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pas âtre placée dans cette allernative^ ou de se régénérer, ou de disparaître.
Mais c'est ce qu'à aucun prix ne voulaient s'avouer les représentants officiels du vieux monde, ou ses défenseurs jsystématiques, absorbés qu'ils étaient par leurs intrigues ministérielles et par les préoccuptions les plus puériles où se soit jamais pétrifié l'esprit humain. Je me rappellerai toujours de quel étonnement mêlé d'incrédulité railleuse M. Duvergier deHauranne fut saisi» lorsque, peu de jours avant la Révolution de février, je lui dis que leurs menées parlementaires étaient jeux d'enfants et que les questions à résoudre étaient , non pas au sommet , mais à la base ! Le fait est qu'il se passait alors un phénomène bien digne assurément d'être observé. Au-dessous de cette société .dont tant de faits accusateurs annonçaient la fin prochaine , il se formait, par un échange souterrain d'idées hardies et de sentiments généreux, une autre société, aux progrès latents, mais rapic^es et sûrs. Ce qui échappait i la pénétration des hommes d'État, de pauvres travailleurs l'avaient aperçu clairement du fond de leurs ateliers , à la lueur de la lampe fumeuse qui éclairait leurs veilles. Qu'attendre encore î L'individualisme n'avait-il pas fait assez de malheureux , enfanté assez de désastres et produit assez de vices 7 II fallait revenir au principe chrétien, remettre en lumière l'Évangile, organiser le travail par l'association, planter l'étendard de la fraternité humaine sur les ruines entassées par l'égoïsme , désormais à bout .d'infamies et définitivement déshonoré. Oui, voilà ce qui se disait ; et pendant que le vieux monde allait se décomposant, ruiné par l'abus de son principe, le Socialisme rassemblait, dans l'instinct du peuple et l'esprit des penseurs , les cléments d'un monde nouveau.
tE LA RÉVOLUTION DE FÉVRIER. 7
Les grandes crises ont toujours leurs signes avant-coU"" reurs. Ici , les symptômes furent nombreux , ils furent divers . mais le plus saisissant consista dans Tardeur inattendue avec laquelle l'attention publique remonta aux scènes de 89 et de 05. Lorsque le même jour presque ^ et à la même heure, on lut sur tous les murs de Paris ; Histoire de ta Révolution française , par MiclieUt^ —> Bis* toire des Girondins, par Lamartine, — Histoire desMon^ tagnards^ par Esqniros, — Histoire de la Révolution française, par Louis Blanc^ — ce fut comme une illumination subite. Et comment n'aurait-on pas été frappé, eneflet, de cette coïncidence étrange qui faisait que , sans -s'être concertés et par suite de l'impulsion générale, des écrivains d'opinion diverse s'étaient tout à coup rencontrés pour appeler le passé au secours du présent et mettre le; idées révolutionnaires à l'ordre du jour?
Dans cette fermentation , rien de plus pitoyable que l'attitude des membres de l'opposition dynastique* Les yeux fixés sur le pouvoir à conquérir, la main déjà tendue vers des portefeuilles depuis longtemps convoités, et l'âme remplie de pelits désirs , de petits soucis y de vulgaires pensées, ils s'étaient imaginés follement que la France se
tourmentait à cause d'eux. Leurs passions ayant été
qualifiées, dans le discours de la couronne, de passions aveugles cl ennemies^ ils ne doutèrent pas que la nation, d'abord émue, ne se calmât, à leur voix, après les avoir vengés de deux épilhètes.
L'homme qui se montrait à leur tête était un avocat sans valeur, sans idées, et qui n'avait par conséquent ni ennemis ni jaloux. M. Odilon Barrot avait dû à sa médiocrité de devenir chef de l'opposition dynastique : on lui aurait envié cet honneur pour peu qu'il en eût été digne.
Lui, cependant, il désirait davantage, et il poursuivait le pouvoir avec toute la fougue de l'impuissance qui s'ignore. Mais , quels que fussent son dépit et sa colère, peut-être ne se serait-il pas risqué jusqu'au rôle d'agitateur, s'il n'y eût été entraîné par M. Duvergier de Hauranne , en qui revivaient l'humeur inquiète et l'opiniâtreté pleine de fiel des anciens jansénistes. On convint d'agiter la France par des banquets, où M. Odilon Barrot et ses amis devaient demander , en langage de tribun, un changement de ministère. Mais il arriva que leurs vaines clameurs furent renvoyées par maint écho ignoré qui leur donna, en les répétant, un accent formidable. Ces Gracchus de salon, témérairement descendus sur la place publique, ne voulaient que renverser un cabinet : le trône se mit à chanceler ; ils comptaient seulement émouvoir la bourgeoisie : le peuple s'ébranla. Exclu du banquet de Lille pour avoir voulu en exclure M. Ledru-Rollin, M. Odilon Barrot dut bientôt s'effrayer de l'excès de son imprudence: la démocratie montait à son tour sur la scène, et il devenait manifeste qu'elle allait l'occuper tout entière.
