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Au baptême de Louis LeMaistre, le 6 janvier 1689 (Trois-Eivières) le parrain est " Louis Gaultier, sieur de la Veranderie, enseigne d'une compagnie des troupes qui sont en Canada " ; il signe " Laveranderie." Ce jeune homme était âgé de quinze ans et quatre mois. Le 20 avril 1690, à Bouclierville, Madeleine de Varennes, est marraine avec '' son frère Louis de Varennes, Ecuyer, sieur de la Verandrie." A Bouclierville encore, le 19 décembre 1691, "Madeleine Gaultier " est marraine ; le parrain se nomme " M. de la Verandrie son frère" ; ce dernier signe :

NOTES suit LA VÉKENDKIE 357

^' Laverandery." Après cette date, on ne le retronve plus en Canada.

Ren6 Gaultier de Varennes, gouverneur des Trois-Kivières, étant mort en 1689, sa veuve alla se fixer à Boucherville où elle est mentionnée le 13 août 1690 ; elle y demeura jusqu'à la fin de l'année 1695, époque où, elle se rendit à Varennes ; sa résidence ordinaire était encore dans cette seigneurie à la date du 1er juillet 1707.

D'après M. Margry (1), Pierre était, en 1697, cadet dans les troupes et s'appelait La Verendrye. Notons qu'il avait douze ans. L'officier en question devait être Louis, frère aîné de Pierre, alors âgé de vingt-quatre ans, et qui, si je ne me trompe, partit pour la France vers 1701 au moment où commençait la guerre dite de la succession d'Espagne, car de 1697 à 1701, la paix ayant été générale en France, il n'est pas probable que l'on ait offert du service en Europe aux officiers canadiens durant ces trois ou quatre années. M. Margry fait entrer Pierre au régiment de Bretagne en 1706, mais il est évident qu'il s'agit de Louis puisque Pierre était à Varennes en 1707.

'' Pierre Gauthier de Varennes, Ecuier, sieur de Boumois," figure au registre de Varennes en 1702, 1704, 1707. Il n'y prend ni autre titre ni autre grade. Sa signature est: '^ Boumois." C'est la première fois que nous le revoyons après son l)aptêine. Selon M. Margry, il aurait fait la campagne de la Nouvelle-Angleterre en 1704 et celle de Terreneuve en 1705.

(1) Revue Canadienne 1872, p. 362.

358 NOTES auR la véjbendeie

Le 1er juillet 1707, madame veuve de Varenues passa à son second fils, Jacques-Eené, le titre de la seigneurie de ce nom. Par le même acte, on voit qu'elle possédait une maison à Montréal. Elle se réserve '^ une seignerie dite de la Verranderie située dans la rivière dite des Trois-Eivières " ; c'est l'endroit appelé La Gabelle. Il y a aussi dans la paroisse actuelle de Varennes un fief qui porte le nom de La Verendrye. A cet acte de partage des biens de madame de Varennes, Pierre est cité comme absent sous le nom de '^ sieur de Boumois et de la Veranderie." C'est la première fois que ce dernier nom lui est donné dans les documents que j'ai vus. En cette occasion, sa mère lui accorde la seigneurie du Tremblay contiguë à celle de Varennes. Marguerite, sa sœur, est nommée " Gaultier de la Véranderie." Louis n'est pas mentionné. Doit-on croire qu'il était mort 1 Peut-être est-ce de lui que parle la reddition de comptes mise à la fin de la pièce, où il est dit que certaines sommes sont dues à M. de la Véranderie.

Quoiqu'il en soit, Pierre était présent à Varennes, le 22 septembre de cette même année 1707, au mariage de sa sœur M — Marguerite avec Louis Hingue de Puigibault. C'est la dernière fois que le registre de cette paroisse le mentionne. Le 20 octobre suivant, il est à Montréal, ratifiant pour sa part Pacte du 1er juillet. On le nomme alors " Pierre Gautier, Escuyer, sieur do Boumois de la Véranderie." Il signe '' Boumois." Quelques jours plus tard (9 novembre 1707), à Québec, est passé son contrat de mariage

avec M — Anne Dandonneau. Les membres de la famille déclarent au notaire que madame veuve de Varennes donne son consentement, et que si l'on avait le temps de lui écrire avant le départ des navires de Québec pour la France, elle répondrait dans ce sens. Cela n'indique-t-il pas que Pierre devait s'embarquer sans retard, aussitôt après avoir terminé les arrangements relatifs à ses fiançailles ?

La. guerre faisait rage en Europe. La France pliait sous les coups du prince Eugène et du duc de Marlborough. Plusieurs Canadiens entraient dans les armées de la mère-patrie, de même que nous avons vu, de 1790 à 1812, les Salaberry, les DesEivières et plusieurs autres jeunes gens de ce pays s'enrôler dans les troupes anglaises et parcourir avec elles plusieurs contrées des deux mondes. Pierre de la Vérendrye alla rejoindre son frère, Louis, au régiment de Bretagne, si toutefois ce dernier vivait encore, car on sait qu'il fut tué en Italie, avant 1709.

A la bataille de Malplaquet, perdue par les Français le 11 septembre 1709, Pierre gagna le grade de lieutenant, par huit coups de sabre et un coup de fusil dans le corps, dont il guérit contre toute espérance, après avoir été laissé pour mort sur le champ de bataille et cité à l'ordre du jour, dit M. Margry. Néanmoins, comme la guerre tournait au désavantage de Louis XIV et que le trésor était épuisé, les promotions faites dans ces circonstances glorieuses pour les officiers de notre armée ne furent point maintenues. Madame de Vaudreuil,

femme du gouverneur général, étant passée en France cette année, pour diriger l'éducation des enfants du duc de Berri, s'intéressa au sort de la Vérendrie, mais ne put réussir à lui faire rendre son grade de lieutenant. Bien plus, la commission de cadet, qu'il avait gagnée en Amérique lui fut retirée. L'Histoire nous apprend que ces injustices sont assez fréquentes au lendemain d'un grand désastre national. La Vérendrie était destinée, dans la première partie de sa carrière active, à être traité avec ingratitude, et dans la seconde, à voir ses découvertes et ses prodigieuses fondations, méconnues, ou plutôt faisant la fortune des favoris du pouvoir. Madame de Vaudreuil persista dans ses démarches et parvint à arracher une commission d'enseigne, avec laquelle son protégé reparut en Canada.

Le mariage du brave Canadien avec Melle Dandonneau fut célébré à Québec, le 29 octobre 1712. L'époux est nommé au registre de l'église " Pierre Gauthier, écuyer, sieur de la Véranderie, enseigne des troupes de ce pays." Il signe '' De Laverandrye." En 1715, il obtint un privilège de traite pour La Gabelle, c'est-à-dire, sur son petit fief de La Vérendrie. L'année suivante (28 octobre) on voit par l'acte de baptême d'un sauvage, aux Trois-Eivières, que le parrain fut ''M. Beaumois, enseigne." Ce nom ne reparaît plus par la suite.

De ce qui précède, je conclus : lo. que Louis et Margiunitc ont porté le nom de La Vérendrie, ;i lois que Pierre n'était encore connu que sous

celui de Boumois ; 2o. que Pierre adopta ce nom après la mort de Louis ; 3o. que la Vérandrie, la Vérendrie, La Vereudrie, La Verenderie, Laveraudrie, la Véranderie, La Veranderie, Laverenderie, la Verandrie, Laverandery, La Verendrye, la Verranderie, la Veranderie et De Laverandrye sont quatorze formes d'orthographe appliquées à ce nom, tant par la famille qui le portait, que par les notaires et les curés desservant les paroisses. La dernière en date est la signature (29 octobre 1712) du Découvreur lui-même : '' De Laverandrye ; " elle diffère de toutes les autres, mais elle arrive trop tardivement pour faire autorité.

Et on nous demande d'écrire correctement les noms des personnages qui figurent dans l'Histoire !

A partir de son retour en Canada jusque vers 1725, c'est-à-dire une quinzaine d'années, La Vérendrie échappe aux historiens. Tâchons de remplir cette lacune.

Pierre Dandonneau dit du Sablé et dit Lajeunesse était venu de France s'établir aux Trois- Eivières en 1651, sinon auparavant. Son fils aîné Louis-Adrien, s'était marié (1684) avec Jeanne- Marguerite Leuoir. En 1690 celui-ci s'associa Jacques Brisset dit Courchène, son beau-frère, pour acheter l'île Dupas. Tous deux recrutèrent des colons sur la côte de Champlain et de Batiscan, leurs paroisses natales. Une carte cadastrale de l'île Dupas, dressée vers 1706, indi-

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que les uoms suivants à l'appui de mon assertion : Dusablé, Désellier, Dutaut, Dandonneau, Brisset, Courchêne, Carignan, Bourjoly, Bigny, Cotenoire et Gouin. Plusieurs de ces noms sont inscrits sur deux ou trois terres. On y voit aussi les noms suivants qui ne paraissent pas appartenir au district des Trois-Eivières comme les premiers : Champagne, . Froment, Beaulieu, Français, Ouinville, Couson, Lafontaine, Merevaux, Charly et Sansfaçon. Ces concessions couvrent la moitié supérieure de l'île ; le reste ne porte aucun nom. En 1713, toutes les terres de l'île étaient concédées.

Après son mariage (29 octobre 1712) avec Mlle Dandonneau, le sieur de La Vérendrie s'était probablement fixé à l'île Dupas et s'y occupait de colonisation. Son esprit aventureux devait se sentir à l'étroit dans une telle entreprise. Le service militaire ne le réclamait plus. Par la bataille de Denain, livrée en 1712, la guerre s'était virtuellement terminée en Europe. La paix d'Utrecht, signée en 1713, se prolongea vingt ans. Louis XIV mourut (1715) et un grand mouvement commercial se produisit aussitôt après ces événements. Le vent était au trafic. Le castor rentrait en faveur.

Le i)oste de la Gabelle, exploité, dès avant 1685 par M. Gaultier de Varennes, père de La Vérendrie, est situé sur le bas Saint-Maurice ; il portait le nom de fief de La Vérendrie. Pierre obtint, en 1715, la permission d'y faire le commerce, ce qui donna occasion aux marchands des Trois-liivières de se plaindre et de représenter

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que de semblables opérations ne devaient être autorisées que dans les villes. La lettre suivante, signée de M. de Vaudreuil, gouverneur-général, et de M. Bégon, intendant, en date du 20 octobre 1720, démontre que la traite de La Gabelle n'était pas arrêtée par ces débats : " Nous avons examiné la demande du sieur de La Véranderie de jouir de la concession faite à monsieur de Varennes, son père, lors gouverneur des Trois- Eivières. La raison sur laquelle les habitants des Trois-Kivières se fondent pour s'opposer à l'établissement qu'il y avait fait sont (est) que le sieur de la Véranderie y fait la traite et y arrête les canots des Sauvages qui descendent aux Trois-Rivières, et se rend par ce moyen le maître des pelleteries à leur préjudice. Nous croyons que cette raison ne doit pas empêcher qu'il ne soit maintenu dans la possession de cette concession, parce que si le passage des Sauvages était une (cause d') exclusion, on devrait aussi supprimer les autres concessions qui sont depuis le fief La Véranderie jusqu'aux Trois-Rivières et ne pas permettre d'établir les environs de Québec et de Montréal, puisque, nécessairement, les Sauvages y passent pour venir dans ces villes, ce qui serait contraire au bien de la colonie et à son accroissement— la distance de trois lieues des Trois-Rivières au fief de la Véranderie n'étant pas assez considérable pour empêcher le dit sieur de la Véranderie de s'y établir, et attendre la dépense qu'il y a faite en conséquence de la permission qu'il en a obtenue en 1715 de M. de Ramezay, alors commandant général en ce pays;

il ne serait pas juste qu'il en fût privé." Après cette dépêche au ministre du roi, on peut croire que le privilège de La Vérendrie ne fut pas retiré.

Les quatre iils de La Vérendrie ont dû naître à l'île Dupas, durant la période de 1713 à 1717. Ceci ressort de l'ensemble des documents que j'ai consultés. Voici quelques détails sur cette famille, qui me sont transmis par le révérend M. Plinguet, (1) curé de l'île Dupas : " Je constate la présence de la Vérandrye ici, par nos registres, dans l'ordre qui suit : 5 février 1721, il tient la place de Pierre Rigand de Cavanial comme parrain d'un enfant de Louis-Adrien Du Sablé son beau-frère ; 12 juin 1721, il fait baptiser sa fille M- Anne ; 25 décembre 1721, il est parrain d'Antoine Puyperaux ; 13 janvier 1722, il est présent au mariage de Charlotte Brisset et d'Alexis Duteau ; 21 novembre 1723, il représente Jean- Louis, sieur de Lacorne, comme parrain de Louise, fille de Louis DuSablé. Ensuite il ne paraît plus dans nos registres." M-Catherine, qui se maria en 1743, avec Jean-Baptiste Le Ber de Senneville, a dû naître en 1724 ; son acte de naissance n'a pas été découvert, non plus que ceux de ses frères.

La Vérendrie suppliait toujours le ministre de lui rendre son grade de lieutenant et de lui confier un emploi qu'il se croyait en état de remplir avec honneur. M. de Vaudreuil et sa femme intercédaient en sa faveur. (Sur une demande que

(1) Je lui dois des remercîmeiits, comme aussi à M. Bourbonnais, curé de Varennes, et à l'abbé Napoléon Oaron, des Trois-Rivières,

NOTES STTR LA VÉRENDRIE 365

ce gouverneur adressa à la cour, le 30 octobre

1724, pour obtenir la permission de faire passer La Vérendrie en France, le ministre écrivit : " Bon " mais avant que d'avoir rien su de cette décision, M. de Vaudreuil mourut le 10 octobre

1725, et avec le protecteur disparut le projet de voyage.

Quelques mois plus tard, le poste du lac Nipigou, au nord du lac Supérieur, ayant été rétabli ou renforcé, on y trouve La Vérendrie en qualité de commandant. Une carrière immense s'ouvrait devant lui sous de bien tristes aspects.

C'est à La Gabelle peut-être que La Vérendrie commença, de 1715 à 1724, à recueillir sur les peuples du Kord-Ouest les renseignements qui l'amenèrent à entreprendre ses importantes découvertes. Le bas Saint-Maurice était fréquenté par des Sauvages qui commerçaient avec ceux du lac Winnipeg et de la baie d'Hudson.

