‹ Pages d'histoire du CanadaChapitre 2 sur 23 · VI AU LECTEUR · texte numérisé non relu

VI AU LECTEUR

les secrets, il s'exerce à vous les expliquer, et, dans ses préfaces on ne le voit pas promettre plus qu'il ne peut tenir. Sa vocation l'emporte, il fait son œuvre sans s'occuper de la faveur publique, sachant bien qu'elle est trompeuse ; il tremble seulement en songeant à la postérité, attendu que plus savant que lui peut surgir et faire voir qu'il s'est égaré. La conscience doit être son étoile polaire : qu'il donne ce qu'il a, sans s'imposer, sans vouloir briller. C'est de tous les métiers où l'intelligence est en jeu, le plus redoutable— et le travail en est immense.

Ces Pages d'' Histoire du Canada vous arrivent donc sans prétention, parlant par elles-mêmes, appelant les érudits, ne dictant la loi à jiersonne. Qu'on les feuillette, on y trouvera toujours du nouveau, j'en ai la certitude; par suite on les conservera. Oubliez l'auteur : il n'a désiré que de se rendre utile, après un rude labeur qui lui a procuré de longues jouissances, car c'est un plaisir de fouiller le passé et de le rendre en quelque sorte nouveau par une exposition qui attire les curieux.

Les gens avides de connaître notre histoire sont nombreux aujourd'hui parmi nous. Tant mieux. Je m'adresse à leur bienveillance. La manière dont il m'ont accueilli dans les journaux m'engage à publier les présents volumes.

Au milieu de ces occupations que j'appellerai charmantes, tant je les aime, il m'est arrivé d'écrire des vers. Passez-moi ceux-là aussi, quand mArae vous n'y trouveriez (|u'ii)i rcHot très loin tain de l'histoire du Canada. Prose et vers ont

AU LECTEUE Vil

été composés ensemble ; je les offre comme frère et sœur.

Faudra-t-il aussi m'excuser d'avoir parfois cédé au besoin de rire, lorsque je rencontrais la chance de faire un gallon de bon sang ?

Un livre écrit pour la gloire ou la fortune a bien d'autres allures que les miens. C'est à vous de l'entendre et de m'a»s8igner ma place. L'espérance de faire mieux ne m'abandonne pas.

On sait que la préface d'un ouvrage en est la partie la plus difficile ; elle s'écrit après que tout est imprimé, et alors on tâche de se juger soimême. Mais moi qui ne suis pas si rusé que de prévenir votre jugement, je vous livre ces Pages d^Histoire en toute liberté, leur donnant le baptême d'un nom que je crois approprié et vous priant d'en être les parrains et marraines.

Benjamin Sulte.

Ottawa,

17 septembre 1890.

Plus d'une fois on m'a demandé quelle est la meilleure histoire du Canada. J'ai répondu : Garneau couvre le plus de terrain et il a très bien compris les événements; il doit vous suffire, à moins que vous ne désiriez faire une étude particulière de certaine période ou de certain fait, alors il est bon de voir plusieurs auteurs, en choisissant ceux qui se sont arrêtés de préférence sur le sujet de votre affection. Il y a des Histoires du Canada pour tous les temps et pour tous les goûts.

L'époque de la découverte du Saint- Laurent nous fournit d'abord la narration de Cartier, assez courte, et les cinq ou six volumes qui ont été publiés en France, dans notre siècle, sur la vie et les actions du grand navigateur. Le Jacques Cartier du docteur N. E. Dionne, de Québec, résume fort bien tous ces travaux. Les Découvreurs Français, de Paul Gaffarel sont aussi d'un excellent secours. Le Boutier du pilote Jean Alphonse peut contribuer à nous instruire là-dessus. Charlevoix, Garneau, Ferland, Paillon, parlent de cette période, qui va de 1534 à 1600. Voilà plus qu'il n'en faut pour connaître Jacques Cartier et son temps.

Avec les œuvres de Champlain (1608-1629)

VOUS entrez dans le détail des choses du Canada, à l'origine de la colonie, et vous admirez les projets immenses du fondateur de Québec, tout en apprenant à connaître le pays.

Le Frère Gabriel Sagard, dans son Voyage au

pays des Hurons et dans son Histoire du Canada,

se rend à 1636 ; il est bourré de renseignements,

et comme Champlain, mérite confiance dans tout

ce qu'il dit.

Marc Lescarbot et Champlain ont laissé sur l'Acadie de 1604 à 1613 nombre de bous ouvrages qu'on doit consulter avant tout. Une lettre du Père Biard, année 1611, qui se trouve dans les Relations des Jésuites, parle de l'Acadie et ne doit pas être oubliée. Dièreville, plus tard, puis Charlevoix, ensuite Moreau, Eameau et Casgrain de nos jours, ont ressuscité en quelque sorte les annales de la terre acadienne. Marmette a trouvé en France les greffes des notaires de l'Acadie; qu'on les imprime !

Les trois gros volumes des Relations des Jésuites publiés par le gouA'ernement canadien, en 1858, sont composés de lettres des missionnaires écrites d'année en année, depuis 1625 à 1672. Ils sont indispensables.

Une brochure intitulée : Les Vrais Motifs, nous expose comment et pourquoi fut fondée la colonie de Montréal, 1640-1642. La Société Historique de Montréal l'a réimprimée avec annotations copieuses et savantes ; voyez toutes les publications de cette Société.

Ij' Histoire du Montréal, de M. Dollier de Casson, va de 1640 à 1670 est une suite de rapports

annuels des principales choses survenues à Montréal . durant les années en question. Sur Montréal consultez le bel Album publié par M. Beaugrand : Le Vieux Montréal.

L'abbé Bressani a été missionnaire chez les Hurons. Ses lettres couvrent la période de 1642 à 1650. Elles sont de toute valeur.

Le Père François Du Creux, qui lisait en France, les Relations des Jésuites, a écrit une Historia Canadensis imprimée en 1664, et qui va jusqu'à 1656. Outre que l'auteur se sert uniquement de la langue latine il y a ceci que rien dans son livre ne nous donne du nouveau si on a lu les ouvrages mentionnés ci-dessus.

La Mère Marie de l'Incarnation, de 1639 à 1671, écrivait à ses amies de France, des lettres dont on a formé deux volumes, excessivement instructifs pour quiconque, religieux ou laïque, cherche à se rendre compte des choses de cette époque éloignée.

Le Journal des Jésuites, 1645-1668, est riche de détails sur la vie des Canadiens ; ce n'est pas un livre à lire comme un roman, c'est plutôt un magasin de curiosités historiques, un musée à parcourir des yeux et dans lequel on trouve sans cesse du nouveau.

Pierre Boucher, gouverneur desTrois-Rivières, a publié, à Paris, en 1664, un volume intitulé : Histoire naturelle et véritable de la Nouvelle- France dite Canada. Le mot " naturelle " est juste puisque tout l'ouvrage ne traite que des ressources du pays, alors à peu près inconnues en France ; le terme ^' véritable " est là pour combattre les

écrits que l'on avait répandus dans les hautes classes avec le dessein de montrer le Canada comme une contrée inhabitable. Si l'on veut savoir quelle était la situation des premiers habitants des bords du grand fleuve, de 1640 à 1663, il faut consulter cet ouvrage. Une édition récente en a été faite à Montréal ; je ne l'ai pas vue.

M. l'abbé de Belmont a écrit une petite Histoire du Canada (mal imi^rimée) qui embrasse les années 1640-1700 et ne parle que de Montréal ; elle est utile pour compléter les détails des grands récits et encore faut-il la contrôler avec des précautions, car elle est souvent inexacte.

It^Histoire de la colonie française, de M. l'abbé Faillon s'arrête à 1674. C'est plutôt l'histoire de Montréal, mais quelle richesse de renseignements l'auteur possède ! Pour moi, cet homme est le type du savant : il sait tout et le dit sans rechigner. Ses préférences pour Montréal sont pardonnables : qui n'a pas un coin de terre à révérer par-dessus tous les autres ? Nous hii devons aussi : Mlle Mance, Marguerite Bourgeois et autres ouvrages qui éclairent d'un jour agréable le premier siècle de Montréal.

M. l'abbé Desmazures a publié un Golbert qui restera dîins nos bibliothèques. Le Canada et Colbert, durant les années 1664-82, c'est tout un. Belle étude sur le grand ministre, auquel nous devrions élever une statue. Je me permets de donner cet avis au gouvernement de Québec.

11 y a eu le massacre de Lachine eji 1689. En 1889 M. Désiré Girouard, reprenant tout ce qui

avait été dit à ce sujet, et y ajoutant de nombreux documents, a publié une brochure qui est digne de prendre la place de plus d'un gros livre. Ne l'oubliez pas à l'occasion.

Je voudrais écrire un long article sur les Mémoires de Nicolas Perrot, mais en ce moment il me suffira de vous dire que, pour connaître ce qui s'est passé au-delà des grands lacs, de 1660 à 1700, ce livre est une mine inépuisable.

M. l'abbé Maurault, dans son Histoire des Ahenahis, s'étend de 1600 à 1760 ; il est surtout heureux lorsqu'il parle des années 1715-60.

Les Ursulines de Québec ont publié quatre volumes, remplis de matière's historiques. Si jamais elles font une réédition, je leur conseille d'y ajouter, non pas un sommaire, mais un index alphabétique qui rendra leur ouvrage consultable, et par là même plus utile.

Les Jugements du Conseil Souverain de la Nouvelle-France, commençant avec l'année 1663 et se terminant en 1709 ont été publiés récemment par le gouvernement de Québec. C'est une suite de pièces administratives dont la connaissance nous manquait. Je regarde ces volumes comme une photographie de l'existence de nos pères. Ne pas les étudier c'est vouloir se dérober à la lumière. Les faits sont là, ils disent ce que nous avons été sous un autre régime que celui d'à présent. Ces pages enseignent à l'étudiant de notre histoire mille et mille petites affaires qui indiquent le mouvement des esprits d'autrefois comme la marche d'une simple paille nous montre la direction du vent.

Quatre beaux volumes, aussi publiés par le gouvemeineiit de Québec, renferment des pièces historiques importantes, depuis les origines de la colonie jusqu'à 1760, mais il y manque la main d'un homme de science, et tout en consultant ces pages, nous devons nous servir de nos propres ressources. Pourquoi n'avons-nous pas fait appel aux gens du métier avant que de mettre au jour ce coûteux ouvrage ?

M. Gabriel Gravier, de Eouen, a fait un travail canadien dans son Oavelier de la Salle. De 1666 à 1687, si vous voulez suivre le découvreur en question, qui se trouva si souvent mêlé aux choses du Canada, lisez M. Gravier. Il abonde en renseignements et en explications nécessaires à l'intelligence du sujet qu'il traite. Je connais cet auteur : il travaille pour la France et pour nous dans tout ce qu'il écrit. Pas un homme en Europe n'est plus au courant de ce qui se passe parmi nous, sauf peut-être M. Eameau.

Le Père Louis Hennepin, récollet, vint en Canada en 1676, à l'âge do trente ans, accompagna Cavelier de la Salle dans l'expédition au Mississipi (1679-1680) visita la contrée où est St- Paul du Minnesota et retourna en France en 1681 où il publia, en 1683, sa Description de la Louisiane. Ce livre ne nous renseigne à peu près que sur le pays situé entre l'embouchure de la rivière des Illinois, en remontant le Mississipi jusqu'au saut Saint- Antoine, où est Minueapolis h présent. Henuei)in l'a refait pour une seconde édition, de manière à s'attribuer des découvertes qui ne furent jamais de lui. D'un caractère remuant et

aventureux, l'auteur est de plus dévoré du désir de faire j)arler de lui ; il fausse la vérité avec une désinvolture qui lui ont valu des persécutions de son vivant. On doit le lire pour étudier l'époque et les entreprises de La Salle, mais se tenir en garde tout le temps, car il sort de la ligne droite à tout propos, surtout dans ses dernières éditions.

Le baron de la Hontan, qui arriva de France avec les troupes en 1684, a remonté le Saint-Laurent jusqu'au lac Supérieur, puis s'est dirigé vers le Mississipi, résidant en vingt endroits le long de ce parcours et adressant à ses amis de France des lettres doublement intéressantes au point de vue du style et des observations qu'elles renferment. Il aime à peindre ce qu'il voit et à commenter avec enjouement ; par malheur, il se trompe souvent lorsqu'il traite de ce qui ne s'est point passé sous ses yeux. Il parle surtout de ce qui a eu lieu de 1684 à 1694. Ses lettres, réunies en deux volumes, sous le titre de Voyages ont été imprimées dix fois, avant 1735, en France en Hollande et en Angleterre, où on les a traduites.

Sous la rubrique de Notes pour servira la bibliographie et à la cartographie de la Nouvelle- Fr ance , M. H. Harisse, un savant américain bien connu, a publié, en 1872, un volume des plus utiles à consulter 5 il nous donne la liste, avec commentaires, des principales sources de renseignements pour l'étude de notre histoire, depuis 1545 jusqu'à 1700. C'est la clef d'une vaste bibliothèque. M. Harisse a passé le temps du siège de Paris, 1870-71, à fouiller les archives et les dé-

pots de livres anciens pour nous préparer cet ouvrage que tous les amateurs de l'histoire du Canada recherchent aujourd'hui et avec raison. Ces notes ont été continuées par G. Marcel.

Bacqueville de la Potherie après avoir fait la campagne de 1697 avec d'Iberville, à la baie d'Hudson, vint séjourner en Canada où il se vit accueillir avec empressement par nos meilleures familles. Les lettres qu'il adressait, au cours de ce voyage, à des personnes de la haute société française, ont été publiées en quatre volumes, en 1753, sous le titre assez peu correct d^ Histoire de r Amérique Septentrionale. Il y parle de la baie d'Hudson depuis 1660 à 1700, puis il décrit avec soin le fleuve Saint-Laurent, villes et villages, en 1700 et profite de l'occasion pour récapituler ce que l'on savait alors de l'histoire du Canada. Il raconte ensuite les mœurs et coutumes des Sauvages qui peuplaient les bords de nos grands lacs, leurs guerres anciennes et nouvelles, ainsi que l'introduction des Français dans ces contrées. Sur les Abenakis il a de très Iwnnes pages. Les lettres se terminent par de longues exj)lications sur la célèbre paix de 1700 où il représente MM. de Frontenac et de Callières comme des gouverneurs du plus grand mérite. Tout ce que dit cet auteur est digne d'être lu, même,aujourd'hui où nous avons beaucoup plus de renseignements qu'il ne paraît en avoir jjossédé. Ses entretiens avec Nicolas Perrot semblent lui avoir fourni ses plus curieux chapitres sur les Sauvages. Il a su puiser aux sources et se tejiir en garde contre les interprétations

erronnées qui sont fréquentes chez les voyageurs écrivains. Ces lettres, bien que recommandées au roi pour l'impression, dès le 9 juin 1702, par le censeur Fontenelle, ne parurent que cinquante et un ans plus tard, comme on l'a vu.

M. Pierre Margry a récemment publié quatre gros volumes de documents relatifs au rôle que la France a joué dans l'Amérique du ISTord. Ce sont de précieuses trouvailles, touchant à tout ce qui nous intéresse. On doit surtout consulter cet ouvrage pour comprendre les années 1664- 1715. Je ne vois rien dans ces révélations de documents officiels qui change la donnée historique exposée par Garneau, par conséquent nous sommes confirmés dans l'opinion que ce dernier écrivain a voulu nous faire adopter.

Sur la ville de Québec nous avons les ouvrages de Lemoine qui a reconstruit, pierre par pierre, presque tout le passé de la vieille capitale. Sur les Trois-Eivières vous avez mes articles, dispersés dans douze cents numéros de nos gazettes.

Le Dictionnaire Généalogique de M. l'abbé Tanguay et le Répertoire du Clergé, du même auteur, nous sont nécessaires comme un chapeau pour se promener par les rues.

Les Lettres de Voyages et VHistoire de la Nouvelle-France, de Charlevoix, sont excessivement intéressantes pour les années 1666-1720. Outre qu'il puisait aux documents de première main, l'auteur était soigneux, savait tirer profit de ce qu'il possédait. Il a créé en faveur des Jésuites une renommée qui durera probablement toujours et qui est justifiable sous bien des rapports.

Les Premières Missions des Jésuites du Père Auguste Carayon trouvent naturellement leur place parmi nos livres d'histoire. Le Père Martin a aussi publié plusieurs Eclations anciennes de ce genre, et les vies des Pères de Brébeuf, Jogues, etc.

Il y a un mémoire de M. l'abbé de Latour qui parle au long de Mgr de Laval et de Mgr de St Valier ; un livre a aussi été imprimé par M. le grand-vicaire Langevin sur la vie de Mgr de Laval ; et au moment où je trace ces lignes, on m'annonce un grand ouvrage qui sort des presses, concernant toute la carrière de ce prélat distingué. C'est une grande et savante œuvre, paraît- il.

Une Histoire de la Louisiane, imprimée en 1846, à la Nouvelle-Orléans, et dont M. Charles Gayarré est l'auteur, m'a vivement intéressé parceque c'est un chapitre de l'histoire du Canada. La majeure partie de ces deux volumes roule sur les années 1700-1760. Il y a abondance de documents officiels. On y voit les agissements des Canadiens, qui formaient un groupe spécial, et ceux des Français, qui luttaient contre les Canadiens, à la fondation de la Louisiane. Une foule de personnages de chez nous se trouvent mêlés aux événements que M. Gayarré nous raconte. Cet écrivain, bien connu d'ailleurs, est consciencieux, savant et clair dans ses expositions.

Sur la période de 1725 à 1775, nous avons une foule de mémoires qui traitent de tout, chacun pour son compte : commerce, guerres, découvertes^ missions religieuses, etc. Les bibliothécai-

res les connaissent et peuvent vous les procurer sur un mot. Lisez aussi la volumineuse correspondance manuscrite des gouverneurs français qui est à la bibliothèque d'Ottawa.

Alfred Sandham, dans Montréal and its fortifications expose les diverses situations de cette ville au point de vue militaire. Consultez aussi le Vieux Montréal, superbe album préparé par M. P. L. Morin et publié par M. Honoré Beaugrand.

Les Sagamos Illustres, de F. M. U. M. Bibaud, racontent la vie de plusieurs chefs sauvages de nos contrées. Les deux Messieurs Bibaud, père et fils, ont beaucoup publié ; voyez les catalogues.

M. l'abbé Ferland, dans son Cours cV Histoire du Canada suit Charlevoix jusque vers l'année 1700, et il ajoute partout des notes sur lés familles canadiennes qui se trouvent mentionnées dans ces récits. Après 1700 et jusqu'à 1760, il est riche en renseignements, mais n'ayant pu terminer luimême l'arrangement et la rédaction de cette partie de son ouvrage, elle est restée incomplète par endroits. Nous avons, du même auteur des Notes sur les registres de Notre-Dame de Québec, qui s'arrêtent à 1650 ; de plus un voyage à la Gaspésie ((ui est un chapitre d'histoire.

L'abbé Brasseur de Bourbourg a publié en 1852, une Histoire du Canada, dans laquelle il parle principalement de l'Église, des évêques et du clergé de notre pays. On dit qu'il a cherché à être indiscret et qu'il y a réussi.

Le professeur suédois Peter Kalm, qui visita la Nouvelle-France en 1749, nous a laissé un^

narration des plus intéressantes sur les hommes et les choses du Canada. On peut lire aussi le rapport de l'ingénieur Franquet, année 1752, pour compléter Kalm.

Un roman intitulé The Sistory of Emily Montagne, imprimé à Londres en 1769, en quatre volumes, nous décrit la société de Québec durant les premières années du régime anglais. L'auteur est madame Frances Brooke. On vante ses talents d'écrivain ; ne l'ayant pas lu, je ne puis rien en dire.

La Société Historique de Québec a publié une vingtaine de brochures sur la période française en Canada.

Notre Société Royale imprime chaque année un certain nombre de travaux historiques.

Les archives que M. Douglas Brymner réunit à Ottawa, depuis plusieurs années déjà, sont à la disposition du public. C'est une mine abondante et précieuse.

Le docteur Edmund B. O'Callaghan peut être considéré comme l'auteur de la belle collection de documents publiés par la Société Historique de New- York. On y trouve d'innombrables renseignements sur les Canadiens de 1660 à 1760. Il y a un index analytique qui rend cette petite bibliothèque facile à consulter.

En ce moment, on publie, à Québec, une série de volumes comprenant les papiers de Montcalm et de Lévis, sur les opérations militaires de 1756- 60 en Canada. C'est M. l'abbé Casgrain qui a rapporté de France ces trésors historiques. Ne les ayant jamais vus, je me contente de les signa-

1er — mais ils doivent être de toute imi^ortance— r avis au lecteur. N'oublions pas, sur Montcalm et son époque, les volumes de Dussieux, de Bonnechose, le Père Martin et autres. Je viens de recevoir le Journal des Campagnes au Canada, 1755-1760, par le comte de Maures de Malartic, major de l'armée de Montcalm ; ce sont des pages entièrement nouvelles, publiées par M. Paul Gaflfarel, de Dijon.

Les trois volumes des Edits et Ordonnances des gouverneurs, intendants, etc., qui ont été imprimés en 1853, renferment sur l'ancienne administration,à venir jusqu'à 1760, une foule de pièces du plus grand intérêt, concernant le commerce, les finances, les coureurs de bois, les terres, la construction des églises, la voirie, la navigation. Il faut y joindre les cinq ou six volumes des papiers de la tenure seigneuriale, pour la même époque, et les actes du Conseil Souverain. Avec cela nous n'ignorons plus rien des affaires publiques d'autrefois.

Sur le Règne Militaire, 1760-64, la Société Historique de Montréal a formé un volume de narrations et de pièces qui nous montrent à la perfection quel était ce régime. Il n'y a plus de tâtonnements, d'ambiguités, c'est la photographie du temps. On doit s'en tenir aux hommes du jour qui ont dit ce qu'ils avaient vu.

Les six ou sept ouvrages du baron Francis Maseres, publiés de 1770 à 1776, sont indispensables à ceux qui veulent connaître les choses du Canada de l'époque en question. On peut compléter cette lecture en revoyant les écrits de François-

Joseph Cuguet, qui eutreteuait souvent des vues différentes de celles de Maseres.

Le lieutenant Thomas Anbury, qui visita le pays de 1776 à 1781, nous a laissé deux volumes de Travels où il y a de bonnes pages sur le Bas- Canada.

Le volume de la Société Historique de Montréal qui raconte l'invasion de 1775-76 est à consulter avant tous les autres sur cet événement.

Le livre de Du Calvet, Appel à la Justice, raconte les difficultés survenues entre l'auteur et le gouverneur Haldimand de 1778 à 1784. Longtemps, nous n'avons eu que ce texte pour nous guider, mais à présent que les papiers de Haldimand sont entre nos mains, il faut lire les écrits des deux adversaires et les comparer. Cette page, restée la plus obscure de notre histoire, s'éclaire enfin pour nous. Du Calvet représentait avant tout l'élément français qui cherchait à agiter le Canada en faveur des Américains j de là les persécutions qu'il a dû subir.

Isaac Weld, dans ses deux volumes intitulés Travels through the States of North America and the Provinces of TJpper and Lower Canada, décrit la province de Québec, ses habitants, etc., au cours des années 1795-7. Il donne de curieuses gravures représentant les choses de cette époque. Le livre du duc de La Eochefoucauld, Voyage dans les Mats-Unis d^ Amérique, même date, mérite aussi d'être lu, bien que l'auteur n'ait visité que le Haut-Canada.

George Heriot a emi^runté à Charlevoix une History of Canada, mais il est plus original et

plus instructif dans ses Travels, qui nous peignent le Canada tout entier au début de ce siècle. Heriot, placé à la tête de l'administration postale, voyageait beaucoup pour son service. C'est un témoin des faits qu'il raconte.

