PRONONCÉ PAR M. LOUIS BLANC
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SÉANCE DE L'ASSEMBLEE NATIONALE DU 51 MAI 1848 i.
Citoyensy je ne viens pas me défendre comme homme, je viens me défendre comme membre de cette assemblée, comme représentant du Peuple. Car enfin ce qu'on vous demande , alors qu'on n'apporte aucune preuve à cette tribune , c'est d'ouvrir l'ère des proscriptions ; ce qu'on vous demande, c'est devons décimer les uns les autres; ce qu'on vous demande, c'est de commencer l'ère de la République nouvelle, qui devait être une ère de clémence, de justice et d'équité, par ce régime de terreur qu'on nous a reproché à nous pendant si longtemps de vouloir (agitation) ; à nous qui avons dé-
A MmitêHf ttm«erM) du !<' juin 4848.
5î PIÈCES JLSTIFICATIVÊS.
buté dans les affaires publiques, et je suis fier» moi qui vous parle» d'avoir été Tun des premiers à vouloir cela, à nous qui avons débuté dans les affaires publiques par l'abolition de la peine de mort!
Ekbien» voilà maintenant la récompense de ceux qui ont cherché à fonder la République sur les idées de justice, de clémence» de liberté individuelle ; voilà la récompense de ceux qui, pendant les deux mois qu'ils ont passés aux affaires, ont eu cet immortel honneur, dont l'histoire leur tiendra compte. Car la voix des passions tombera, mais la voix de l'histoire retentira un jour ; elle fera justice de tous les mensonges, do toutes les impostures dont aujourd'hui on essaye de noircir ceux qui n'ont commis d'autre crime que de vouloir la République, de la vouloir grande, noble et glorieuse ; de la vouloir respectant la liberté individuelle qu'aujourd'hui l'on attaque; de la vouloir telle que, pendant deux mois, pas une arrestation n'a été opérée. Je ne dis pas que pas une goutte de sang' n'a coulé; je dis que la liberté de personne n'a été menacée, n'a été atteinte ; et cependant un tel ordre a régné dans la cité , que sous la monarchie jamais exemple pareil n'a été donné à la capitale» quoique la capitale sortit d'une tempête.
Eh bien , citoyens , voilà ce que je viens recommander à vos méditations. On vous engage dans une voie au bout de laquelle il y aurait, si vous n'y prenez garde, le système des épurations» des haines implacables, et des haines qui ne nous écraseraient, nous, aujourd'hui, qu'à la condition de pouvoir vous écraser demain.
On m'accuse d'avoir voulu violer le principe de la souveraineté du Peuple» moi qui ai passé ma vie à le défendre» moi
qui, dans tous mes écrits» — hôureusement ils sont là pour en faire foi, — n'ai cessé de dire : « Que TAsscmblée natio- \iale sorte du suffrage du Peuple, pour que, si jamais l'insurrection venait frapper à la porte de ce sanctuaire, on pût répondre aux envahisseurs (car c'est cela que j'ai dit) : Prenez garde : ce qui est ici» ce n'est pas une réunion plus ou moins nombreuse d'hommes ; ce qui est ici , c'est le Peuple luimême. )) Et j'aurais donné un démenti aussi flagrant aux convictions de toute ma vie I J'aurais manqué de respect à ma propre pensée, au point de convier le Peuple à venir violer, ce qui est pour moi le plus grand des crimes, TAssemblée dont j'ai l'honneur de faire partie ! Non ! non ! mille fois non ! Et que celui qui peut apporter la preuve du contraire se lève pour que je lui dise en face qu'il en a menti ! (Applaudissements sur quelques bancs.)
Qu'on vous apporte donc ce rapport , et nous verrons s'il en résultera que j'ai connu la manifestation , la veille , autrement que comme l'ont connue tous ceux qui ont mis le pied dans la rue ; qu*on apporte ce rapport ; et puis , que ce rapport nous dise, si ceux qui l'ont rédigé l'osent, que la veille je n'ai pas déclaré, en présence de témoins qui pourront venir confirmer la vérité de mes paroles , que cette manifestation serait dangereuse y non-seulement au point de vue de l'ordre à sauver, mais au point de vue de la liberté à garantir. A moi surtout, témoin des conséquences désastreuses qu'avait eues la journée du 16 avril, à moi , il était commandé de savoir que la réaction tirerait d'une manifestation emportée au delà de ses limites les conséquences les plus fatales à la liberté.