En attendant nommer les familles réputées être les j)lus anciennement établies au Nord- Ouest, j'y ai reconnu une foule de noms des Trois-Eivières, de la côte de Champlain et de l'île Dupas. Dans ces endroits en effet, La Vérendrie a dû enrôler la plupart de ses '■'■ voyageurs" ses compagnons d'enfance, ou les fils de ceux qui par amitié ou j)ar des liens de parenté tenaient à lui ou à ses proches.

Deux figures se détachent au-dessus de toutes les mitres dans la galerie des personnages qui se

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présentent à nous comme les fondateurs du Canada. Samuel de Champlain et Pierie de La Verendrye.

L'un de ces hommes extraordinaires fut le père des provinces de Québec et d'Ontario ; le second, arrivé sur la scène un siècle plus tard, découvrit et fonda le Nord-Ouest.

L'œuvre de chacun d'eux a été définitive. Une fois leurs travaux accomplis, ils ne se sont pas couchés dans la tombe accablés sons le poids du doute et des chagrins, non ! trente années de lutte avaient produit chez eux la certitude du triomphe, le succès à prochaine échéance après leur mort.

Il ne manque, aujourd'hui, à l'un et à l'autre de ces courageux athlètes qu'une colonne de granit sur la place publique.

Champlain reçut le Canada sauvage, l'explora, y fit venir des colons et et dicta comment il fallait s'y prendre pour former une nouvelle France laquelle fut si bien constituée qu'elle vécut et se développa en dépit des obstacles apportés par la mère-patrie elle-même.

La Verendrye ne trouva paa ce cadre assez vaste, il voulut le doubler — il le tripla. Les anciens s'étaient arrêtés au lac Supérieur — il se mit en tête d'aller jusqu'aux bornes du monde et y parvint, laissant sur ses traces une chaîne d'établissements qui ne devaient pas périr.

Deux grandes dates s'imposent donc î\ notre étude : 1G08, fondation de Québec ; 1731, départ de l'expédition du Nord-Ouest, il y aura cent soixante ans dans le prochain mois de juin.

NOTES SXTR LA V:ÊRENDRIE 367

Un premier Canada à l'est, était sorti des rêves de Champlain. Le second, à l'ouest, nous fut donné par La Verendrj'^e. Le troisième, au nord, se personnifie dans le sieur des Groseillers, qui le comprit et ne fut pas compris.

De 1608 à 1750, bien des noms brillent dans l'histoire des découvertes. C'est au point que nos ancêtres apparaissent comme autant de Livingstons et de Stanleys sur la carte de l'Amérique du nord. Il faut savoir conserver ces noms et accorder à chacun sa part de mérite, mais que dire des deux grands hommes qui dominent toute cette glorieuse pléiade !

Pour les apprécier à leur valeur et marquer le rang qu'ils doivent occuper dans nos souvenirs, il suffit de les mettre en regard de ceux qui ont des droits à la haute renommée de découvreurs ou de fondateurs. C'est ce que nous allons faire en peu de mots.

Jacques Cartier (1534-1544) reconnaît le Saint- Laurent jusqu'à Montréel et ne laisse après lui ni fondation ni organisation stable quelconque.

Jean Nicolet (1634) pénètre jusqu'au Wisconsin et attire la traite de ces régions vers les postes du Saint-Laurent.

Chouart des Groseillers visite la baie d'Hudson, provoque la fondation de la puissante compagnie de ce nom (1670) et meurt sans avoir donné à sa patrie (la France) le monopole de la traite des fourrures qu'il avait ambitionnée pour elle et que celle-ci ne savait pas utiliser.

Jolliet et Marquette descendent une partie du Mississipi (1673) et n'y retournent plus.

368 NOTES SUR T^ VÉRENDRIE

La Salle (1682) parcourt ce iieuve nouveau. Il s'épuise en eiforts stériles pour fixer des colons sur ses bords.

Du Luth, Hennepin, Perrot s'avancent (1680) dans le pays des Sioux sans créer de ces colonies vivaces qui servent de noyaux à des provinces ou à des Etats se mautenant par leur vie propre.

Tous ensemble ils ont semé les germes de ce que nous voyons, mais aucun d'eux n'a pu se dire en mourant qu'il avait rangé à jamais sous l'étendard de la civilisation un nouveau coin de terre que la barbarie ne recouvrerait pas. Ce sont des Jacques Cartier — des découvreurs officiels, rien de plus.

Quelle différence avec Cbamplain etLaVerendrye !

Le Saintongeois trouve une assiette qui convient à un royaume. Ses plans sont dressés. Il est assez fort jiour en commencer l'exécution. Son génie embrasse l'examen de toutes les parties du problême ; le sol, le climat, les Sauvages, la traite, l'administration, rien n'échappe à sa prévoyance— et il calcule si juste, travaille si bien, que tout vient à point réaliser ses espérances. Déçu à plusieurs reprises, il reprend vigueur, et oblige en quelque sorte les événements à lui obéir. Il rend son âme à Dieu après avoir imposé sa volonté aux hommes.

Le Trifluvien demande que la Nouvelle-France s'étende jusqu'à la mer de l'Ouest. On a vu des miracles de patriotisme et d'activité sous Cliamplain et ses successeurs, il ne s'agit que de recommencer. Après avoir été les i)remiers dans

l'Est et lo Sud, il faut que les (Canadiens devancent les autres races dans l'Ouest. Le gouvernement protestera qu'il n'a pas d'argent, pas d'hommes, pas de projets, qu'importe ! Le courage, le dévouement, le génie tiendront lieu de tout cela. Il n'est pas bon que l'Amérique du Nord reste étrangère à l'influence française ! Portons nos avant-i)ostes au pied des Montagnes- Koclieuses, le roi sera forcé de nous y suivre. Le gouverneur de Québec commandera un empire grand comme la Eussie ; nos colons de la rivière Eouge et de la Saskatcliewane se croiront toujours domiciliés dans le voisinage des Trois-Eivières. La Verendrye traverse toutes les épreuves de cette situation exceptionnelle et quand il meurt le Nord-Ouest est à nous.

Un siècle après Champlain, on ouvrit les yeux sur ce qu'il avait fait. Un siècle après La Verendrye, notre Canada élargissait politiquement ses frontières, selon les plans hardis du découvreur et fondateur du Nord-Ouest. Qu'étaient donc les deux hommes, enfants du travail, qui avaient préparé de la sorte les voies de l'avenir î De simples patriotes aux vues larges, aux idées claires, joignant à ces dons du ciel les ressources d'une énergie surhumaine. Tous deux rendirent compte au Créateur d'une carrière fructueuse dont les étapes avaient été marquées par la résistance de ministres aveugles appuyant de petits intérêts, coalisés sous l'inspiration de l'égoïsme et de l'indifférence.

Oui, tant que le Canada remontera vers ses origines, deux noms, deux grands exemples se

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réuniront ponr lui rappeler que, à un moment suprême, il s'est trouvé des hommes doués de la faculté étrange de prévoir l'avenir et de lui préparer le terrain.

Notre fin de siècle est remarquable par la reprise de l'étude de la géographie et les travaux de découverte qui s'opèrent sur plusieurs points du globe. Toutes les ressources de la civilisation sont mises entre les mains des chercheurs de l'inconnu. Il y a gloire et profit pour ces derniers, s'ils parviennent à trouver du nouveau, c'est-à-dire combler un vide quelconque sur la carte. Cette conduite fait honneur aux hommes d'à présent, aussi combien elle est différente de celle que tenaient autrefois les ministres et le public en général, à l'égard des courageux révélateurs du continent américain ! Nous ne devons pas oublier ceux qui, avec les moyens les plus minces, ont accompli de grandes choses, et si nous honorons leurs imitateurs plus fortunés, sachons au moins retirer de l'oubli les pauvres grands hommes à qui nous devons tant de reconnaissance.

Le petit article qui suit a paru dans la Revue Canadienne du mois d'août 1881 : —

Au nombre des bonnes intentions du roi François I, il y avait celle d'établir une nouvelle France dans le nord de l'Amérique. De 1534 à 1544 il favorisa quelques tentatives dans ce dessein ; puis comme il s'en allait mourant, tout fut abandonné, «u peu s'en faut.

Les guerres de religion closes, Henri IV se laissa convaincre (1598) de l'utilité d'une entreprise en Amérique, mais sans trop la prendre à cœur.

Cliamplain fonda Québec (1608) et tâcha d'y apporter des forces ; ce n'était encore qu'un hameau lorsque, en 1629, les Anglais s'en emparèrent.

Revenu en maître, (1633) le fondateur reprit possession de la colonie, attira une centaine d'âmes et mourut (1635) juste un siècle après la découverte du Saint-Laurent, laissant au cardinal de Richelieu, qui entrait dans ses vues, la mission de fonder décidément une nouvelle France. Lorsque le cardinal trépassa, à son tour (1642) il n'y avait pas trois cents âmes dans le '' pays des maringouins."

La régence d'Anne d'Autriche et le ministère

de Mazariii furent employés aux luttes de la Fronde. Le Canada végétait. De 1640 à 1662, les Iroquois le tinrent sous le couteau. A cette dernière date, la population blanche ne s'élevait qu'à environ deux mille quatre cents âmes.

Louis XIV réunit alors dans sa main les rênes de l'administration, aidé de Colbert, son ministre. Les dix années qui suivirent furent les seules durant lesquelles on peut dire que le gouvernement français prit au sérieux le Canada et fit des efforts soutenus pour lui donner une existence permanente. Dix années sur trois siècles et demi !

Vers 1675, il y avait ici près de huit mille âmes, mais en ce moment le roi changeait d'avis et ne voulait plus rien faire pour nous. Colbert persista dans l'exécution des anciens iDians. Quand il mourut (1683) nous étions dix mille âmes.

Ses successeurs ne se donnèrent pas la peine de comprendre ce qu'il avait voulu accomplir de ce côté de l'Atlantique. Malgré cela, nous atteignîmes (1713), le chiffre de dix-huit mille âmes, grâce h notre développement naturel. Par la suite, nous ne reçûmes pas plus d'une vingtaine de familles de France,

La régence du duc d'Orléans et le règne désastreux de Louis XV (1715-1760) loin de nous aider nous poussèrent de plus en plus dans des embarras financiers et des guerres contre les Anglais. Le roi faisait banqueroute et ne payait pas ce qu'il nous devait. En attendant, le Canadien nourrissait ses soldats et se battait pour des

caprices de courtisans. C'est de cette manière que nous arrivâmes à la catastrophe finale (1760) époque où cessèrent entièrement nos relations avec la France.

Quatre-vingt quatorze ans plus tard, une corvette française, la Capricieuse, se rendit jusqu'à Québec. La cour de Napoléon III prêta, un instant, l'oreille aux acclamations qui partaient des bords du Saint-Laurent, puis l'indifférence reprit le dessus dans les esprits.

Quelques voyageurs français nous ont visités, depuis trente ans, sans parvenir à réveiller chez leurs nationaux le souvenir de la colonie perdue ni le nom du jeune peuple abandonné au pouvoir des étrangers.

La guerre franco- prussienne fit croire que la France succombait liour toujours, mais celle-ci a eu assez de muscle pour se relever, et la voilà qui cherche des arguments pour répondre aux accusations de décadence dont on l'abreuve de toutes parts. Entre autres choses, on lui dit, " vous ne savez pas coloniser." Elle répond : '' Voyez le Canada, l'île Maurice, et les Indes, trois belles contrées où mes enfants ont conservé leur caractère français, en dépit des obstacles."

Nos écrivains se produisent à Paris ; nos hommes d'Etat les suivent ; l'industrie et le commerce parlent haut. La plus belle colonie de l'xVngleterre devient tout-à-coup l'un des plus l)eaux titres de l'ancienne France. Cette révélation du Canada à sa mère-patrie primitive remonte à cinq ou six ans. Ou est tout surpris, sur les bords de la Seine, de la vitalité de cette

poignée de Français qui tiennent ouverte une porte immense du continent américain.

Il ne s'agit plus d'une conquête à main armée, mais bien du placement des capitaux, Nous nous rencontrons doublement avec la France : par la voie du sang et par le besoin d'argent.

Il faut s'entendre sur ce dernier mot. Notre population n'est pas pauvre ; elle a vécu de son propre travail pend^ant plus de deux siècles et elle peut continuer ainsi jusqu'à la fin des temps; mais nous sommes en Amérique, par conséquent dans le monde des industries. Ces sortes d'exploitations exigent non-seulement de l'or mais aussi des hommes experts, ce que nous ne possédons pas. Que la France nous en envoie et nous échapperons aux griffes du monopole qui est à la veille de tout accaparer chez nous.

Les ressources naturelles abondent : '' c'est le fond qui manque le moins." Après avoir passé à travers les tracasseries de notre situation coloniale, nous sommes, pour ainsi dire, indépendants ; cette indépendance toutefois ne sera appréciable que le jour où nous ne serons plus à la merci des banquiers anglais. Si, au lieu de puiser uniquement chez eux, nous étions admis à la porte à côté, nos mouvements seraient plus libres et nous regarderions encore une fois la vieille France comme une mère, quoiqu'elle ait pratiqué à notre égard un système d'abandon qui nous a souvent inspiré de bien tristes pensées.

En 1834 Haldimand accorda des terres dans les townships de l'Est à des familles de U. E. Loyalists mais il ne fut pas donné suite à ce commencement de colonisation parce que les émigrants qui venaient alors des Etats - Unis étaient en nombre insignifiant. Le successeur du général Haldimand, sir Guy Carleton, qui était devenu lord Dorchester, fit faire des arpentages dans presque tous les cantons et imposa aux townships les noms qu'ils portent encore aujourd'hui. A cette époque les Canadiens-français ne s'avançaient pas dans cette direction vu que le gouvernement n'y concédait pas les terres d'après notre système seigneurial.