Le docteur William Canniff a un volume intitulé Settlement of Upper Canada qui expose parfaitement ce sujet. Il est à propos de le voir pour comparer avec les choses du Bas-Canada.

La Société Historique du Wisconsin a publié onze beaux volumes remplis de documents qui touchent à l'histoire du Canada. Pour connaître la région du Michigan et du lac Supérieur, il faut lire ces ouvrages. A Saint-Paul du Minnesota on imprime aussi fréquemment des travaux de ce genre. Tout l'Ouest a été français ou plutôt canadien, depuis 1660 à 1760 ; c'est donc comme un morceau de notre territoire national qui est resté là-bas en la possession des nôtres durant de longues années après 1760.

M. Joseph Tassé a mis dans ses Canadiens de V Ouest une foule de renseignements, tout à fait nouveaux, sur les familles canadiennes de la région du haut Mississipi, années 1760-1830. C'est un ouvrage unique en son genre et par là même précieux.

John Lambert, officier des troupes, a raconté dans ses Travels bien des faits intéressants sur l'état du Bas-Canada en 1806-8. Il donne aussi des gravures qui méritent d'être vues. Les mœurs de nos habitants semblent lui avoir plu.

Sur la guerre de 1812, le lieutenant-colonel William F. Coflfin a publié un volume : Chronicïe

of the War, fait avec soin et par conséquent utile à consulter. Dans une brochure intitulée Quirks of Diplomacy, le même auteur explique comment, par suite de l'ignorance des diplomates de France et d'Angleterre, les traités intervenus au sujet du Canada nous ont toujours été désavantageux.

Jolin Palmer, un commerçant, dans son Journal of Travels, parle du Canada de 1817 ; "il est sympathique à notre élément et demande qu'on ne nous moleste pas.

Le lieutenant Francis Hall, nous parle du Canada de 1816-17.

Joseph Sansom, un Américain, décrit le Bas- Canada en 1817.

Godfrey T. Vigne, avocat de Londres, nous montre le Canada en 1830.

Le capitaine Basil Hall, dans ses Travels, nous fait connaître ce qu'il a vu et observé au Canada vers 1830.

L'arpenteur Joseph Bouchette a imprimé à Londres, en 1831, The British Dominion in North America, avec une carte qui est la plus belle, la plus savante, la plus rationnelle que je connaisse. Le sol, les cours d'eau, les forêts, les établissements agricoles et industriels du Canada, les routes, les ponts, les villages, les produits de l'agriculture, tout cela est expliqué et chiffré avec une précision mathématique. Bouchette n'a pas reçu la part de gloire qui lui appartient.

Les mandements et circulaires des évêques de Québec, qui ont été publiés récemment sont de précieuses sources à consulter pour apprendre notre histoire, en ce qui touche au côté religieux.

Il y a aussi les livres des Ursulines, des Hospitalières, de Québec et des Trois-Eivières, puis ceux des comuiunautés de Montréal, tous instructifs et véritablement canadiens.

M. Michel Bibaud a une Histoire du Canada qui va jusqu'à 1837. La partie qui concerne la domination française n'est pas remarquable; celle qui va de 1760 à 1837 est trop dans le sens des Anglais de ce temps, c'est à dire que Bibaud ne croyait pas à la possibilité de gouverner le Canada par des Canadiens ; il était loyal avant tout, ou bureaucrate, comme on disait alors.

Eobert Montgoniery Martin a trois ouvrages sur les colonies anglaises, telles qu'on les voyait vers 1836. Il y est beaucoup parlé du Canada.

Joseph-François Perrault a publié en 1836 une Histoire abrégée du Canada, en cinq petits volumes, que l'on conserve à titre de curiosité, parceque les travaux de nos autres écrivains sont plus étendus et plus riches en renseignements. M. Perrault a rendu des services à nos compatriotes de plus d'une manière, au cours de sa longue existence.

Robert Christie nous a donné une bonne histoire politique du Bas-Canada, en six volumes, couvrant la période de 1791 à 1841. Sous le titre d^Histoire de Cinquante Ans, M. T. P. Bédard a aussi parlé des mêmes événements et de la même époque. M. L. P. Turcotte, dans son Canada sous r Union, 1841-1867, continue la série de ces ouvrages si utiles à ceux qui étudient l'administration du pays.

M. L. O. David a un volume de biographies ;

18 LES iTISTOTRER DU CANADA

SOU principal travail roule sur les événements de 1837-8, dont il s'est occupé pendant plusieurs années.

Le rapport officiel de lord Durham est de toute importance, car il indique les moyens à prendre pour réduire la race canadienne-française, ou l'angliciser, afin que son influence distincte disparaisse du Canada.

Sir Eichard Henry Bonnycastle a publié quatre ouvrages qui renferment une foule d'observations sur le Canada et les Canadiens de 1836 à

Dans le Canada Français, revue publiée à Québec, on imprime en ce moment un très bon travail d'Antoine Gérin-Lajoie, racontant la marche de la politique canadienne depuis 1840 à 1850. Tout est bien dans ces pages claires et instructives, sauf le titre qui ne signifie rien.

Les ouvrages de Bouchette, de l'abbé F. Pilote, Arthur Buies et Joseph-Edmond Eoy sur Tadoussac et le Saguenay méritent l'attention. La Société Historique de Québec a publié des mémoires sur ce sujet.

Pour la vallée de l'Ottawa, nous avons les ou vrages de Bouchette, Vigne, Hall, Buies et Tassé

Sur le Détroit nous pouvons lire Rameau Hamlin, Farmer et Koberts, sans compter plu sieurs auteurs que Farmer mentionne avec soin Ce dernier écrivain est le plus complet de tous

Quant îl l'histoire des paroisses, il en a bien paru trente volumes, et ce nombre promet de s'augmenter bientôt.

M. Leblond de Brumath vient de mettre au

jour une Histoire de Montréal qui ne manque pas d'utilité. L^ Histoire de Longueuil de MM. Vincent et Jodoin aussi est bonne à voir. Sur le fort St. Jean, consultez la brochure de M. Lucien Huot.

Le Panthéon Canadien, de F. M. U. M. Bibaud, 1858, est un dictionnaire de biographies, embrassant la carrière d'une foule de j^ersonnages de notre histoire. Il s'y trouve des erreurs, mais dans l'ensemble, le lecteur peut s'y renseigner sur les hommes d'autrefois de manière à comprendre ce que ceux-ci valaient et quel rôle ils ont joué parmi nous.

La Société des Antiquaires de Montréal a publié dix volumes qui sont un véritable magasin de curiosités. On ne saurait se passer de les voir.

M. J. M. Lemoine n'a pas moins que sept ou huit volumes sur Québec et les environs de cette ville. C'est au point que personne n'ose s'aventurer sur ces terrains qui sont comme sa propriété— historiquement parlant.

En 1872, MM. Gonzalve Doutre et Edmond Lareau publiaient Le Droit Civil Canadien, selon l'ordre établi par les codes, et s'étendant jusqu'à 1791 à l'ouverture de notre premier parlement. C'est un résumé précieux de tous les actes administratifs de quelque importance qui concernent notre pays. Les pièces y sont le plus souvent citées textuellement pour la partie essentielle, et comme le tout est disposé chronologiquement, il est facile de consulter n'importe quelle époque sans avoir à chercher à travers le volume. Or, bien que ce titre Le Droit Civil, donne à croire qu'il ne s'agit que de matières légales, on trouve

en lisant l'ouvrage que c'est purement de l'histoire du Canada traitée à l'aide des documents les plus rares et les plus vrais. On ne saurait connaître notre histoire, surtout de 1664 à 1791 sans avoir parcouru ce livre.

Jj^Histoire du Droit Canadien de B. A. T. de Montigny, date de 1869. Elle divise notre histoire en quatre époques, finissant en 1869. La codification des lois y est expliquée en détail. Si les avocats prisent ce livre parce qu'ils y trouvent la mention de tous les actes et instruments publics qui affectent telle ou telle question, j'y trouve de mon côté abondance de matériaux pour l'histoire en général. Et c'est ainsi que les gens de loi font des livres pour leur usage — mais je les exploite tout de même.

Dans son Histoii-e du Droit Canadien publiée en deux volumes, 1888, 1889, M. Edmond Lareau fait œuvre de maître et œuvre nationale. Le plan de l'ouvrage consiste en groupements des sujets qui peuvent s'étudier ensemble, ainsi la féodalité amène non seulement des explications sur notre teuure seigneuriale, mais encore sur la noblesse et les privilèges des hautes classes, etc. Le commerce d'autrefois, la monnaie de cartes, les applications du Droit français en Canada, les origines du Droit canadien, le règne militaire, le gouvernement responsable, le Droit public anglais, et une foule d'autres études remplissait ces volumes qui vont former partie de notre bibliothèque historique autant, pour le moins que de la bibliothèque légale à laquelle ils sont destinés par l'auteur.

Les ouvrages de Todd et de Bourinot sur le parlementarisme sont d'excellents traités pour ceux qui s'occupent des affaires publiques. Il n'y a rien de meilleur en ce genre dans aucun pays.

La part de M. l'abbé Tanguay dans l'étude de l'histoire, consiste en un dictionnaire généalogique de toutes les familles canadiennes, plus un répertoire donnant les biographies de tous les membres du clergé du Canada depuis l'origine de la colonie. Dans un volume intitulé A Travers les Begistres il a réuni une foule de notes qui peuvent être utiles à la connaissance de notre passé. Les ouvrages de M. Tanguay sont des œuvres de patience ; en les consultant nous trouvons en moins d'une minute des renseignements dont la découverte a été faite après des années de recherches.

Cette liste pourrait être doublée, mais je crois avoir mentionné les principaux ouvrages. Dans ma seule bibliothèque j'ai six cents volumes sur l'histoire du Canada; il en existe autant que je n'ai pas, car l'argent me manque. Il y a, de par le monde, assez de manuscrits pour composer encore quatre ou cinq cents volumes concernant notre histoire ; on sait où les prendre ; l'argent fait défaut pour les imprimer. Vous voyez qu'il y a du champ. Mettons que vous lisez ou parcourez un volume par semaine — c'est vingt années qu'il vous faut pour tout voir.

Je ne dis pas cela dans le dessein de vous ef-

frayer,, mais pour montrer combien il est facile de s'instruire en se plongeant dans les eaux abondantes de la lecture.

C'est un océan dans lequel on nage comme le poisson, avec délice, avec profit, si bien que, sans écrire, on devient historien, penseur comme malgré soi, et renseigné au point de surj^rendre notre entourage. L'existence intellectuelle que l'on se compose de la sorte, dépasse en charme et en bonheur tout ce que la vanité du monde peut concevoir.

Il y a la comparaison des styles ; les points de vue auxquels se placent les auteurs ; les tendances qui les poussent. C'est un spectacle !

Tel écrivain voit tout du côté politique, cet autre est absorbé dans la religion. Un troisième ne touche qu'au commerce. En voici un qui ne rêve que de guerre. Voulez- vous de la géographie ? on vous en donnera avec le récit des travaux des découvreurs du centre de l'Amérique. C'est à n'en plus finir. Un océan, vous dis-je ! J'y suis tombé ! J'y vis, je m'en trouve bien.

J'ai lu des romans. Pas un seul ne vaut l'étude l'histoire, laquelle est le plus long des romans, a-t-on dit. L'intérêt qui vous empoigne n'est pas plus intense dans les Mousquetaires de Dumas que dans les campagnes de d'Iberville — et dans ce dernier cas, c'est plus grand et plus vrai.

Nous sommes une grande famille, nous les Canadiens-Français. Nous avons un passé honorable et même héroïque à rapi)eler. Ce qui nous

concerne a donc double valeur pour chacun de nous. Etudions ces souvenirs.

Nos jeunes gens devraient pénétrer leur esprit de l'histoire des ancêtres. Qui saura jamais autour de nous ce que nous avons été si nous ne le comprenons pas nous-mêmes ?

Et songez-y ! cela rapporte delà considération, cela élève un homme, cela fait que vous êtes quelqu'un. Etant plus instruit que le vulgaire, vous dominez vos semblables sous ce rapport. Un prestige vous accompagne dans la vie. On respecte l'individu qui sait quelque chose.

Soyez sans ambition personnelle, je le veux bien, mais soyez plus complet que ceux qui vous entourent, quand ce ne serait que pour mieux comprendre ce qui nous arrive journellement, car l'histoire nous fournit l'explication de bien des choses !

N'y a-t-il pas du bon orgueil à deviner un peu ce qui va survenir ? Un homme instruit est dans cette condition. Qu'importe qu'il ne brille nulle part ? Il a conquis ce qu'il goûte et quand même il serait seul à en jouir, qu'importe ! Si les autres pouvaient en dire autant, ah! qu'ils -eraient heureux !

Il y a des histoires du Canada pour satisfaire t outes les fantaisies. Du moment où vous voulez étudier — disons lire — rien ne vous empêche de connaître les plaisirs de l'amateur de livres. Tournez vos yeux et vos passions de ce côté. Xi votre esprit, ni votre corps n'en souffriront^ Au contraire ! vous vivrez mieux.

Vous me demandez quelle est la manière d'apprendre l'histoire du Canada pour s'en rappeler toute sa vie.

C'est bien simple. Faites comme pour l'histoire d'un individu dont vous avez entendu parler. On vous dira qu'il avait étudié à tel collège, que sa première idée était d'être ingénieur, qu'il a penché ensuite vers le commerce, qu'il s'est marié et qu'il fait des entreprises de chemins de fer et finalement qu'il est devenu homme politique. Telles sont les grandes lignes de sa carrière.

Eh bien ! l'histoire du Canada doit s'entendre de même : par les grandes lignes.

Comment était constituée la colonie au début "? Quel changement s'est produit ensuite ? A-ton retardé ou avancé les progrès de l'idée première? Vers quelle époque les Canadiens ont-ils commencé à exercer de l'influence dans leur pays. Comment cet esprit national a-t-il été reçu par hi mère- patrie *

Là est toute l'étude. Que nous importe le nom de tel ou tel gouverneur ! de tel ou tel soldat ! Etes-vous obligé de connaître la culotte que je portais à vingt ans ?

Ne surchargez pas votre mémoire de détails qui sont dans les livres d'écoles. Tous cela ne nous apprend rien. Ce qu'il faut savoir c'est la marche des grands événements.

Sachez, par exemple, que de 1608 à 1665 nous n'avons fait que tâtonner sans presque rien éta-

blir ; de 1666 à 1669, grande arrivée de colons. De 1670 à 1685, nos efforts étaient portés vers la colonisation du Bas-Canada et à la découverte du Mississpipi.

De 1730 à 1750, nous tentions de connaître le nord-ouest.

Nos guerres contre les Anglais vont de 1689 à 1713 et de 1744 à 1760.

î^os parlements ont commencé en 1792.

Voilà des faits qui sont plus importants que de savoir en quelle année est mort M. de Mésy ou M. de Frontenac.

La chronologie est l'épine dorsale de l'histoire ; on ne saurait s'en passer, à moins que l'on ne veuille jamais comprendre les événements anciens. Nos journaux commettent fautes sur fautes du moment où ils parlent d'histoire, et cela est dû uniquement à l'absence de chronologie dans les études des rédacteurs. Notez bien que trois ou quatre soirées de travail sont très suffisantes pour connaître le maniement de cette clef mystérieuse : la mémoire de la chronologie.

L'ensemble d'une période historique en dit plus à notre intelligence que les futiles renseignements dont on a bourré tant de livres.

On parle beaucoup aujourd'hui du soulèvement de 1837, mais étudiez aussi les luttes parlementaires des vingt années qui ont précédé ces troubles. Il y a là une page admirable. Avant que de prendre les armes, nos pères avaient combattu par la parole et par le vote.

Non ! pas de détails ! des grandes lignes pour le lecteur ordinaire, des périodes de temps, afin

que nous voyions clair dans le passé. L'éplucliage des détails appartient aux historiens et aux écrivains en général.

L'histoire d'un peuple ou d'un pays c'est comme l'histoire d'un individu : vers tel temps, il faisait telle chose. Et c'est tout ce qu'il importe de connaître.

L'automne de 1884, comme on parlait de construire à Montréal une bourgade sauvage imitée de l'ancien temps, je publiai l'article qui suit dans l'espérance que le projet serait adopté ! Hélas ! qui le croirait, on ne trouva pas assez de vrais Sauvages en Canada pour peupler même cette bourgade de carnaval !

Je voudrais revoir les anciens sauvages, avec leurs costumes et leurs habitations, les revoir dans les lieux mêmes où nos ancêtres les ont salués pour la première fois, il y a trois cent cinquante ans. Et parmi eux, il me semble que les Hurons-Iroquois du temps de Jacques Cartier, c'est-à-dire ceux d'Hochelaga, méritent la première place.

Lisons une petite page de notre histoire, afin de nous renseigner un peu sur ce sujet.

Le 2 octobre 1535, le capitaine Cartier arriva près du courant Sainte-Marie. Plus de mille personnes, tant hommes que femmes et enfants, l'accueillirent au rivage avec des marques de joie multipliées. '' Les hommes, dit-il, dansaient en bande, et les femmes de leur part, et leurs enfants d'autre, lesquels nous apportèrent force poisson et de leur pain fait de gros mil, lequel ils jettaient dans nos barques, en sorte qu'il semblait qu'il tombât de l'air. Voyant ce, le capitaine (Cartier) descendit à terre accompagné de

plusieurs de ses gens ; et sitôt qu'il fut descendu ils s'assemblèrent tous sur lui, en faisant une chair inestimable ; et les femmes apportaient les enfants à brassées pour les faire toucher au dit capitaine et aux autres qui étaient en sa compagnie. Et voyant leur largesse et bon vouloir, le capitaine fit asseoir et ranger toutes les femmes et leur donna certaines patenôtres (Agnus Dei) d'étain et autres menus objets ; et à une partie des hommes des couteaux ; puis se retira à bord des barques pour souper et passer la nuit, durant laquelle demeura icelui peuple sur le bord du fleuve, au plus près des dites barques, faisant toute la nuit plusieurs feux et danses, en disant à toutes heures aguiazé, qui est leur salut et joye ".

Avec Cartier étaient Claude de Pontbriand, échanson du dauphin et " fils du sieur de Montreuil " (et non pas Montréal comme on l'a imprimé) , Charles de la Pommeraye, malouin, Jean Guyon, Jean Poullet, Macé Jalobert (beau-frère de Cartier) capitaine de la Petite Hermine, navire qui était resté à Québec ; Guillaume le Breton, capitaine de VEmérillon, le plus petit des navires qui était resté à Berthier. Tous ces hommes devaient être des malouins.

Sur les distances indiquées par Cartier, il y a à faire quelques observations. D'abord, il compte quarante-cinq lieues entre Berthier et Hochelaga. Il n'y en a que quinze. Je ferai observer que, de son temps, et jusqu'au dix-huitième siècle, les Européens écrivaient indifféremment lieue et mille. Ceci est bien connu. Donc, disons quarante-cinq milles, soit quinze lieues, mesure juste.

Dans son langage un peu embrouillé pour nous, Cartier constate qu'il arrêta ses barques au dessous d'un grand saut d'eau situé à deux lieues de là. Je comprends qu'il parle du saut Saint- Louis. Cela signifierait qu'il jeta l'ancre au dessous du courant Sainte-Marie. La chose paraît d'autant plus probable qu'il dit avoir marché deux lieues pour se rendre à la ville d'Hochelaga. Deux lieues c'est un peu fort, mais, à pied, jugeant les distances par la fatigue du chemin et s 'arrêtant en route pour festiner, comme il le dit, Cartier a dû croire qu'il avait en effet franchi les deux lieues dont il parle. La ville devait être située vers le haut de la rue Bleury, puisque, de cet endroit, Cartier dit qu'il marcha un quart de lieue pour parvenir à la montagne. Ecoutons-le parler.

" Le lendemain (3 octobre) au plus matin (c'était un dimanche) le capitaine s'accoutra et fit mettre ses hommes en ordre pour aller voir la ville et demeurance du dit peuple, et une montagne qui est jacente de la dite ville, où allèrent avec le dit capitaine les gentilshommes et vingt mariniers... Et étant en chemin, le trouvâmes (le chemin) aussi battu qu'il soit possible de voir, en la plus belle terre et meilleure plaine, des chênes aussi beaux qu'il y en ait en forêt de France, sous lesquels la terre était toute couverte do glands ".

Je suis porté à croire que Cartier ne suivit pas 1< rivage mais entra dans les terres, un peu plus bas que le site de la prison aujourd'hui. De cette manière il évita le gros ruisseau qui a été rem-

placé par la rue Craig. Le carré Viger était alors un évasement de ce ruisseau. Le beau chemin battu devait être à peu près sur le tracé de la rue Lagauchetière. La talle de chênes mentionnée par Cartier se voit sur la carte de Champlain dressée soixante et dix ans plus tard.

Suivons toujours le découvreur, qui ne parle qu'à la troisième personne, selon la manière de César :

" Et ayant fait environ une lieue et demie, nous trouvâmes sur le chemin l'un des principaux seigneurs de la dite ville de Hochelaga, avec plusieurs personnes, lequel nous fit signe qu'il se fallait reposer au dit lieu, près d'un feu qu'il avait fait au dit chemin. Et lors commença le dit seigneur à faire un sermon et prêchement, en faisant chair au dit capitaine et compagnie ".

Les citoyens de Montréal ont encore l'habitude des repas de corps et des discours de table. Bonnes coutumes ! J'en ai gardé mémoire.

^' Ce fait, marchâmes plus outre et environ une demie lieue de là commençâmes à trouver les terres labourées et de belles grandes campagnes pleines de blé (maïs) de leurs terres duquel ils vivent ainsi que nous faisons du froment. Et au parmi (milieu) d'icelles campagnes est située la dite ville d'Hochelaga près et joignant une montagne qui est à l'entour d'icelle, bien labourée et fort fertile, de dessus de laquelle on voit fort loin. Nous nommâmes ieelle montagne le Mont-RoyaVK

Les sauvages de Hochelaga appartenaient à la race Imronne-iroquoise, peuple industrieux et adonné à la culture du sol, bien dilléient de ce

qu'étaient les tribus algonquines de l'Ottawa et (lu Saiut-Laurent qui vivaient de chasse et méprisaient l'agriculture.

^ 'Ainsi, comme fûmes arrivés auprès d'icelle ville, se rendirent au devant de nous grand nombre des habitants d'icelle, lesquels à leur façon de faire, nous firent bon accueil et par nos guides et conducteurs (ils étaient trois sauvages qui s'étaient offerts pour ce service) fûmes menés au dedans d'icelle ville, où il y a une place entre les maisons, spacieuse d'un jet de pierre, en carré.

" La dite ville est toute ronde et close de bois à trois rangs, en façon d'une pyramide croisée par le haut, ayant la rangée du parmi (milieu) en façon de ligne perpendiculaire, puis rangée de bois couchés de long, bien oints et cousus à leur mode, et est de la hauteur d'environ deux lances (vingt pieds de hauteur). Et n'y a en icelle ville qu'une porte et entrée, qui ferme à barres, sur laquelle en plusieurs endroits de la dite clôture y a manière de galerie et échelles à y monter, lesquelles sont garnies de roches et cailloux pour la garde et défense d'icelle. Il y a dans icelle ville environ cinquante maisons, longues d'environ cinquante pas au plus chacune, et onze ou quinze pas de large, toutes faites de bois, couvertes et garnies de grandes écorces et pelures des dits bois, aussi larges que tables, bien cousues artificiellement selon leur mode ; et par dedans icelles, y a plusieurs aires et chambres ,• et au milieu d'icelles maisons y a une grande salle par terre, où ils font leur feu et vivent en communauté, puis se retirent en leurs

dites chambres les hommes avec leurs femmes et jes enfants. Et pareillement ont greniers au haut de leur maisons où ils mettent leur blé, duquel ils font leur pain qu'ils appellent caraconPK

Cette description s'ajuste avec le dessin de Eamusio qui travaillait sur le texte même de Cartier, et elle s'accorde suffisamment avec celle des villages hurons visités par Champlain en 1615. Dans le croquis que ce dernier explorateur nous a laissé et qu'il avait fait aux pays des Hurons et des Iroquois, en 1615-16, la bourgade n'est pas ronde, elle est à six faces, voilà toute la différence. On y voit aussi une clôture qui entoure le groupe des maisons et laisse une espace libre entre elle et la muraille extérieure ou fortification dont un flanc touche à la rivière. Sur le sommet de la rue Bleury de Montréal passait un cours d'eau j c'est probablement le long de ce rivelet qu'était situé Hochelaga. Les rues (plan de Eamusio) étaient fort bien alignées. D'après le plan de Champlain elles sont tracées selon la fantaisie de la tribu, mais non pas à la façon d'un damier. La place centrale était entourée de pâtés de maisons plus petits que les autres, afin d'avoir plus de voies de communications vers la zone excentrique. La couverture des maisons était ronde, ayant l'apparence d'une chaloupe renversée. Les portes et fenôtres étaient pratiquées sur les flancs de la maison et non pas aux extrémités ou pignons.