C'est ce qui parut clairement au banquet de Dijon , dont la nouvelle se répandit, d'un bout de la France à l'autre, avec la rapidité, l'éclat et le bruit de la foudre. Là, dans une salle immense qui avait pour ornements les drapeaux et les devises de la liberté; là, devant treize cents convives : ouvriers , prêtres , industriels, commerçants, magistrats; là, au milieu d'un enthousiasme où se retrouvaient les battements de cœur du jeu de paume, des paroles retentirent, que M. de Lamartine appela , saisi d'une imprévoyante terreur : le tocsin de l'opinion. A Lille, M. Ledru-Rollin avait dit : « Au mal qui a pour
« longtemps empoisonna le pays légal, quel antidote pro- <( pose-t-on? Des demi-mesures , de petits moyens , des a étais vermoulus déjà et qui ne peuvent faire digue. On « me découvre avec indignation des plaies honteuses : « où est le fer puissant qui va les cicatriser? Parfois c< aussi les flaques d'eau du Nil desséché, les détritus en « dissolution sur ses rives, apportent la corruption et c< l'épidémie ; mais, que Tinondation arrive, le fleuve, c( dans son cours impétueux , balayera puissamment « toutes ces impuretés, et sur ses bords resteront déposés a des germes de fécondité et de vie nouvelle S » Ces allusions audacieuses , MM. Ledru-RoUin et Flocon les reproduisirent , au banquet de Dijon , sans que personne songeât à s'en étonner , tant Tidée d'une révolution prochaine était présente à tous les esprits ! et c'est ce qui fit trouver tout simple ce passage de mon discours, prophétie à la fois et menace : « Le pouvoir , qui semblait nac< guère si vigoureux, s'affaisse sur lui-même, sans qu'on « l'attaque. Une invisible volonté va semant dans les « hautes régions d'humiliantes catastrophes. Des actes ce inattendus de démence, de honteuses chutes, des crimes «à faire dresser les cheveux sur la tête, des suicides « inexpliqués viennent frapper coup sur coup l'opinion « publique de stupeur. Alors cette société , si prospère c< en apparence, s'agite ; elle s'interroge avec inquiétude « sur je ne sais quel venin caché qu'elle sent courir dans « ses veines. Corruption^ voilà le mot du moment , et c< chacun de s'écrier : Impossible que ces choses durent : « que nous apportera la journée de demain? Messieurs, « quand les fruits sont pourris, ils n'attendent que le pas-
i Yoy. Compte rendu du banquet de Lille,
iO PÀQË8 D'iIiSTOlAB
a sage du vent pour S6 détacher de Tarbre ^ ! n Ceci était dit vers la lin de décembre ( et ce fut vers la fin de février, deux mois après^ qu'eut lieu le coup de yent qui renversa la monarchie t
On n'a pas oublié le menaçant défi que M. Odilon Barrot et les siens jetèrent au gouvernement lorsque, rendu furieux par le péril , le ministère Guizot déclara que le banquet du 12* arrondissement n'aurait pas lieu? Il me semble voir encore le frémissement de Paris dans la matinée du 22 février \ 848 ; il me semble voir encore le peuple descendre , le long du boulevard , en colonnes mugissantes , et s'entasser autour de la place désignée pour le banquet. M. Odilon Barrot et ses amis avaient protesté jusqu'au dernier moment contre la violation d*UH droit sacré, disaient^ils ; la veille encore^ ils avaient pro* mis d'aller s'asseoir courageusement là où leur présence était attendue. générosité éternellement crédule du peuple ! Il eut beau chercher des yeux les agitateurs dont il épousait la querelle; il eut beau appeler d'une voix émue et tragique les convives absents : le banquet avait été soudainement contremandé par la peur : M. Odilon Barrot et ses amis de la gauche dynastique ne parurent pas!
Ce ne furent alors, parmi la foule, que cris d'indignation et paroles de mépris. Quoi ! dans leurs prédications emportées, ils avaient soufllé à la France entière la passion de la résistance, l'ivresse de la révolte; et après avoir donné le signal de marcher en avant, eux-mêmes ils reculaient épouvantés! Ils avaient comme rangé la révolution en bataille , et ils désertaient au moment du
^ Compte rendu du banquet de Dijon,
DE LA nÉYOLUTlON DE FEVWEn, \ 1
combat! Irrité par leurs d^fis, le gouvernement était décidé à tirer le glaive ; excité par leurs discours, le Peuple ne pouvait déjà plus être retenu; le sang allait couler, et ils n'étaient pas là !
On se passa d'eux. Paris, pour entrer en fureur, n'avait besoin que de la vue d'un cadavre : le soir, un feu de peloton, exécuté sur le boulevard, en fournit un monceau. Des ouvriers chargèrent les morts sur leurs épaules ; ils coururent les promener à la lueur des torches le long des faubourgs, et tout fut dit. Une fois déobainéi le Peuple alla jusqu'au bout; les soldats se souvinrent qu'ils étaient citoyens; le gouvernement tomba comme un homme épuisé de fatigue ; Louis-Philippe s'enfuit laissant son palais vide et sa couronne par terre ; la France fut une République.