En 1797-98 le gouverneur Prescott signala au ministre des colonies les actes de favoritisme dont le bureau des terres se rendait coupable en donnant des concessions à des personnes qui n'étaient pas bona fide des colons. Ce bureau des terres avait été formé en 1791 et sa plus grande influence se recrutait dans le Conseil Législatif. Il avait pour chef monsieur Osgood que l'on disait être fils naturel de George II. En 1799 Prescott fut rappelé en Angleterre et Osgood se démit de ses charges ce qui régla la difficulté mais n'empêcha pas le bureau des terres de continuer ses agissements.

Du temps du gouverneur Craig (1807-9) on ouvrit le chemin Craig qui partait des environs de la Pointe Lévis pour pénétrer dans les cantons. Il a été constaté que de 1792 à 1811 trois millions d'acres de terre ont été concédées dans les cantons, à seulement deux cents personnes, parmi lesquelles ils s'en trouvaient, comme sir Eobert Shore Milnes, gouverneur-général, qui en avaient 60,000 à lui seul. La plupart de ces terrains restaient en forêt parce que les concessionnaires voulaient les garder en attendant la hausse des prix et les vendre ainsi avec bénéfices. Le général Sherbrooke en 1816-18 fit des eiforts pour coloniser les cantons et son nom est resté à un village qui de nos jours est devenu une grande ville. Sir Gordon Drummond qui était administrateur de la colonie, en 1815 se plaignait comme l'avait fait Prescott de l'oligarchie du bureau des terres et il constatait que toute la région de la rivière Saint-Françoit était concédée, mais en grande partie sur le papier seulement, si bien qu'on ne pouvait plus y établir de soldats. En 1818-19 le duc de Eichmond étudia sérieusement les cantons de l'Est et y donna des terres à beaucoup de vétérans des armées de Wellington. Drummond et Eichmond ont laissés leurs noms à des comtés des cantons de l'Est.

Vers 1821 la population des cantons commençait à prendre de l'importance. C'est alors je crois que l'on ouvrit les deux grandes routes qui vont l'une à partir de Saint-Eomuald, près de Québec, et l'autre jl partir du port Saint-François, près Nicolet, jusqu'au cœur des cantons.

Les Canadiens-français commencèrent alors à entrer en grand nombre dans ces townships et à s'y établir souvent comme simples sqnatteurs, si bien que le bureau des terres et les concessionnaires de grands terrains employèrent la force de la loi pour les faire déguerpir, La politique s'empara de la question et la Chambre d'Assemblée, côté de monsieur Papineau, attaqua plus sévèrement que jamais le bureau des terres dans lequel elle se plaisait à frapper son ancien adversaire le Conseil Législatif. On fit des règlements pour taxer les terres concédées et non occupées. Les squatters des cantons parmi lesquels il y avait un certain nombre d'Anglais, se prononcèrent tout pour le parti Papineau et dès ce moment l'agitation politique n'a plus cessé dans ces nouvelles campagnes. En 1825 on détacha des districts judiciaires de Québec et de Montréal, toute la région qui forme le district de St. François.

Lord Aylmer, gouverneur général, visita les cantons (1830) et s'appliqua résolument à les développer. Il disait qu'il fallait placer un demi million d'émigrés sur les terres du Bas-Canada et qu'alors la province aurait une chance de devenir anglaise, ce que l'on n'avait pas encore pu faire. Le chemin qui aboutit à Saint- Romuald était fréquenté plus que jamais en raison du nombre de colons établis à l'intérieur. Lord Aylmer qui encourageait tous ces mouvements donna son nom à un bateau à vapeur destiné à voyager entre Québec et Saint-Romuald. Les constructeurs du bateau prétendirent l'avoir calculé de telle façon qu'il pouvait naviguer sur

l'océan au moyen de la vapeur et sans l'aide de la voile. Un jour on eut occasion de l'envoyer au Bic pour secourir un navire naufragé, et il donna la preuve de ses capacités maritimes, si bien que l'on s'empressa de construire à Québec le Royal William dans le dessein formel de traverser l'océan sans le secours de la voile et en utilisant le vapeur seule, ce qui arriva. En 1830 se forma à Londres une compagnie pour la colonisation des cantons de l'Est, elle a contribué pendant de longues années à développer cette région, et c'est de son temps que les Canadiens envahirent définitivement tout ce pays. En 1834-35 l'agitation politique était très vive dans cette partie du pays et monsieur Papineau remporta à Stanstead, l'un de ses plus beaux succès. Les colons qui sentaient que la Chambre d'Assemblée était leur rempart contre le Conseil Législatif, le bureau des terres et ses concessionnaires et même contre la compagnie de Londres, se prononçaient dans le sens patriote.

Le développement de ces cantons, depuis cinquante ans, est trop connu pour que j'en parle.

On m'a fait voir un meuble du temps de nos pères, une horloge de luxe dont la boîte, haute de deux pieds et large d'autant, est en bois richement sculpté et doré ; cadran de porcelaine, avec chiffres romains cuits en pâte. L'honorable juge Baby me dit qu'elle est dans sa famille depuis plus de deux siècles, ayant été apportée de France sous l 'administration de Seignelay . Elle a dû. être regardée comme une merveille à cette époque, aussi la tradition dit-elle qu'on l'envoya au Canada à titre de cadeau rare et précieux.

Mes études dans ce genre de mécanique ne sont pas assez avancées pour que je me permette de commenter sur les ressorts, les crans, les coches et les viroles de ce rouage respectable ; il suffira de dire que le tout fonctionne encore à souhait.

Rien d'étrange comme de suivre l'heure sur ces tant vieilles aiguilles et de feuilleter en même temps un bouquin : L^ Etablissement de la Foi, par le Père Le Clercq, imprimé en 1691. Le Père Le Clercq connaissait tout le Canada. Je me disais : ''il a peut-être mesuré quelques-unes de ses veillées, chez M. de Lanaudière en regardant cette pompeuse horloge, comme je le fais aujourd'hui, après deux siècles écoulés, et en parcourant quelques pages de son livre." C'est dans

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ces inomeuts-là que le démou de la poésie s'empare de nous.

L'automne de 1880, passant près des vieux édifices du Séminaire de Montréal, j'eus la fantaisie de m 'arrêter en face du cadran que chacun connaît et de lui demander s'il ne serait pas par hasard contemporain de l'horloge du juge Baby. Point de réponse, comme bien vous pensez. La machine était aussi muette là-dessus qu'un cadran solaire un jour de pluie.

Mais ne voilà-t-il pas que les messieurs du Séminaire ont fait parler cette figure ridée et renfrognée ! Le cadran avait des papiers de famille et il ne le disait pas !

Avant 1701 le clocher du Séminaire portait une horloge, affirme un mémoire qui paraît avoir été dressé vers 1770. A cette dernière date, on en voyait les restes relégués au grenier. .

M. de Belmont, supérieur de 1701 à 1732, fit venir de France l'horloge actuelle, au prix de huit cents francs, soit trois ou quatre cents piastres de notre présente monnaie.

A partir de ce moment les montres se réglèrent sur sa marche. Le militaire et le civil se conduisirent d'après ses agissements. Heure religieuse, heure officielle — tout dépendait de son balancier et elle ne s'en montrait pas plus fière.

Sou premier écart de régime se produisit en 1751, sous M. Normant, supérieur après M. de Belmont. M. Guillon, prêtre du séminaire, qui avait charge de la maintenir dans les bornes du devoir, rappoita le fait à M. Normant, mais celui-ci se contenta de dire: '*Eh bien, que le

VIEILLES HOB LOGES 381

gouvernement s'en procure une qui soit en bon état !" M. Guillon prit la résolution de la réparer lui-même. Il fit ébaucher '' une roue de rencontre de quinze dents "; toutefois, étant reparti pour la France (1753) les choses restèrent en plan.

Lorsque M. Montgolfier devint supérieur (1759- 1789) le projet fut repris et c'est alors que le mémoire suivant paraît avoir été rédigé :

Ire Réparation. — Faire mettre des grains de cuivre aux rouages des 2 sonneries n'y en ayant qu'à celui du mouvement; repasser toutes les roues sur le tour, sans pouvoir les dégauchir ; faire faire des poids en plomb à la place de ceux de pierre.

2me Réparation. — Changer là roue de rencontre en achevant celle de 15 dents qui n'étoit qu'ébauchée et la mettre à la place de celle qui y étoit ayant 29 dents ; en même temps changer la verge du balancier longue d'environ 3 pieds (le balancier même) en mettre une de fer de 9 pieds; une espèce de lan tille qui pesoit 2 ou 3 livres en substituer une de 80 livres en 3 morceaux parallèles jusqu'à ce qu'on ait trouvé le point de régler l'horloge.

Pour cette dernière opération il a fallu démolir de l'épaisseur du mur de refente plus de neuf pieds de haut en bas ; l'horloge marchant, la lentille venant toucher le morceau de mur à côté de l'ouverture de porte du mur de refente ; on l'abbat et, ayant achevé de faire l'ouverture, on la bouche avec un morceau de planche qui ijaroit dans le couroir.

3e Béparation plus importante, plus difficile et plus longue. — Ajouter à l'horloge une éguille des minutes ; il a falu élever un échafaud vis-à-vis le cadran.

On a commencé par retracer le cadran, fait deux éguilles qui subsistent encore sans avoir été dérangées, une verge d'environ 2 lignes de diamètre pour l 'éguille des minutes et un tuyau de fer blanc pour l 'éguille des heures dans lequel devoit tourner la verge des minutes.

Cette verge s'étant trouvée trop foible, l'éguille par sa pesanteur la foisant tordre se trouvoit tantôt en avant tantôt en arrière d'un demi quart d'heure ; le tuyau ou le canon dans lequel cellecy tournoit ne pouvoit pas non plus conduire régulièrement l'éguille des heures à cause des inégalités par les soudures, etc.

L'on se servit de la verge qui seule marquoit les heures, elle avait à peu près 6 lignes de diat mettre et 10 pieds de longueur ; on la dresse, on l'arondit autant possible, puis on la tourne dans les quatre endroits seulement par ou elle doit être soutenue pour tourner par 4 viroles de cuivre aussy tournées et arrêtées au canon ou tuyau de cuivre que l'on a fait au lieu de celui de ferblanc, par trois petites vis en dehors à chacune ; de sorte que la verge tourne dans le canon et le canon luy-même sur trois ou quatre apuis, ce qui n'a pas encore jamais manqué; il a falu 4 petites roues ou étoiles et une verge mince dans le corps de l'horloge pour communiquer le mouvement relatif.

Pour faciliter la sonnerie des timbres, on perce

la couverture en 3 endroits, ou y met trois tuyaux de ferblauc aux 3 ouvertures qui y sont encore quoiqu'ils ne servent plus ; Pou fait déplus une ouverture au plancher du cabinet de l'horloge d'environ 2 pieds en quarré ; 2 cadres de fer, l'un audessus, l'autre audessous autour de l'ouverture avec des vis qui saissent les 2 cercles en même tems qu'ils consolident le plancher ;

Par cette ouverture l'on met en dedans du cabinet la roue qui fait tourner l'éguille des heures et qui doit aussi contribuer à faire tourner celle des minutes ainsi que les trois poteaux des équerres qui étaient aussy audessus ; de sorte qu'au lieu de doubles équerres comme elles étoient et qu'elles sont encore maintenant, il n'y en avoit plus qu'une espèce ; l'on s'imaginoit qu'en repliant en haut la queue des marteaux, les fils étant plus directs aux équerres feroient raisonner les timbres plus fort.

L'horloge en mouvement, la lantille touche le petit morceau de mur à côté de l'ouverture de porte dans le mur de refente, on l'abbat et on bouche l'ouverture avec un morceau de planche qu'on apperçoit dans le couroir.

5e Réparation qui est plutôt une augmentation et une surcharge à P horloge.— Four procurer àMons. le Supérieur le même avantage, la même facilité et l'agrément de voir les heures et les entendre sonner comme si on étoit au dehors. Pour cela on a fait faire un cadran, établi une petite sonnerie semblable à celle d'en haut et qui agit en même tems, ce qui c'est conservé tel qu'on le voit, jusqu'à présent ; Mons. Montgolfier, Su-

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péi'ieur n'y a pas peu contribué, ainsy qu'aux minutes de la grande horloge. Le cadran a été gravé par Paul LaBrosse, doré par les Sœurs de la Congrégation, les éguilles par Liéber et dorées par les Sœurs.

La communication du mouvement des éguilles prend son principe dans les rouages du grand horloge par le moyen de deux verges, une courte qui est brisée et tourne obliquement, communique à une autre beaucoup plus longue qui tourne perpendiculairement jusqu'aux éguilles du cadran en bas, par le moyen de 6 roues ou étoiles ; les fils de la sonnerie d'en bas sont attachés aux bascules des branches de la sonnerie d'en haut."

Il y a bien cent ans de cela et plus. Aussitôt réparée, l'horloge redevint populaire. Elle jouit de nouveau du privilège de sonner l'heure officielle. Quelques Anglais s'en montraient vexés. Pensez donc :

Il fallait chaque jour, prendre le temps légal Et régler tous ses pas au cadran clérical !

C'était un sujet de commentaires fort graves. Enfin l'instinct de la concurrence prit le dessus. On éleva cadran contre cadran. Sur la rue Notre-Dame, tout proche du Séminaire, était la cathédrale protestante. Les Anglais y ajustèrent un cadran qui se voyait de loin — mais il ne marquait pas. Qu'importe ! l'honneur du parti était sauf.

La cathédrale en question étant venue à brûler, le Séminaire oontiuua de faire remonter les poids de son horloge à lui, il mesure qu'ils descendaient— et la ville dinait en toute confiance.

Les personnes qui s'étaient contentées d'un cadran paralytique, se remirent à faire les gros yeux à celui de M. de Belmont, mais la brave horloge ne perdit pas la tête et servit mieux que jamais ses paroissiens. Ce n'est point une machine nerveuse. On ne détraque pas certaines organisations rien qu'en les regardant de travers.

En 1881 on a jugé à propos de refaire la toilette de la digne centenaire, et la voilà fraîche et pimpante comme aux jours de MM. de Belmont et Montgolfier. Les vieux habitants de Montréal ne parlent jamais sans une sorte de fierté du ' ' cardran du Séminaire ! " car ils savent que c'est un souvenir du temps passé et le roi des ^' cardrans " du Canada autrefois.