Dans cet article, j'ai tâché d'expliquer deux choses : lo où était située la bourgade d'Hochelaga ; 2o comment elle était construite.

Nulle part dans le Bas- Canada il n'existait un poste de ce genre. Les Montaguais du Saguenay, les Algonquins de Québec, ceux des Trois-Eivières, ne connaissaient pas ce genre de demeures. Bientôt après Cartier, la guerre chassa de notre province les Hurons-Iroquois, de sorte que le grand navigateur a vu la dernière de ces villes, qui dataient on ne sait depuis quand dans le Bas-Canada. Le témoignage de Champlain, quatre-vingts ans plus tard, confirme pleinement la description de Cartier et la rend tout à fait historique.

L'histoire de nos races sauvages est facile à comprendre, si tout d'abord l'on observe leurs mœurs et coutumes. Les Algonquins, nomades, chasseurs, aimant la guerre, ne se préoccupaient jamais du lendemain ; l'idée d'une organisation quelconque ou d'un gouvernement n'entrait point dans leur cervelle. Lea Iroquois, stables, cultivateurs, prévoyants, sachant se gouverner et obéir aux lois, devait nécessairement être supérieurs à leurs adversaires, au moins dans l'art de vivre et de se loger. Leurs villages étaient des petites villes.

Cette chose qui disparaissait des bords du fleuve, il y a trois siècles et demi, nous pouvons la refaire et, au milieu des splendeurs de notre Montréal, montrer aux étrangers le spectacle de la vie de ces pauvres sauvages qui nous ont cédé leur patrie et sont eux-mêmes à peu près tous disparus. La métropole commerciale du Canada est assez riche pour payer sa gloire : qu'elle fasse un effort. On veut du nouveau — eh bien ! en voilà — du vieux nouveau.

Ces maisons de cent viugt-ciuq pieds de long sur une trentaine de pieds de largeur devaient renfermer cliaeune cinquante personnes, étant donné les coutumes de ces sauvages si bien expliquées par Champlain dans son premier voyage chez les Hurons. Cartier dit qu'il y en avait à peu près cinquante. Ce serait donc un total de deux mille cinq cents âmes pour toute la ville. Construisons une quinzaine de maisons de cette espèce, ce sera autant qu'il faut pour reproduire une idée exacte de la chose.

Dans son intéressante étude sur Jacques Cartier, le docteur N. E. Dionne s'exprime comme ceci au sujet du navire appelé le Oourlieu, nommé par Cartier la Petite Hermine et abandonné près de Québec au printemps de 1536, faute d'un équipage suffisant pour le manœuvrer: ''Trois cent sept ans plus tard, en 1843, l'on a prétendu avoir découvert, à l'embouchure du ruisseau Saint-Michel, les restes de ce vaisseau. Ce cours d'eau est situé à environ cinq cents pas du ruisseau Lairet, sur la rive nord de la rivière Saint- Charles, en remontant vers l'ouest, à sept arpents environ. Des clous, une carvelle, un boulet de canon, quelques pierres trouvées dans la coque assez bien conservée de ce navire, démontrèrent qu'il appartenait à une époque déjà reculée. Les antiquaires d'alors envoyèrent à Saint-Malo plusieurs des objets détachés de ce vaisseau, tels que des clous, des pierres qui avaient sans doute servi de lest, et des substances employées dans le calfatage. Le maire de cette ville, M. Louis Hovius, nomma une commission spéciale chargée d'examiner attentivement ces objets, et celle-ci en vint à la conclusion qu'ils appartenaient à une époque contemporaine de Jacques Cartier. De-

puis iors, le public, rassuré par l'oi)inion des savants archéologues de France et du Canada, n'a pas cessé de croire que c'était bien certainement la Petite Hermine qui venait d'être extraite des vases du ruisseau Saint-Michel. Après cette découverte, qui prit les proportions d'un événement, on fit deux parts de la Petite Hermine; l'une resta à Québec, et fut brûlée dans l'incendie du parlement ; l'autre fut envoyée à Saint- Malo. Là, on en a fait une espèce de trophée ou monument en forme de pyramide. Au sommet se trouvent une poulie et des clous ; au dessous, des débris de genoux ou courbes. Le corps de la pyramide consiste en morceaux de bordage et de ferrements. Sur la pièce principale on lit l'inscription suivante : — A la mémoire de Jacques Cartier et des braves marins, ses compagnons — Et plus bas : — Débris du navire la Petite Hermine, de Saint-Malo, que Jacques Cartier fut contraint d'abandonner au Canada en avril 1536 ; la carcasse de ce navire, qui n'était que de 60 tonneaux, a été retrouvée, après 300 ans d'abandon ; elle a été recouverte par un mètre 66 centimètres de vase. — Souvenirs présentés par la Société Historique de Québec à la ville de Saint-Malo en 1845. M. Dionne ajoute : " Bien que nous ne voudrions pas nous inscrire en faux contre une opinion reçue et à laquelle une tradition, déjà vieille de près de cinquante années, a donné un cachet d'une plus grande respectabilité, nous est avis que le public a accepté un peu hritivement les conclusions précitées. Le seul fait d'avoir trouvé une coque de vaisseau enfouie sous quelques

LA PETITE HEEMINE 37

pieds de vase, ne constitue point une preuve qu'elle appartient à la Petite Hermine. Quant aux vieux clous, carvelles, etc., la découverte qu'on en a faite, à trois cents ans d'intervalle, semblerait indiquer que les Sauvages de Stadin ne voulurent point accepter le cadeau que Cartier leur en avait fait avant son départ pour la France, ce qui est peu probable car nous lisons dans la relation du voyage : ''Et pour ce qu'ils furent avertis que ceux de Stadin allaient et venaient entour nous, et que leur avions abandonné le fond du navire que laissions pour avoir les vieux clous ". Quand on connaît l'avidité des Sauvages de cette époque pour ces ferrailles, qu'ils estimaient plus précieuses que l'or et l'argent, on se demande comment il avait pu se faire que les habitants de Stadin eussent négligé d'extraire du navire que Cartier leur avait abandonné, tout ce qui pouvait leur servir, vieux clous, carvelles, etc. D'après le texte même de la relation, on serait porté à croire qu'ils se mirent à la besogne, même avant le départ des autres vaisseaux. Les Sauvages de Stadaconé voyant que ceux de Stadin restaient autour des navires de Cartier, furent deux jours sans s'approcher d'eux, contrairement à leur habitude. Ces allées et venues de Sauvages de Stadin ne pouvaient avoir d'autres motifs que de travailler à l'extraction des clous et fiches qui liaient les unes aux autres les pièces de la charpente. Comment peut-on supposer, après un tel travail, que la Petite Hermine ait pu conserver assez de solidité pour résister pendant trois siècles, non seu-

lement à la décomposition, mais surtout à la dislocation de sa charpente î Si encore on eût trouvé la Petite Hermine à l'endroit même où les Sauvages la dépouillèrent, c'est à dire à l'entrée du ruisseau Lairet ! Mais non, c'est à cinq cents pas plus loin, à l'embouchure d'un autre ruisseau, beaucoup plus rétréci que l'autre, et où la marée montante ne pouvait pas facilement la transporter, et les Sauvages encore moins. Il va de soi que si les flots montants de la rivière Saint-Charles devaient remuer ce fond de navire, ce ne pouvait être qu'en l'enfonçant en amont de la rivière Lairet. En supposant qu'il aurait suivi la marée descendante, après avoir remonté le cours du Lairet, il allait se perdre dans le Saint-Laurent. Nous sommes loin du ruisseau Saint-Michel, comme on voit, et cependant l'on a affirmé que la Petite Hermine était allée s'enfouir dans l'embouchure de ce ruisseau, qui aujourd'hui ne pourrait pas donner passage à un navire de soixante tonneaux. Etait-il plus large du temps de Cartier ? Nous l'ignorons, mais nous ne le croyons pas, vu que les berges de ces ruisseaux ne se modifient pas sensiblement. Champlain, dont les récits sont toujours circonstanciés, nous parle de l'endroit où Jacques Cartier se fortifia et mit ses vaisseaux en hivernage, de manière à ne laisser aucun équivoque sur les travaux accomplis à l'embouchure du ruisseau Lairet, non par des indigènes, mais i^ar des chrétiens. Or, il est impossible de retracer le passage en ces lieux avant Champlain d'autres Eiiroi)éens que Jacques Cartier au temps de ses découvertures et ses compa-

LA PETITE HERMINE o9

gnons. Chainplain a tout vu de ses yeux : fossés, débris de fortifications, vestiges de cheminée et de logement, et bien qu'il semble établi que ce fut l'endroit où Jacques Cartier hiverna, il n'aperçut pas de carcasse de navire. Le Frère Sagard Théodat parle de l'endroit appelé communément le Fort de Jacques Cartier, mais aucunement de la Petite Hermine ou de tout autre vaisseau abandonné en cet endroit. Que conclure de là ? Il nous serait agréable de croire à la résurrection d'un des vaisseaux qui servirent à la découverte du Canada, mais en présence des arguments qui s'y opposent, nous sommes un peu tenté de regimber contre les idées reçues... Tous les historiens, en commençant par le Frère Sagard, récollet, sont d'accord à dire que le fort de Cartier fut à l'embouchure du ruisseau Lairet, qui vient se jeter dans la rivière Saint-Charles, du côté nord ".

Après cette dissertation instructive, examinons ce que disait M. Amable Berthelot devant la Société de Discussion de Québec, le 15 juillet 1844: '' L'année dernière l'on a découvert à l'embouchure du ruisseau Saint-Michel, qui se jette dans la rivière Saint-Charles, les restes d'un vieux bâtiment presque tout couvert de terre. Un vaisseau ainsi enfoui, est un fait sans exemple en Canada. De mémoire d'homme, l'endroit où on l'a trouvé ainsi placé, n'était plus navigable pour un bâtiment de son port ; ce qui doit lui laire supposer plusieurs siècles d'existence. Quelques personnes prétendent que c'est le vaisseau que Jacques Car-

riet a abandonné en 1536, après son malheureux hivernement en Canada : mais cette opinion n'est pas sans contradicteurs. Je vais donner les raisons qui me font croire que ce vaisseau est celui que ce célèbre navigateur a abandonné lors de son second voyage en ce pays. Ma manière de voir les choses m'entraînera nécessairement dans quelques digressions que je voudrais bien éviter: j'espère donc que vous voudrez me les pardonner.

En 1830, je publiai une brochure, intitulée Dissertation sur le canon de bronze que Von voit dansla musée de M. Chasseur, à Québec. Voici à quelle occasion je composai cet ouvrage. La Gazette de Québec du 23 avril 1827, avait annoncé que M. Chasseur avait dans son musée un canon de bronze d'une forme extraordinaire, qui avait été trouvé à l'embouchure de la rivière de Jacques- Cartier. Charlevoix ayant dit que c'était dans le pays une tradition que ce navigateur avait perdu un de ses vaisseaux en cet endroit, on en conclut que ce canon avait appartenu à ce vaisseau ; et une inscription gravée sur ce canon l'explique ainsi. Mais quelque temps après, M. Colin Campbell, qui avait fait présent de cette pièce à M. Wood, informa M. Chasseur, que ce n'était pas à l'embouchure de la rivière Jacques-Cartier, qu'il avait trouvé cette pièce, mais sur un banc de sable, vis-à-vis de la paroisse Champlain.

Cette dissertation est divisée en deux parties. Dans la première j'entreprends de prouver que Jacques Cartier n'a pas fait naufrage sur ce qu'on appelle la roche de Jacques-Cartier j et dans la

seconde je conjecture que ce canon a appartenu à Vérazani.

Cette production fut favorablement reçue du public ; plusieurs journaux en parlèrent avantageusement ; M. le grand juge Sewell en fit la lecture dans la société littéraire et historique de Québec ; et la Gazette de Québec publiée par autorité, du 4 mars 1830, dit que cette société me vota, le 2 du même mois, des remerciements pour cette publication ,• et cette dissertation se trouve insérée dans le second volume des transactions de cette société en 1831.

Depuis cette époque, j'ai vu quelques écrits, où des esprits plus portés à la contradiction qu'à la recherche de la vérité, semblent me reprocher de n'avoir pas fait une preuve complète relativement à ce canon. Je n'ai qu'une chose à répondre j c'est que je ne prétends nullement me placer sur le champ des démonstrations, mais tout humblement sur celui des conjectures. Que ceux qui découvriront des faits capables d'établir que ce canon a appartenu à toute autre personne qu'à Vérazani, nous offrent les résultats de leurs recherches, je serai le premier à les approuver : car avant tout c'est la vérité qui est l'objet de mes désirs. Depuis cette publication j'ai lu bien des voyages et bien des écrits sur l'Amérique, mais je n'ai rien trouvé qui puisse me faire changer d'opinion : tout au contraire j'ai recueilli quelques faits qui rendent mes conjectures encore plus probables. Je me hâte donc de laisser cette seconde partie de ma dissertation pour revenir à la première qui se rattache à la question sur la-

quelle je désire attirer particulièrement votre attention, savoir : si les restes du vieux bâtiment découverts l'année dernière, par M. Joseph Hamel, inspecteur de la cité de Québec, sont ceux du vaisseau que Jacques Cartier abandonna en 1536.

Dans cette première partie de ma dissertation, j'avais un obstacle à surmonter, c'était de prouver que Jacques Cartier avait passé l'hiver de 1535 à 1536 à la rivière Saint-Charles, au nord de Québec, et non à la rivière de Jacques-Cartier, comme le prétend Charlevoix dans son histoire de la Nouvelle-France. Il ne me fut pas difficile, en suivant attentivement le texte du second voyage de Jacques Cartier, tel que nous le donne Lescarbot, de prouver, jusqu'à l'évidence, que ce navigateur malouin avait réellement passé l'hiver à la rivière Saint-Charles, et non à celle qui porte aujourd'hui le nom de Jacques Cartier ; et je crois que depuis ma dissertation il n'est resté en ce pays aucun doute sur ce sujet. Il est bien vrai que je n'ai pas cherché l'endroit particulier où Cartier a hiverné, mais mon sujet ne l'exigeait pas alors.

Vers la fin de l'été de l'année 1835, j'appris que quelques messieurs de cette ville avait exploré l'embouchure de la rivière Saint-Charles afin de déterminer positivement l'endroit où Cartier avait hiverné pendant son second voyage en Canada ; je lus l'inscription suivante sur une plaque de cuivre fixée sur une croix de bois. Cette croix est plantée au sud-est de la vaste cour située au devant de l'hôpital de marine de Québec ;

À'i LA PETITE HERMINE

tton de la sainte Croix, le 14 septembre, A. D.

^'l— 7e'vis cette inscription, Je regrettai de n'avr pai eu l'occasion de communiquer au. LpTo atCs du local occupé par les vaisseaux de Jacques Cartier pendant son hivernage a la riv"atot-Charles, mes idées relatives a cet obiet avant qu'ils eussent fait planter leur croix, c'mmrc-est'mol qui, au -Jet -iu canon de bronze précité, al tiré cette question de la pous !re dertibli^tlièques, et que j'étais vivemen 'impressionné par l'étude spéciale 1- 3 -;faite du voyage de Cartier, il me semblait que ce Xit que quelque part au nord-ouest de l'em ^othure de\v -i^- Saint-Charles, v«s le nord de la presqu'île sur laquelle est bâti l'Hôpital de Martne et de l'autre c6té de cette rivière que ron devait ûxer ce local. Je ne prétends v<^ diminuer en aucune manière quelconque le mér tTde M. Hamel pour sa découverte des débns de la P*f. Hermine, tout an contraire je crois ::.lîf;ien mérité de la -e-^tt s^/r

î:;rtùtdri':;r;i:er::«esarchéo.ogi.

U" et par— rement pour S'être mis^en^cor

rrraTbter d^- ::usX:ments précieux pour nous. Mais comme je réclame jusqu'à un Ttain point un droit de Patemité on de priorité d'invention sur cette question, je me flatte que

l'on ne prendra pas en mauvaise part la liberté que je me donne de faire quelques observations fondées sur le texte du journal de Cartier, afin de démontrer que c'est véritablement à l'endroit où l'on a découvert ces restes d'un vaisseau, que Cartier a passé l'hiver de 1535 à 1536. Lorsque je composai la dissertation précitée, j'avais en ma possession le second voyage de Cartier, tel qu'on le trouve dans l'histoire de la Nouvelle-France par l'Escarbot, mais maintenant je me sers du second voyage de Cartier tel que publié l'année dernière par la société Littéraire et Historique de Québec, comme étant la meilleure édition de cet ouvrage que l'on puisse se procurer, à raison des cartes topographiques, et des notes historiques dont elle est enrichie.

Messieurs, après ces préliminaires, peut-être trop longs et ennuyants, auxquels mon sujet m'a condamné, je sollicite vivement votre attention. Nous allons examiner quelques faits rapportés par Cartier, et, en quelque manière interroger comme témoins irrécusables de ces faits, les lieux qui nous ont vu naître et que nous avons journellement sous les yeux. Considérez-vous pendant quelques instants comme des jurés sous serment qui doivent rendre un verdict. Ce n'est que de votre profonde conviction que je désire obtenir votre assentiment à l'opinion que je vous émettrai relativement à ces restes du navire en question. L'endroit particulier où nous devons déterminer que Cartier hiverna, se trouve inclus dans tout cet espace qui est borné d'un côté à l'est par une ligne tirée de la pointe de la Canar-

ai,« à l'e.trémité est delà rue Saiut-Pau, et de vautre côté ^ ''"-«7*', l^.lfutcB marées du tre à 'i*---'-\ï'?*:rl'"' ,e"chure de la -t'^'Jnfct les vous counaisse. comme rmère S^'f^l^^'":"- „^ ^^ve à nos regards ^^rtnetro" ;Laut .ue la mer est

Tasse. Veuons au. faits M^^^^^^^^^^^ ^„^

Le 7 septembre 1535, Oartiei p.t 4. t auront

son premier voyage, i y 1

d„ pays qui ^»">"'t" t^La^es Ti accueiUiayant recouuu ces deux sauva^^^^^^^^^ ^^ .^.^

cT,:i:;::ç«t/;rergens du gros mu ou .led

tellJs dont ils parurent fort contents.

Te lendemain, 8 septembre, Donnacona chef Le lenaema , ^.„^„coné vint avec douze

ou Agouhanna de ^*'^'^*''^''''' ,,„ rieurs gens

Qu'elles contenaient. Je n ai p<« ^

?lc nter toutes les politesses c^ue 1 ou e « des deux côtés et le collation de pain et de vin que

Cartier présenta au chef de Stadaconé et à ses

gens, et comment on se laissa réciproquement

satisfait. Dès que Donnacona fut parti avec ses

barques, Cartier fit apprêter les siennes pour

remonter le fleuve avec le flot afin de chercher,

dit-il, ^' hâble et lieu de sauveté pour mettre les

' navires ; et fusmes outre le dit fleuve environ

' dix lieues, cotoyans la dite isle, et au bout

' d'icelle trouvasmes un affourc d'eau for beau

' et plaisant, auquel lieu y a une petite rivière,

* et hâble de barre marinant de deux à trois

' brasses, que trouvasmes lieu à nous propices

' pour mettre nos navires à sauveté."

Faisons ici quelques remarques. Cartier vient de nous dire qu'il alla avec le flot, ou la marée montante, environ dix lieues côtoyant la grande île, que par la suite il nomme l'île de Bacchus, et que nous nommons maintenant l'île d'Orléans ; et, quelques pages après, il donne douze lieues de longueur à cet île : de quelque manière qu'il compte ses lieues, il les fait certainement trop courtes ; car il est constant, si l'on veut s'en rapporter à la description topographique du Bas Canada, par M. Bouchette, que l'île d'Orléans a environ vingt milles de longueur, ou sept lieues moins un tiers. Lescarbot, dans une note en marge du second voyage de Cartier, dit que hâble de barre signifie un havre qui assèche de basse mer. Cet écrivain ne nous donne pas de définition du mot affourc ou affourg. Quant à moi, l'homonymie me dit que par ce mot l'on entendait du temps de Cartier ce que nous entendons, de nos jours, par celui de fourche : ce qui corres-

pond parfaitement il la fourche d'ean que pré- Ltent à la vue le havre de la rivière SamtiTurent, entre Qnébec et la Poi-te-Lévi, lorsque r on entré, A haute mer, dans le bassin de Québec, par le chenal du nord de l'Ile d'Orléans. ^

Après cette exploration, Cartier retourne a ses navires et de là avec ses barques, il alla visiter la grande île, dont nous venons de parler. Il en admira les arbres, et surtout ses belles vignes, à raison desquelles il la nomma l'Ile <i« B-chu^ Tout le monde sait que c'est aujourd'hui Ille

d'Orléans.

Le 13 du même mois, Cartier part avec ses navires pour se rendre au havre qu'il avait visité ; il y arrive le lendemain, et il nomme ce lieu Sainte-Croix, parce que ce jour était la f e e de l'exaltation de la Sainte-Croix; et la suite de son journal constate qu'il donna le ineme nom à la rivière que nous nommons aujourd hui

Saint-Charles.

Le 15 septembre, Cartier accompagné de plu sieurs de ses gens, alla à terre pour faire planter des balises et merches (ou marques), auquel lieu, dit Cartier, nous trouvasme entre autres les dits Donnacona, nos deux hommes, et leur bande, et se rendirent au devant de nous grand nombie de gens du pays, et lesquels se tmrent a part sous une jointe de terre qui est sur le bord du JM fleuve, sans qu'aucun d'eux vint environ nous, comme les autres qui étaient de leur ^ande faisaient Et après que le dit capitaine fut averti qu'ils y étaient, commanda à partie de ses gens d'aller avec lui, et furent vers eux sous la d^te

48 LA PETITE HEEMINE

pointe, et trouvèrent le dit Donnacona, Taiguragny, Domagaya, et autres. Et après s'être entre salués, s'avança le dit Taiguragny de parler, et dit au capitaine que le dit seigneur Donnacona était marri dont le dit capitaine et ses gens, portaient tant de bâtons de guerre, parce que de leur part n'en portaient nuls, à quoi répondit le dit capitaine, que pour sa marrison (son déplaisir') ne laisserait à le porter, et que c'était la coutume de France, et qu'il le savait bien. Mais pour toutes ces paroles ne laissèrent le dit capitaine et Donnacona de faire grande chère ensemble ; et lors apperçusmes que tout ce que disait le dit Taiguragny ne venait que de lui et de son compagnon ; car avant de partir du dit lieu, firent une assurance le dit capitaine et seigneur de sorte merveilleuse. Car tout le x^euple du dit Donnacona ensemblement jettèrent et firent trois cris à pleine voix que c'était chose horrible à ouir, et à tant prirent congé les uns des autres, et nous retirasmes à bord pour icelui jour.

