faut mourir ! testait en faveur du tyran. Il y eut des prodiges d'infamie , parce qu'il y eut des prodiges de lâcheté. Des sénateurs envoyaient féliciter l'empereur, assassin de sa mère ; et les courtisans applaudirent quand Néron renversa morte, d'un coup de pied dans le ventre, sa femme Poppée, alors enceinte de quelque futur maître du monde.

Eh bien t ce que fut la lâcheté à l'époque des Césars, la corruption le fut pendant le règne de Louis-Philippe. Jamais rien de semblable ne s'était vu dans l'histoire. La passion de l'or s étant emparée des âmes agitées d'impures ardeurs , la société finit par s'abîmer dans un matérialisme brutal. Pour amasser une fortune, on eut de l'esprit, du talent, de l'éloquence, du génie et, au besoin, de la vertu. On fit argent de la renommée , acquise avec de l'argent. Littéraire ou scientifique , militaire ou civile, la réputation fut cotée ; la gloire eut son tarif. dégradation , itnpossible à oublier , de ce noble pays de France qui avait fourni à l'esprit des temps anciens ses plus

DE LA nÉVOLUTÎON DE FÉVRIER. 5

grands chevaliers et à F esprit des temps modernes ses plus héroïques martyrs! On y trafiqua bassement de toutes choses ; on y compta les suffrages par des ëcus; on y fit, comme en un bazar de nouveau genre, étalage de consciences banales ; on y acheta Thonneur ; on y vendit la loi.

Il va sans dire que cette décomposition morale de la France ne fut pas Tœuvre d'un jour. Dès 1830, la formule de l'individualisme , chacun chez soi , chacun pour soi, avait été adoptée comme la maxime d'État par excellence , et cette maxime , non moins funeste que hideuse , était devenue la devise du roi Louis-Philippe , prince doué de modération , d'instruction, de tolérance, d'humanité, mais avide, sceptique, sans élévation de cœur, sans élévation d'esprit, et le plus rusé corrupteur de l'espèce humaine qui ait jamais paru. Il en résulta que, pendant près de dix-huit ans , le poison nous fut versé de haut, lentement, goutte à goutte, d'une manière continue et d'une main exercée.

J'ai montré, dans Y Histoire de dix ans, l'origine, les progrès du mal, et Ton- peut voir en quels termes j'y prédisais la catastrophe finale. « Dure aux uijs , incertaine « pour les autres, la situation est pleine à la fois d'illuc< sions et de périls. A qui n'a pas su l'approfondir , elle « peut paraître rassurante; et cependant la mort y germe « sous le déshonneur. Ce silence est fatal , ce repos est « sinistre. Notre calme est celui de l'épuisement. Mais , c( ainsi qu'il arrive dans les empires qui penchent, nous c( en sommes venus à prendre pour des gages de durée , « pour des promesses de bonheur, l'énervement des âmes « et l'abaissement des caractères. Dix ans de paix nous « ont plus brisés que n'eût fait un demi-siècle de guerres;

« et nous ne nous en apercevons seulement pas M » Le livre fut lu avec une curiosité frémissante. La société courut à ce miroir trop fidèle, hélas ! où il était impossible qu'elle se reconnût sans se faire horreur. Mais c'est le propre des maladies mortelles d'ôter aux malades la conception claire de Tétat où ils languissent. La société française en était venue à ne pas croire à ses maux, dont le sentimeiit lui était dérobé par leur excès même. Dans les dernières années du règne de Louis-Philippe, chacun s'abandonnait , les yeux fermés , au courant de la corruption générale. Si une révolution était vaguement pressentie...., c'était pour le temps où Louis-Philippe ne serait plus; et l'on répondait avec un sourire sceptique, en hochant la tête , à ceux qui disaient : « Ce silence est fatal , « ce repos est sinistre; la mort y germe sous le déshon- « neur. »

Mais voilà que soudain le voile sedéchire, A demi caché jusqu'alors sous une mensongère apparence de prospérité, le désordre éclate en scandales aussi effrayants qu'imprévus. Dans l'espace de quelques mois, et coup sur coup , mille aflreux symptômes se déclarent. Un homme s'est enfui du palais des Tuileries, où il volait: ce voleur est un aide de camp du duc de Nemours , fik du roi. Un homme a été condamné pour avoir commis un faux : ce faussaire est allié aux plus hautes familles du royaume , c'est un prince. Un homme, en pleine cour des pairs , a été flétri pour s'être rendu coupable de concussion : ce concussionnaire est un ministre du roi. Un hommo, dans un procès fameux , figure comme ayant prêté son cabinet à la vente d'une charge de finances : ce complice d'une

* EUloire d$ dix ans^ t. V, conclusion.

prévarication est le président du conseil. Ainsi , plus d'illusions possibles! le voile se déchirait, je le répète, et il se déchirait par en haut.

Mais quelque chose aurait manqué, peut-être, à Teffet de ces révélations, si, après le côté honteux, le côté terrible n'avait pas été exposé aux regards, et si la corruption, suivant un mot du temps, n'avait pas eu ses tragédies.

Il advint donc qu'un jour une foule immense se trouva rassemblée dans la rueduFaubourg-du-Roule, devant un palais magnifique, sur lequel semblait planer un effroyable mystère. Le silence y régnait , un silence semblable à celui de Varsovie tombée au pouvoir de ses oppresseurs. Si bien que, du sein de la foule, on entendit sortir ce mot, allusion vengeresse, mais féroce, à une parole bien connue des Polonais : « L'ordre règne à l'hôtel Sébastiani ! » Dans cet hôtel, un crime venait d'être commis, que la nuit avait mal caché dans ses ténèbres : un pair de France venait d'y assassiner sa femme , fille d'un maréchal de France.

J'ai devant moi la carte célèbre sur laquelle , bientôt après, se pencha toute l'Europe. L'histoire du crime y est racontée par des gouttes de sang. Voici le lit de la victime; voilà l'itinéraire qui prouve qu'elle put s'élancer de son lit, avant de succomber aux coups de l'assassin. Suivez le chemin funeste dessiné sur le parquet , voyez où il s'interrompt , où il reprend , où il aboutit : pas un mouvement du meurtrier qui n'ait laissé trace, pas un détail de la scène nocturne que le sang de cette femme morte n'ait consigné dans son récit.

Quels tableaux, juste ciel ! quels avertissements ! Il était bien temps, n'est-ce pas, qu'on s'inquiétât du lendemain? il était bien temps qu'on se demandât si la nation n'allait

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