‹ Pages d'histoire de la révolution de février, 1848Chapitre 40 sur 68 · PRONONCÉ PAR M. LOUIS BLANC · texte numérisé non relu

PRONONCÉ PAR M. LOUIS BLANC

POUR L*ADIIISSION DE M. LOUIS BONAPARTE GOMME BEPRÉSENTANT DU PEUPLE *.

SÉANCE DE L'ASSEMBLÉE NATIOiVALE DU 13 JUIN 184g».

. Citoyens, c'est comme républicain que je viens combattre la mesure proposée contre Louis Bonaparte.

^ A ccttx qui, témoins ou Tictimes des maux que nous a valus la présidence de Louis Bonaparte, me reprocheraient d'avoir puissamment contribué par ce discours à lui rouvrir les portes de son pays , je réponds :

1» Que de tous les malheurs, le plus grand qui se puisse imaginer, surtout pour une nation comme la France, c'est un acte éclatant d'injustice ;

2<> Que, si Bonaparte n'était pas rentré en France par la volonté de l'Assemblée nationale, il y serait rentré contre sa volonté, c'est-à-dire violemment, avec scandale, porté par un enthousiasme dont un vote proscripteur n'aurait fait qu'accroitre la fougue insensée ;

3» Que le seul vrai moyen de combattre, dans l'esprit de la plus ignorante partie de la population, cet absurde fanatisme d'un nom, c'eût été de faire aimer au Peuple la Bépublique et delà lui rendre précieuse à force de bienfaits ;

4^ Que tout en abolissant le décret qui frappait d'un bannissement éternel la famille de Napoléon, on aurait dû, comme je le demandais, écrire dans la Constitution la condamnation formelle de la présidence, anarchiquc et dangereuse parodie de U royauté.

Six millions de suffrages donnés à Louis Bonaparte prouvent assez que ce qui le rappelait en France, c'était le prestige de son nom ! Or, s'il devait revenir, ne valaitil pas mieux que ce fut par l'abolition d'une loi injuste, que par une victoire remportée sur la représentation nationale et qui l'aurait rendu tout-puissant?

s Moniteur universel du 14 juin 1848.

On TOUS disait avanl-hier : « Vouons à Texécration publique quiconque oserait porter la main aux institutions nées de la Révolution de février ! » Ces paroles ont retenti sympathiquement dans vos cœurs, et, pour moi, je le répète volontiers, oui, honte et anathème à qui voudrait, en portant la main sur la République, nous lancer dans celte voie de désordres et d'agitations que crée la lutte des prétentions et des ambitions personnelles! Honte et anathème à ceux-là!

S'il en est qui aient une semblable audace, nous devons les maudire ; mais il est de la dignité de la République que nous n'ayons pas trop Tair de les craindre.

La République, en France, a été déclarée absolument nécessaire le lendemain de la Révolution ; et, la veille de la Révolution, que vous disait-on? On vous disait qu'elle était impossible.

Pourquoi ce changement subit dans Topinion publique? C'est qu'en effet la République n'est pas, cette fois-ci , une aventure ; la République est sortie du fond même de la situation; la République nous est apparue comme une loi historique, et c'est précisément sa gloire ; c'est la plus grande preuve de sa force, qu'elle ait été plutôt subie qu'acceptée. Oui, c'est là que je vois sa force, que je vois le gage de sa durée , c'est là ce qui me la fait déclarer immortelle ; c'est pour cela que je dis qu'avoir l'air de trembler pour elle, c'est l'outrager.

LE CITOYEN viGNEKTE. Il ne faut pas l'embarrasser par un prétendant !

Plusieurs membres. N'interrompez pas l

LE CITOYEN PRÉSIDENT. J'invite Ic ciloycu Vignerte nommément au silence.

LE CITOYEN LOUIS BLANC. Vous ditos qu'il ne faut point embarrasser la République par un prétendant. Je vais vous dire où serait Tembarras qu'on créerait à la République : il existerait si, par le décret qu'on vous propose, vous en veniez à irriter les sympathies que peut avoir exicitées celui que vous appelez un prétendant; à donner une importance néfaste à des agitations factices peut-être, soldées peut-être, dont le mépris public fera justice. Ne grandissez pas les prétendants par Téloignement ; il nous convient de les voir de près, parce qu'alors nous les mesurerons mieux. (Très-bien!)

L'oncle de Louis-Napoléon, que disait-il? 11 disait : « La République est comme le soleil ! » Laissez le neveu de Tempereur s'approcher du soleil de notre République, je suis sûr qu'il disparaîtra dans ses rayons. (Mouvement.)