'' Le lendemain, seize du dit mois nous mismes nos deux plus grands navires dedans ledit hâble et rivière, où il y a de pleine mer trois brasses, et de basse eau demie brasse, et fut laissé le gailion dedans la rade pour mener à Hochelaga." Las mots qui suivent disent positivement que ces deux navires furent mis à sec. Ces deux grands navires, étaient la G/'rtWiZeJ/erwmie, d'environ 120 tonneaux, la Petite Hermine, d'environ soixante, et ce gallion était VEmérillon du port d'environ 40 tonneaux. Comme mon objet est de déterminer le lieu particulier de l'embouchure de la

rivière Saint-Charles où hiverna Cartier, je vais rassembler toutes les circonstances qui peuvent éclaircir ce point. Ce que j'ai dit jusqu'à présent est tiré du premier chapitre et du second de son second voyage en Amérique. Dans le 13e chapitre, Cartier après avoir raconté son voyage d'Hochelaga et diverses autres circonstances, parle encore de l'Ile de Bacchus, de la terre double et de bonne hauteur de Stadaconé, que tout le monde sait être ce que nous appelons maintenant la ville de Québec ; '' sous laquelle haute terre, dit-il, vers le nord est la rivière et hâble de Sainte-Croix : auquel lieu avons été depuis le quinzième jour de septembre jusqu'au sixième jour de mai mil cinq cent trente-six : auquel lieu les navires demeurèrent à sec."

Avant que Cartier eût mis ses deux vaisseaux à sec, le 16 septembre, il devait en avoir jeté les ancres dès le 14, jour de son arrivée. En quel endroit étaient-ils à l'ancre ? nous ne parlons que de ses deux plus grands vaisseaux, car il avait laissé VEmérillon dans la rade.

Lescarbot dit que l'objet de Cartier était de continuer les découvertes de Vérazani, dans le dessein de fonder des colonies en Amérique. Ce dernier avait péri dix ans précédemment dans des lieux inconnus ; et des bruits couraient que les sauvages l'avaient dévoré. Cartier devait donc être très circonspect. Dans ce qui s'est passé le 15 septembre au sujet des armes que poitaient les Français, nous avons pu apercevoir des semences de défiances mutuelles entre ceux-ci et les sauvages, et le récit du second

voyage de Cartier, décèle ses appréhensions continuelles. L'histoire nous apprend que du temps de Cartier Stadaconé était beaucoup plus peuplé que du temps de Champlain, qui vint se loger à l'endroit de Québec, où est maintenant le marché de la Basse-Ville. Ce dernier dit dans ses voyages que les Sauvages, de cet endroit craignaient tant leurs ennemis qu'ils en perdaient le sommeil. C'était l'effet des guerres survenues depuis ce voyage de Cartier, entre les Sauvages du Canada et les Iroquois. Je présume que telles furent les raisons qui déterminèrent ce navigateur à se placer vers le nord du havre de Sainte- Croix. Si nous prenons à la rigueur les expressions de Cartier pour désigner le lieu situé vers le nord de Stadaconé, où il hiverna, nous dirons que ce fut à l'endroit où la rivière Sainte-Croix, que nous nommons actuellement Saint-Charles, se jette dans le havre ou embouchure de cette rivière ; plus haut ce serait purement la rivière Sainte-Croix, plus bas ce serait purement le havre ou embouchure de cette rivière, au lieu que le texte dit la rivière et Mable de Sainte- Croix, et plus bas vers l'est il aurait été hors de la portée d'un jet de pierre, circonstance dont nous allons bientôt voir l'importance.

Rappelons-nous que les deux grands navires de Cartier étaient à l'ancre le 15 de septembre et que ce jour-là Cartier alla à terre pour planter des balises et des marques, et ([u'il rencontra sur une pointe de terre Donnacona, Taiguragny, Donmgaya et autres Sauvages venant de Stadaconé, et qu'à cette pointe se firent ces trois grands cris

dont nous venons de parler sous cette date. Dans quelle partie de rembouchuredo la rivière Saint- Charles, telle que nous l'avons décrite au commencement de ce discours, placerons-nous cette pointe de terre ? Messieurs, réfléchissez -y bien? et dites-moi s'il est possible de la placer ailleurs qu'à l'extrémité septentrionale de la péninsule ou langue de terre sur laquelle est maintenant l'hôpital de marine. Ainsi nous pouvons dire que les deux grands navires de Cartier étaient à l'ancre au nord de cette po inte de terre ; et dans le fait il n'y a point d'autre pointe de terre dans cette embouchure.

Mais est-ce sur l'extrémité nord de cette langue ou pointe de terre, que les navires de Jacques Cartier furent mis à sec, ou de l'autre côté de l'eau, c'est-à-dire sur la rive nord de la rivière Saint-Charles, vis-à-vis de cette pointe de terre ? Le journal de Cartier va répondre à cette question-là. Notre navigateur désirait emmener avec lui Taiguragny, à Hochelaga, célèbre village placé à peu près où est maintenant la ville de Montréal. Ce Sauvage avait promis d'y aller ; mais ensuite, pour s'excuser, il disait à Cartier que Donnacona ne le voulait pas, par ce que la rivière ne valait rien, et aussi parce que leur dieu Cudouaguy leur avait dit qu'il y avait tant de glaces et de neiges qu'ils mourraient tous. On peut supposer que Cartier et ces Sauvages avaient de la peine à se communiquer réciproquement leurs pensées. Ces Sauvages désespérant de se faire comprendre par des paroles, jouèrent une pantomime, qui suivant moi avait rapport au

malheureux sort de Vérazani, et que Cartier ne comprit pas faute de conuaître le climat du Canada. Mon sujet m'ordonne de laisser cette réflexion sur le sort de Vérazani, qui convenait à ma dissertation sur le canon de bronze précité, pour ne considérer le fait que je vais rapporter, que sous le point de vue qui a rapport à la question actuelle.

Le 18 septembre, temps auquel les deux navires étaient à sec, comme nous venons de le voir, Donnacona, Domagaya, Taiguragny, et une bande de Sauvages de Stadaconé se rendirent comme de coutume auprès des navires de Cartier, sans s'en approcher aussi près qu'ils avaient coutume de le faire. '^ Et commença Taiguragny, dit le texte, à saluer le capitaine, lequel lui demanda s'il voulait avoir le bateau, à quoi lui répondit le dit Taiguragny que non sur l'heure, mais que tantôt il entrerait dedans les dits navires. Et incontinent arriva une barque où étaient trois hommes vêtus de peaux de chiens noires et blanches, ayant cornes aussi longues que le bras, et le visage peint de noir comme charbon, et apparaissants être trois diables, et faisait celui du milieu un merveilleux sermon, et passèrent le long de nos navires avec leur dite barque, sans aucunement tourner leur vue vers nous ; et allèrent asséner et donner en terre avec leur dite barque et les dits hommes, lesquels s'étaient laissé cheoir au fond d'icelle, comme geuts morts, et portèrent le tout ensemble dans le bois, qui 6lii\iyiiHtimt des (lits navires (V un jet de pi erre. ^^ Qui, d'après ce passage, ne voit pas clairement

LA PETITE HEBMINE 53

que la rivière se trouvait entre l'extrémité nord de cette pointe de terre, qui est une vraie presqu'île, et le rivage où les deux plus grands navires de Cartier étaient à sec ; et que si les gens de Stadaconé se fussent rendus à l'endroit où est maintenant la croix de bois dont nous venons de parler, Cartier n'aurait pas pris la peine d'offrir un bateau à Taiguragny pour venir à ses vaisseaux, s'ils eussent été à sec du côté de la rivière où étaient ces Sauvages, Quant à la rivière qu'il fallait traverser le ch. XII nous offre une autre preuve. Ces Sauvages de Stadaconé alarmés des nouvelles précautions que Cartier, après son retour d'Hochelaga, prenait à son fort, allèrent, dit le texte, '' plusieurs fois parler au dit capitaine, U7ie rivière entrée eux, et le dit capitaine leur répondit qu'ils n'étaient que traîtres"... Ces passages nous offrent deux circonstances qui peuvent faire juger de la distance qu'il y avait entre ces deux vaisseaux ainsi mis à sec, et l'extrémité nord de cette pointe de terre ; la première circonstance est que l'on pouvait se parler de l'un à l'autre côté de la rivière, et la seconde est que cette distance n'était qu'à un jet de pierre, ou de laquelle on pouvait atteindre en lançant une pierre. Ces circonstances sont de la plus grande importance, puisqu'il faut qu'elles s'appliquent à l'endroit où l'on prétend que les deux navires étaient à sec, et particulièrement au local qu'occupait les restes du navire que l'on prétend avoir appartenu à la Petite Hermine.

Nous avons démontré que l'endroit où Cartier a hiverné pendant son second voyage en Canada

est de l'autre côté de cette partie de la rivière Saint-Charles qui est au nord de la pointe de terre ou presqu'île sur laquelle est actuellement l'hôpital de Marine. Maintenant il est temps que nous parlions de la terre qui est de l'autre côté de la rivière Saint-Charles, vis-à-vis de l'extrémité nord de cette pointe. C'est sur cette terre que demeuraient autrefois les Jésuites depuis environ 1625, jusqu'à l'édification de leur collège à Québec. En entrant sur cette terre par le côté est, l'on trouve d'abord la petite rivière de Larey sur laquelle il y a un assez beau pont avec une barrière. En se dirigeant à l'ouest vers la terre des Dames de l'Hôpital-Général, en faisant cinq cents pas, à partir du pont précité, on trouve une autre petite rivière connue sous le nom de ruisseau Saint-Michel, à l'embouchure duquel on a découvert la carcasse de l'ancien vaisseau en question, dont il ne reste plus rien sur les lieux. Il eut peut-être mieux valu pour la science, la laisser durer autant que possible, pour la satisfaction de la présente génération, et de celles à venir. Mais c'est une destruction accomplie, et l'expression de plus de regrets serait superflue. Lorsque l'on a visité les embouchures de ces deux petites rivières, en ne s'attachant qu'aux deux circonstances que je viens de mentionner, savoir, que Cartier a parlé de son vaisseau à Taiguragny qui était de l'autre côté de la rivière, et le bois dans lequel ces sauvages portèrent ces trois autres qui jouaient le rôle de morts, qui n'était distant de ses navires que d'un jet de pierre, on est d'abord porté à trouver que ces

deux circonstances s'appliquent mieux à l'erabouchure de la rivière de Larey, qu'à celle du ruisseau St-Michel : parce qu'il y a en effet plus de distance de l'endroit où était cette carcasse de vaisseau à aller à cette pointe de terre ; mais la distance n'est pas assez grande pour la considérer comme hors de la portée d'un jet de pierre et de la voix. D'ailleurs, toutes les terres adjacentes sont très évidemment d'alluvion, et tout porte à croire qu'il s'est fait bien des changements dans ces localités. Comme ces deux entrées de rivières sont les seules oh l'on puisse raisonnablement supposer que Cartier hiverna, car on n'irait pas loin à l'est sans perdre le jet de pierre, et ensuite sans être hors de la portée de la voix, en prenant les choses telles qu'elles sont mainteuant il faudrait faire des suppositions peu probables, la première que ce bâtiment a plutôt dérivé en remontant vers la source d'une rivière qu'en en descendant, ce que l'on ne doit pas admettre sans preuve positive ; la seconde c'est que, actuellement, il serait très difficile, sinon impossible, de faire entrer un vaisseau du port de celui en question, dans l'embouchure du ruisseau St-Michel. Je vais donc, sans supposition de choses improbables, tâcher d'expliquer par quels moyens naturels se sont passés les phénomènes qui accompagnent la découverte du vaisseau en question. Il est certain queChamplain, qui est venu en Canada environ 72 ans après Cartier, plaçait le lieu où hiverna celui-ci, dans l'endroit même où mes recherches fondées sur le récit de ce dernier m'ont conduit. Il est également constant que les

56 LA PETITE HEEMÏNE

Jésuites qui sont venus à Québec vers 1625 ont longtemps habité dans une maison située sur les bords de la rivière St-Charles, vis-à-vis la pointe de terre dont nous parlons. On voit encore quelques pierres que l'on prétend avoir appartenu à une cheminée de cette maison, et l'emplacement où était cette maison est situé entre les deux petites rivières ou ruisseaux dont nous parlons. Entre ces deux rivières, à partir du pont dont je viens de parler, en allant à l'ouest, il y a environ sept arpents, ou 500 pas. D'après ce que dit Champlain, qui paraît avoir exploré ces lieux dans le dessein de déterminer le point occupé par les vaisseaux de Cartier, il n'a pas vu cette carcasse de la Petite Hermine, dont nous nous occupons aujourd'hui j et les PP. Jésuites qui avaient ce ruisseau St-Michel sous les yeux, n'ont rien vu de semblable à cela, pendant le long séjour qu'ils y ont fait.

Il est temps maintenant de donner l'explication du phénomène de la disparition et de la réapparition du vaisseau de Cartier, appelé la Petite Hermine. Si l'alluvion peut cacher un corps sous la terre, elle peut aussi le découvrir. Ce sont donc deux opérations de la nature très distinctes. Laquelle des deux avait lieu lorsque l'on a découvert les restes du vaisseau en question ! Il y a plus de trois siècles que Cartier a abandonné ce bâtiment. Si le phénomène, qui se passe maintenant, est celui qui tend à enfouir ce vaisseau BOUS terre, il s'ensuivrait que du temps de Champlain et du séjour des Pères Jésuites, ce vaisseau n'était caché que dans la proi>ortion d'environ un

tiers de ce qu'il était lorsqu'on l'a dernièrement découvert. Dans ce cas là, ce vaisseau eût été visible à tous les yeux, puisque le lieu où il était ne produit ni arbres ni arbustes, mais seulement une herbe courte et clairsemée ; et Champlam et nos savants Jésuites n'auraient pas manqué de nous en signaler la découverte. Il faut donc conclure de la récente découverte de l'objet de nos recherches, que nous en sommes à un phénomène d'alluvion qui tend à découvrir un objet caché sous terre. Il est bien vrai que dans les fastes de la géologie, le fait qui nous occupe n'aura pas dans les siècles à venir l'éclat qui se rattache au rapport des terres produit par les débordements du Nil, qui a formé le Delta, et placé à deux lieues de la Méditerrannée, Damiette, où St-Louis en 1249, aborda avec sa flotte. L'objet de nos recherches quoiqu'indifférent sans doute aux autres nations, n'en est pas moins très intéressant pour nous. Pardonnez-moi donc, messieurs, si je vous occupe encore quelques instants.

Pour achever l'explication que j'entreprends de vous donner, il faut observer que l'entrée du ruisseau St-Michel, est maintenant fort étroite ; qu'en remontant vers le nord, elle s'élargit, et forme une espèce de bassin ovale, lequel a un peu plus d'un arpent de long, et un peu moins de large. Le fond de ce bassin tel qu'on le voit aujourd'hui, est à huit ou dix pieds au-dessous des terres qui l'environnent et à un peu plus du côté de l'ouest et du nord. C'est à cinq à six pieds au-dessous de la superficie actuelle de ce bassin que reposait le fond du vaisseau que, d'après les

proportions de ses restes, l'on suppose être de la Petite Hermine. Lorsque l'année dernière on la découvrit, on ne trouva que la partie de la poupe, ou supposée telle, parce qu'elle était du côté de la rivière St-Oharles (car d'ailleurs elle était méconnaissable par la quantité du bois qui en avait été enlevée), qui fut un peu hors de terre : l'autre extrémité, supi)osée la fn'oue, était couverte de quelques pieds de terre ; ce qui peut nous faire croire que ce bâtiment a été autrefois tout à fait couvert de terre. En cet état le vaisseau était si peu visible que M. Hamel, accompagné de quelques personnes, étant allé l'année dernière, à la recherche de la Petite Hermine, ne découvrit rien en cet endroit. Ce ne fut que quelques jours après, qu'il découvrit l'objet de ses explorations.

Observons que le fond du ruisseau Saint-Michel, avant d'arriver à ce bassin, est à peu près de niveau avec le fond de ce bassin tel qu'il se trouve actuellement, et que par conséquent il devait y avoir là une cascade de six à sept pieds de hauteur, qui correspondait au fond de ce bassin tel qu'il devait être du temps de Cartier. Si l'on déblayait le fond de ce bassin jusqu'à la profondeur de l'endroit où reposait le fond de ce vaisseau, il est probable que l'on y trouverait les ossements des vingt-cinq Français morts du scorbut, que Cartier fit cacher sous la neige. Car on ne doit pas supposer que les sauvages de Stadin, à qui Cartier avait abandonné ce vaisseau pour qu'ils en prissent les vieux clous, rendirent à ces défunts les honneurs de la sépulture. D'après

l'idée que nous avons des préjugés de ces barbares ou malheureux enfants de la nature, nous devons penser que cet endroit leur fut longtemps en horreur, et que, par conséquent, ils ne s'occupèrent ni à rendre des devoirs à ces morts, m à extraire les vieux clous de ce vaisseau.

Je n'entends pas vous démontrer la cause qui a favorisé la réapparition des restes de la Petite Hermine : que l'on attribue au défrichement des terres, à la diminution des eaux en général, ou à t»nt autre cause, un écoulement plus rapide des eaux qui tend à enlever la superficie du fond de l'entrée du ruisseau Saint-Michel, après l'avoir comblé, comme il est évident que la chose a eu lieu : ce fait me paraît constant, une action de la nature a couvert de terre la carcasse de ce bâtiment, et une autre action de la nature l'a mise en partie à découvert.

Cependant il s'offre une raison bien simple et bien évidente qui peut expliquer comment la terre autrefois transportée par le ruisseau, est insensiblement emportée hors de ce bassin. Par les dépots que laissent les hautes marées, on voit que l'eau s'élève de plusieurs pieds audessus du fond du bassin. ' Ainsi, en se retirant, elle doit emporter une légère superficie de terre, mais d'une manière si faible qu'elle ne peut être sensible qu'à la suite d'une longue série d'années. Mais toutes les hautes marées ne sont pas égales, et originairement lorsque ce ruisseau transportait les terres, avec probablement plus d'abondance que maintenant, le dépôt devait être d'abord plus élevé vers l'extrémité nord du bassin

que du côté sud de ce bassin ; ce qui peut expliquer pourquoi l'extrémité du vaisseau placée du côté de la rivière Saint-Charles, était découverte avant la proue ou l'autre extrémité de ce vaisseau du côté du nord ; car dans tous les cas l'action de l'eau qui amollit les terres et qui les enlève est plus prolongée vers le bas que vers le haut de ce bassin. On peut ajouter à ceci l'action de la pluie qui doit produire à peu près le même effet.

D'après ce qui précède il ne peut y avoir de doute que la carcasse de vaisseau trouvée à l'entrée du ruisseau Saint-Michel ne fut les restes de la Petite Hermine^ laquelle est restée là depuis le 16 septembre 1535, jusqu'à l'année dernière, temps auquel M, Hamel les en a fait enlever, pour les conserver soigneusement. Qui voudrait nier le fait serait obligé de prouver bien positivement que ces restes ont appartenu à un autre vaisseau. Eien dans l'histoire du Canada, ni dans la tradition, ne peut justifier cette assertion. Quelque convaincu que je sois que ces restes de vaisseau sont ceux de la Petite Hermine en question, j'ajouterai quelques observations à celles que j'ai déjà faites.

L'état de conservation dans lequel était le bois de ce vaisseau n'a rien de surprenant, parce qu'il était dans un fond de glaise humide ; et l'on découvre souvent des bois conservés dans des circonstances semblables, après un séjour bien plus longtemps prolongé.

Voici une carvelle de fer que j'ai vu extraire de cette carcasse, vous voyez comme elle est pro-

fondement rongée par la rouille, et voyez comme elle a exactement la même apparence que les pièces de fer attachées au canon de bronze dont je viens de vous parler. Or, ce canon est présumé avoir resté dans l'eau pendant plus de trois siècles. Voici en outre un boulet de canon que M. Rhéaume, un des membres de cette société, a trouvé dans le coque de ce vaisseau. Ce boulet a deux pouces et demi de diamètre. Le fer en est aussi rongé par la rouille que la carvelle que je vous ai présentée. La forme de ce boulet vous prouve combien le moule dans lequel il a été coulé, était grossier, et démontre qu'il n'a été fondu qu'à une époque très reculée, où l'art de la fabrication des objets de cette espèce n'était encore qu'à son enfance. Ainsi montrez ce boulet à une personne versée dans ce genre de connaissances, et elle vous dira que ce boulet a plus de trois siècles d'existence. Ce boulet est un grand témoin, il nous prouve qu'il appartenait à un bâtiment armé en guerre tels qu'étaient ceux de Jacques Cartier.

Ajoutons à ceci les inductions que l'on peut tirer du rapport de la commission nommée par M. Hovius, chevalier de la légion d'Honneur, maire de St-Malo. Cette commission après avoir pris en considération la communication de M. Hamel, et différents objets détachés de cet ancien vaisseau, tels que quelques morceaux de bois, quelques clous, quelques substances qui avaient servi au calfatage, quelques pierres trouvées dans la coque du vaisseau, et une description de ses restes, se prononce en faveur de la présomp-

tion que ces restes sont ceux de la Petite Hermine que Cartier a abandonnée en 1536, comme nous l'avons déjà dit. {Voyez les numéros du Canadien du S juin dernier, et du 25 aoilt 1843.)

Eh bien, Messieurs, avais-je raison de dire que si l'on m'eût consulté on n'aurait pas i)Osé cette croix avec l'inscription dont nous avons parlé, au devant de l'hôpital de Marine ? mais à l'entrée de l'une de ces petites rivières dont nous avons parlé, ou peut-être en désespoir de cause auprès de ces pierres, restes d'une cheminée de la maison qu'habitaient autrefois nos savants Pères Jésuites. Mais, maintenant, convenons que cette croix devrait être placée sur l'éminence qui est au nord de l'endroit oii étaient les restes de la Petite Hermine, et que le ruisseau Saint-Michel devrait prendre le nom de Jacques Cartier.

A présent que je crois m'être acquitté dé ma tâche, je vous demande, messieurs, si je n'ai pas quelque droit de priorité d'invention sur cette question ; si je n'ai pas quelque raison de me plaindre de l'espèce de voile que l'on paraît avoir jeté sur ma dissertation relative au canon de bronze dont nous avons parlé, dans une circonstance où tout annonce que c'est cet écrit qui a été le mobile de ces recherches pour trouver les restes de la Petite Hermine. Mais je connais trop bien l'histoire du cœur humain pour ne pas me contenter de terminer, en disant avec le poète latin, sic vos non vobis...^^

A mon tour, j'ai un mot à dire au sujet du canon de bronze dont parle M. Berthelot et qui

avait été trouvé dans le fleuve, sur une batture de sable, devant la paroisse de Champlain. Cette arme était d'un modèle si primitif qu'on ne voulut pas même la supposer contemporaine du fondateur de Québec et que l'on rétrograda jusqu'à Cartier et à Vérazani pour en fixer l'existence active. On argumenta pour prouver qu'elle avait dû tomber des vaisseaux de l'un ou de l'autre de ces navigateurs.

'< L'histoire du Canada, dit en terminant M. Berthelot, ne mentionne aucun naufrage dans ces temps si reculés, d'où je conclus, &c."

Commençons par citer un naufrage bien constaté, entre Québec et les Trois-Eivières, dans le cours du dix-septième siècle, plus de cent ans après Vérazani et Cartier :

"Le 21 novembre 1646, arriva à Québec la nouvelle assurée du plus grand désastre qui fut encore arrivé en Canada, savoir : la perte ou débris du brigantin qui allait de Québec aux Trois-Eivières, dans lequel était une bonne partie de ce qui était nécessaire pour le magasin et habitants des Trois-Eivières."

Ce bâtiment non-seulement fut perdu avec toutes les marchandises qu'il portait, mais aussi neuf hommes, passagers ou employés à sa manœuvre y périrent. Le naufrage eut lieu, dit le registre de Québec, '' vers le Cap-à- l'Arbre."