Je ne connais ni Paul La Brosse ni Liéber dont il est fait mention dans le mémoire ci -dessus, cependant il est certain que l'industrie de l'horloger n'a pas été lettre morte chez nous jusqu'à 1818, comme le prétend un journal d'hier.

Le savant Kalm, passant à Montréal en 1749, y vit un Canadien qui fabriquait d'excellentes horloges et de bonnes montres, bien que, ajoute-t-il, il n'eut reçu que peu d'éducation. Il ne nous dit pas le nom de cet homme. Consultez Le Spectateur, publié à Montréal, numéro du 16 septembre 1813, vous y trouvez des renseignements sur un nommé Dubois, menuisier de son premier métier, qui résidait à Montréal avant 1760 et dont l'habileté en matière d'horlogerie était devenue proverbiale. Ce doit être l'artisan visité par Kalm, lequel, en sa qualité de savant, ne pouvait probablement pas écrire les noms français.

Les premières horloges construites d'après un système qui ressemble à celui d'à présent, ne datent que du milieu du XVIe siècle. Sous Louis XIV, c'est-à-dire cent ans après, on perfectionna certaines pièces du mécanisme. L'échappement à roue de rencontre était le seul en usage, malgré ses défectuosités. L'horloge de M. de Belmont était nécessairement de cet ordre. L'échappement à cylindre ne date que de 1740, je crois, mais le XVIIIe siècle nous a donné en sus l'échappement à détente, à ressort, à ancre, à repos, à chevilles, à virgules et plusieurs autres, sans compter le fameux duplex.

Le Canada ne possédait ni horlogers ni grandes fabriques, comme les villes de France, mais nous savons de bonne source que, dès l'origine de la colonie, nos pères se sont montrés très inventifs et qu'ils excellaient dans les ouvrages de mécanique. L'un des écrivains qui en ont parlé, Charlevoix, disait, en 1720, que ces talents attestaient de la possibilité d'ouvrir aux Canadiens la carrière des lettres et des sciences, contrairement à ce que l'on avait soutenu jusque là. Singulière destinée que la nôtre : les Français et les Anglais commencent toujours par déclarer que nous ne serons jamais aptes à tel ou tel art, ou à telle ou telle classe d'entreprises, puis advenant l'occasion de faire nos preuves, nous nous en tirons parfaitement — alors les fortes têtes se reprennent à proclamer qu'il nous reste bien des choses à faire et que, cette fois, nous avons vidé notre sac et que nous ne ferons plus rien qui vaille...

En dépit des compagnies de commerce favorisées, sous Louis XIY et Louis XV, les Canadiens n'achetaient pas toutes leurs horloges des mains des Français. C'était le bon temps des '' mouvements faits au couteau " et qui "marchaient sans réplique "—bois dur pour les roues et les pignons, lame de feuillard tordue, corde de boyau sur la fusée, aiguilles de tôle, cadran de carton ou de gros papier— le tout placé dans une boîte de bois, enjolivée selon la bourse de l'acheteur. En bref : pas somptueux mais bon.

Quelques-uns dépassèrent de beaucoup ce mode primitif.

Dubois, par exemple, se révéla maître dès les premiers jours où on lui montra une pendule estropiée. Bientôt ce fut lui qui régla l'allure de tous les chronomètres de la ville. Montréal ne se levait et ne se couchait que sous sa dictée. Les œufs à la coque attendaient ses instructions. Ce n'était pas tout-à-fait un artiste, mais c'était '' du bois " pour en faire. En attendant la célébrité, qui ne vint pas, il avait la notoriété et ce prestige de l'homme à succès qui n'a pas subi d'apprentissage.

Une montre française se dérangeait-elle, Dubois était appelé. Très-souvent ses yeux éblouis s'arrêtaient sur des combinaisons d'engrenages, de leviers et de détentes qui le faisaient rêver. Il ne sourcillait pas. '< Donnez-moi cela, disait-il, j'y verrai." Il étudiait le chef-d'œuvre et le traitait comme son propre ouvrage. Bientôt, ce ne fut pas assez pour lui de remettre en place des couvercles, de remplacer une vis moins prime.

388 VIEILLES HOELOGËS

de rattacher une chaîne au tambour, il voulut construire, créer à sa façon — et il le fit. Son atelier était couru par tout le district de Montréal. La facilité avec laquelle les '' moulins à battre " les paratonnerres et les machines à coudre se sont répandus de nos jours n'est pas plus surprenante que ne le fut le goût soudain de nos compatriotes pour les horloges de Dubois. -

C'était une nouvelle forme de luxe pénétrant au foyer de famille. Autrefois, faute de pouvoir acheter les coûteuses horloges de France, la ménagère se contentait d'épier la marche du soleil sur de petites entailles pratiquées aux barreaux de la fenêtre. Tout changea brusquement. Après avoir confié au coq, pendant nombre d'années, le soin d'avertir les dormeurs attardés, on voulut se procurer un avertisseur qui marchât toute la belle journée. L'horloge devait alors remplacer le coq traditionnel. Matin, midi et soir on tomba dans la manie de la précision. Le tic-tac de la pendule fit partie du bonheur domestique. La vie se découpa par tranches égales. Chacun savait désormais combien de temps durait une pipée de tabac. L'aurore n'en fut pas plus matinal.

Les outils manquaient à Dubois. Scies, poinçons, vrilles, tenailles, emporte-pièces, tout était à faire — disons mieux, à imaginer. Ce qu'il n'avait jamais vu, il le devinait et ce que personne ne connaissait il l'inventait. On rai)porte de lui qu'il n'hésitait jamais en rien. Plus un problême était épineux, moins il en avait peur. C'est ainsi qu'il améliora des pièces et en imagina d'autres

qui firent l'admiration des connaisseurs. Il lui a manqué un plus grand théâtre pour atteindre à la renommée durable.

Sa dernière lutte, paraît-il, fut celle de tout homme de génie :

O lecteur ! qui l'eût cru ! il avait un rival !

Un Canadien du nom de Champagne, menuisier lui aussi, demeurait à Montréal. En voyant les produits du talent de Dubois il s'écria : ''moi pareillement je suis horloger." Sa vocation fut une affaire de trois minutes. Champagne était surtout progressif et énergique, juste ce qu'il faut lorsque l'on arrive à la suite d'un autre. Profitant des travaux de son devancier il aborda toutes les branches de son art. Les sonneries n'eurent plus de mystère pour ce chercheur enragé. Les horloges à surprise naissaient sous sa main. On lui posait une question, il répondait par un article concluant. Un jour, M. Brassier (le même qui succéda à M. Montgolfier) lui décrivait les belles horloges qu'il avait vues en Europe (avant 1754) spécialement celles qui renfermaient des réveils-matin, des carillons indiquant les heures, les quarts d'heure et sonnant des fantaisies ou de petits airs. Champagne pensa que ce n'était pas encore trop fort pour un Canadien. Il construisit d'après cette idée un mécanisme très-élaboré qui attira tout Montréal dans sa boutique, et qui mit le sceau à sa réputation. Lorsqu'il mourut, vers 1790, Dubois l'avait probablement précédé de quelques années dans la tombe.

M. Bibaud, dans la Panthéon Canadien, s'ex-

prime comme suit ; ''Dubois et Champagne furent d'habiles horlogers canadiens, le premier sous la domination française et le second sous la domination anglaise. Dubois avait acquis une éducation élémentaire. Il fut obligé de faire luimême tous les outils dont il se servait, ou de les inventer pour ainsi dire. Il fit de fort bonnes horloges et d'un assez bon goût. Champagne en laissa une qui, à chaque heure, faisait entendre un air au moyen de timbres de grandeurs différentes. On remarque avec justice dans la Bibliothèque Canadienne que, quoique ce soit chose commune en Europe, il y avait un effort de génie à faire pour exécuter une pareille pièce de mécanisme dans un pays où il y avait peu ou point de modèles. Ces faits étaient d'autant plus glorieux, et à l'appui du témoignage de l'intendant Hocquart qui accorde aux Canadiens le génie des arts, que Condorcet, dans la vie de Voltaire, ne place que sous l'an 1756 l'extension de l'horlogerie même en Europe. Un horloger de la rivière Chambly,Doray, a assez bien introduit, dans une de ses horloges, le lever et le coucher du soleil et de la lune."

Il fixait sur un disque, et d'une main lôgère, Des routes du soleil la trace passagère.

L'horlogerie en Canada, il y a cent ans, devait ressembler à, celle qui se pratique dans la Forêt- Noire et dans plusieurs contrées de la Suisse.

Doray travaillait des pièces de luxe sur lesquelles

Descendue à sa voix des célestes demeures {(oujait avec éclat la famille des Heures.

VLEILLES HOKLOaES 391

Il ne fit pas fortune et ne laissa pas même une renommée, sauf ce que M. Bibaud a dit sur son sujet.

Après avoir charmé Montréal «t Chambly Ce travailleur adroit est tombé dans l'oubli.

Une réflexion que je fais peut-être trop tard, à propos de l'horloge du juge Baby, c'est que le fini de cette pièce me porte à la croire du siècle dernier, au lieu du temps de Louis XIV où l'horlogerie était encore assez primitive. Elle a pu servir de modèle aux ouvriers du Canada et contribuer à relever le goût de ceux-ci.

Lorsque notre siècle apparut, l'usage des horloges canadiennes était général dans le district de Montréal. Les jeune'B ménages ne pouvaient s'en passer, mais la tradition de Dubois et de Champagne n'existait plus, ou du moins les élèves n'étaient pas de la trempe des maîtres. On eut recours à un procédé assez ingénieux quoique peu ''national." Deux associés MM. Twiss et Dwight, de la Côte des Neiges, achetaient aux Etats-Unis ou ailleurs, des mécanismes par morceaux, ils les montaient, leur appliquaient un cadran et les couvraient d'une boîte. Des colporteurs répandaient ces '' horloges de Montréal" dans les campagnes. Plus tard, vers 1818, un nommé Cheney ou Chéné (1) exerça le même négoce à Montréal. C'est de 1815 à 1830, je crois, que M. H. Bellerose, construisit les nombreuses

(1) Voir The Antiquarian, janvier et juillet 1880, p, 11, 129.

horloges qui se voient encore partout, de Québec à Montréal, et qui pourraient durer éternellement si la vanité ne se mêlait de les remplacer. Elles sont faites de toutes pièces avec des matériaux canadiens. Le fils de M. Bellerose est aujourd'hui sénateur et grand avocat des manufactures nationales.

Ces deux derniers mots peuvent me faire soupçonneï" d'arrière-pensée politique. Ce serait bien à tort, car, si cela était, mon but se trouverait manqué : —

En passant près du séminaire,

Devant le cadran centenaire

Qui marque aussi bien qu'autrefois.

J'ai voulu remettre en mémoire

Trois noms qui sont faits pour l'Histoire:

De Belmont, Champagne et Dubois.

Quand les journalistes auront-ils fini de créer des centenaires ! Chaque semaine ils nous en présentent un ou deux, et du moment que '' c'est imprimé " le public est comme obligé d'y croire. Journalistes, mes frères, si quelqu'un se donnait la peine de vérifier tout ce que vous nous dites sur ce sujet, votre échafaudage de merveilleux tomberait du coup et, bientôt, on ne trouverait plus personne pour croire à l'existence des centenaires — ce qui serait à peu près raisonnable.

Vous souvient-il d'avoir lu ce que M. Jacques Viger écrivit, il y a cinquante ans, afin d'établir l'âge exact de deux vieillards prétendus centenaires et qui ne l'étaient pas, il s'en fallait de beaucoup ! L'article fit presque scandale : oser porter la main sur des centenaires ! On a assassiné des gens pour moins que cela. M. Viger en fut quitte à meilleur marché ; il passa pour un excentrique. Tout le monde avait foi dans les centenaires ; la presse se rangea du côté du public, et, depuis lors, comme auparavant, les journaux servent régulièrement des macrobites à leurs lecteurs.

Mais la science ne recule pas devant l'opinion. (J'est ce qui est arrivé à M. J. C. Taché. Dans le

cours des longs travaux de statistiques auxquels il s'est livré, et avec l'aide des notes recueillies par M. l'abbé Tanguay, il a dressé une liste de 421 noms de personnes réputées centenaires. Sur ce nombre, 339 ont dûs être mis complètement de côté, faute de preuves ayant l'apparance de la vérité. Eestaient 82 cas, tous Canadiensfrançais, qui ont été l'objet d'enquêtes soignées.

Grâces à nos archives françaises — les plus complètes en ce genre qui existent peut-être au monde — il a été possible de se rendre compte de tous les faits et de baser une décision incontestable sur chacun de ces 82 cas. Eh bien ! l'on n'a trouvé que neuf personnes ayant réellement atteint l'âge de cent ans, et encore, elles ne vivent pas aujourd'hui, mais appartiennent à l'ensemble de la période entière de l'histoire du Canada. Leurs dates de naissance sont : 1689, 1701, 1738, 1741, 1742, 1752, 1759, 1768, 1774.

Il y en a quatre du district de Québec, trois du district des Trois-Eivières et deux du district de Montréal. Sur ce nombre, trois sont décédés à cent ans, un à cent un ans, un à cent deux ans, deux à cent trois ans, un à cent neuf ans, un à cent treize ans.

Ce dernier se nommait Pierre Joubert cordonnier, né à Charlesbourg, le 15 juillet 1701, il mourut à Québec le 16 novembre 1814, âgé par conséquent de 113 ans, 4 mois et un jour.

Les huit autres sont représentés par quatre hommes, trois femmes de race blanche et une sauvagesse.

L'écart entre l'âge allégué par les 82 person-

LES CENTENAIEES 395

nés ci-dessus et leur âge véritable est parfois étonnant. Plusieurs se trompaient de dix, quinze, vingt et vingt- cinq ans ! Ainsi, Martin Lefebvre-Boulanger, de Saint-Michel de Bellechasse, qui réclamait 106 ans, se trouve n'en avoir que 81. Marie- Angélique Gougé, morte à Québec en 1848, n'avait que 79 ans : on la disait centenaire.