Non, je n'ai pas voulu de la manifestation qui se préparait , j'ai dit que j*en étais consterné , je l'ai dit dès la veille,
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parce que je suis républicain, et parce qu'à mon sens la manifestation devait, ce qui ne s'est que trop réalisé, porter un coup mortel à la République. (Vives réclamations.) Quand je dis un coup mortel à la République, je me trompe, il y a dans cette phrase une épithète de trop... Je sais bien que, quels que soient les efforts qu'on fasse pour nous enlever le bénéfice de cette Révolution immortelle, ces efforts ne prévaudront pas : la République est immortelle ; et si je crois à l'impuissance de la force brutale qui vient heurter à la porte de l'Assemblée , je crois aussi à l'impuissance de la conspiration, de l'intrigue et du mensonge. Je crois à l'impuissance de tout ce qui n'est pas noble et juste, de tout ce qui n'est pas fondé sur la vérité, et c'est précisément parce que la République, telle que nous t'avons conçue, telle que nous avons essayé de l'établir , a pour base la justice, la vérité, le resp^^ct de tous les droits, c'est précisément pour cela qu'on ne lui portera pas de coup mortel, et que je dis aux républicains : Ceux qui ont le plus travaillé à l'établissement de la République pourront bien être abattus après avoir été calomniés ; mais la République qu'ils ont fondée restera debout.
Maintenant, faut-il que j'en vienne à la journée du 15 mai, à cette journée à jamais funeste? Et, si j'en viens à cette journée, ce n'est pas, croyez-le bien, pour éviter la prison, que je ne crains pas ; ce ne serait pas non plus pour éviter la mort, que je ne crains pas davantage. (Vives acclamations.) Ne m'interrompez pas. Au train dont vont les choses, je no jure pas que la peine de mort ne soit pas rétablie. (Allons donc!)
Toi« wmftr«<*e». Par qui? par qui?
Plusieurs mix. Par votre parti !
Un représenttttit. Par la réaction 1
LS CITOYEN AvoND. Est-co par l'Assemblée? Expliquez-vous? (Des interpellations de toute nature sont adressées à Torateur.)
LE CITOYEN FLOCON, ministre du commerce. Citoyen président, c'est un représentant qui est accusé et qui se défend !
LE CITOYEN PRisiDENT. Tout membre de TAssemblée qui en ce moment se permet une interpellation manque à sa dignité, (3ravo ! bravo!) et je le rappellerai nominativement à Tordre à rinstant même.
LE CITOYEN LOUIS BLANC Yous demandez par qui? Si c'est par l'Assemblée?... Dieu me garde de proférer un tel blasphème ! S'il arrivait que jamais l'Assemblée pût rétablir la peine de mort, en la rétablissant contre tous, elle risquerait de la rétablir contre elle-même ; et je n'admets pas qu'une assemblée d'hommes honnêtes puisse vouloir ce qui est mal ; je n'admets pas qu'une assemblée d'hommes intelligents puisse vouloir le rétablissement de la peine de mort, qui serait pour ceux qui la rétabliraient... un suicide.
Vous me demandez par qui? Je vais vous le dire : je crains que la peine de mort, si on suit jusqu'au bout la route dans laquelle on semble entrer, soit rétablie, non par l'Assemblée nationale, non par la garde nationale, non par telle ou telle fraction de la société, mais par la force même des choses, par l'irrésistible logique des passions; je tremble que, lorsqu'on se sera mis sur la pente de la haine, on ne puisse s'arrêter que lorsqu'on aura roulé jusqu'au fond. Voilà ce que je crains, et ma crainte se puise dans des considérations philosophiques qui malheureusement sont confirmées par l'histoire de tous les siècles.
Eh bien ! si Ton veut que la République nouvelle se fonde, si on veut qu'elle se fonde sans violence, si on veut donner un noble, un grand, un impérissable exemple aux passions contre lesquelles je proteste, je dis que la première chose à faire n^est pas d'adresser un orageux appel aux soupçons, à la défiance, à la haine.
La première chose à faire, selon moi, c'est de venir prononcer ici des paroles de conciliation, et non des paroles qui, jetées dans les âmes non encore calmées, sont de nature à y allumer des ressentiments dont on ne sait peut-être pas assez la portée et dont notre première Révolution nous a pourtant montré tous les périls. Yoilk ce dont je vous venais avertir, et, vous le voyez, je suis entraîné à oublier ma cause personnelle, bien qu'ici ma personne soit en jeu.
Je me bornerai donc à dire, et non pas pour préserver rhomme, mais pour défendre l'honneur du penseur, du publiciste, que jamais on ne pcfurra citer de moi une parole qui ait eu pour but de faire appel à la violence, et surtout contre une assemblée émanée du suffrage universel. La violence ! j'aurais pu, j'aurais dû l'invoquer, et tous ceux qui sont ici savent bien que tous ils étaient dans les mêmes dispositions que moi, contre une chambre qui n'aurait pas représenté la justice et le droit; mais contre une assemblée émanée du suffrage universel, quand c'est le Peuple tout entier qui l'a nommée, peut-on me soupçonner, moi qui ai passé toute ma vie à prêcher la souveraineté du Peuple, d'avoir manqué de respect à ce principe, d'avoir manqué de respect à ma propre pensée ! Je le nie de toutes les forces de mon âme.