En 1646, il n'y avait pas d'habitations françaises entre Québec et les Trois-Eivières, sauf celle de M. de Chavigny à Sillery et celle de M. de la Poterie à Portneuf ; en remontant, il y avait deux endroits connus des mariniers et des voya-

geurs généralement: le Cap-à-P Arbre, au bas de la seigneurie de Saint- Jean d'Eschaillon, et l' Arbre-à-la-Croix dans la seigneurie du Cap de la Madeleine. Ce dernier endroit (fief Hertel) pouvait être habité alors ; on y avait opéré des défrichements et bâti une maison.

En disant que la catastrophe eut lieu vers le Cap-à-1'Arbre, le registre ne désigne certainement pas un site compris entre le Cap-à-1 'Arbre et Québec, puisqu'il y avait Portneuf et même Sillery que l'on pouvait aussi nommer dans un voisinage peu étendu. C'est plutôt entre le Cap-àl 'Arbre et les Trois-Eivièriss qu'il faut chercher le théâtre du désastre en question. Il n'en est pas de plus proche, croyons-nous, que la batture de Champlain, et c'est là que fut trouvé, deux siècles plus tard, la pièce de bronze qui nous occupe.

A quelle époque cette arme a-t-elle été en usage et par conséquent transportée jusqu'en Canada où elle s'est perdue ?

Ce canon, d'un modèle répandu dès le temps de François I (1525-1530) devait être en effet semblable à ceux dont Vérazani et Cartier se servaient, mais il ne s'en suit pas qu'il ait été perdu par l'un ou l'autre de ces découvreurs. La trace de Vérazani nous échappe en 1525 ou 1526 ; tout ce que l'on peut dire après cela se résume à la probabilité d'une visite de ce marin dans le St- Laurent. Cartier dont les écrits sont si bien remplis de détails de navigation, ne mentionne pas qu'il ait subi des avaries ou même des contretemps entie Québec et les Trois-Rivières. Rien

ne nous invite à rattacher à ces voyages la trouvaille de 1826.

Donc, ni le naufrage de Vérazani, qui est toutà-fait problématique, ni les expéditions de Cartier ne peuvent nous renseigner à ce sujet. Mais la perte du brigantin de 1646 vient à propos fixer l'attention, parceque ce vaisseau a péri non loin du lieu où le canon de bronze a été repêché.

On dira qu'il y a cent ans entre François I et l'année 1646. Selon nous, cela importe peu, car si la fabrication des bouches à feu de large dimension a été créé, en quelque sorte, durant cette période, on est assuré par de bonnes autorités que les canons de petit calibre, comme celui qui nous occupe, n'ont pas changé du tout et que l'on s'est contenté de les reléguer sur de moindres bâtiments.

Dès l'année 1600, ou même auparavant, les Français remontaient le fleuve jusqu'aux Trois- Eivières, sinon au delà, pour traiter avec les Sauvages. De Tadoussac, où ils laissaient ordinairement leurs navires de mer, ils naviguaient au moyen de chaloupes ou barques montées par une demie douzaine d'hommes au plus, et armées de un ou deux canonï» légers que l'on trouve souvent cités sous les noms de pierriers ou espoirs. Ces bouches à feu étaieut d'un maniement facile, commodes par leur forme et leur poids, et montées sans frais sur des pivots à l'avant ou à l'arrière des embarcations. Après la fondation de Québec (1608), des Trois-Rivières (1634), de Sorel et de Montréal (1642), on s'en servait encore journellement, et ainsi pendant nombre d'années

plus tard. Le fuit est incontestable. On sait aussi, que à cette époque, les mêmes canons n'étaient plus employés en France que pour les bâtiments côtiers et dans les ports ; les navires de long cours en emportaient avec eux afin de les placer sur des chaloupes pour opérer des descentes. Que leur modèle ait été dès lors suranné, cela est évident, mais on s'en servait en divers lieux et surtout on devait s'en servir dans les rivières d'une colonie où l'on avait besoin de se précautionner contre les Sauvages, sans se mettre en peine d'édifier ces barbares par la montre d'armes de prix ou améliorées dont ils ne comprenaient pas la valeur artistique. Si toutefois, il existait alors des pièces perfectionnées de cet ordre dans la marine française, nous serions encore prêts à soutenir que les intéressés dans la traite et la colonisation du Canada n'allaient pas jusqu'au point de se les procurer et qu'au contraire ils se trouvaient bien aise d'obtenir au rabais celles d'une autre époque dont ils pouvaient faire bon usage, puisqu'il n'avaient à les utiliser que contre des hordes bien inférieures dans l'art de la guerre aux nations européennes.

Les brigantins, comme celui dont il est parlé en 1646, étaient des bateaux de transport pour le service des côtes et des rivières, portant bas bord, voiles et rames de cinq et six hommes d'équipages. O'estdel'unedeces barques que le ''canon de bronze" a dû choir dans le fleuve.

Depuis 1826 ou a retiré de l'eau deux ou trois autres petites pièces du même genre entre Montréal et Québec ; et ce qui fait bien voir qu'elles

appartenaient à la navigation fluviale, au cabotage, c'est qu'elles ne peuvent être comparées par la forme et par les dimensions aux grandes pièces trouvées plus bas que Québec où règne la navigation océanique.

Disons, à propos, comment était fait le ^' canon de bronze."

Longueur : trois pieds et quatre pouces et demi. Bouche ou âme : trois pouces de diamètre. Au lieu du bouton, une cheville ou levier en fer de dix pouces trois quarts placé à la culasse pour pointer. Un pivot en fer appelé '' chandelle," divisé en deux branches comme une fourche, servait de monture ; c'est le support des pierriers, et cela va de soi puisque le canon de bronze était de la classe des pierriers. Le bronze de l'arme était d'un beau métal, irrégulièrement travaillé ; c'est l'enfance de l'art de la fonderie des canons. On en voit la preuve en la comparant avec les descriptions et les gravures des pièces du seizième siècle que l'on rencontre dans les ouvrages sur l'artillerie. Mais où il est curieux de s'arrêter devant ces premiers produits d'un génie évoqué par l'invention de la poudre, c'est en ce qui concerne leur mode de chargement. La gargousse entrait par la culasse, n'en déplaise à nos modernes qui croient avoir trouvé cela. A l'endroit où est la '' lumière" de nos canons et la "cheminée " de nos fusils (mettant de côté les innovations des dernières trente années) le ''canon de bronze," comme tous ceux de sa classe en son temps, possédait une ouverture dans laquelle on glissait une boîte ou chambre mobile qui y était

retenue solidement par une cheville de fer. Le coup parti, on enlevait la cheville, on retirait la boîte dans laquelle se plaçait une charge nouvelle — et le tout était remis en place pour un second feu.

Cette relique ne nous a pas été conservée. Le musée LeChasseur qui la contenait a été détruit par le feu de Québec.

Que sont devenues les autres pièces trouvées plus récemment dans le fleuve et que l'on dit semblables au " canon de bronze 1 "

Après cette dissertation, revenons à la Petite Hermine.

M. Paul de Cazes disait tout récemment en présence de la Société Eoyale qu'il n'arrivait pas aux mêmes conclusions que le docteur Dionne : " J'affirme, dit-il, que la flotille de Jacques Cartier n'a pas passé l'hiver de 1535 à 1536 dans la rivière Lairet, et que le fort que Jacques Cartier a élevé sur le bord de la rivière Saint-Charles n'était pas placé à l'est de la rivière Lairet. Selon mes prétentions, les navires de Cartier ont passé l'hiver dans une petite anse située dans la rivière St Michel, non loin de l'endroit où elle se jette dans la rivière Saint-Charles. Cette anse, presque à sec à marée basse, est assez spacieuse et suffisamment profonde à marée haute pour contenir commodément trois navires dont le plus gros ne jaugeait pas plus de cent vingt tonneaux. Le navigateur malouin a dû être frappé par les avantages que lui offrait ce petit port naturel où ses navires trouveraient un abri sûr et dans lequel ils n'auraient rien à craindre de la débâcle au

printemps. Cette seule considération devait lui faire préférer la rivière St Michel à la rivière Lairet dans laquelle, loin de trouver la même protection, sa petite flotille aurait été mise en danger par les glayons charriés par la rivière St Charles, que la marée refoule, pendant les crues du printemps, dans l'embouchure de ce cours d'eau, presque aussi large alors que la rivière St Charles elle-même... On aurait tort d'invoquer l'action destructive du temps pour prouver que la carène trouvée dans le lit de la rivière St Michel ne pouvait appartenir au navire de Cartier, si on tient compte de ce que, étant faite de chêne elle était, de plus enfouie sous cinq pieds six pouces de vase, car personne n'ignore que dans de telles conditions et privés du contact de l'air, certains bois, le chêne surtout, ne subissent pas les effets de la décomposition... La pointe située entre la rivière St Michel et un petit ruisseau qui se trouve à environ deux arpents et demi plus à l'ouest, s'imposait à Cartier comme l'endroit le plus favorable pour y placer un fort. Cette pointe, très étroite, plus élevée que les terrains environnants, n'ayant guère que cent cinquante à deux cents pas de largeur, était le point stratégique le plus avantageux des environs..." Tout le travail de M. de Cazes est à lire et à méditer.

M. Berthelot pensait que Cartier avait hiverné à l'entrée du ruisseau St Michel, où le navire a été trouvé. M. Garneau accepte cette donnée dans la première édition de VHistoire du Canada. M, de Ca?e se range aussi de ce côté, M. Pionne

veut que la chose ait eu lieu au ruisseau Lairet ; c'est à ce dernier endroit que l'on a planté, en 1889, un monument en l'honneur de Cartier — et les anciennes discussions se ravivent à ce propos.

L'examen des localités me porte à croire que les navires de Cartier ont dû remonter la rivière Saint-Charles au delà du ruisseau Lairet afin de se mettre hors de l'influence de la marée et se ranger près d'une terre assez haute pour servir d'assiette à un fort. Ces conditions se rencontrent à l'entrée du ruisseau Saint-Michel, aussi bien que sur le sol qui s'étend de là jusqu'au petit ruisseau qui coule un peu au sud et se jette à la rivière Saint-Charles. M. de Cazes place les Sauvages de Stadacona entre les ruisseaux Saint- Michel et Lairet, ce qui cadre parfaitement avec la narration de Cartier.

Ainsi donc, après avoir planté une croix près de l'hôpital de marine, pensant marquer le lieu ou hiverna Cartier, on a compris qu'il fallait remonter plus haut dans la rivière Saint-Charles, et l'on s'est arrêté au ruisseau Lairet. Eemontez davantage et transportez le monument au ruisseau St-Michel.

Les Découvreurs Français, du XTVe au XVIe siècle, par Paul Gaffarel, ouvrage publié à Paris chez Challamel & Cie., 5 rue Jacob, en 1889, me tombe sous la main et je le lis avec plaisir. L'auteur de ce volume a beaucoup étudié les voyages des Français au delà des mers ; il a lutté avec courage contre les écrivains des autres pays d'Europe qui cherchent à s'approprier la gloire de certaines grandes découvertes — tout comme nous avons combattu en Canada pour réfuter les livres de nos adversaires et remettre en lumière les hauts faits de nos ancêtres. La Guinée, le Brésil, le Canada font le sujet du nouvel ouvrage.

'^ Le mot découvreur ne figure pas encore dans le dictionnaire de l'Académie. Littré ne le cite que par le scrupule d'exactitude," observe M. Gaflfarel, et il ajoute: ''Nous n'hésitons pas à demander droit de cité pour ce mot si bien fait, si clair, et qui répond à une idée si précise."

Les Canadiens se servent du même mot, et de quelques autres expressions à eux propres, tout en plaignant l'Académie, qui est toujours la dernière à s'instruire.

Selon ce que disaient les nègres de la côté de Guinée au XVe siècle, les navigateurs français avaient eu des comptoirs dans leur pays dès 1380,

peut-être même avant cette date ; la tradition paraît prouvée par les mots de notre langue que ces pauvres gens avaient retenus, qu'ils se transmettaient de génération en génération, et qu'ils étaient heureux de prononcer lorsque nos marins retournèrent cliez eux, vers l'époque où Colomb préparait la découverte de l'Amérique. Les longues guerres que la France avait eu à supporter au X Ve siècle, expliquent le regrettable abandon du commerce de la côte d'Afrique, commerce si productif, en ivoire, poivre et poudre d'or, qu'il avait créé, dans la Normandie, des fortunes princier es.

A la reprise des grands voyages au sud de l'Atlantique, vers 1460, on retrouve les navires de Dieppe, et autres lieux du nord de la France, occupés à de véritables découvertes, dans l'espoir d'acquérir de grands revenus.

Le pilote, le capitaine qui savaient où aller échanger leurs marchandises de fabrique européenne contre les précieuses '' denrées des îles," comme on s'exprimait alors, s'en voyaient récompensés non pas par la gloire, car ils tenaient leurs opérations secrètes, mais par des bénéfices tangibles, proportionnés aux risques de ces entreprises où leur vie était sans cesse en danger.

Jean Cousin, de Dieppe, fut poussé un jour, du large de la côte de Guinée, jusqu'au Brésil. C'était, dit-on, quatre ans avant le voyage de Colomb. Un capitaine nommé Pinson, qui servait sous Cousin, fut renvoyé de son service et s'aboucha avec Colomb. Le lecteur voit ce qui pouvait en résnlter. Sans vouloir soutenir que tout ceci

est la vérité pure et simple, M. Gaffarel démontre que la part des Normands dans la connaissance de ces navigations lointaines a été grande et qu'ils ont certainement contribué autant que les Portugais, sinon davantage, à précipiter le mouvement qui amena Colomb, en 1492, dans le golfe du Mexique.

Les écrivains ont souvefnt discuté sur ces propositions : savoir si l'Afrique a été fréquentée par les Français au XlVe siècle; savoir si les Français ont vu l'Amérique avant Colomb. M. Gaffarel résume clairement tout ce qui s'est dit là-dessus — c'est pourquoi son ouvrage est utile. Plus occupés de leur propre histoire que de celle des autres peuples civilisés, les Canadiens verront avec plaisir que les deux tiers du livre traitent de la découverte du Canada, et bien qu'il n'y ait là que peu de détails inédits pour nous, le fait d'avoir étudié ces renseignements et d'en publier le résultat dans la vieille France, attire notre gratitude. Premiers colons de la nouvelle France, nous avons l'orgueil des anciens possesseurs du sol, et quand un écrivain du pays de nos pères s'occupe de nous, je suis toujours fier d'enregistrer cet acte de rapprochement. Ouvrons nos bibliothèques à celui qui répand notre nom dans le monde.

La biographie de Jean Verrazano, par M. Gaffarel, est la plus complète qui existe. Ce personnage a longtemps échappé aux recherches des historiens et il reste encore des points obscurs dans son existence. En résumé, il paraîtrait que lors de son premier voyage aux côtes de l'Amérj-

que du Nord, en 1523, ses découvertes se bornèrent à capturer les deux vaisseaux que Fernand Cortez (qui venait de conquérir Mexico) envoyait en Espagne chargé de richesses et d'objets de curiosité. L'or, les navires et ceux qui les montaient furent amenés captifs en France ; la cour s'émerveilla à la vue des trésors de tous genres que le pirate espagnol envoyait à son souverain, mais que le pirate français avait su faire passer au roi de France.

En 1524, Verrazano parcourut les côtes depuis la Virginie jusqu'à Terreneuve. C'est là son grand voyage, son titre au souvenir de la postérité. Deux ou trois ans plus tard, il reprit la mer, pilla les Espagnols, fut capturé par ceux-ci et mourut la corde au cou. Cette dernière assertion peut être combattue ; toutefois elle repose sur plus de fondement que la légende qui fait nauf rager Verrazano dans le Saint-Laurent.

En ce qui concerne la géographie du Canada, nous devons à ce navigateur les noms qu'il a imposés aux divers endroits de la côte de l'Atlanti que depuis le Maine jusqu'à Terreneuve — et surtout le nom de Nouvelle- France donné à toute la contrée dont ces rivages forment la bordure.

Pour un Canadien, la pièce principale du volume de M. Gaffarel est un extrait de la mappemonde dite de Henri II. Elle a été dressée à Arques, en 1546, au lendemain des voyages de Cartier, par un prêtre, Pierre Desceliers, l'un des créateurs de l'hydrographie française. Il est visible que l'auteur y a travaillé avec conscience, tout en se trompant parfois. Les rivages de nos

provinces maritimes sont chargés de noms. Les formes de l'Acadie et de la baie de Fundy sont mal déterminées. L'ensemble du groupe, y compris le Nouveau-Brunswick, porte le nom de "terre des Bretons ". Le "cap Breton" y est ainsi nommé. Le cap " Despoir " est placé près de l'entrée sud de la baie des Chaleurs.

En remontant le fleuve, rive sud, on voit le mot " Canada " inscrit dans les terres, au sud de l'île d'Orléans. A la rivière Chaudière est le mot " Languille." Le mot " Cap " figure à peu près où se trouve le cap à la Roche ou Cap à l'Arbre.

La rivière Chambly est indiquée. Vis-à-vis ce que je crois être l'île Ste. Hélène, on lit " St. Malo " -, c'est Longueuil aujourd'hui.

L'île de Montréal n'est point indiquée, mais la jonction de l'Ottawa avec le St. Laurent est nettement dessinée; ces deux cours d'eau ne remon tent pas loin au-delà de Montréal sur la carte en question. Il va sans dire que les grands lacs sont inconnus.

En descendant le fleuve, rive nord, la première inscription qui se présente est " Le Sault," c'està-dire le courant Ste. Marie, entre l'île Ste. Hélène et la terre ferme. Vers Lanoraie est écrit " terre Jacob ". Les îles du lac " d'Angoulème", à présent St. Pierre, sont au nombre de dix. Une rivière, qui doit être la Maskinongé, entre assez avant dans les terres et se décharge au lac en question.

Ensuite vient "Mont de proy" comme pour désigner les coteaux des Trojs-Bivières vus de la

Pointe du Lac. La désignation '' R. de Fouez", tel que le donne l'orthographe du journal de Cartier, se lit à l'endroit où devrait être marquée la rivière St. Maurice, mais ce cours d'eau a été omis dans la carte. A mi-chemin entre Trois- Rivières et Québec, on voit '^Ochelaga"; c'est plutôt le lieu que Cartier nomme ^'Achelacy ".

Ensuite vient '^Franceroy", aujourd'hui rivière Jacques-Cartier ; à son embouchure était le fort ou campement de Roberval. Tout auprès, mais plus dans les terres, est esquissé un château fort, évidemment bien plus pompeux que ne l'étaient les palissades de Roberval. Au rivage, il y a " Ste. X'^, voulant dire " Sainte-Croix", nom donné alors à la rivière Jacques-Cartier.

'' Stadac " est mis pour l'abréviation de ^' Stadaconné " aujourd'hui ville de Québec. Avant que de descendre jusqu'à " Ye de Coudre", que Cartier avait appelée "L'Isle es Coudres", on rencontre ''Ageb...arda ", que je ne puis lire autrement. La " R. du Saguenay " est fortement tracée et se prolonge jusque derrière Lanoraie. C'est là que se trouve la figure en pied de Roberval, commandant une compagnie de soldats. Je suppose que, faute de place autour de "Franceroy " le dessinateur a choisi un endroit blanc de la carte pour mettre son petit tableau. Sous les pieds des soldats est écrit: "Le Sagnay " en grosses lettres. On croyait alors que le Saguenay était un royaume du nord, situé entre la rivière Saguenay et la rivière Ottawa.

En arrière de ce que nous appelons à présent Tadoussac se voit le mot '' Ochelaga " en grandes

lettres. Le cartographe aurait dû le placer à Montréal, comme le veut le texte de Cartier, lequel est très précis à cet égard.

On retrouve le mot " Canada " dans le voisinage de la rivière Betsiamite. C'est là, en effet que Cartier signalait le commencement du ''pays de Canada," lorsqu'il entra dans le grand fleuve

en 1535.

En voilà assez pour faire comprendre la valeur de la carte en question. Il serait très facile d'en lever une copie conservant les proportions qu'elle a sur l'original. De cette manière nous pourrions lire facilement les noms dont elle est chargée et qui ne manquent pas d'intérêt pour nous. Notre bibliothèque fédérale, qui possède déjà des cartes manuscrites, devrait se procurer celleci pour enrichir sa collection et faciliter l'entente de l'histoire de notre pays au XVI siècle. Disons un mot au sujet de la mort de Eoberval. J'aime mieux croire Thevet que la tradition. Thevet est reconnu véridique lorsqu'il parle de ce qu'il a vu ; lorsqu'il parle sur ouï-dire, il est sujet à caution. Comme il était très lié avec Eoberval, et qu'il dit que ce dernier fut assassiné la nuit près du charnier des Innocents, à Paris, je ne m'arrête plus à la légende qui le fait mourir en Amérique.

Faisons des vœux pour que, de plus en plus se rencontre dans nos familles canadiennes le goût des livres qui nous instruisent de l'histoire du Canada ! Il existe ce goût, mais il me semble qu'il ne se développe pas assez rapidement. Les lectures frivoles dominent trop partout. Les

78 UNE ANCrrENITB CABTE DU CANADA

jeunes gens n'ont pas lionte de dire qu'ils ne lisent rien de l'histoire de leur pays, de leur race, de ce qui les touche de plus près enfin ! En apercevant les présentes Pages d^Mistoire il y en a plus d'un qui passera au roman, pour éviter d'apprendre ce qu'il devrait savoir. Telles sont les pensées qui s'emparent de nous en parcourant un ouvrage bien fait, comme celui de M. Gaffarel : on regrette de ne pas le lire tout haut devant des milliers de personnes.

Avant le premier voyage de Cartier (1534), les trafiquants français fréquentaient le golfe Saint-Laurent. La pêche et la traite des pelleteries y attiraient les armateurs. Lors de la visite deChamplain (1603), on troquait déjà dans le fleuve jusqu'au lac Saint-Pierre, et les nations situées plus à l'ouest en avaient connaissance.

Nous avons pris l'habitude de concentrer notre attention entre Montréal et Québec, durant la période de Champlain. Je me propose de reporter un instant la pensée du lecteur sur le bas du fleuve, principalement dans le golfe, au cours des années qui s'écoulent de 1600 à 1632.

Si je ne soulève pas de problème intéressant, je pourrai du moins offrir un tableau des choses alors les plus ordinaires dans ces parages, et montrer que. la lutte— car il y a toujours lutte en ce monde— avait lieu plutôt pour le commerce qu'en faveur de la colonisation. Le vaste et riche domaine maritime de la Nouvelle-France était tout, aux yeux des navigateurs et des hommes employés au négoce. L'établissement de Québec et le Canada proprement dit n'entraient point dans les idées du temps. De cette manière les efforts de la France, ou plutôt des Français, s'arrêtaient à la porte de notre pays. Le

champ ainsi exploité satisfaisait Ic\s ambitions du grand nombre. Au-delà se trouvait l'avenir, que peu de personnes étaient en état d'apprécier. Une Nouvelle-France non seulement maritime mais terrestre — colonisée en un mot — paraissait comme un rêve aux yeux du vulgaire ; aussi Champlain fut-il peu écouté, encore moins secouru.

L'amiral de Coligny, reprenant (1555) le travail de Eoberval, avait voulu fonder une colonie stable. Il obtint l'assentiment d'Henri II ; mais on s'occupait alors de la Floride et du Brésil, d'où André Thevet revenait chargé de renseignements. Le Canada fut négligé encore une fois. Nicolas Durand de Villegagnon conduisit ses compatriotes vers l'Amérique du Sud sans pouvoir les y fixer. Cet échec qui parut inexplicable, dans un pays regardé comme supérieur au Canada, ne pouvait que faire reculer l'idée coloniale, et c'est ce qui ne manqua pas d'arriver.