Il en est de même de François Forgues, inhumé à Sainte-Eose, et qu'il faut ramener de 120 à 90. Pierre Descombes, instituteur, décédé à Saint- Roch de Québec en 1858, à l'âge de 112 ans selon tous les journaux, n'en avait que 81. En 1878, il s'est fait dans la presse beaucoup de bruit au sujet du bonhomme Doyer (le véritable nom est Dodier) qui vivait de la sympathie du public, à cause de ses 104 ans, et qui, en sommes, ne dépassait pas 86. Adélaïde Quertier, décédé à Ottawa, au mois d'août 1874, était âgée de 84, non pas de 112 comme on le prétendait. M. de Gaspé raconte dans ses Mémoires que, vers 1792, le duc de Kent dansa un menuet avec Françoise Lecompte, de l'île d'Orléans, qui portait un siècle sur sa tête — ce qui n'empêcha pas cette brave femme de mourir quelques mois après... à l'âge de 94 ans.

Des 82 vieillards dontje parle, deux seulement se donnaient l'âge qu'ils avaient.

Comment croire ce qu'on nous dit touchant des existences humaines de 150 et 175 ans et que tout le monde accepte sans soulever le moindre doute !

Le cas de Jacques Fournier, Canadien mort aux Etats-Unis sous le poids de 134 années, a,ssure-t-on, a fait le tour de l'Amérique à l'aide de la presse j il attire en ce moment la curiosité

des Européens ; la foule veut absolument que ce soit '^arrivé" mais pas de danger que l'on s'avise de venir au Canada chercher des preuves !

Il doit en être ainsi du fameux Jenkins et du célèbre Parr, que l'on cite à tout propos, sans jamais publier de documents.sur leur compte.

Les macrobites, c'est-à-dire ceux qui ont dépassé le terme ordinaire de la vie, paraissent avoir été nombreux, surtout dans la plus haute antiquité. Si je parlais de Mathusalem on me crierait de commencer au déluge. Bornons-nous à dire que, depuis l'ère chrétienne, ces âges extraordinaires ne sont plus mentionnés — mais aussi l'histoire des temps nouveaux est bien moins embrouillée ! Cela explique peut-être la disparition de ces phénomènes de longévité.

Eègle générale, quand un homme se met à dire qu'il a cent ans, on l'examine un tantinet et l'on s'en va disant : '' Ce doit être la vérité, car il a l'air bien vieux ! " Cette preuve indiscutable est acceptée à la ronde. Bientôt le bonhomme, pour qui chaque saison pèse le poids d'une année, avoue avoir 104 ou 106 ans ; chacun s'empresse de toper — sauf quelques enthousiastes qui, du coup, montent à 110 ou 112 — toujours '' parce qu'il a l'air bien vieux."

J'ai vu une scène de ce genre dans une tournée officielle. Un milicien de 1812-16 se présenta accompagné de son père. C'était en 1875.

— L'un de vous deux n'a pas servi, j'en suis certain, leur dis-je.

— En 1812, répondit le fils, mon père était déjà

trop âgé pour porter les armes. Il a maiuteuant 115 ans sonnés, tel que vous le voyez.

Nombre de personnes du même village assistaient à l'entrevue et tous opinaient du bonnet aux paroles du fils et du père, m'assurant qu'il n'y avait point d'erreur possible, puisque ces deux hommes étaient connus, depuis plus d'un demi-siècle, de la paroisse entière. Piqué au jeu, j'interrogeai "tout le monde et son père." Voici le verdict qui fut rendu à l'unanimité : Le père, né en 1781, s'était marié à quinze ans (1796) ; le fils était né en 1797 et son enrôlement datait de 1814, alors qu'il était âgé de 17 ans. Durant la guerre de 1812-15, les hommes mariés ne furent appelés sous les armes qu'au commandement général et ne sortirent point de leurs paroisses ; de cette manière le père n'avait point servi, bien qu'il dépassât à peine trente ans. En 1875 leur âge était comme suit : le père 94, le fils 79. Mais '* ils paraissaient bien vieux, tout de même ! "

Le drôle de figure que ceRe d'un centenaire ramené à quatre-vingt-dix ans ! Il s'imagine qu'on le vole.

On ne peut rajeunir impunément que les jolies femmes.

Si mon grand-père n'était pas mort, disait un Irlandais, il aurait aujourd'hui cent quarante ans. A propos, les Irlandais ont sur nous le do\ible avantage d'être tous centenaires et de ne le prouver jamais. Ils pratiquent cela d'instinct. Lorsqu'un Irlandais parle de son grand âge on sait... à quoi s^en tenaire.

Ne prenons donc pas pour argent comptant

tout ce que l'on nous raconte. Il a existé, il est possible, des êtres humains dont la vie s'est prolongée audelà de la limite ordinaire, mais ce sont des cas si extrêmement rares qu'ils est inutile de s'en occuper.

Un écrivain a dit, après avoir étudié ces matières: ''Les exemples les plus extraordinaires de longévité se trouvent parmi les classes d'hommes qui mènent une vie simple et conforme aux vœux de la nature, en travaillant de leur mains et en plein air, tels que les fermiers, les jardiniers, les chasseurs, les soldats et les matelots."

Une cause fréquente de mécomptes dans les recherches que l'on fait pour constater l'âge des personnes provient de certificats ne s 'appliquant pas aux porteurs. Le nom de baptême d'un enfant décédé est fréquemment transmis à un nouveau-né. Plus tard, celui-ci se procure ce qu'il croit être le certificat de sa propre naissance, tandis que, en réalité, il n'a que celui de son frère.

Pour identifier la personne qui réclame un rang de longévité, il faut obtenir tous les actes de sa famille durant une certaine période, à savoir : mariage du père, naissance, mariage et sépulture de chacun de ses enfants. C'est de cette façon que MM. Taché et Tanguay ont procédé. Plus de mille actes ont été dépouillés au sujet des quatre-vingt-deux vieillards ci-dessus.

En de certains cas l'identité de la personne est très diflBcile à établir. Citons le fait suivant: Joseph Gagnon épouse Louise Lemire en 1775 j

LÈS CEÎîTEKAIEES 309

lenr fils Joseph, né en 1776, décède en 1780 ; un second Joseph, né en 1782, décède en 1790 ; un troisième Joseph vient au monde en 1792, et c'est lui (je le croyais tout d'abord) qui en 1880 me présente l'acte de naissance de 1776 comme étant le sien. Pour lui prouver son erreur, je feuillette tout les registres de sa paroisse, de 1775 à 1800, et qu'est-ce que je vois ! Il y a eu en 1777 un autre Joseph Gagnon marié à une autre Louise Lemire, et ils ont eu en 1780 un fils du nom de Joseph, décédé en 1782, puis un second Joseph en 1785. Qu'est devenu ce dernier I En interrogeant mon prétendu centenaire je m'aperçois que son parrain et sa marraine dont il me dit les noms, sont les parrain et marraine du Joseph de 1785 — par conséquent mon vieillard n'appartient pas à la famille dont il m'a fait lire les papiers. Alors, il est né en 1785 et il se trouve âgé de 95 ans en 1880, au lieu de 104 ans qu'il réclame.

Et lorsque le prétendu centenaire porte le nom de Jacques, sans se douter qu'il a été baptisé sous le nom d'Alfred ? Il faut relever tous les actes concernant la famille, pour faire le compte de chacun des individus qui la composaient autrefois.

La première fois que j'ai consulté les registres de ma paroisse natale, j'ai été surpris d'y voir mon âge allongé de six ans, et j'ai bien vite demandé à ma mère ce que cela voulait dire. Elle m'a répondu : " le premier Benjamin est né six ans avant toi et n'a vécu que deux ans." A 94 ans, je pourrai donc produire un certificat de cent ans, qui sera celui de mon frère. Voilà

l'histoire de presque tous les centenaires qui fourmillent dans les journaux.

Trois citations bien connues, mais pas assez méditées trouvent naturellement leur place à la ûja. du présent article :

L'Ecclésiaste : " Le nombre des jours de l'homme est de cent ans au plus."

Psaume de David : '' Le nombre de nos années est de soixante-dix à quatre- vingt pour les plus robustes ; puis le fil de nos jours est coupé en un clin d'œil, et nous ne sommes plus."

Jacques Viger : " Par tout pays, ne va pas à cent ans qui veut."

Au cours de l'article remarquable que M. Joseph Tassé a publié dans lar Revue Canadienne (juiu 1870) sur les droits politiques des Juifs en Canada, il est souvent parlé des élections qui eurent lieu aux Trois-Eivières durant les années 1807-1809, et surtout de la famille JEart, contre laquelle il se manifesta alors tant d'animosités. J'ai été tenté de mettre sous les yeux des lecteurs un certain nombre de renseignements que j'ai recueillis sur ces mêmes événements. Il ne s'agit pas d'une grande famille historique, mais Ezéchiel Hart ayant eu la singulière destinée de soulever autour de sa personne le débat relatif à l'émancipation politique des Juifs, il entre par ce seul fait dans le groupe des figures parlementaires du Canada au commencement de ce siècle.

Tout le monde sait que, aussitôt après la cession du pays à l'Angleterre (février 1763) on vit arriver des marchands et quelques commis, tous Anglais qui comptaient s'enrichir dans la nouvelle colonie britannique. Avant eux était arrivé Aaron Hart, père du député des Trois-Eivières mentionné ci-dessus.

M. Hart était né en 1724, de parents juifs, en Allemagne, dans le voisinage des montagnes du Haaidl. dont il porta le nom jusqu'àson passage

en Angleterre, où il adopta l'ortographe de Hart plus conforme à la prononciation anglaise. C'est à Londres qu'il épousa mademoiselle Dorothée Judali, dont la famille vint s'établir aux Trois- Eivières et de là se répandit en Canada.

La devise de la famille Hart est : Schnell, Fussen und Frey, ou : Vif, gracieux et libre (les armes portent un cerf lancé à la course) ce qui caractésire assez bien les allures entraînantes et mouvementées des descendants d'Aaron et Ezéchiel Hart. Ces armes ont été portées en Allemagne par de nombreuses familles 5 elles ont été copiée durant notre siècle en Allemagne par Aaron Philip Hart qui mourut avocat à Montréal en

Aaron débarqua en ce pays en 1759 ou 1760 et s'établit aux Trois-Eivières, dont son ami personnel, le général Haldimand, aussi d'origine allemande, était gouverneur. La tradition veut qu'il ait été le premier habitant parlant la langue anglaise qui fixa sa résidence en cette ville après la prise de Québec, ce qui semble assez exact.

Vers le même temps, une autre branche de la famille Hertz ou Hart traversa l'Atlantique et s'arrêta à New- York ; d'elle est sorti, notamment, l'honorable Emmanuel B. Hart, directeur de la poste de New-York, membre du Congrès et maintenant décédé, si je ne me trompe.

Soit par l'entremise de Haldimand ou de Murray, Aaron Hart fut nommé trésorier des troupes qui occupaient les forts du haut Saint-Laurent tel que Frontenac (Kingston) etc., mais il fit des Trois-Rivières le centre de ses occupations.

Les chances de faire fortune ne lui manquèrent pas. Aussi, profitant de l'influence de ses protecteurs et mettant en jeu l'activité intelligente dont il était doué, ne tarda-t-il pas à se créer une position avantageuse. Kos relations avec la France étaient rompues, le commerce comme la noblesse française avait repassé la mer, le découragement régnait dans le peuple ; seul le clergé nous restait fidèle et prêt à tenter l'impossible pour nous tirer de l'abîme où nous étions si profondément plongés. Il n'existait presqu 'aucun comptoir entre nos mains, d'ailleurs Pargent faisait défaut et nous étions peu versés dans les affaires de commerce en général. Le champ était donc ouvert aux Anglais, qui, avec leur expérience toute faite et la protection non équivoque du gouvernement, devaient bientôt accaparer le négoce de tout le pays et le garder pour eux seuls pendant de longues années.

La ville des Trois-Eivières renfermait alors à peu près huit cents âmes, et deux cents maisons au plus. Un écrivain dit qu'on aurait pu s'en rendre acquéreur moyennant un millier de louis. La traite des fourrures du Saint-Maurice attira à juste droit l'attention de Hart. Dans le désarroi qui avait suivi la dernière guerre, cette branche importante était restée presqu 'inexploitée. Il réussit bientôt à en prendre le monopole en intéressant, par des avances d'argent et de marchandises, les Sauvages du territoire. Il fonda le premier magasin d'importation directe qui ait existé aux Trois-Eivières. Eu peu d'années il se trouva h la tête d'une fortune considérable, représen-

tant un crédit commercial très-étendu. Les dixsept lieues de pays qui, depuis la fondation de la colonie, composaient le '^ gouvernement des Trois-Rivières" sur les deux rives du fleuve, en haut et en bas de la ville, dépendaient encore entièrement de leur chef-lieu; depuis Maskinongé et Yamaska, jusqu'à Sainte- Anne et Saint-Pi erreles-Becquets, toutes les affaires se concentraient à la ville. Il en résulte que nous nous tromperions fort en calculant la valeur du commerce des Trois-Rivières à cette époque d'après le chiffre de la population de la ville seule.

L'absence presqu'absolue de concurrents permit à M. Hart de réaliser de gros bénéfices. '' Profitant des folies des autres " dit John Lambert, il s'enrichit rapidement. On cite un Sauvage qui paya à Ezéchiel jusqu'à soixante guinées une pendule ; et un autre qui acheta cinq guinées une '' alliance " (anneau de mariage) ordinaire.

La chasse, très abondante dans le nord, permettait aux enfants des bois de satisfaire leur passion pour le rhum et les étoflfes aux couleurs voyantes. A certaines époques de l'année, les rues de la petite ville se remplissaient de centaines de sauvagesses enrubannées, pommadées, attifées d'aigrettes multicolores, de soieries éclatantes et de drap fin, tandis que les hommes, aux instincts plus prosaïques, s'ingurgitaient le bon rhum blanc des Iles et le cuvaient un peu partout, au soleil, le long de la grève, ou dans leur campement accoutumé, près du Cap aux Corneilles.

Après avoir une fois tout dépensé en ripaille, les Sauvages s'adressaient à M. Hart, qui les équipait pour la chasse suivante — et ainsi de suite pendant des années.

Lorsque survint l'invasion de 1775, M. Hart fut mis à contribution par les Yankees, qui s'approvisionnèrent à même ses magasins et le payèrent en monnaie de carte que le Congrès ne voulut point reconnaître.