Je ne crains pas, quant à moi, les prétendants, je ne les crains pas. Et quelles seraient donc les prétentions du neveu de l'empereur? J'ignore ce qu'il veut, ce à quoi il aspire; mais il serait vraiment bien peu digne du bruit qu'on fait autour de son nom, s'il s'imaginait qu'aujourd'hui Tempire est à refaire.

Napoléon a été grand, parce qu'il a fait la nation française la première nation de l'humanfiké ; parce que son glaive a été comme le fil conducteur des idées démocratiques qui ont envahi le monde. Ce qu'il a voulu comme despote, c'est ce qu'il n'a pas pu établir. Il n'est resté de lui que ce qui devait rester : la propagation des idées républicaines par les armes et par la guerre. Mais l'empire, qui a vécu par la guerre, ne pourrait plus aujourd'hui se continuer par la guerre, parce que, de même que les rois, les guerres, à mesure que nous allons, deviennent impossibles; le monde va évidemment du

côté de la paix. Voilà pourquoi l'empire n'a pas pu se maintenir; et, s'il avait pu se maintenir, il aurait été maintenu par celui qui l'avait fondé.

Eh bien! qu'avons-nous vu, et que nous apprend l'histoire? Cet homme avait dit : Je fonderai une dynastie; mon sang, devenu royal, se perpétuera dans mes descendants, et, après avoir maîtrisé la France, moi vivant, je la maîtriserai aussi, moi mort.

Cependant, où est l'histoire des héritiers directs de ce fondateur d'une dynastie qui ne devait pas périr? Cette histoire aujourd'hui est contenue dans une épitaphe, et lui-même, c'est parce qu'il n'a pas pu ce qu'il a voulu, comme fondateur de dynastie, comme fondateur d'empire, qu'il est allé mourir sur un rocher, où, suivant une grande parole, on l'apercevait de toute la terre.

Non ! l'empire ne sera pas refait, parce que le temps des empereurs et des rois est à jamais passé ; l'empire ne sera pas refait, parce que la monarchie constitutionnelle ellemême, qui était une transaction avec des préjugés gothiques, avec des idées qui ne ressusciteront plus, parce que la monarchie constitutionnelle elle-même est morte de sa propre impuissance, de sa propre pourriture. On ne l'a pas renversée, elle est tombée par l'impuissance où elle était de se , tenir debout.

Eh bien, ce que la monarchie constitutionnelle n'a pas pu, l'empire ressuscité le pourrait-il davantage? Et avec qui? avec un homme qui viendrait en proposer la résurrection? Avec quoi? avec des villes prises, avec des batailles gagnées, avec de la gloire conquise? Non! pas le moins du monde! Avec un nom! Mais il viendrait faire concurrence «avec un

nom à une république qui est précisément la grande victoire de la raison humaine et de Tégalité sur le prestige des noms, sur le respect imbécile des majestés de convention ? Qu'il vienne donc faire concurrence à l'égalité ! Dans un plateau de la balance, mettons cette égalité que nous avons conquise, cette égalité que nous fonderons malgré tout, et que dans l'autre on jette un nom, quelque éclatant qu'il soit, et nous verrons de quel côté penchera la balance.

Pour moi, je ne redoute pas cette expérience, et si je la redoutais , je croirais manquer de respect à la République.

Craignez-vous maintenant Louis Bonaparte comme président possible de la République future?

Dans les pays où il y a concours de rois, qu'on écarte les prétendants avec l'arbitraire et qu'on oppose la proscription à la concurrence des dynasties, je le conçois. Dieu merci, nous ne vivons pas dans un semblable pays. Il n'y a pas, à la République que nous avons fondée, qui s'appuie sur des millions de suffrages ; il n'y a pas à la République dont le nom prononcé faisait battre d'enthousiasme, il n'y a pas un mois! des cœurs qui s'étaient jugés incapables de devenir républicains, il n'y a pas à cette République de concurrence sérieuse. N'en ayons pas peur, et ne faites pas dire que la République a peur d'un homme , parce que , encore une fois, ce serait lui manquer de respect et faire douter de sa puissance.

Les gouvernements qui tombent sont ceux qui ne croient pas à leur lendemain. La République, Dieu merci! a le droit de croire à son lendemain ; et ses bienfaits ont été conquis par assez de luttes, par assez de combats, pour que, maintenant que nous Tavons, nous l'étreignions de toutes nos forces et que nous ne la laissions pas échapper.

Chacun, j*en suis sûr, comprend cette nécessité, et si chacun la comprend , comment se ferail-il qu'on pût nous disputer le bénéfice de la conquête que nous avons faite? Ceux qui l'oseraient se perdraient dans ceUe lutte insensée, impossible.