Mézeray, parlant de Villegagnon, dit qu'il ** commença de faire voir aux Espagnols qu'ils ne seraient pas tout seuls les maî-tres du nouveau monde." L'impression de Mézeray date de la fin du gouvernement de Eichelieu, 1G40 ; il est douteux qu'elle ait existée à la cour de France vers 1560. Toutefois les Bretons, et avec eux la famille de Cartier, persistaient à se diriger du côté du Saint-Laurent, mais pour les fins du commerce uniquement. Les Anglais faisaient de même, sur une assez grande échelle, se tenant de préférence à Terre-Neuve, tandis que les Bas-

ques allaient au Cap-Breton, et les marins de Saint-Malo jusque dans le fleuve.

Poutgravé, Chauvin, de Chatte, Champlain, tentèrent en 1603 de créer un mouvement en faveur du Canada. L'année suivante, Henri IV permit à toutes les classes de la noblesse de se livrer au négoce sans déroger, aussi commencèrent-elles à entrer dans les compagnies anciennes ou qui se formaient dans cette vue ; elles y coudoyaient les gens de robe et les marchandsbourgeois-ce qui était un spectacle nouveau.

Les Basques débitaient beaucoup de poisson sur les marchés de France. Ils tournèrent les regards des armateurs vers la région del'Acadie. Le golfe Saint-Laurent était redouté des pilotes à cause de ses côtes dangereuses et des tempêtes qui y sévissent. De deux maux on choisit le moindre : l'Acadie fut préférée.

L'expérience personnelle des navigateurs tenait lieu de renseignements écrits ou publiés. Les cartes s'il y en avait, étaient la propriété secrète de ceux qui les dressaient, à la suite de leurs propres voyages. Telle maison de commerce payait les services de pilotes et de capitaines qui possédaient des connaissances spéciales dans cet ordre de choses, et parvenait à réaliser de forts bénéfices en perdant moins de vaisseaux ou en trafiquant sur les côtes peu ou point connues de ses rivales. Tout était mystère pour les mariniers de l'Europe dans ce golfe immense, dans ces baies profondes, dans ces rivières étonnantes, dans ce fleuve rempli d'écueils et balayé par les ouragans. L'amitié des Sauvages ne se parta-

geait pas non plus également entre les races civilisées qui cherchaient à traiter avec eux. Chaque capitaine exerçait un prestige plus ou moins direct sur l'imagination des diverses tribus. C'est pourquoi la palme du succès revenait au plus habile marin et au plus adroit négociateur. La bravoure sous les armes et le génie militaire dans les combats devenaient ainsi des qualités de rigueur. Le pavillon de certains navires était plus respecté que celui des autres, à cause du chef d'équipage qu'il annonçait aux matelots étrangers comme aux indigènes.

Le trajet entre les deux continents se faisait rarement en ligne droite. Le P. Biard, parti de Dieppe en 1611, raconte qu'il toucha d'abord deux ou trois fois aux côtes d'Angleterre, puis descendit en longeant les terres de France jusque vers La Eochelle, où il fut tout surpris de voir le navire continuer sa route au sud jusqu'aux îles Açores, après quoi, virant de bord, il se dirigea vers le Cap-Breton. Ces zigzags se rencontrent dans plusieurs voyages de l'époque. Les marins m'ont dit, ajoute le P. Biard, que pour trois raisons ils descendent ainsi aux Açores : pour éviter la mer du Nord, pour s'aider des vents du sud, pour mieux calculer leur marche sur le soleil ; mais, dit-il de nouveau, je n'en veux rien croire. Ils descendirent jusqu'à 39® 30' sans voir les Açores, et tournèrent, pour atteindre le grand banc de Terre-Neuve, qu'il estime large en quelques endroits de vingt-cinq lieues. " Sur le bord de ce grand banc, dit-il, les vagues sont d'ordinaire fort furieuses trois

OU quatre lieues durant, et ces trois ou quatre lieues on appelle les Açores (1) Nous entrâmes dans les glaces sur les Ayores du banc, degré du nord 46... et le cinq mai nous descendîmes à Canseau."

Le petit tableau qui suit met en regard quelques localités européennes et américaines qui se trouvent sur une même latitude tout en jouissant de températures très différentes :

50 o —Ville de Dieppe. Milieu de la pointe nord de Terre-Neuve. Passage entre l'île d'Anticosti et la rive nord du fleuve Saint-Laurent. Ville de Winnipeg.

47 o —Ville de Nantes. Sortie de la Loire. Passage entre Terre-Neuve et le Cap-Breton. Ville de Québec.

46 o —Ville de La Eochelle. Pointe est du Cap- Breton. Ville de Sorel. Michillimakinac. 46 ® , 45 ® , 44 ® —Grand banc de Terre-Neuve. La Nouvelle-Ecosse. Montréal. Kingston. 43 ® —Saint -Jean - de - Luz, pays des Basques. Pointe sud de la Nouvelle-Ecosse. Portsmouth, entre Portland et Boston.

40 o —Ville de Lisbonne, Portugal. Iles Açores. Ville de Philadelphie, Pennsylvanie.

Donc, le P. Biard alla du 50 ® au 40 ® , et remonta au 46® pour arriver à Canseau, Cap-Breton. Ayant, si l'on veut, cent lieues à parcourir du nord au sud, il en avait fait quatre cents.

(1) L'imprimé que j'ai sous les yeux dit bien Açores, mais je pense qu'il faut mettre accores, contour d'un banc sous-marin ou d'un écueil. On dit aussi écores.

Au printemps de 1604, le sieur de Monts, partant pour fonder un poste en Acadie, confia un navire au capitaine Pontgravé, avec instruction de chasser de Canseau et des alentours du Cap- Breton les Français qu'il y rencontrerait faisant la pêche ou la traite. Pontgravé captura quelques Basques, mais on sait que cela ne suffit pas pour arranger les affaires de son maître, lesquelles se gâtaient fort en ce moment. L'année suivante, le fondateur de Port-Royal se recommandait aux pêcheurs de morue pour se procurer les moyens de retourner en France ; ils lui brûlèrent la politesse, et de plus portèrent plainte à Henri IV, qui leur donna gain de cause.

Poutrincourt, qui obtint le privilège de de Monts, ne manqua pas, dès 1606, de recommander au même Pontgravé la saisie des bâtiments qu'il trouverait au Cap-Breton. Les navires de de Monts qui fréquentaient encore le golfe Saint- Laurent, à la suite d'une entente avec Poutrincourt, furent pillés à cette époque par des corsaires hollandais.

Sully, ambassadeur d'Henri IV, baissait pavillon, à trois lieues des rives de France devant la menace d'un simple brigantin de Londres. La marine anglaise tenait la mer, les Hollandais venaient en second lieu, les pirates d'Alger et de Tunis s'en mêlaient, les eutropreneurs de colonie, comme de Monts, avaient des vaisseaux armées ; et de tout cela résultaient des hostilités continuelles.

Dans l'été de 1608, Pontgravé, se rendant à Québec, voulut arrêter des commerçants basques

qui trafiquaient sur son chemin ; mal lui en prit car ils résistèrent, capturèrent son bâtiment, et blessèrent Pontgravé lui-même d'un coup de feu. La situation n'en était que plus mauvaise; à peine commencées les colonies de Port-Eoyal et de Québec se voyaient entourées d'ennemis appartenant à quatre ou cinq nations aventureuses et braves.

Pontgravé est le marin qui a le plus souvent parcouru le golfe Saint-Laurent, de 1600 à 1630. Sur des coquilles de quarante à cent tonneaux, il se lanyait à travers l'océan et les dangers du grand fleuve, bravant le froid, les glaces, les vents, les compagnies hostiles, les corsaires, la famine, les révoltes de ses propres matelots, et faisant passer les Malouins partout, selon son cri de guerre connu (1). Si ce capitaine avait laissé des mémoires écrits, ne serait-ce qu'un journal de bord, nous saurions beaucoup de choses qui se sont effacées du souvenir des hommes. A défaut de tels renseignements, tâchons de reconstruire une partie de ce passé déjà lointain.

Poutrincourt raconte que, retournant en Acadie, en 1610, un navire de forban fit mine de

(1) " Pon-Qravé était un de ces capitaiees demi- Bretons, demi-Normands, également propres au commerce, à la navigation, au combat, et qui, lorsqu'on les hélait sur l'océan, au lieu de hisser comme sauvegarde le pavillon de France, criaient Malouina ! et passaient sous la protection de leur courage ". (Emile Souvestre : Loin du pays.)

l'attaquer, (1) et ne se retira qu'après avoir constaté les forces du bâtiment français.

Il existait des pirates dans ces parages antérieurement à Poutrincourt. Remarquons cependant que la mort d'Henri IV, survenue le 14 mai 1610, inspirait une audace nouvelle aux écumeurs de mer. Jusque-là le roi de France était parvenu à contenir, dans une certaine mesure, les forbans des Etats barbaresques, ainsi que d'autres qui leur aidaient dans les entreprises de ce genre. Lui mort, et la terreur de son nom dissipée, les pêcheurs du 8aint-Laurent offraient une proie facile aux coups des Tunisiens et des Algériens.

Par le traité intervenu entre le sultan et Henri IV, ''les Vénitiens, les Anglais, les Espagnols, les Portugais, les Catalans, les Ragusois, les Genevois, les Anconitains et les Florentins, et généralement toutes nations " pouvaient librement trafiquer dans l'empire turc '' sous l'aveu et sûreté de la bannière de France, laquelle, dit le traité, ils i^orteront comme leur sauvegarde... obéissant aux consuls français... et d'autant que les corsaires de Barbarie, allant par les ports et havres de France, y sont reçus et secourus, et aidés à leur besoin de poudre et plomb et autres choses nécessaires à leur navigation, trouvant des vaisseaux français à leur avantage, ils ne laissent de les piller et saccager, en faisant les personnes

(1) Lescarbot dit que c'était vers les Casquets, un peu à l'ouest de Dieppe. Ne pas confondre cette localité avec Conquet, petite ville de la basse Bretagne, pays des Cornouailles, que Ohamplain mentionne à la page 349 de ses Œuvres.

esclaves, contre uotre vouloir et celui du défunt empereur Méliémet notre père... commandons que les Français pris contre la foi publique soient remis en liberté... Si les corsaires continuent leurs brigandages, à la première plainte qui nous en sera faite par l'empereur de France, les vicesrois et gouverneurs des pays de l'obéissance desquels seront les voleurs et corsaires seront tenus des dommages et pertes qu'auront faits les Français, et seront privés de leurs charges... Si les corsaires d'Algers et Tunis n'observent ce qui est porté par cette capitulation, que l'empereur de France leur fasse courir sus, les chastie... nous approuvons... Se trouvant par notre empire des esclaves français, étant connus pour tels des embassadeurs et consuls (1), ceux au pouvoir desquels ils se trouveront faisant refus de les délivrer, qu'ils soient obligés de les amener ou envoyer à notre Porte, afin d'être jugés à qui il appartiendra... Déclarons ceux qui contreviendront à ce notre vouloir, rebelles, etc." (2)

Cette situation changea notablement après l'assassinat du roi de France, car un enfant placé sur le trône, au milieu des factions italiennes et françaises qui se disputaient le pouvoir, c'avait rien de redoutable aux yeux des Turcs.

Le capitaine Foulques (ou Foucques, ou Fouque), de La Rochelle, commandait un navire à

(1) Un frère de Poutrincourt vivait en Turquie et s'était fait musulman.

(2) Archives curieuses de VHistoire de France, série 1, t. XV, pp. 411, 414, 419 et 421.

destination de PAcadie, dans la société du sieur de Monts, en 1604 ; il commandait aussi le Jonas, qui partit de La Rochelle, en 1606, avec la colonie de Poutriucourt. C'est lui sans doute qui nous a laissé le rapport suivant, daté de 1612 :

'^ Mémoires portants plvsievrs advertissemens présentez av Roy par le Capitaine Foucques, Capitaine ordinaire de sa Majesté en la marine du Ponant, après estre deliuré de la captiuité des Turcs, pour le soulagement des François, et autres nations Chrestiennes, marchands et matelots qui trafiquent sur mer.

'^ Sire : — Il me serait mal séant, suyvant mon petit jugement, si je n'avoi adverty Vostre Majesté des tyrannies et cruautez qui se commettent journellement sur vos pauvres subjects françois. Dieu m 'ayant de sa grâce retiré de cette mesme peine afin de vous en donner advertissement, pour en prendre la vengeance, ayant la force et la puissance en la main, que Dieu vous a donnée pour ce faire contre tous payens et infidelles, lesquels pensent aller librement à leur trafiques et navigations ordinaires, sur l'assurance de la continuation de la paix accoutumée entre Vostre Majesté et le Grand-Sultan, qui néanmoins ne laisse à présent, et tous autres de la nation chrestienne et voyager, d 'estre pris et menez captifs dans la ville des Thunes (Tunis), par le Carossemen ou ses adhérans, qui est un homme turc de nation, aîigé de cinquante-cinq ans ou environ, homme bazanné, fort Grand et puissant à l 'advenant, qui estoit soldat pour le grand Sultan sous le baschat (pacha) que le dit

Sultan tient ordinairement au royaume de Thunes • et ce dit Carossemen estant natif de la dite ville de Thunes, estant soldat genissaire, est si bien parvenu depuis quinze ans qu'il a assujetty tous les grands de Thunes sous son obéyssance, pour avoir acquis l'amitié de tous les genissaires et baschats. Et il n'y a que douze ans qu il n'avoit que deux esclaves dont l'un est François de Croisy, lequel il tient encore en son pouvoir et à présent a sept cens esclaves à luy seul, tant Italiens que François, Espagnols et Flamans ; et a deux galères bien armées, des meilleures qui se peut voir, avec six grands vaisseaux, dont le moindre est de trois cens tonneaux, et deux pataches, par le moyen de quoy il s'est rendu seigneur et supérieur dans tout le pays... Ses vaisseaux prennent sur tous, tant François que Flamans et autres, soit terreneviers ou pescheurs venant de la Terre-Î^eufve, ou navires marchans sans exempter aucune nation. Il y a trois ans (1) qu'il n'y avait rien de cecy ; en toute la force de Thunes il n'y avait que deux galliotes ou trois au plus : ils ne prenaient point sur les François comme ils le font à présent. S'ils prenaient quelque chose, ils ne captivaient point les hommes, si ce n'est que, depuis les dits trois ans, un meschant forban anglois, nommé Gardes, et un autre Flaman, ou forban ou voleur, qui est marié à Marseille, nommé de Haiis, lequel s'est retiré à présent dans la ville d'Arges (Alger), ne captivant nuls François, mais prenant et pillant leurs

(1) C'est-à-dire avant la mort d'Henri IV.

marchandises. Et est dans un navire à luy de six cens tonneaux et quarante pièces de canon, avec trois cens hommes, et deux autres moyens navires prenant sur toutes nations ; et un appelé Biche, un appelé Sanson, un appelé Antoine et un nommé Glandfil, tous capitaines voleurs et forbans, anglois de nation, lesquels ont esté bien venus avec Carossemen et ses associés turcs. Lesquel Anglois ont instruit les Turcs à armer et mettre vaisseaux sur mer, prendre et captiver sur toutes les nations chrétiennes... Et avec toute ceste force destruiront la chrestienté, si on n'y met remède, et la France qui en pâtira le plus, comme n'ayant eu jusques à présent aucune deffence en la coste... Quant au roy de France, il (le Carossemen) dit qu'il est plus fort que luy, et qu'il ne sçauroit avoir mis deux gallères en mer, et qu'avec les siennes il ira jusque dans les ports de France... Le consul des François qui est à Thunes est l'un des traistres ; il a de chacun François qui est là captif dix escus pour consentir et dissimuler avec le Carossemen... Il est marié à Marseille, et s'appelle Hugues Changet... Il y a aussi un appelé Soubéran, qui est natif de Nîmes, avec ses consors, qui sont un appelé Anthoine Lovic, Corse, marié à Marseille, et ses deux beau-frères, les Marti ns de la dite ville, et Antoine Bélanger et Servien, commissaires de l'artillerie de Provence, et monsieur Nicolas, maistre fondeur de Marseille ; ceux-cy ont mené un nommé Guillaume, fondeur de son estât et nepveu de ce maistre fondeur du dit Marseille, qui est fondeur du Carossemen à Thunes, pour

faire des canons... A la fin de juillet dernier, ils avaient achevé de fondre la quatriesme pièce de batterie et coursiers de gallères..." (1)

On le voit, la situation n'était guère rassurante. Pour les colonies de la Nouvelle-France elle se compliqua de l'hostilité des armateurs anglais. Samuel Argall détruisit en 1613, (2) les postes de Saint-Sauveur et de Port-Royal, les seuls établissements française de l'Acadie. C'était un acte de brigandage, commis en pleine paix et sans l'excuse d'une provocation. Voilà bien les mœurs

du temps.

De nombreux vaisseaux de toutes les nations sillonnaient le golfe, à la recherche de la morue et autres produits de la pêche. Chacun s'en tirait avec peine et misère, et les aggressions allaient leur train. J'ai raconté, il y a deux ans l'existence de Biencourt et de ses gens en Acadie, après 1615. Deux compagnies françaises commencèrent (1619) à exploiter les côtes de la péninsule. On dit que, en 1621, il circula dans le golfe huit cents navires de traite et de pêche. Les Anglais s'établissaient en 1620 au Massachusetts. Biencourt et Latour érigeaient des forts. Sir William Alexander tentait de créer une colonie écossaise sur les ruines de celle de Poutrincourt.

(1) Archives cuHeuses de V Histoire de France, série 1,

t. XV, p. 363.

(2) Les princes français étaient en pleme révolte contre le jeune Louis XIII et son ministre Concini. L'influence française devenait nulle en Europe.

Tout cela ne se faisait pas sans amener des conflits, et, comme le désir de s'emparer des meilleurs endroits de ce nouveau monde grandissait à Londres et à Paris, le recours à la force brutale suivait le développement des ambitions mises en jeu pour y parvenir. Biencourt, Latour et Champlain, qui visaient plus haut que le simple commerce, ne recueillaient presque aucun avantage ; ils étaient même exposés à beaucoup de contretemps et de tracas par suite de ces animosités. On les voit s'en plaindre fréquemment. La lettre admirable de Biencourt (3) (1618) nous en fournit une preuve assez tangible. Paris, qui s'approvisionnait de poisson dans notre golfe, se voyait menacé d'en manquer par suite des périls que couraient les navires français dans ces parages où les haines nationales s'exerçaient ouvertement, tandis que la France était en proie aux guerres civiles et religieuses.

La lutte du parlement et des princes contre Marie de Médecis, le soulèvement de!» Huguenots de Guienne et du Languedoc (1615), l'arrestation du prince de Condé, vice-roi de la Nouvelle- France (1616), l'envoi de trois armées royales contre le parti des princes, l'assassinat de Concini (1617), la révolte du Béarn, les débuts de la guerre de trente ans en Europe (1618), la guerre

(3) Mon ami Alfred Qarneau dit qu'il attribuerait cette lettre à Marc Lescarbot, si elle ne portait une autre signature. En effet, c'est le style de Lescarbot. Je crois qu'il l'a écrite, et que Biencourt l'a signée, car il n'y a pas d'apparence que ce dernier fût un écrivain.

entre Louis XIII et sa mère (1619), la réunion de la Navarre à la France (1620), la prise d'armes des calvinistes du royaume (1621), la guerre delà Valteline (1623), la guerre contre Gênes, une autre insurrection des protestants français (1625),— il n'en fallait pas davantage pour empêcher Louis XIII de s'occuper du Canada, si toutefois il en avait eu le désir.

Richelieu, entré au Conseil (1624), était mal vu du roi, et d'ailleurs ce ministre s'occupait trop des affaires du dedans pour songer à celles du

dehors.

Depuis 1605, Jacques I, fils de Marie Stuart, régnait paisiblement sur l'Angleterre d'où il avait chassé les jésuites après la célcbre '' conspiration des poudres." Ses sujets profitaient de la tranquillité publique pour créer des colonies sur le littoral de l'Atlantique, et supplanter les Français dans le golfe Saint-Laurent, où ils venaient pêcher en eau trouble— c'est le cas de le dire, puisque la France ne protégeait plus ses nationaux dans ces parages. Au moment où Richelieu pesa décidément dans la destinée de son pays, et parla tout haut de surveiller les affaires de l'Amérique, le roi d'Angleterre maria son fils aîné, Charles I, avec Henriette, fille d'Henri IV, et mourut aussitôt (1625), laissant le trône à ce fils désormais allié de la France, croyait-on.

Le frère Gabriel Sagard, se rendant au Canada, dans l'été de 1623, nous fournit une peinture assez vive de ce qui se passait sur l'Océan à cette époque. Citons quelques lignes de sa description :

" On se plaint avec raison du grand nombre de voleurs et de larronneaux, qui en guise de chenilles couvrent aujourd'hui presque toute la surface de la terre, dont les uns semblent honnêtes gens et passent pour de gros messieurs, et ceuxlà sont les pires de tous, car ils dérobent beaucoup et font pendre ceux qui prennent le moins. Les autres, moins dangereux, sont ceux qui comme hiboux ne vont q^ue de nuit, sont assez mal couverts et aussi peu courtois... De ces pirates vous en voyez qui font les honnêtes marchands pour n'être point soupçonnés, et surprendre quand ils trouvent leur coup disposé. . . et ce fut un de ceux-là qui nous vint menacer à deux ou trois cents lieues en mer... mais il nous laissa aller, ayant bien opinion qu'allant en Canada on n'avait pas grand richesse... Nous rencontrâmes un petit navire anglais... Il pouvait s'esquiver, mais comme nous étions assez bons voiliers, nous allâmes à lui et lui demandâmes, selon la coutume de la mer usitée par ceux qui se croyent les plus forts : " D'où est le navire ? " — Il répondit: "Angleterre." — On lui répliqua: "Amenez!" c'est à dire abaissez vos voiles, sortez votre chaloupe et venez nous faire voir votre congé... En cela il se commet souvent de très grands abus, pour ce que tel feint d'être marchand, et avoir bonne commission, qui lui-même est pirate et marchand tout ensemble, se servant des deux qualités selon les occasions et rencontres. De même nos mariniers eussent bien désiré la rencontre de quelque x>etit navire espagnol, où il se trouve ordinairement de riches marchandises.

LE GOLFE fîAlNT-LAtEENT 95

pour en faire curée et conteuter aucunement leur convoitise, comme si prendre le bien d'autrui sur mer n'était pas larcin et volerie obligeant à la damnation éternelle, aussi bien que le prendre sur terre... Nos Anglais vinrent à nous, savoir : leur maître, un vieil gentilhomme... ils appréhendaient le même traitement qu'ils sont accoutumés de faire aux Français, quand ils ont le dessus, n'est pourquoi leur chef offrit en particulier à notre capitaine tout ce qu'ils avaient en marchandises en leur navire, pourvu que la vie sauve on les laissât aller en leur pays avec un peu de vivres, ce que notre capitaine refusa... Néanmoins il nous fit accepter un baril de petun et un autre de patates : ce sont certaines racines des Indes, en forme de gros naveaux, rouges et jaunes, mais d'un goût beaucoup plus excellent que toute autre racine que nous ayons par deçà". Si l'on veut savoir comment se gouvernaient les affaires du golfe et du fleuve Saint-Laurent, de 1621 à 1625, lisons les mémoires de Champlain, dont voici quelques extraits :

En 1621,1e roi et le duc de Montmorency adressèrent des lettres au fondateur de Québec pour lui recommander de faire bon accueil à la nouvelle compagnie dirigée par les sieurs de Caen, sur quoi Champlain fit l'observation suivante : " Pendant qu'une société, en un pays comme celui-ci, tient la bourse, elle paye, donne et assiste qui bon lui semble. Ceux qui commandent pour Sa Majesté sont fort peu obéis, n'ayant personne pour les assister que sous le bon plaisir de la compagnie, qui n'a rien tant à contre cœur ".