Dans l'hiver de 1775-6, Montgomery assiégeant Québec écrivit à M. Hart des lettres qui existent encore, par lesquelles il le priait de lui procurer des provisions, surtout du rhum, des couvertures de laine et des poêles, car^ disait-il, nous avons un pressant besoin de ces choses pour nos troupes qui sont campées sur les plaines d'Abraham, sous des tentes de toile, par cette saison rigou- ' reuse ! '' Enfoncez les magasins du gouvernement anglais aux forges Saint-Maurice et envoyeznous sans délai de quoi nous chauffer ! " Ces curieux documents sont aujourd'hui entre les mains de J. N. Bureau, écuier, avocat, des Trois- Rivières, qui possède également une liasse de monnaies de carte yankees trouvées dans les papiers de la succession Hart.

Cette monnaie de carte rappelle les fameux mississipis du financier Law, les cartons du gouvernement français dans la guerre du Canada, les assignats de la Révolution française, et, sur un théâtre plus restreint, les pitons du Saguenay et des Trois-Rivières, mais rien n'égala en ce genre les hardiesses des Yankees de notre siècle; durant leur dernière guerre (18G1-5) ils ont

émis du papier-monnaie, qui, à bon droit du reste, a reçu des noms infamants : les " emplâtres " (shin-plasters) ,les '^ chats sauvages" {tcildcats), les " chiens- rouges " (red-dogs), les " chiffons " (rags), et les '' à jamais-mémorables trognons de queue " (not soon-to-be-forgotten stumptails) .

Bien des années ax)rès 1775, les fils d'Aaron Hart lancèrent à leur tour un papier-monnaie auquel ils surent faire honneur jusqu'au dernier sou, contrairement à ce que leur enseignait l'exemple des débiteurs de leur père.

Au mois de juin 1776 eut lieu dans la Commune des Trois-Rivières une escarmouche des plus vives qui se termina par la fuite désastreuse des Yankees, L'un des jeunes officiers anglais qui figuraient avec les troupes britanniques en cette occasion était un ami de la famille Hart ; son nom était James Henry Craig ; nous le retrouverons après plus de trente ans gouverneur-général du Canada et fidèle à son amitié de jeunesse.

En homme sage et clairvoyant, Aaron Hart convertit sa fortune, au fur et à mesure qu'il la composait, en biens-fonds, dont la valeur n'a fait que s'accroître depuis plus d'un siècle. C'est ainsi que sa famille posséda ou possède encore la seigneurie des Grondines, un fief dans celle de Bécancourt, les seigneuries ou partie des seigneuries de Vieux-Pont et Sainte-Marguerite, partie de l'île de la Trinité dans l'embouchure du Saint-Maurice, et plusieurs emplacements, ainsi que le marquisat du Sablé, dans la ville.

Relativement aux grands terrains qu'elle ac-

quifc dans la ville même, on a souvent reproché à la famille Hart d'avoir refusé de les vendre, causant par là des obstacles insurmontables au progrès matériel de la localité ; ceci n'est pas à ma connaissance. En 1869, la ville s'est emparée d'un grand jardin situé en face de la cathédrale, l'a disposé en un parc public, sous le nom de carré Champlain. Avant cela la famille Hart avait donné un terrain à la cathédrale catholique et la terre de la rue Alexandre, entre les rues Eoyale et Hart.

La seigneurie de Grondines, réputée la plus pauvre du Bas-Canada, rapporta à M. Hart jusqu'à quatre-vingts louis par année, et parfois davantage, pour les lods et ventes seulement. En revanche, son fils Ezéchiel prétendait y avoir perdu beaucoup d'argent, à raison des moulins qu'il y établit et des vastes défrichements qu'il y fit faire pour la culture du blé-d'inde. Le fait est que son père et lui se signalèrent parmi les industriels qui s'efforçaient alors de créer un mouvement commercial et agricole dans la province.

Aaron Hart mourut aux Trois-Rivières le 28 décembre 1800, âgé de soixante-seize ans. Son épouse mourut vers 1830, à Montréal, où. elle demeurait rue Saint-Gabriel, recevant chez elle tous les personnages de la finance et du grand commerce de son temps, tels que John Jacob Astor, les McTavish, les Reid, etc.

Les quatre garçons d' Aaron Hart, (Ezéchiel, Moses, Benjamin et Alexandre) se partagèrent l'héritage. Alexandre alla s'établir à Montréal

et y fonda une famille bien connue ; ses trois frères restèrent aux Trois-Rivières où ils continuèrent, séparément, la tradition paternelle.

Au commencement de ce siècle, ils achetaient à peu près toutes les pelleteries des petits partis de Sauvages, qui descendaient encore annuellement de la hauteur des terres jusqu'à la ville. Ce trafic, qui avait été le support absolu des Trois-Rivières, en était alors détourné considérablement par les agents que la compagnie du Nord-Ouest envoyait au devant des chasseurs pour traiter avec eux. Néanmoins plusieurs de ces derniers préféraient toujours vendre aux Hart, afin de toucher de l'argent comptant et de mieux choisir leurs emplettes.

La population de la ville était de quinze cents âmes. On y comptait à peu près deux cent cinquante maisons, dont une très faible partie située sur le rivage de la basse- ville et le long de la rue des Forges jusqu'au coteau dit de la Descente ; le groupe principale était resserré sur le plateau de la haute-ville, entre le fleuve à l'est, la brasserie Hart et le couvent des dames Ursulines au nord, le Platon au sud, et à l'ouest la forêt qui s'avançait jusqu'au sentier qui est devenu la rue Royale. Les jardins et les beaux ombrages des Trois-Rivières étaient encore renommés à cette époque.

MM. Munro et Bell, locataires des forges Saint- Maurice, et M. Philippe Burns, importateur et encanteur, dont les mag.asins étaient placés rue du Fleuve ; le magasin de Malcolm Fraser à l'encoignure sud des rues Notre-Dame et du Platon;

et quelques commerçauts canadiens-français de moindre importance étaient les principaux concurrents des messieurs Hart. Moses avait établi son comptoir au coin sud des rues Notre-Dame et Alexandre, et Ezéchiel vers Pextrémité est de la rue du Plateau, côté du sud. Les personnes qui s'intéressent quelque peu à la vieille ville des Trois-Eivières ne trouveront pas ces détails déplacés.

John Lambert qui visita ce lieu en octobre 1807, prétend que sans les frères Hart, la ville n'aurait pas joui de l'importance commerciale qu'on lui accordait.

A part la brasserie et la potasserie qu'ils exploitaient, l'industrie locale consistait principalement dans la fabrication des canots d'écorce, dont un grand nombre se vendaient par tout le pays, les ouvriers trifluviens ayant toujours possédé le secret de construire ces frêles embarcations aussi solidement et aussi commodes à la manœuvre qu'il est possible de les désirer. A l'entrée de la Banlieue existait la seule briqueterie, dit-on, qu'il y eût alors en Canada.

Allant sans cesse en décroissant, le commerce de fourrures des Trois-Eivières est resté (outre la part qu'y prenaient les compagnies de la Baie d'Hudson et du Nord-Ouest) entre les mains des frères Hart, jusqu'à une quarantaine d'années passées où les MM. Balcer, venus de Saarlouis, en Prusse, l'ont ranimé, avec succès pour eux et pour la localité.

Les deux fils aines d'Aaron Hart, Ezéchiel et Moses, étaient très entreprenants. Nous allons

nous occuper surtout d'Ezéchiel qui a joué le plus grand rôle des deux.

Moses Hart a laissé, dans la ville et les environs des Trois-Eivières, un souvenir en quelque sorte légendaire, à cause de certaines excentricités, dont mille versions plus ou moins drolatiques circulent dans le peuple. Citons-en une au hasard.

L'apparition des bateaux à vapeur sur le Saint- Laurent, en 1809, (1) lui donna l'idée d'exploi-

(1) Traduction : — " Samedi matin, à huit heures, est arrivé ici, venant de Montréal, étant à son premier voyage, le bateau à vapeur Accommodation, avec dix passagers. C'est le premier navire de cette espèce qui «lit jamais paru dans notre port. Il est continuellement couvert de visiteurs. Il a quitté Montréal mercredi à deux heures, en sorte que son voyage a duré soixante-six heures, dont trente passées à l'ancre. Entre Montréal et les Trois-Rivières il mit vingtquatre heures. Il renferme des lits pour vingt passagers, mais ce nombre sera considérablement augmenté l'an prochain. Ni vent ni marée ne peuvent l'arrêter. Il mesure 75 pieds de quille et 85 de pont. En montant le prix du passage est de neuf piastres ; en descendant huit piastres ; on est nourri à bord. Le grand avantage qui résulte de l'emploi d'un tel navire, c'est qu'à une fraction près l'on peut calculer avec sûreté la durée du voyage que l'on entreprend, ce qui ne saurait être le cas sur un navire à voiles. L'accommodation est mû de chaque côté par une roue perpendiculaire, à ciel ouvert, à double rayon, et sans lien circulaire. A l'extrémité de chaque double rayon, est fixée une planche carrée qui plonge dans l'eau et par le mouvement de rotation de la roue fait fonction d'aviron ou rames. Les roues sont mises et tenues en mouvement par une machine à vapeur qui fonctionne à

ter cette nouvelle industrie. Il devint bientôt le rival de M, Molson, père de la navigation à vapeur en ce pays, mais il ne réussit pas toujours à le devancer dans les améliorations que chaque année apportait à la marche de ces navires. Comme on lui représentait un jour que le Mart ne pouvait pas lutter de vitesse avec ses rivaux, il répondit tranquillement : "Je sais bien, mais ma steamboat si lui va pas vite, ce va drette ! " Le plus joli, c'est que le mécanicien du Hart était amoureux d'une blonde trifluvienne, et que trèssouvent, il se présentait aux Trois-Eivières au bureau de son patron pour le prévenir que le bateau était fatigué. En pareil cas, il recevait invariablement l'ordre de le faire reposer près les îles de l'embouchure du Saint-Maurice. Les amours n'en allaient que mieux.

Lorsqu'un habitant arrivait à son magasin et lui disait qu'il venait régler leurs comptes mutuels, M. Hart posait d'abord une question :

— Si vous me devez une balance vous me payerez sans doute ?

L'autre répondait :

— Je suis venu pour cela. Mais si c'est vous qui me devez...

— Oh ! bien, si je vous dois, mon cher monsieur, voilà ce que c'est !

Et c'était tout.

Moses Hart n'était cependant pas un esprit

l'intériear du navire. On doit le pourvoir d'un mât, afin d'utiliser le vent favorable, à l'occasion, ce qui aurait l'effet d'accélérer la marche du navire." {Quebec Mercury, du lundi, 6 novembre 1809.)

faible, loin de là ! mais il se prêtait à certaines excentricités qui l'amusaient lui-même.

Il vint un jour où la famille Hart songea à prendre pied dans la politique ; en ce temps-là dans certains quartiers, ce n'était pas cliose plus facile qu'aujourd'hui. L'unanimité chez les électeurs paraît avoir toujours été une vertu rare. Cependant avec l'appui de leur influence commerciale, les trois frères entrèrent hardiment sur le champ de bataille électoral.

Ils étaient les seuls marchands admis dans ''la société" des Trois-Eivières, d'après ce qu'écrit Lambert. Ces mots, simples en apparence, rappellent bien des cancans à la mémoire de celui qui les trace aujourd'hui. (1) I^ous y reviendrons bientôt plus explicitement.

Le parlement siégeait, au mois de mars 1807 lorsque survint la mort de l'honorable John Lee, membre de l'exécutif et l'un des deux représentants de la ville des Trois-Eivières à la chambre législative ; le décès avait eu lieu à Lachine, le mardi 3 mars. M. Lee avait été député par cette ville dès l'élection du premier Parlement, en 1792, conjointement avec M. N. de Saint-Martin. Ce dernier avait été remplacé en 1796 par lejuge

(1) Adolphus Mordecai Hart m'écrivait le 10 mai 1870: " Le colonel Coffln et Mathew Bell ont entretenu les mauvais effets des luttes de 1807-9 et, même aujourd'hui, des résidants anglais des Trois-Rlvières ravivent de temps en temps ces haines anciennes. N'oubliez pas que Ezékiel Hart fut élu par les Canadiens-Français malgré Cofïin et Bell, ces deux amis de Sewell. Voyez le Pilot de Montréal, août 1849, il renferme une longue polémique sur ce sujet."

P. A. DeBonne, auquel avait succédé en 1804, le juge L. C. Foucher.

Quatre candidats se disputèrent le siège laissé vacant par la mort de M. Lee. C'était :

lo Mathieu Bell, l'un des locataires des forges Saint-Maurice, qui menait un train de vie princier, avait été député du comté de Saint-Maurice, de 1800 à 1804, le même dont l'influence a été si marquée aux Trois-Eivières pendant plusieurs années.

2o Le colonel de milice, Thomas C. Coffin, fils d'un ''U. E. Loyalist" greffier de la paix, coroner, et dont la famille occupait une position distinguée dans le pays. Il avait représenté Saint- Maurice de 1792 à 1804.

Ces deux candidats étaient à la tête de. la population anglaise de la ville qui, pour une cause ou pour une autre, se montrait hostile à la candidature d'Ezéchiel Hart.

3o Pierre Vésina, avocat, officier de milice, homme actif, remuant et dont la popularité commençait à poindre.

4o Ezéchiel Hart, notre héros.

L'élection commença le samedi, 11 avril 1807. Le juge Foucher représentant, entama l'affaire par un assez long discours, tout favorable à M. Coflfin, Il ridiculisa M. Hart sur ses prétentions à la carrière x>olitique, sur sa stature, et sur sa religion. Ce dernier mot fut le premier coup de feu d'un grand combat, qui devait durer des années. La seule réponse à cette attaque sortit (le la bouche de Benjamin Hart, lequel était des trois frères le plus habitué à porter la parole,

comme je le suppose d'après les archives publiques de la ville.

La levée des mains ayant fait voir que M. Vésina était en minorité, il résigna séance tenante en faveur de M. Coffin.

L'unique bureau de votation devait être dans l'édifice qui a servi pendant longtemps de maison de correction, rue Notre-Dame. La votation durait tant qu'il ne s'écoulait pas plus d'une heure entre deux enregistrements de voix. A la fin de la première journée, le cahier indiquait 116 votes, répartis comme suit : Hart 59, Coffin 41, et Bell 16. Ces deux derniers résignèrent aussitôt.