Quelle a été mon attitude dans la journée du 15 mai? Il y a ici' mille témoins qui pourront dire que je suis resté immo-
bile à mon banc pendant une demi-heure, résistant aux sol* licitations qui m'étaient de toute part adressées par des gens inconnus, venant me dire : a La foule vous demande à grands cris. Si vous ne vous pressez pas, elle va venir inonder la salle déjà pleine, et nous ne savons pas quel sera le résultat d'une pareille invasion. Au nom de Tordre, n'hésitez pas plus longtemps. »
Eh bien, messieurs, si j'ai un reproche à me faire , c'est d'avoir hésité, car mon devoir était d'aller sur-le-champ parler à cette foule pour la calmer, de m'exposer au grave péril des malentendus et des calomnies. Si j'ai manqué d'un certain courage, c'est de celui-là.
Ainsi je suis resté à mon poste, j'ai dit : Non, ma place est au milieu de mes collègues, je ne les quitterai pas, je sais ce que Ton pourrait induire de toute conduite opposée.
Mais comme les supplications redoublaient, comme j'étais pressé, au nom du salut de celte Assemblée, pour aller parler directement au Peuple, — j'atteste ici les membres du bureau qui pourront me démentir si ce n'est pas la vérité exacte ; — j'ai dit au président : « Voici ce qui se passe , on me demande, on me dit que mon refus peut occasionner de grands désordres : le croyez-vous? Si vous le croyez, je me mets aux ordres de l'Assemblée , je ne veux pas me séparer d'elle ; ce que vous croirez qu'elle veut que je fasse, je le ferai. »
Le président, après des hésitations et beaucoup d'instances qui lui furent faites par ceux qui l'entouraient, m'accorda l'autorisation formelle, officielle, de parler au Peuple pour le calmer.
C'est ce que j'ai fait. Je mets au défi qui que ce soit, à moins que ce ne soit le plus lâche et le plus effronté des im-
posteurs, je mets au défi qui que ce soit de rapporter une parole de moi qui n'ait pas été une parole de conciliation, de modération. Lorsque, abattu, accablé de fatigue , la voix complètement éteinte, j'ai été porté aux extrémités de cet amphithéâtre , savez-vous ce que j'étais en train d'écrire au moment où celte parole fatale la dissolution de la chambre est prononcée est tombée de la tribune? Ce que j'étais en train d'écrire, dans un moment où la fatigue me donnait à peine le temps de me reconnaître, c'était ceci : « Au nom du Peuple, au nom de votre propre souveraineté, je vous adjure de vous retirer. »
Voilà, messieurs, quel a été mon dernier acte.
Et maintenant , c'est moi qui suis accusé, comme ayant agité tout le Peuple de Paris, comme l'ayant poussé sur cette Assemblée, comme ayant voulu la violation d'un pouvoir dont je fais partie et dont je m'honore de faire partie ! Car cette main, messieurs, elle a signé le décret du suffrage universel en vertu duquel vous êtes ici appelés à m'entendre, je ne dis pas à me juger.
Je n'ajouterai plus qu'un seul mot : puisqu'on a un rapport, que ce rapport on le fasse. Voyons I je suis curieux , pour mon compte , de savoir quelles sont les accusations qu'on peut produire contre moi; je suis curieux de savoir en quoi elles diffèrent de toutes les impostures qui ont été rassemblées par ce que j'appellerai la conspiration du mensonge, cette conspiration dont je suis victime depuis deux mois.
On vous demande l'autorisation de me poursuivre. Eh bien, tant mieux ! puisque cela me donne une occasion éclatante de rompre le silence, que je n'avais gardé jusqu'ici que par un sentiment de dignité, exagéré sans doute.
Non, je n*ai pas voulu la dissolution de rAssemblée ; non , je n'ai rien fait pour amener le Peuple ici; oui, j'ai tout fait pour l'engager à se retirer, par respect pour le principe du suffrage universel , attendu que ce principe, — ce que n'ont pas fait tous ceux qui m'entendent, — je l'ai prêché toute ma vie ! Je respecte l'Assemblée nationale issue du suffrage universel, parce que vouloir qu'elle fût dissoute, ce serait nous conduire au chaos : parce que vouloir que l'Assemblée fût dissoute lorsqu'elle représente le principe du suffrage universel, ce serait ôter toute espèce de base au droit politique, au droit public, et nous précipiter de Tordre dans l'anarchie.
Voilà ce que je n'hésite pas à déclarer tout haut , et ce que je n'aurais pas attendu les circonstances pour déclarer, si je n'avais pas craint qu'on dît : Il se justifie! Eh bien, non. Les explications que je viens de vous donner, je vous les ai données, je l'ai dit et je le répète, comme publiciste, comme écrivain, et non comme homme. Je ne me justifie pas, n'ayant pas besoin d'être justifié. (Vive agitation.)