Le 23 juillet 1623, Ohamplain écrivit de, Québec : ''Ce jour même arriva le pilote Doublet, lui sixième, dans une double chaloupe qui venait de l'île Saint- Jean et Miscou, où était le sieur de la Kalde en pêcherie, qui donnait avis au sieur de Caen que des Basques s'étaient retirés à la dite île Saint- Jean pour se mettre en défense si on les allait attaquer, ne voulant subir aux commissions de Sa Majesté, et qu'ils s'étaient saisis d'un moyen vaisseau où était un nommé Guers (ou plutôt Guérard), qui l'année d'auparavant était venu à Tadoussac... Ces Basques avaient donné de mauvaises impressions de nous aux Sauvages des côtes. Le premier du mois de juin, (1) arriva à Québec un canot de Tadoussac qui nous dit qu'aux environs du Bicq il y avait un vaisseau roohelois qui traitait avec les Sauvages, que dans ce vaisseau était un puissant homme qui y commandait, étant toujours masqué et armé... L'on empêche les autres vaisseaux de venir traiter avec les Sauvages." Ceux-ci, ajoutet-il, se procuraient des marchandises à meilleur marché des Rochelois et des Basques que de la Compagnie du Canada. Ce même printemps, l'un des vaisseaux des sieurs de Caen fut pris par les Hollandais ou Flamands. Le 19 septembre 1624, Champlain retournant en France, aperçut dans

(1) Vers cette date, le capitaine Charles Daniel, qui commandait un navire de Dieppe en destination du Canada, soutint sans désavantage un rude combat contre des bâtiments «anglais. (Julien Félix : " Voyage du capitaine Charles DanieU^

le golfe Saint- Laurent, un navire de La Eochelle et lui donna la chasse, mais sans pouvoir l'atteindre. Le frère Sagard, qui était du voyage, dit que ce navire était '' un pirate rochelois qui nous '' était venu reconnaître." Il ajoute que les équipages de Champlain parlaient avant ce moment d'attaquer onze bâtiments basques, vers Miscou, et d'aller ensuite s'emparer des vaisseaux espagnols aux îles Açores. " Dieu •' sait quelle prouesse nous en eussions faite, "dit -il, n'ayant pu prendre un forban de '< soixante tonneaux !" Le 27 septembre, sur les bancs de Terre Neuve, une petite barque où commandait Cananée se sépara de Champlain, pour aller à Bordeaux, selon l'ordre qu'il en avait. " Depuis, nous sûmes qu'elle fut prise des Turcs, le long de la côte de Bretagne, qui amenèrent les hommes qu'ils y trouvèrent et les firent esclaves".

Dans la commission que le duc de Ventadour

accorde à Champlain, le 15 février 1625, il

autorise celui-ci à saisir hommes, vaisseaux

et marchandises, de provenance française qu'il

trouvera trafiquant notamment depuis Gaspé

jusqu'au cinquante-deuxième degré nord, et à

les livrer à la justice. Champlain ajoute : ''Il

y a un lieu dans le golfe Saint-Laurent qu'on

nomme la Grande-Baie, proche du passage du

nord de l'île de Terre-Keuve, à cinquante-deux

degrés, où les Basques vont faire la pêche des

baleines".

Dans l'été de 1026, Champlain étant à Québec raconte que le sieur de la Ralde lui envoya des

98 LE aOLFE SAINT-LAUEENT

nouvelles de Miscou, (1) portant qu'il avait trouvé plusieurs vaisseaux qui traitaient avec les Sauvages, contre les défenses du roi, et demandant des secours armés pour en opérer la capture. (2)

Ainsi marchait l'établissement du Canada, c'est-à-dire que rien de durable ne se faisait. Champlain en avait un chagrin continuel. La morue, le hareng, le castor, l'orignal signifiaient tout — il paraissait impossible de sortir de là. Le projet de cultiver les terres se mettait sur le papier, et y restait. Ce qui ne rapportait point de bénéfice immédiat pouvait être approuvé en haut lieu, mais non exécuté. L'heure allait venir néanmoins où une politique moins aveugle serait invoquée par les hommes d'Etat.

Fouillez les archives de France et les livres imprimés, vous ne trouverez pas deux auteurs de la force de Lescarbot et Champlain sur l'idée coloniale, à venir jusqu'au moment où Eichelieu prit la direction des affaires. Cela ne veut pas dire qu'il n'y eût en France, avant 1625, des hommes éclairés et tout à fait bien disposés en faveur de ce mouvement ; certes, nous n'aurions qu'à citer le président Jeannin et son groupe pour affirmer d'honorables exceptions ; mais pris comme ensemble, le monde administratif fran-

(1) En 1627, il y avait parmi les Cent Associés un nommé Guillaume Martin, et c'est son fils, je crois, qui acheta, vers 1680, le titre de marquis de Miscou (voir le Magasin Pittoresque, année 1849, p. 247).

2 Œuvres de Champlain, pp. 996-7, 1045-6, 1059, 1061, 1076, 1088 et 1113.

çais était très en arrière des Espagnols sous ce

rapport.

Dans la Bévue de géographie de Paris, 1885, M. Léon Deschamps a publié une étude dont j'emprunte ici des passages, sous forme de citations ou d'analyses. Il dit : '' Avec cette promptitude de jugement et de pessimisme à notre égard qui nous sont particuliers, les contemporains de Champlain et Lescarbot— quelques-uns du moins —ont préféré l'aventure de Villegagnon à l'expédition de Champlain ou de beaucoup d'autres, pour asseoir leur jugement. Mais il s'est trouvé heureusement des patriotes éclairés, comme Easilly, pour faire voir que ce sont vieilles chimères". Rasilly, ajoute-t-il, écrivait en 1626 -.''Plusieurs personnes de qualité et même du Conseil m'ont dit et soutenu que la navigation n'était point nécessaire en France, d'autant que les habitants d'icelle ne voyant toutes choses que pour vivre et s'habiller, sans rien emprunter des voisins : partant, que'c'était pure erreur de s'arrêter à Mre naviguer— et que l'exemple est que l'on a toujours méprisé au passé les affaires de la mer comme étant de tout inutiles ; et outre que les Français ne sont pas capables d'entreprendre de voyages de long cours, ni planter colonies. A quoi je réponds que ce sont vieilles chimères de croire que la navigation ne soit pas nécessaire en France, et que les Français ne soient propres à naviguer, et je prétends faire voir le contraire... J'ai le cœur tout serré quand je viens à considérer les discours que font tous les jours les étrangers quand il parlent de la France, et

même j'ai eu dispute x)our soutenir l'iiouneur du royaume".

Le 10 septembre 1626, Eiclielieu écrivait à Easilly : " Quand votre frère Launay Easilly sera ici, nous parlerons particulièrement ensemble " du projet des colonies.

Jean de Lauzon adressait au cardinal, le 26 novembre 1626, une lettre dans laquelle, s'exprimant au nom des négociants de Eouen, il dit que ces derniers remercient le roi de l'intérêt qu'il porte au commerce et du souci qu'il a de le protéger contre les corsaires, mais ils lui remontrent qu'il n'a pas i^ris, à leur avis, la meilleure voie pour aller au but. D'abord l'achat de navires aux Hollandais n'aurait pas dû être fait au nom du roi, à cause '' de l'appréhension qu'ils ont (les Hollandais) que le roi ne devienne puissant sur la mer ". Et ils ajoutent que, si l'on avait emprunté le nom des négociants, le roi serait servi avec plus de diligence. Ce n'est pas assez ; il faut que le roi fasse construire les vaisseaux en France, '' non pas en si grand nombre à la fois, mais tant il y a qu'il pourrait être servi avec contentement". Une i)artie de ces vaisseaux liourraient être employés " à l'assistance des navires marchands ", à la condition qu'on doune aux négociants la liberté entière d'y préposer '^ telles personnes de probité et valeur reconnues qu'ils pourront choisir eux-mêmes. Ils fourniraient des vaisseaux, les tiendraient en état de servir le roi. Quant î\ la dépense, ils pioposaient une répartition à prendre sur les marchandises convoyées". A aucun prix ils ne veulent de ca-

pitaines nommés par le roi. Les continuelles pertes souffertes durant les dernières années font que les négociants refusent de contribuer à la construction des navires ici mentionnés, mais ils indiquent un moyen d'y pourvoir: c'est de faire comme le roi d'Angleterre qui '' l'an passé fit par forme d'emprunt de grandes levées sur les étrangers de nouveau établis en son royaume jusqu'à faire payer vingt mille écus à tel d'entre eux". On est, disent-ils, d'une tolérance inouïe pour les étrangers qui habitent la France ; on leur accorde des lettres de naturalisation, sans même exiger qu'ils possèdent ou contribuent en ce pays. " Ils n'y font aucunes acquisitions d'immeubles, n'y font construire aucuns vaisseaux, et ayant tous leurs biens en une cassette le transportent quand il leur plaît". Bien plus, on leur donne les mêmes droits et faveurs qu'aux Français, tandis que les autres nations se réservent chez elles certains privilèges, comme en Angleterre, par exemple, où les Anglais ne paient que moitié des droits imposés aux Français qui les fréquentent.

La plupart de ces citations conviennent encore à l'état des choses en France, deux siècles et demi après Richelieu. Cependant, l'opinion se forme aujourd'hui dans les hautes classes françaises en faveur dn développement de la marine et des colonies.

Les grandes compagnies datent de 1626.

Après avoir cité les textes ci-dessus, M. Léon Deschamps continue : ^' Il est important de savoir d'où est venue l'idée des grandes compa-

gnies dont le monopole et les privilèges ont tant nui au succès de nos établissements. Eichelieu a exposé toute sa politique coloniale devant l'assemblée des notables en 1626, et ses mémoires donnent l'analyse de son discours : '^11 n'y a de royaume si bien situé que la France et si riche de tous les moyens nécessaires pour se rendre maître de la mer. Pour y parvenir, il faut voir comme nos voisins s'y gouvernent, et il faut faire de grandes compagnies, obliger les marchands d'y entrer, leur donner de grands privilèges comme ils font ; faute de ces compagnies, et parce que chaque petit marchand trafique à part, et partant pour la plupart en de petits vaisseaux et assez mal équipés, ils sont la proie des corsaires et des princes non alliés, parce qu'ils n'ont pas les reins assez forts comme aurait une grande compagnie, de poursuivre leur justice jusqu'au bout. Ces compagnies seules ne se voient pas néanmoins suffisantes si le roi de son côté n'est armé d'un bon nombre de vaisseaux pour les maintenir puissamment au cas qu'on s'opposât par force ouverte à leurs desseins. Outre que le roi en tirerait cet avantage qu'en un besoin de guerre il ne lui soit pas nécessaire d'avoir recours à mendier l'assistance de ses voisins".

Cette année, 1626, le cardinal-ministre achetait des Hollandais vingt navires et avait obtenu, non sans supplications, qu'on les lui cédât avec la permission de les faire monter et commander par des Français, comme il a été dit plus haut.

M. Deschamps expli(iuo encore ce fait^: " Richelieu a été ainoné, ])ar IMiuilaiion des Bspa-

gnols des Anglais et surtout des Hollandais, à choisir le système des compagnies privilégiées r<,mme mode unique de fondation et d'exploitation des colonies, et ce système a pesé depuis lors et jusqu'à le Eévolution sur notre histoire coloniale " Il veut toutefois que l'on rende hommage au génie du cardinal: "C'est Richelieu qui a réellement inauguré la politique coloniale, en lui donnant une place et un rôle dans le jeu de sa politique continentale. Après lui, malgré la pauvre administration de Mazarin, qui laissa nos vaisseaux pourrir au port, malgré la Fronde et malgré les déprédations financières la tradition fut suivie. Les actes et mémoires du gouvernement et des particuliers ne sont pas moins nombreux de 1642 à 1660 que dans la période

précédente". .

En 1626, dans son mémoire au roi, Richelieu demande de relever la puissance maritime de sa patrie, sans laquelle, dit-il, il ne fallait plus faire état d'aucun trafic. Se voyant au pouvoir il annonce qu'il est résolu à consacrer un million et demi de francs par année à l'entretien de trente vaisseaux de guerre pour tenir les côtes nettes. Il songeait à créer une nouvelle France-même plusieurs Frances en Amérique. Il lui semblait que l'Europe devait agir comme tête du mouve- ' ment universel-donner l'impulsion et garder la suprême puissance sur des colonies qui seraient le dédoublement des nations du vieux mondeet il voulait que la France eût sa part de ces entreprises à la fois glorieuses et profitables. ^1- Deschamps l'en félicite : ^' La marine et les colo-

nies ont été l'une des constantes et principales occupations de Eichelieu. Dès le début de son ministère, il s'est donné la charge de grandmaître, chef et surintendant général de la navigation et commerce du Canada. Son brevet de grand-maître est du mois d'octobre 1626, mais déjà, en 1625, il adressait à Louis XIII un '^ Règlement pour la mer" et un "Mémoire" qui contenaient des idées novatrices... Il mérite la première place, moins parce qu'il est le premier en date, que parce qu'il est le véritable initiateur de la politique coloniale ; Colbert en a seul la gloire devant la postérité. Il serait injuste de contester à Colbert son mérite, mais il est certain qu'il n'a été que l'élève de Richelieu. Il a fait analyser et classer toutes les pièces du cabinet de son devancier, les a étudiées et s'en est servi. L'examen des documents gardés aux archives des affaires étrangères ne laisse aucun doute à cet égard".

C'était donc un nouveau courant d'idées qui traversait la France en 1625-26. Richelieu a eu la gloire de le comprendre et d'utiliser sa force. S'il n'a pas réussi tout à fait, imputons-en la faute à cette politique de conquête ou de domination européenne dont il fut saisi peu d'années après 1626, tout comme Louis XIV en 1673, au moment où il venait, avec l'aide de Colbert, de préparer les plans les plus beaux et les plus exécutables en faveur du Canada. Dès que l'ambition d'un grand ministre ou d'un grand roi se repliait sur la seule pjurope, il rétrécissait son rôle sans le savoir, et renvoyait h la postérité ou à

un autre peuple que le sien, la noble tâche de dominer le monde entier par l'expansion coloniale.

C'était plutôt par gloriole qu'autrement que le duc de Montmorency acceptait le titre de viceroi de la Nouvelle-France, le 10 février 1620 ; il se figurait peut-être aussi que le commerce des pelleteries lui rapporterait des revenus, puisqu'il avait versé à son beau-frère, père du grand Condé, la somme ronde de onze mille écus pour l'obtenir de lui (1). Cliamplain, son lieutenant à Québec, continua de travailler seul, pour ainsi dire, car le duc, tout à son penchant pour la carrière des armes, et sans cesse mêlé aux intrigues de la haute politique, était plus souvent à cheval que dans son cabinet à lire les papiers de sa colonie. Vers 1624, il disait à qui voulait l'entendre que la charge de vice- roi du Canada lui rompait la tête, plus que les affaires importantes du royaume. En écoutant les récits malheureusement si vrais de Champlain, il sentit s'évanouir le reste de son enthousiasme à l'égard du Saint-Laurent, et, le 15 février 1625, passa le titre à son neveu, Henri de Lévy, (2) duc de Ventadour, lequel confirma Champlain dans le

(1) Voir Société Historique de Montréal, Ile livraisou, p. 107.

(2) Montmorency a laissé son nom à la belle chute d'eau qui est près de Québec, et Lévy à la Pointe- Lévy, où est la ville de Lévis, ainsi nommée en 1861, à l'instigation de notre poète Louis Fréchette, en souvenir du chevalier de Lévis, qui servait sous Montcalm, et qui appartenait à la famille de Henri de Lévy,

poste de lieutenant au Canada, par lettres en date du même jour.

En ce moment, les Basques donnaient le cauchemar à la compagnie du Canada en allant traiter et pêcher dans le fleuve jusqu'à l'île Verte. Leur quartier général était l'île Saint-Jean, aujourd'hui île du Prince-Edouard. Le vaisseau de pêche de Guers, l'un des subordonnés de Champlain — le. seul vaisseau que possédât ce dernier pour la pêche du golfe — avait été capturé par les Basques en 1623, et amené sous les canons de l'île Saint-Jean, car ces hardis coureurs de mer avaient su se fortifier (1623) en toute règle pour ne pas être pris à leur tour au milieu de leurs opérations. Ils ne reconnaissaient pas les ordres du roi qui accordaient le privilège de la traite et de la pêche uniquement à la compagnie du Canada. Un de leurs principaux capitaines, nommé Guérard avait même été jusqu'à Tadoussac en 1622. Celui-ci s'était associé avec un Hollandais ou Flamand, comme on disait alors. Ils étaient armés de quatre pièces de canon d'environ sept ou huit cents livres pesant chacune, et de deux breteuils ; le navire portait vingt-quatre hommes. Un bâtiment espagnol, de deux cents tonneaux rôdait dans ces parages. Plusieurs Flamands faisaient la pêche dans le bas Saint- Laurent. Un vaisseau de la Kochelle, commandé l)ar un liomme masqué, traitait au Bic avec les sauvages. LeBaillif, commis à Tadoussac, vivait dans des inquiétudes continuelles. Ce port, si commode pour les Français, n'eût passufii à contenir tous les avtuituriers qui le recherchaient,

et par conséquent, LeBaillif comprenait qu'on l'en chasserait pour prendre sa place. Dans un récent travail sur Tadoussac, dû à la plume de M. Joseph-Edmond Eoy, nous lisons : " Les anciens écrivains ont répété tour à tour que c'était un bon port que celui de Tadoussac, où vingt-cinq vaisseaux de guerre pouvaient se tenir à l'abri de tous les vents. Cette capacité a été grandement exagérée. C'est tout au plus si cinq ou six vaisseaux de moyenne taille y pourraient mouiller ". Champlain, très-alarmé aussi, ne se voyait pas en mesure de braver le péril, car il n'avait pas même une quinzaine d'hommes pour faire au moins la patrouille aux environs du Saguenay.

Guérard partit de Tadoussac presque en même temps que Eaymond de la Ralde, lieutenant d'Emeric de Caen. De la Ralde se trouvait avoir le commandement maritime et avait ainsi pour premier devoir de chasser les intrus. Basques, Espagnols et Flamands, du fleuve et du golfe Saint-Laurent. Il était à Miscou en 1623 lorsque les Basques se fortifièrent à l'île Saint-Jean. Sa situation devenait embarrassante. Catholique, toutefois très attaché à ses maîtres protestants, les de Caen, il exerçait son pouvoir sur les sujets des deux religions, mais que pouvait-il faire contre les '' étrangers " nombreux qui résistaient à ses ordres! Ce personnage devait s'identifier bientôt avec l'histoire du golfe Saint-Laurent, et rendre de bons services à la cause du Canada. [En 1623 donc, il envoya à Québec le pilote Dou- Iblet informer de Caen de ce qui se passait vers

Miscou. Le 23 août, de Caen et Pontgravé s'embarquèrent pour la France, et prirent chemin faisant à Gaspé, des renseignements nécessaires à la politique qu'ils auraient à suivre pour parer aux circonstances du moment. Examinons ce qui se passait à Québec.

Voyant que le vice-roi était changé, Louis Hébert demanda la rectification du droit de propriété que le duc de Montmorency lui avait accordé en 1623. Le 28 février 1626 on lui fit cette concession.

La situation de la colonie n'était guère enviable. Si d'un côté Champlain parvenait à faire comprendre aux marchands la nécessité de certains petits travaux de défense ou de logement, il ne gagnait absolument rien du moment qu'il parlait d'établir des familles sur les terres à titre de simples cultivateurs. En dix ans, de 1617 à 1627, on ne voit que Louis Hébert jardinant un peu, et semant quelques poignées de blé, après avoir bêché le sol. Il n'y avait pas de charrue aux mains des colons. Marsolet, Hertel, Nicolet, Le Tardif, les trois Godefroy étaient encore interprètes ou employés de la traite. Peut-être Couillard, Martin, Pivert, Desportes, Duchesne cultivaient-ils, mais rien ne l'atteste, et tout nous fait supposer le contraire. La cause de l'agriculture a toujours été mal vua des compagnies qui se succédèrent à Québec, de 1608 i\ 1627. Les premières tentatives de culture dans la Nouvelle- France avaient eu lieu à la baie de Fundy, sur l'île Sainte-Croix (1604), et à Québec (1608). Ces travaux ne dépassaient pas ceux d'un jardin

potager ; leur objet n'était point de nourrir les émigrés, mais de procurer à de Monts et à Champlain des échantillons de ce que le nouveau sol pouvait produire. En 1613 et en 1615, Champlain, il Québec, agrandit cette petite exploitation. Louis Hébert, qui arriva en 1617, avait dû faire comme en Acadie, c'est-à-dire attaquer la terre avec la bêche pour tâcher de la connaître. Il possédait un " labourage " en 1620, mais il n'avait pas les outils essentiels à ces sortes de travaux, puisque Champlain dit positivement que la veuve Hébert fit usage de la charrue, pour la première fois, le 26 avril 1628. Hébert était mort le 25 janvier 1627. On élevait des vaches et des moutons. Quant aux chevaux, ils ne vinrent ici qu'en 1665. En 1622, sur l'invitation de Champlain, quelques sauvages s'étaient mis à défricher et à semer du blé-d'Inde, à la Canardière, joli endroit englobé, quatre ans plus tard, dans les limites de la seigneurie de Notre-Dame-des- Anges, près Québec. Le P. Charles Lallemant, écrivant de Québec, le 1er août 1626, dit : '' Kous sommes si éloignés de la mer que nous ne sommes visités par les vaisseaux français qu'une fois par année, et seulement par ceux qui en ont le droit, car cette navigation est interdite aux autres. Ce qui fait que, si par hasard, ces vaisseaux marchands périssaient, ou s'ils étaient pris par les pirates, nous ne pourrions compter que sur la Providence de Dieu pour pouvoir nous nourrir. En effet, nous n'avons rien à attendre des Sauvages qui ont à peine le strict nécessaire." L'un des capitaines

qui visitèrent ainsi le poste de Québec en 1624 se était Charles Daniel, de Dieppe ; c'est probablement sur son bord que Champlain et sa femme s'embarquèrent, le 15 août de cette année, pour repasser en France. Les vaisseaux des capitaines Pontgravé et Gérard ouGuérard étaient alors à Miscou.

Le sieur de la Ealde était resté à Miscou et à Gaspé. Au commencement de septembre 1624, il accompagna Champlain en France, ainsi que Pontgravé et le pilote Cananée.

Emeric de Caen était resté à Québec l'hiver de 1624-25 en qualité de commandant. Cinquante et une personnes, tant hommes que femmes et enfants, composaient toute la population blanche du poste. Emeric retourna en France, l'été de 1625, avec son oncle Guillaume de Caen. Comme celui-ci était huguenot, il se vit refuser la direction de la flotte du Canada, laquelle passa au sieur de la Ralde, ayant Emeric de Caen sous ses ordres. La Catherine, de cent cinquante tonneaux, commandée par de la Ralde, et la Flèqiie, de deux cent soixante tonneaux, commandé par Emeric de Caen ; VAllouette, de quatre-vingts tonneaux, appartenant aux jésuites ; un bâtiment de deux cents tonneaux, un autre de deux cents vingt, mirent à la voile à Dieppe, et arrivèrent à Québec le 5 juillet 1626, ramenant Champlain avec Eustache Boulé, son beau-frère, et le sieur Destouches, enseigne de Champlain, qui retourna en France au bout d'un an. Champlain rencontra (1626) des pécheurs basques dont le navire avait été brûlé par accident. De Caen et de la

LE GOLFE SAINT-LAURENT lH

Eulde s'occupèrent du golfe, tandis aue Champlain se rendait à Québec. Pontgravé avait commandé à Québec durant l'hiver de 1625-26. On souffrait tellement du manque de provisions qu'on avait envoyé une chaloupe à Gaspé pour en obtenir ; la plupart des hivernants voulaient abandonner Québec. Le P. Charles Lallemant écrivait le 1er août 1626 : ''Il n'y a que trois ou quatre familles (de Sauvages) qui ont défrichédeux ou trois arpents de terre, où elles sèment du bléd'Inde, et ce depuis peu. On m'a dit que c'étaient les EE. PP. récollets qui le leur avaient persuadé. Ce quia été cultivé en ce lieu par les Français est peu de chose ; s'il y a dix-huit ou vingt arpents de terre, c'est tout le bout du monde."