Ne craignons pas trop les rumeurs de la place publique , les rumeurs de la place publique ne sont pas ce qui doit faire les lois ; les lois se font avec la raison du législateur , elles ne se font pas pvec ses craintes. Que si la candidature du citoyen Louis Bonaparte pouvait être posée, elle le serait précisément par nos débats et par nos terreurs. (C'est vrai!) Ainsi, je dis que, sous quelque aspect que ce soit, cette candidature dont on nous menace n a rien qui puisse nous effrayer.

Et voulez-vous empêcher Louis Bonaparte d'arriver jamais comme président de votre Bépublique? Vous avez pour cela un moyen bien simple, et sur lequel j'appelle vos méditations : vous n'avez qu'à écrire dans la constitution que vous allez faire , ce qui serait éminemment républicain, ce qui serait le vrai gage de la solidité de la République, l'article que voici :

u Dans la République française, fondée le 24 février 1848, il n'y a pas de président. »

Faites cet article-là, vous tuez la canditature du citoyen Louis-Napoléon. (Rires et bruit.)

Un autre moyen de tuer les prétendants et leurs prétentions, c'est de faire la République assez grande, assez glorieuse, assez tutélaire du Peuple , pour que le Peuple, en lui préférant un prétendant , ne fît pas acte de démence.

Faites des lois qui garantissent l'ordre public, l'ordre par le travail, qui garantissent la paix publique , non point par

de vaines exhortations (interruptions), non point par de vaines exhortations , non point par des calomnies dirigées contre ceux qui ont passé leur vie à vouloir l'ordre par la régularisation du travail ; mais faites des lois qui rendent le Peuple aussi heureux qu'il peut Têtre aujourd'hui, et qui lui promettent un bonheur plus grand encore, et il n'y aura pas de prétendants possibles contre la République , se recommandant ainsi à la reconnaissance et à l'admiration du Peuple. (Rumeurs.)

Citoyens, vous vous rappelez quelle dépense de génie et de dévouement il a fallu que notre République fit pour se fonder ; vous vous rappelez . . .

Voix au fond de la salle. A la question ! à la question !

LB CITOYEN LOUIS BLANC. Vous VOUS rappclcz à qucllcs conditions terribles la première Révolution a dû mettre son salut : eh bien, ce qui prouve la force de la République nouvelle, c'est qu'elle n'a pas eu précisément à se défendre, ni par la hache au dedans , ni par le glaive au dehors ; c'est qu'elle a été calme et magnanime ; c'est qu'elle n'a provoqué personne, mais elle n'a eu peur de personne.

Je vous conjure de lui conserver cette attitude de calme, de confiance et de dignité.

Le citoyen Louis Bonaparte viendra-t-il ici élever des prétentions dont , je le répète , le mépris public ferait bientôt justice? Pour mon compte, je suis convaincu du contraire. S'il a une lueur d'intelligence , il comprendra que, comme la plupart de ceux qui sont dans cette Assemblée, il ne peut être ici, il ne peut vivre en France qu'à la condition d'y être un républicain du lendemain.

C'est pourquoi ces conspirations de la veille ne m'effrayent

pas, et ne me paraissent pas un argument qui puisse être apporté dans la discussion.

Je ne traiterai pas la question de légalité ; je ne vous demanderai pas si, au point de vue de la souveraineté du Peuple, Louis Bonaparte pourrait être exclu de cette Assemblée, dans laquelle nous voyons trois membres de sa famille. Je me borne à vous dire que, suivant moi, toutes les lois d'exclusion et de proscription sont des lois essentiellement antirépublicaines. La logique républicaine, qui n'admet pas qu'un fils puisse porter une couronne par cela seul que son père l'a portée, la logique républicaine ne peut pas admettre que le fils soit puni pour les crimes dont le père fut coupable. La logique républicaine, qui repousse la solidarité héréditaire dans l'exercice de la puissance , ne saurait admettre la solidarité héréditaire dans l'application des châtiments.

C'est pourquoi, en ce qui me touche, j'ai voté hautement contre la proscription de la famille d'Orléans, quoique j'aie passé dix ans de ma vie à combattre cette royauté funeste.

Oui, les lois d'exclusion , les lois de proscription à perpétuité sont des lois essentiellement anti-républicaines. Je sais bien qu'il faut qu'un gouvernement vive ; mais tous les gouvernements n'ont pas les mêmes conditions de vie et de force.

La force du despotisme, c'est la violence ; la force des monarchies constitutionnelles , c'est la corruption ; la force de la République, et c'est à cause de cela que je l'adore, c'est la justice. (Mouvement d'approbation sur plusieurs bancs.)

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