M. Hart n'avait pas prévu un succès aussi immédiat, c'est pourquoi il se montra fort embarrassé lorsque l'officier-rapporteur lui mit sous les yeux les pièces à signer sur l'heure même, pour valider son élection. " Je ne puis pas, dit-il, faire acte servile le jour du sabbat, attendez au moins que le soleil soit couché."

Mais comme on le pressait de s'exécuter, il vainquit sa répugnance et lut le document. En voyant les mots : dans Vannée de Notre- Seigneur ^ mil huit cent sept, il faillit de nouveau refuser d'agir ; finalement, il crut éviter l'obstacle en signant " Ezéchiel Hart, 1807."

Loin d'être terminée, la lutte ne faisait que commencer. Le Mercury publia, peu de jours après, des articles en faveur de M. Hart et de sa famille. '' Les messieurs Hart, disaient-ils, sont natifs des Trois-Eivières, dont ils sont un des ornements" et il ajoutait : *' L'on peut considérer

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le résultat de l'élection comme une preuve de l'absence de préjugés religieux, quoiqu'on en ait dit."

Le dossier de l'officier-rapporteur arriva en Chambre en même temps que M. Hart, le dernier jour de la session, ce qui l'empêcha de siéger cette année.

Le parti battu voulait ressaisir la victoire. La ville entra dans une phase d'excitation extraordinaire. Les meilleurs amis, dit Lambert, se divisèrent entre eux, et bientôt cette place ne fut qu'un théâtre de chicanes et de guerres intestines des plus vives. Il en résulta pour la famille Hart bien des tracasseries et des animosités qui, aujourd'hui, ne sont pas toutes apaisées, bien que l'on ait perdu le souvenir de leur origine. S'il faut en croire Lambert, auquel j'emprunte plusieurs détails curieux, la société trifluvienne avait été remarquablement unie jusque-là, mais une fois la discorde déchaînée, il arriva ce qui se produit toujours dans les petites villes — l'ardeur des uns et des autres ne connut plus de bornes, et les persolines les plus liées entre elles devinrent des antagonistes furieux.

La Gentry se composait principalement des membres des deux clergés, des officiers des troupes, du juge, des intéressés dans les forges Saint- Maurice, des officiers de milice et de justice, des avocats, des médecins, du grand-voyer et de la famille Hart. Le tableau que présentait une telle réunion mérite de prendre place dans ces notes toutes locales ; il fera voir le véritable état des choses en arrière du rideau de la scène politique décrite par M. Tassé.

M. l'abbé de Galonné, frère du ministre de Louis XVI, arriva cette année 1807 aux Trois- Rivières. Le curé de la paroisse était M. le grand-vicaire Noiseux. M. Short, ministre protestant, installé depuis 1801, se mêlait beaucoup d'élection, attendu qu'il était ami intime de la famille Hart. Voilà pour le clergé, mais notons que les deux prêtres catholiques ne figurent pas dans le conflit.

Parmi les personnes qui composaient le cercle de la classe aisée se faisait remarquer le vieux monsieur d'Ailleboust,(l) type accompli du gentilhomme français du siècle dernier, modèle de goût et d'élégance, galant auprès des dames, d'un esprit agréable et délié, grand joueur de cartes, enfin tout-à-fait indispensable aux agréments des conversaziones et des petits soupers. Celui-là avait l'esprit de rester en bons termes avec tout le monde et de décocher la pointe de la plaisanterie à qui de droit.

Les influences locales dont je n'ai pas parlé étaient les avocats Amable Berthelot,>J. M. de Tonnancourt, Ross Cuthbert et Joseph Comeau ; les notaires Joseph Radeaux, Etienne Renvoyzé et Charles Pratte ; les médecins Kimber et Rieu-

(1) Lambert se trompe en disant que l'un des ancêtres de M. d'Ailleboust avait été gouverneur des Trois-Rivières. Aucun d'Ailleboust n'a exercé de telles fonctions dans cette ville. C'est Ducreux qui, en 1664, a publié cette erreur, que Oharlevoix et nos historiens ont répétée. Jusqu'à 1664 et après, la liste des gouverneurs des Trois-Rivières que j'ai dressée est sans lacune, et le nom d'Ailleboust n'y figure pas.

tord ; le grand-voyer John Antrobus, le shérif Louis Gugy et la famille juive Judah.

Les visiteurs nombreux et souvent très-distingués qui passaient aux Trois-Eivières, en se rendant aux célèbres forges Saint-Maurice donnaient à cette société un remarquable cachet d'élégance et lui communiquaient une animation peu ordinaire en Canada. Aussi les locataires des forges, qui tenaient table ouverte toute l'année, étaientils le pivot naturel de ce mouvement dont la classe mercantile, sauf les Hart, était exclue entièrement. Cela nous explique les principaux points de la lutte qui s'engagea à la suite de l'élection d'Ezéchiel. ,^— — — — ^

La chapelle protestante, située d^ns l'ancien monastère des Eécollets, n'était séparée de la salle où se tenaient les audiences de la Justice que par une cloison de planches. Dans une autre pièce on trouvait les bureaux du protonotaire, et plus loin, c'est-à-dire dans le grand corps de logis, la prison. Audessus de ce dernier bâtiment il y avait les bureaux du shérif et une table de billard tenue par une bourse de souscription. Lambert s'exprime à peu près en ces ternies : La chapelle a absolument besoin d'une horloge pour arrêter la coutume qui s'est établie de régler les montres durant l'office du dimanche, car aussitôt que les cloches de l'église catholique sonnent midi, au moment où le ministre récite les litanies, l'on tire les montres, en répondant Délivrez-nouSf Seigneur ou Seigneur^ secourez -nous, si bien que chacun s'occupe à la fois de marquer l'heure et de prier pour le salut de son âme, La

communauté protestante n'est pas nombreuse ; mais une dizaine de citoyens, tout au plus, assistent au service divin ; et n'était-ce la présence des officiers et des soldats des Fencibles, le ministre prêcherait devant des bancs presque tous vides. Cependant, s'il est vrai que le nombre des Anglais en cette ville est minime, comparé à celui des Français et s'il faut en déduire encore trois ou quatre familles juives, il y en a encore assez pour remplir une si petite chapelle. La désertion que l'on y remarque provient des troubles qui agitent les citoyens et de la jalousie des partis politiques nés aux récentes élections, ce qui éloigne du ministre tous ceux qui ne partagent pas ses vues à ce sujet, nonobstant la terreur que répand une maladie courante en ce moment, l'influenza. (1) "

Il ne faut pas croire que les familles juives en question assistaient au prêche protestant. Elles avaient une synagogue, peut-être la première établie en Canada, et un cimetière privé. La synagogue a brûlé il y a une trentaine d'années.

Alors, comme aujourd'hui, les officiers des troupes s'arrogeaient le droit de donner le ton de la mode. On raconte que, le soir d'un bal, ayant appris que certaines gens peu à leur convenance sous le rapport de la position sociale devaient s'y présenter, toutes les " épaulettes " refusèrent carrément d'y paraître, en sorte que les

(1) En 1727, 1732, 1764, 1806-7, 1889-90, l'influenza s'est promené de l'Europe en Amérique, causant de nombreux décès.

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dames, dépourvues de cavaliers, durent s'attacher des mouchoirs au bras et danser entre elles.

Eetournons à Paifaire de Pélection. Pour renvoyer de la Chambre le candidat élu, qui était un ami de jeunesse du gouverneur Craig, l'opposition trouva un argument fondamental, quelque chose comme un principe constitutionnel, par exemple. L'opposition Coffin-Bell basa donc ses démarches sur le motif qu'un Juif ne pouvait faire partie d'une assemblée de Chrétiens.

Comme il était évident que M. Hart serait un député de plus du côté du gouvernement, le Canadien, organe des patriotes, servit de tribune à ceux-ci, tandis que le Mercury, interprète des sentiments du parti oligarchique, était le défenseur de M. Hart.

La position des amis et des ennemis de celuici aux Trois-Rivières ne laissait pas d'être singulière : il avait été élu par une majorité canadienne-française, et le Canadien lui menait la guerre. Le parti Coffin était bureaucrate prononcé, cependant il voyait se tourner contre lui le Mercury, journal du château.

Les correspondances publiées là-dessus parles gazettes, dans le cours des deux années qui suivirent, sont de curieux reflets de l'esprit local et des passions qui agitaient la ville. Le Canadien fait de M. Hart un tyranneau, un shaver, etc., et affirme qu'il a enlevé son mandat par la terreur et d'autres moyens illicites. '• On a vu, dit-il, en cette élection plus de dix personnes ruinées de fond en comble par le fortuné can-

420 JUIFS ET CHEÊTIENS

didat. Un ministre de la religion du prince a voté pour lui ! (allusion à M. Short) Cependant, continua-t-il, M. Hart a eu x>eineà trouver trois électeurs sachant lire pour certifier son élection ; à la fin il n'a pu produire qu'un huissier ivre, un maître d'école sans écoliers et un savetier sans pratique." Bien entendu que je cite ces passages, avec quelques autres, à titre de curiosités historiques, voilà tout. Articles de gazette ne sont pas toujours articles de foi.

Selon le même journal, l'élection d'un Juif ne dénotait pas l'absence d'inimitiés ou de préjugés religieux aux Trois-Eivières ; ''bien au contraire, dit-il, c'est une preuve de l'existence d'une forte influence parmi les électeurs, plus forte que le sentiment du devoir." Ensuit^, considérant que les Juifs font corps à part partout, et qu'il sont éminemment égoïstes, il leur dénie le droit de se porter aux fonctions publiques.

Le Mercury donnait vertement la réplique, invoquant tantôt des textes historiques, pour prouver que les Juifs ont droit de siéger en parlement, tout en faisant l'éloge de l'esprit d'entreprise et de l'intégrité de M. Hart. Chose étonnante pour un homme qui avait manié l'argent du gouvernement, il ne paraît pas que personne l'ait accusé de fraude ou d'abus de confiance.

Enfin, pour couronner la polémique, Ezéchiel Hart est nommé... agent du Mercury aux Trois- Rivières...et le gouverneur Craig met l'embargo sur les exemplaires du Canadien adressés aux abonnés de cette ville !

La session de 1808 s'ouvrit le 29 janvier ; M. Coffin ne tarda pas à produire les pièces à l'appui de sa contestation, qui concluaient en demandant la radiation du nom de Hart et l'inscription du sien en lieu et place. Les débats qui en furent la conséquence sont connus. L'expulsion de M. Hart et celle des juges de la Chambre occupa presque toute la session, ce qui intéressait doublement les Trois-Rivières.

Le juge L. C. Foucher, avait été représentant de Montréal Est de 1796 à 1800, puis du comté de York, de 1800 à 180 1, où il fut élu, à l'unanimité ; de même aux Trois-Rivières, à la place du juge De Bonne, qui cette année là, se fit accepter à Québec. On a vu que Foucher était adversaire déclaré de Hart son collègue. Ils se trouvèrent bientôt, vis-à-vis du parlement, dans une position analogue, car si Hart était Juif, Foucher était juge, (1) deux taches indélébiles aux yeux de la majorité des députés.

Le gouverneur sir James Henry Craig (arrivé pour prendre les rênes de l'administration le 18 octobre 1807) vieil ami de la famille Hart, et d'un autre coté sûr du dévouement de Foucher à sa politique, intervint sans beaucoup de façon dans la bagarre en terminant brusquement la session le 14 avril 1808 et cassant le parlement.

Les nouvelles élections eurent lieu aux Trois- Rivières le lundi 16 mai suivant. Elles surpas-

(1) Voir sur le débat parlementaire relatif aux juges, l'article publié dans la Ttavu--". OiinvUenne du mois? d'octobre 1869.

sèrent en effervescence et en activité déployée de part et d'autre toutes celles d'auparavant. Il s'agissait d'élire deux députés. Voici le résultat de la votation : Joseph B idéaux 47 voix, E. Hart 59, P. Vésina 46 et Pouelier 32. Ce dernier abandonna l'arène politique et fut créé juge du Banc du Roi, à Montréal, en 1812.

Des quatre candidats de l'année précédente, deux n'avaient pas concouru : Le colonel CofiSn préféra se présenter de nouveau à Saint-Maurice et y fut élu ; quant à M. Bell, il n'avait apparemment toujours que ses seize voix.

M. Hart avait conservé son parti intacte, ses 59 fidèles.

Joseph Badeaux, notaire, appartenait à une ancienne famille considérée des Trois-Eivières. Son père est l'auteur du journal de 1775-76 que la Revue Oanadienne a publié en mars, avril et mai 1869, mais que la Société Historique de Montréal a beaucoup mieux réédité. Le fils était, lui aussi, fervent '' royaliste " ou chouayen, pour me servir d'une expression populaire du temps, ce qui lui valait un double avantage, car dans cette ville où le parti bureaucrate était si puis sant, il avait pu supplanter M. Fouclier devenu insupportable au peuple à cause de sa manière d'agir dans sa charge de juge.

Pierre Vésina d'une ancienne famille de Que bec établie aux Trois-Rivières, fut élu en 1816, aux Trois-Rivières,conjointementavecM. Ogden.

En nommant MM. Hart et Badeaux, (1) la ville

(1) Tous deux votèrent pour De Bonne "juge et député." Hart avait voté contre,

des Trois-Rivières restait dans la position politique qu'elle s'était faite et elle renvoyait la balle à la Chambre d'Assemblée qui ne voulait pas de son député juif. Aussi rien ne manqua pour manifester la joie des électeurs victorieux. Le régiment des Feticihles sortit, musique en tête, pour escorter les deux élus jusqu'au palais de Justice, puis à leur demeures respectives, où des tables toutes dressées les attendaient. Après le festin, l'on se rendit sur la place du marché, où les deux membres, montés, à tour de rôle, sur un baril de bière dont le robinet était ouvert, adressèrent la parole à la foule. On but énormément de bière, ensuite la procession se dirigea vers les casernes. M. Hart donna aux femmes et aux enfants des soldats un plein baril de sa fameuse bière; enfin les tavernes furent accessibles pendant toute la journée aux frais des nouveaux députés, sans que l'on put remarquer le moindre désordre. Cette réjouissance resta dans la mémoijre de ceux qui y avaient pris part.

Pour expliquer la conduite des soldats en cette occasion, il est à propos de noter ce qui concerne l'organisation de cette troupe.

Le Ganadian Pencible Régiment avait d'abord été levé en Ecosse et se composait d'un millier d'hommas, mais lorsqu'il reçut ordre de s'embarquer pour se rendre en Canada, comme ils ne s'étaient jamais crus exposés à quitter leur pays, la plupart des soldats refusèrent péremptoirement de partir. Les officiers et les sous-officiers arrivèrent donc seuls en Canada et se mirent à y recruter des soldats. Bn 1808, après trois années

d'efforts, ils avaient sous leur coinmanclement à peu près cinq cents hommes en majorité Canadiens-français et quelques Yankees. Les officiers étaient principalement des Ecossais. Les Canadiens-français font d'assez bons soldats, dit encore Lambert, mais les Yankees ne sont qu'un ramassis d'ivrognes qui tiennnent constamment les officiers en alerte par leurs fréquentes désertions. Une récompense de dix à douze louis était donnée aux personnes qui livraient les déserteurs, aussi la chasse aux soldats en rupture d'engagements était-elle généralement pratiquée. Au commencement de juillet 1807, deux déserteurs du 49ème régiment s'étaient réfugiés avec arme et bagage, dans une grange, dans la paroisse de Nicolet. Un détachement de trente ou quarante miliciens des Trois-Rivières reçut ordre de les capturer. En conséquence, le 5 juillet la grange fut cernée, et, sommés de se rendre, les fugitifs répondirent qu'ils allaient résister. Cependant, après quelques pourparlers et une seconde sommation, l'un d'eux, nommé Campbell, déclara qu'il se livrerait, mais comme deux miliciens l'approchaient dans ce but, il tira un coup de feu qui atteignit en pleine poitrine Jean- Baptiste Crevier- Deschenaux et le tua. Aussitôt, suivi de son compagnon, Campbell gagna le bois. En voyant ce malheur, les miliciens se sauvèrent à la débandade du côté de la ville. Quelques heures après, une escorte des Fenci-. blés s'empara des déserteurs, et le procès de Campbell ayant été fait le 30 juillet, il mourut

la oorde au cou, suivant la lettre de la loi. Le

shérif se procura difficilement un bourreau, qu'il paya vingt-sept louis, comme le montrent les comptes publics de l'année.

Les Fencibles. — soldats, officiers et commandant (le colonel Shank) — étaient en grande faveur auprès des Trifluviens. Non-seulement ces troupes étaient composées de nationaux, mais elles s'étaient comportées admirablement au grand incendie du monastère des Ursulines, en 1806. On ne leur épargnait ni les adresses de félicitation ni les bons dîners. Le quartier-général du régiment était aux Trois-Eivières. Néanmoins, au revers de la médaille il y avait eu, en 1807, un signe fâcheux. Une plainte avait été portée aux autorités contre la conduite que tenait ce régiment en faisant des recrues. A la tête de la pétition s'était mis le juge Foucher, colonel de milice, et M. Pierre Vésina, aussi officier de milice. Après une enquête solennelle faite par ordre de Son Excellence, la plainte avait été renvoyée, faute de fondement. Cette affaire créait beaucoup de sensation en ville ; la plupart des personnes à qui l'on avait fait signer la pétition le regrettaient et en gardaient rancune à MM. Foucher et Vésina. L'enthousiasme des Fencibles pour les candidats vainqueurs s'explique donc parfaitement, puisque les deux battus étaient ces mêmes adversaires de leur régiment.

Les forces du colonel de Salaberry, en 1812, étaient des Fencibles et des miliciens. Le colonel Shank se distingua particulièrement, et, ainsi fiue plusieurs de ses officiers, obtint des terres en

426 JUIFS ET CHEÉTIENS

récompense de ses services ; il commanda plus tard les Queen^s Rangers.

Eetournons à notre sujet. Le parlement s'ouvrit le lundi, 10 avril 1809. On comprend assez que M. Hart se garda bien de voter pour le maintien des juges en Chambre. En même temps, ses amis ébruitaient la rumeur qu'il s'était fait chrétien depuis un an, ce qui n'entrava nullement la discussion relative aux juifs.

Le gouverneur Craig s'emporta encore une fois et prononça la dissolution du parlement.

Au milieu de juin 1809, ce gouverneur parcourut la province, arrêtant aux Trois-Rivières, à Sorel, à Montréal et à Saint- Jean. Il voyageait en grande pompe, accompagné d'une suite nombreuse. Les ''loyaux" lui présentèrent des adresses chaleureuses. Celle des Trois-Rivières, où il fut bien reçu, est particulièrement remarquable. On y lit : "le bonheur que nous éprouvons en voyant pour la première fois parmi nous le présent représentant de notre bien-aimé Souverain... nous vous offrons notre déclaration solennelle que nous désapprouvons entièrement les tentatives qui ont été dernièrement faites contre l'intégrité de la constitution libre dont nous sommes redevables à la munificence du parlement britannique. Si quelque chose peut égaler notre désapprobation des infractions de droit que nous concevons être si clairement définies, c'est certainement la satisfaction que nous ont fait éprouver les mesures décisives (la dissolution du parlement) qu'il a plu à Votre Excellence d'adopter pour en préveijir Ja récidive,"

Le Ganadien, commentant cette adresse, déplore en termes sévères l'état de dépendance où était tombée la ville des Trois-Rivières. Toutefois, comme adoucissant, il est bon de lire une correspondance publiée dans le même journal, le 8 juillet 1809, signée C. M. D., dans laquelle il est dit que cette pièce a été signée par surprise ; elle avait été préparée par une ^' coterie de quatre ou cinq individus qui, en partie, ont des places du gouvernement" et '^on l'a fait signer à la onzième heure, en sorte que plus d'un est chagrin d'avoir ainsi censuré la branche de la législature qui défend les droits populaires."

Le gouverneur Craig fut, durant cette visite, l'hôte de M. Ezéchiel Hart, dans la maison de la rue des Forges, qui est l'un des plus anciens édifices de la place, et où avant et après cette époque, plusieurs personnages distingués, ont goûté une hospitalité relevée. On démolit actuellement cette résidence.

Au mois d'octobre suivant eurent lieu les élections. Un grand changement s'était opéré dans les esprits. M. Hart n'attendit pas la fin de la lutte pour se retirer. D'autres disent qu'il fut candidat malgré lui. Au moment de sa résignation, voici quelle était la position de chaque candidat : Belle 80, Badeaux 79 et Hart 32.

Dans une liste des " bons sujets selon le gouverneur Craig " publiée en octobre 1809, on trouve les noms d 'Ezéchiel Hart, Ross Cuthbert, Joseph Badeaux, Coffin et Mondelet.

Sir James Craig fut remplacé en 1811. Rendu en Angleterre, il envoya à M- Hart sou portrait

que la famille de ce dernier conserve précieusement comme souvenir d'anciennes relations et des temps orageux où vivaient les deux amis. (1)

M. Badeaux fut défait l'année suivante, par le col. Coffin ; en 1816-19, il représenta le comté Buckinghamshire, qui s'étendait depuis Saint- Nicholas (du comté de Lévis aujourd'hui) jusqu'à Yamaska, puis, dans les années 1820-24, il occupa de nouveau le siège pour sa ville natale. Il mourut en 1836. Le docteur George Badeaux, des Trois-Eivières, décédé récemment était son fils, et a continué la tradition qui fait de cette famille respectable l'une des plus influentes de la ville depuis au-delà d'un siècle.

Quant à l'honorable Mathieu Bell, il a joué longtemps un rôle considérable dans la localité, et son histoire pourrait bien être écrite séparément un jour à venir.

(1) Sir James Henry Oraig mourut en Angleterre au mois de janvier 1812, âgé de soixante-quatre ans, I] était fils d'un juge écossais établi à Gibraltar, où il naquit. Entré dans l'armée en 1763, à quinze ans, i] fut aide-de-champ du général sir Robert Boyd, débarqua en Amérique en 1774, avec le 47ième régiment e\ reçut une blessure grave à la bataille de Bunker-Hill. Arrivé au Canada, il commanda une compagnie à l'action des Trois-Riviêres, et ensuite l'avant-garde de l'armée dans l'expulsion des Yankees. Il fut blessé deux autres fois dans la suite de cette campagne. Après avoir fait du service dans les colonies et avoir été gouverneur de Gibraltar, il revint en Canada en 1807, comme on l'a vu dans les pages ci-dessus. Sa vie, excessivement active, eut pour théâtre l'Amérique, le cap de Bonne-Espérance, les Indes, l'Espagne et l'Italie.

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Le lecteur a pu s'apercevoir qu'eu 1807, 1808 et 1809, la inoyeuue des voix enregistrées était d 'environ cent à cent dix.

Ezéchiel Hart poursuivit avec succès après cela sa carrière commerciale, tout en conservant de nombreuses relations dans les sphères politiques. Oe qui est remarquable c'est la transformation qui se fit dans ses idées, qui devinrent d'un libéralisme aussi accentué que son attachement aux torys avait été ferme autrefois. Vers 1835, au moment où les 92 Eésolutions tenaient tous les partis en haleine, M. Hart invita MM. Papiueau, Jacques Viger, Eoy de Portelance et d'autres patriotes éminents à un dîner spécialement préparé pour eux aux Trois-Eivières. Tous les invités anglais de la ville refusèrent de s'y trouver, à l'exception de feu M. Benedict Paul Wagner, homme de beaucoup d'esprit et oncle d'un poëte célèbre, madame Hemans. Les vieilles rancunes presqu 'assoupies se réveillèrent devant l'attitude de M. Hart et le poursuivirent jusqu'à sa mort, pour se terminer alors en un concert d'éloges, car finalement c'était, de l'aveu do tous, un bon caractère et un homme démérite.

Il mourut le samedi, 16 septembre 1843. Les citoyens assistèrent en foule à ses funérailles. D'après les journaux du temps, l'on voit que les magasins étaient fermés, que la Cour du Banc du Roi, alors en session, fut suspendue pour permettre aux juges de suivre le convoi, et que les ofiiciers du 81e régiment s'y rendirent en grande tenue militaire. Madame Hart était morte en

Ezécliiel Hart a laissé des enfauts qui jusqu'à ces dernières années habitaient la maison de la rue des Forges. C'étaient, Mlle Caroline Hart, James Henri Craig Hart, écuyer, magistrat, né au mois d'août 1809, environ six semaines après la visite de sir James Henry Craig ; Adolphus Mordecai Hart, avocat, journaliste, (1) qui a résidé pendant sept années aux Etats-Unis en y exerçant sa profession, et auteur de trois bons ouvrages : lo Histoire de la découverte de la vallée du Mississipi, 2o La vie dans le Far- West, 3o Practical suggestions on mining righis and privilèges in Lower Canada. Gerald E, Hart son fils, a publié des études historiques de mérite.

Je m'arrête ici, de peur d'être arrêté, comme dit un couplet de vaudeville.

En me lisant, chacun verra que je n'ai raconté rien d'extraordinaire, mais peut-être que ces notes ne seront pas dépourvues d'intérêt pour les personnes désireuses d'étudier l'histoire du pays dans ses détails, ce qui est parfois la seule bonne manière d'envisager une question. Je conclus donc en disant que les élections des Trois-Èivières en 1807, 1808 et 1809, ressemblaient à s'y méprendre à celles de notre temps, et que

(1) En 1837, les magistrats Hanson, Dickson et Gilmour " three tories " le condamnèrent à une heure de prison et à cinq louis d'amende pour " mépris de cour" durant le procès d'un "rebelle" qu'il défendait. Quelques temps auparavant M. Hart avait plaidé la cause de J. G. Barthe, journaliste, et celle de Richard Cook, sellier, accusés d'être " patriotes." Tous ces procès eurent lieu aux Trois-Bivières.

JtTIPS ET CHRÉTIENS 431

selon toute probabilité, sans son attaelienient au parti oligarchique, M. Hart n'aurait pas vu s'élever contre lui la majorité de la Chambre, au sujet de son origine juive.

Ceci me rappelle un trait assez curieux, que je vais vous raconter :

Il y a plus de trente ans, M. William Dawson (décédé le mois dernier) , étant allé en Angleterre négocier les actions d'une entreprise canadienne, fit la rencontre du chef de la maison Eothschild. Après avoir causé quelques instants ensemble, M. Dawson lui dit :

— Savez-vous que je viens d'une localité de l'empire britannique qui, avant toutes les autres, a élu un Juif pour la représenter en parlement 1

—Où donc ?

— Aux Trois-Rivières.

— Vous me l'apprenez ; j'ai moi-môme passé par quatre ou cinq élections semblables, desquelles je suis sorti vainqueur, mais, vous ne l'igno- 1 cz pas, la Chambre des Communes me repousse toujours, mai/]gvé le peuple — il est entendu que les Juifs ne seront pas députés.

— Ils le seront en Angleterre, comme ils le -<int en Canada.

— La bonne colonie ! je l'aime sans la connaître. \'otre entreprise?... Vous désirez mettre mon nom sur votre liste ? Mettez-le, et en tête, s'il vous plait !

L'entreprise réussit. Lequel de nous a jamais connu ces détails? J'étais de ceux à qui M. Dawson se donnait la satisfaction de les décrire. Ils n'ont rien perdu de leur actualité.

Les Juifs occupent en ce moment l'attention de toute l'Europe ; mon article arrive donc à propos.

Après le livre de Drumont, qui prêche une croisade européenne contre les Israélites, voici venir l'utase de l'empereur de Russie au sujet de cette race toujours combattue et jamais étouffée, quoique ses membres s'éparpillent comme une poussière au milieu des nations du globe, à chaque bourrasque soulevée par la haine des enfants de Japhet.

Les fils deSem ont acquis, même avant la chute de Jérusalem, l'habitude de se voir persécutés, et, puisque la persécution est entré dans leur nature, je crois bien qu'ils finiraient par disparaître, ou plutôt se fondre dans nos éléments divers, si nous les laissions tranquilles. Il n'y a pas de danger que nous soyons assez sages pour comprendre cela.

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