Le 25 août 1626, dit Champlain : '' Pontgravé sa délibéra de repasser en France... Cornaille de Vendremur, d'Anvers, demeura en sa place, pour avoir soin de la traite et des marchandises du magasin, avec un jeune homme appelé Olivier Le Tardif, de Honfleur, sous-commis qui servait de truchement."

Le premier soin de Champlain fut de restaurer les bâtiments de Québec. Voulant aussi tirer avantages des prairies naturelles situées près du cap Tourmente, où l'on faisait des foins depuis deux ou trois ans, et où l'on élevait du bétail, il y fit construire sans retard une habitation, et y envoya le sieur Foucher avec cinq ou six hommes, une femme (Mme Pivert!), et une jeune fille. " Les récoltes, écrivait plus tard le P. Leclercq, allaient à une petite mission formée au cap de Tourmente, à sept lieues au-dessous de Que-

bec, OÙ l'on avait construit un fort avancé, non seulement contre les Sauvages, mais principalement contre les ennemis (venant) de l'Europe," En 1625 étaient arrivés les premiers pères jésuites. L'année suivante, ceux qui étaient dans la colonie se nommaient Enemond Masse, Jean de Brebeuf, Anne de Noue et Charles Lallemant, sans compter les frères Gilbert Burrel, Jean Goffestre et François Charreton. Le P. Lallemant disait, le 1er août 1626 : " Pour nos Français, qui sont ici au nombre de quarante-trois, nous ne nous sommes pas épargnés ; nous avons entendu leur confession générale."

Voyant ce qui se passait alors en France : Apris avoir dit que, du temps de Henri III, Henri IV et Louis XIII (de 1575 à 1640), la littérature française ne daigna point s'occuper de l'idée coloniale, M. Léon Deschamps fait observer que, pourtant, Montluc et Montaigne, sous Henri III, avaient formulé des arguments, plutôt contre que pour la colonisation, et il ajoute : ''Au XVIIe siècle, l'unanimité est absolue ; aucune voix discordante ne se fait entendre et ne produit d'écho dans la littérature. Une seule question provoque une courte discussion et deux ou trois livres ; c'est celle de l'origine des Américains, soulevée par Hugo Grotius en 1642. Elle est importante, puisqu'elle recèle la question de l'esclavage, que nous retrouverons plus tard ; mais elle ne crée pas en ce moment un courant littéraire. Notons ce point important : Au début, et jusqu'à Chami)lain, l'action s'est manifestée surtout par des voyages d'exploration,

qu'il n'était pas besoin de taire, qu'on divulguait bien plutôt par orgueil national ; chacun voulait avoir sa part dans cette œuvre surtout scientifique. Mais quand on eut compris le profit qu'on pouvait tirer de ces terres vierges, quand la question d'économie eut été soulevée— et nous avons vu que ce fut en France, aux temps de Bodin et de Lescarbot, — on changea de sentiment et de méthode. L'action devint commerciale et politique, c'est-à-dire qu'elle se cacha (1) . On ne la retrouve que dans le fait accompli ou dans les documents d'Etat. Cela explique le silence des littérateurs ; au X Vile siècle, et trop souvent depuis, on a laissé en France, au gouvernement, au roi, le soin des choses d'Etat ; c'eût été crime, et un crime promptement puni, d'en raisonner (2)."

Les dispositions que montrait Richelieu à l'égard des entreprises coloniales furent bientôt connues. Dans la seule année 1626, il lui fut adressé cinq mémoires ou lettres sur " le fait du commerce de la marine;" lui-même est l'auteur ou le promoteur d'un très-grand nombre de contrats, lettres, rapports et statistiques ayant le même objet. De ces documents, les plus intéressants sont le mémoire de Richelieu touchant la marine, et les mémoires que le chevalier de Rasilly et un anonyme adressent à Richelieu en 1626. Le premier a été publié dans la collection des

(l)Note de M. Deschamps: " Razilly dit expressément dans un mémoire remarquable adressé à Richelieu, en 1626 ; Fayre dés conquestes et traflcqs... le tout avec prudence et secret."

(2) Revue de Géographie, Paris, 1885, p. 364.

114 LE GOLFE SAINT- LA tJREÎîT

documents inédits, et il suffit d'un mot pour l'atia' lyser. Eichelieu y dit en substance qu'il est nécessaire qiie le roi relève la puissance maritime, sans laquelle '' il ne fallait plus faire estast d'aucun trafficq", et qu'il est prêt à consacrer 1,500,000 livres par an à l'entretien de '^ trente vaisseaux de guerre pour tenir les côtes nettes (1)."

Sous l'influence bienfaisante de ce ministre, naquirent une dizaine de compagnies destinées à exploiter les pays lointains et à y transporter le nom de la France : La Nacelle de saint Pierre, 1625 ; la compagnie du Morbihan, 1626 ; les Cent Associés, 1627 ; la compagnie des Iles d'Amérique, 1627 ; la compagnie de l'Ile Saint-Christophe, 1635; la compagnie du Cap-Nord, 1638 ; la nouvelle compagnie de l'Ile Saint-Christophe, 1642 ; la compagnie de Madagascar, 1642 (2).

Citons encore M. Deschamj)S, puisque son étude représente une page toute faite pour les annales canadiennes. Les commerçants, dit-il, n'ont pas été " les seuls à prendre intérêt aux conquêtes coloniales. Toutes les classes de la société, depuis le roi jusqu'au public oisif, y ont I)ris part ; acteurs, auteurs ou lecteurs se trouvent à la cour comme à la ville, en province comme à Paris, au cloître comme dans les ruel les... Il est remarquable que presque tous lescapi-

(1) Léon Deschamps: Revue de Géographie, Paris, 1886, p. 366.

(2) Voyez V Intermédiaire des cherehetirs et curieux, 1890, colonnes 428-435, où le docteur N. E. Dionne et M. Philéas Gagnon, tous deux de Québec, publient d'intéressantes dissertations sur les compagnies marchandes ou coloniales de cette époque.

taines chargés de conduire les expéditions sont de petite noblesse, à commencer par lesieur de Champlain, écuyer. Ainsi, le chevalier de Rasilly, qui appartenait à une famille de Touraine, apparentée à Richelieu, et qui fut commandeur de l'ordre des hospitaliers de Saint- Jean ; ainsi le sire deLauson qui devint seigneur de Montréal ; ainsi Pierre de Blain, écuyer, sire de Desnambuc..."

Dans la liste des Cent Associés, les noms de noblesse et de hauts fonctionnaires sont des plus nombreux. Citons-en quelques-uns : le marquis d'Eflfiat, surintendant des finances, Isaac Martin de Mauvoy, intendant de la marine, Claude de Roquemont, écuyer, sieur de Brisson, Isaac de Rasilly, chevalier de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem, Jean de Tayot, trésorier de France, Ythier Holner, secrétaire du roi, Claude Bragelonne, surintendant et commissaire général des vivres, des camps et armées de France.

Je relève à dessein dans cette liste les noms des associés appartenant à la Normandie, parce que, en 1629 principalement, nous rencontrerons leurs navires dans le golfe Saint-Laurent : — David Duchesne, conseiller, échevin du Havrede-Grâce ; noble homme Simon Dablon (1), syndic de Dieppe ; Jean Rosée, marchand de Rouen, qui fut le premier seigneur de l'île d'Orléans, près Québec ; Simon Lemaître, marchand de

(1) Probablement le père de Claude Dablon, jésuite, qui , de 1642 à 1694 au moins, fut missionnaire au Canada, chez les Iroquois, dans l'ouest, et devint recteur du collège de Québec et supérieur des missions de la Nouvelle-France.

Eouen, qui fut le premier seigneur de la côte de Lauson ; Adam Manuessier, bourgeois et marchand du Havre- de-Grâce ; maître André Daniel, docteur en médecine, demeurant rue d'Ecosse, à Dieppe ; Charles Daniel, capitaine pour le roi en la marine, frère du président, marié à Dieppe ; maître Pierre Boulanger, conseiller du roi et élu à Montivilliers ; maître Jean Féron, conseiller du roi et payeur des espèces de messieurs de la cour du parlement de Eouen ; Henry Cavelier, mercier grossier, de Eouen, frère de Jean Cavelier, marchand, qui fut le père du découvreur Eené-Eobert Cavelier de la Salle ; Jean Papavoine, marchand, de Eouen ; Jean Guenet (1), marchand, de Eouen ; maître Michel Jean, avocat à Dieppe ; Jean Vincent, conseiller et échevin de Dieppe j Nicole Langlais, veuve de Nicolas Blondel, conseiller et échevin de Dieppe ; Claude Girardin, marchand, de Eouen ; Antoine Novereau, marchand, de Eouen ; François Mouet, marchand, de Eouen ; Jacques Duhamel, marchand, de Eouen. J'en conclus que la Normandie comptait pour le quart, ou bien près de ce chiffre, dans le nombre des Cent Associés ; le principal groupe se trouvait néanmoins à Paris. Le midi de la France figure pour un petit nombre de membres. A ce sujet, il est bon de noter que les protestants s'étaient soulevés dans le midi et avaient été écrasés par Eiehelieu, en

(1) Etait-il parent de Marie Guenet, dite la mère de Saint-Ignace, première supérieure des hospitalières de Québec, en 1639 ? Elle venait du monastère de Dieppe.

1625 ; de plus, que les chefs de ce soulèvement avaient péri sur l'échafaud en 1626. C'est aussi du camp devant la Eochelle, dernier boulevard des protestants, que fut signé, le 6 mai 1627, l'acte d'établissement des Cent Associés. Les circonstances connues du moment, et peut-être d'autres encore, exjjliquent l'abstention des gens du midi, car M. Deschamps observe que deux systèmes de commerce divisaient alors le royaume: au nord, protection ; au midi, libre échange. La compagnie des Cent Associés (1) était visiblement une création protectionniste, et ne devait pas trop plaire aux commerçants de Marseille, par exemple, qui demandaient ^' qu'on tienne la main à ce que les étrangers soient bien traités."

La nouvelle du changement dans les affaires du Canada trouva Champlain occupé à régler une querelle survenue entre les Sauvages. Les Iroquois, peuple situé à l'est du lac Ontario, voulant tirer vengeance d'une nation appelée les Loups ou Mahingans (les Mohicans de Fenimore Cooper) avaient massacré plusieurs de ceux-ci, sans épargner cinq Hollandais d'Orange( Albany) qui trafiquaient dans ces endroits. L'hiver de 1626-27, un certain nombre d'Algonquins des bords du Saint-Laurent s'étant rencontrés avec les Loups, promirent à ces derniers de les seconder dans la guerre qu'ils allaient entreprendre contre les Iroquois. Champlain déploya toute

(1) Pour la liste de ses membres voyez Documents publiés à Québec en 1883, 1, 80, et Histoire des Canadiensfrançais, II, 31.

son adresse pour conjurer l'orage, car les Iroquois ne devaient pas manquer de porter leurs armes jusqu'à Québec, si les Sauvages amis des Français allaient les attaquer chez eux. Malgré les précautions que prit Champlain, la guerre menaçait d'éclater sur toute la ligne, lorsque les navires anglais se montrèrent sur le fleuve, en

Le cardinal deEichelieu et le maréchal d'Effiat devinrent les chefs de la compagnie des Cent Associés ; toutefois Eazilly, Champlain, l'abbé de la Madeleine, M. de Lauson en furent les véritables têtes et les instruments actifs. Dans sa relation de 1627, Champlain ne fait pas la moindre allusion aux Cent Associés. Il est vrai que la compagnie ne se proposait de commencer ses opérations dans la Îfouvelle-France qu'en 1628, et, en attendant, les sieurs de Caen étaient encore regardés comme les principaux officiers de l'ancien ordre de choses. Emeric de Caen, revenu de France le 30 mai 1627, avait assisté aux assemblées des Sauvages au sujet de la querelle des Loups et des Iroquois. Au mois d'octobre suivant, il faisait la pêche à la baleine dans le bas du fleuve. En ce moment Québec était très-mal aj)provisionné. '^ Je m'étonnais, dit Champlain, comme l'on nous laissait en des nécessités si grandes, et en attribuait-on les défauts à la prise d'un petit vaisseau par les Anglais qui venaient de Biscaye... Nous demeurâmes cinquante-cinq personnes (hiver 1627-28), tant hommes que femmes et enfants, sans comprendre les habitants du pays (les Sauvages î). Sur ces cinquante-cinq

personnes, il n'y avait- que dix-huit ouvriers, et il en fallait plus de la moitié pour accommoder riiabitation du cap Tourmente, faucher et faire le foin pour le bétail pendant l'été et l'automne." Cet état de gêne allait eu s 'aggravant, et à la fin de juin 1628 les secours de France n'étaient pas encore arrivés. De Caen avait eu la prévoyance d'emporter de Québec les barques, voiles et cordages dont Champlain eût pu tirer parti pour aller au-devant des navires de France ; il avait fait plus dans sa trahison, car s'en était une; il avait donné avis aux Anglais de la détresse de la colonie. Le siège de la Rochelle durait toujours. Cette guerre servait de prétexte à un marchand dépité pour se venger d'avoir perdu le commerce du Canada. Par sou moyen, les huguenots trouvaient à satisfaire leur haine contre l'établissement de Québec, qu'ils avaient constamment vu d'un mauvais œil, et qu'ils voulaient ruiner par le fer et le feu, puisque l'occasion s'en présentait. Les frères'Louis, Thomas et David Kertk, protestants, natifs de Dieppe, mais entrés au service de l'Angleterre, conduisirent dans le Saint-Laurent (1()28) dix-huit vaisseaux pour se saisir de tout ce que les Français y possédaient. Au mois de juillet ils commencèrent à capturer les bâtiments français dans le golfe. Tout fut détruit à Tadoussac : meubles, maisons, barques, etc (1). La guerre entre les deux couronnes excusait tout.

(1) Voir sur l'année 1628 dans le Canada- Français, 1889, p. 443, une bonne étude du docteur N, E. Dionne.

Les Kertk, quoique Français, tenaient du roi d'Angleterre une commission en règle pour s'emparer, s'ils le pouvaient, du golfe et du fleuve Saint-Laurent. Le bénéfice du commerce était le mobile des Kertk. Ils firent une fortune dans cette entreprise, qui eut au commencement des allures mystérieuses, car ces marchands, devenus militaires pour leurs besoins, ne paraissent pas avoir été connus comme naviguant vers le Canada avec des projets hostiles. Cent douze navires de Saint-Malo, ne se doutant de rien, mirent à la voile pour aller pêcher la morue sur les côtes de Terre-Neuve. On peut s'imaginer ce que les Kertk, armés en guerre et avec de nombreux vaisseaux, recueillirent de butin sur ces braves gens !

Le désastre de Tadoussac ne devait pas être le dernier. Les Kertk approchèrent de Québec. La ferme du cap Tourmente, où l'on employait huit ou dix hommes, fut brûlée par eux avec quarante ou cinquante têtes de bétail renfermées dans les étables. Foucher, qui avait la surveillance de ce lieu, y fut fort maltraité. Nicolas Pivert, Marguerite Lesage sa femme, leur nièce et un homme furent amenés captifs. David Kertk envoya sommer Champlain de remettre le fort, mais la courageuse réponse qu'il en reçut le détermina à attendra quelque temps. Peu après, Thierry Desdames, arrivant à Québec malgré tous les obstacles, apporta une commission du roi pour Champlain, et annonça que le sieur de Roquemont s'avançait avec les premiers navires des Cent- Associés. L'espoir fut de courte durée.

Louis Kertk rencontra Eoquemont dans le voisinage de Tadoussac, et, après une lutte acharnée qui dura plus de quatorze heures, l'enleva. Le frère Sagard dit qu'il y fut tiré plus de douze cents volées de canon. Néanmoins, Québec ne tomba pas cette année au pouvoir de l'ennemi. La prise de la Rochelle eut lieu le 28 octobre

L'hiver de 1628-29 fut très-dur à Québec. Mme Hébert avait quelques provisions qu'elle partagea avec les récollets. On comptait réunies soixante-seize personnes, parmi lesquelles vingt Français et un missionnaire revenus du pays des Hurons. Le printemps arrivé, tout ce monde se jeta dans la forêt pour y vivre de racines. Champlain et les chefs de familles parlaient de se réfugier chez les Sauvages. Pontgravé, souffrant de la goutte, songeait à partir pour Gaspé, mais il changea d'avis. D'autres montèrent sur une chaloupe et se dirigèrent du côté du golfe. Ceci avait lieu au commencement de l'été 1629.

La paix entre la France et l'Angleterre avait été signée à Suze le 24 avril ; on n'en savait rien sur le Saint-Laurent. Deux bâtiments de la compagnie des Cent Associés firent voile de Dieppe le 22 avril pour Québec, en même temps que deux navires sous les ordres du capitaine Charles Daniel, et dont il sera parlé bientôt. Trois autres expéditions eurent lieu, le même printemps, pour la Nouvelle-France, savoir : l'une dirigée par un capitaine du nom de Joubert; la seconde préparée par les jésuites, et portant le» PP. Charles Lallemant, Alexandre

Godefroy de Vieuxpont et Philibert Noyrot. Ce navire fut capturé avec quatre autres appartenant aux Cent Associés. Le troisième convoi était équii^é par les de Caen.

Un nommé Jacques Michel, huguenot, de Dieppe, servait de guide aux Anglais. A l'île Percée il captura un navire basque, puis se rendit à Tadoussac, d'où sa présence fut signalée à Champlain. Il y avait à Québec un jeune interprète de nationalité grecque ; on l'envoya à Tadoussac prendre connaissance de ce qui s'était passé. En même temps le gros des navires des Kertk s'avança comme pour tout emporter jusqu'à Québec, après avoir pris quelques bâtiments basques. Le golfe n'était plus qu'un vaste champ de bataille.

Enfin, le 20 juillet les Anglais parurent devant Québec, qui se rendit à Louis Rertk. Il n'y avait pas de nouvelle de la conclusion de la paix. Louis Kertk comprit qu'il serait sage de ne pas alarmer les familles établies, et il leur fit entendre dès l'abord qu'elles ne seraient aucunement inquiétées. Champlain, jugeant que tout espoir n'était pas encore perdu pour la colonie, conseilla aux habitants de demeurer jusqu'à plus ample information, et, en attendant, de faire la récolte des grains, puis de s'en tenir à leurs ressources particulières autant que possible, avis aussi prudent que patriotique, et qui fut suivi à la lettre. '' Ils me remercièrent, raconte-t-il, espérant nous revoir la prochaine année avec l'aide de Dieu."

Champlain s'embarqua le 24 sur le uavire de

Thomas Kertk pour se rendre, prisonnier, en Angleterre. Par le travers de la Malbaie, du côté du Nord, on aperçut le vaisseau d'Euieric de Caen qui tâchait de gagner le vent pour échapper, mais Kertk le serra de si près qu'il dut engager le combat et fut pris. De Caen aussitôt sur le pont de Kertk remit à Champlain des lettres annonçant des vivres et des renforts d'hommes, et dit qu'il croyait la paix conclue entre les deux couronnes. Plus loin, à la rade de Tadoussac, se présentèrent Louis Kertk et Jacques Michel qui commandaient cinq vaisseaux de trois à quatre cents tonneaux, de plus de cent vingt hommes chacun. Eustache Boullé, beau-frère de Champlain, était prisonnier en cet endroit. Celui-ci avait vu, vers Gaspé, le capitaine Joubert sur un navire de soixante dix tonneaux destiné à ravitailler Québec, et qui lui avait dit qu'il croyait bien la paix faite, puisque les Français n'avaient plus la permission d'attaquer les Anglais. Il ajoutait que des navires, notamment ceux du capitaine Daniel, étaient en route pour le Saint-Laurent.

Le fondateur de Québec passa douze jours à Tadoussac, chassant avec Kertk, et tuant plus de vingt mille pièces de gibier. Ensuite il fut conduit en Angleterre, non sans avoir appris en route qu'il y avait des vaisseaux français près de Gaspé, et que c'étaient ceux qu'il avait vainement attendus à Québec.

Suivons maintenant le capitaine Charles Daniel dans son voyage, après avoir dit un mot de sa famille et de lui-même. Son père, Antoine Daniel ,

bourgeois de Dieppe, '' marchand mercier grossier ", exerçait une charge municipale importante en 1620 ; il avait épousé Marguerite Martin. Leur fils aîné André, fut envoyé à Londres, en 1629, au sujet des affaires du Canada ; il mourut en 1637. Charles, le second fils, est notre capitaine ; marié à Dieppe, le 4 octobre 1620, avec Hélène Lemare, il est mentionné en 1624 comme ayant commandé un navire de Dieppe pour le Canada, et soutenu sans désavantage un rude combat contre les bâtiments anglais ; remarié en seconde noces (1632) avec Louise Duplix, il a laissé une descendance qui existe de nos jours près de Eouen ; anobli en 1648 pour ses services, il était encore employé dans la marine à sa mort survenue en 1661. A cette époque, on le regardait comme le plus ancien capitaine de mer de toute la France. Adrien, son frère, fut avocat à Dieppe. Antoine, quatrième garçon, devint le père jésuite, missionnaire des Hurons, tué par les Iroquois en 1648.

La société des Bibliophiles de Eouen a tiré à soixante exemplaires, en 1881, une brochure élégante qui porte pour titre : Voyage à la Nouvelle- France du capitaine Charles Daniel, et qui renferme des renseignements précieux sur ce qui s'est passé dans notre golfe en l'année 1629. Je dois à l'amitié de M. Julien Félix, conseiller de la cour d'appel de Eouen, un exemi^laire de ce beau travail, dont voici un extrait :

'* La prise d^un seigneur escossois et de ses gens... par monsieur Daniel de Dieppe, capitaine pour le roy on la marine, & général de la flotte de la

Nouvelle-France, dédié à monsieur le président de Lauzou, intendant de la compagnie du dit pais, par le sieur Malapart, Parisien, soldat du dit sieur Daniel ". Publié à Rouen, 1630.

Malapart commence ainsi : '' L'exploit dernier du capitaine Daniel en la Nouvelle-France, est avantageux à trop de gens pour estre cogneu à si peu de personnes... j'ai creu que comme mon espée avoit servi au combat, de mesme après la victoire, ma plume devoit rendre ce tesmoignage à la générosité de mon capitaine... On verra dans ce narré l'exercice de la pesche assuré pour nos François, l'hérésie qui commençoit, arrachée dès sa naissance, la saincte foy de l'Eglise Eomaine installée,& un petit tyranneau débusqué aussi honteusement, qu'il avoit injustement usurpé ce nouveau païs, & traité iniquement les sujets de notre France..."

Récit du capitaine Daniel (1) : '' Le 22 iour d'avril de la présente année 1629, ie suis party de Dieppe soulz le congé de monsieur le cardinal de Richelieu, conduisant les navires nommées le Grand S. André & la Marguerite, pour (suivant l'ordre de messieurs les Intendant, & Directeurs de la compagnie de la Nouvelle- France) aller trouver monsieur le Commandeur de Rasilly en Broiiage, ou à la Rochelle, & de là aller soulz son escorte secourir & enuitailler le sieur de Champlain, & les François qui estoient au fort de Québec en la Nouvelle-France, &

(1) Cette narration se trouve à la page 1283 des Œuvres de Champlain, avec quelques variantes.

estant arrivé au chef de Baye (1) le 17 de may^ on publia le lendemain la paix faicte avec le roi de la Grande-Bretagne, & après avoir séjourné au dit chef de Baye l'espace de 39 iours en attendant ledict sieur de Easilly. & voyant enfin qu'il s'aduançoit de partir à raison des mandements (2) nouveaux de la part du roy, & que la saison se perdoit pour ledict voyage ; sur l'aduis de mesdits sieurs les Intendant et Directeurs sans plus attendre le dit sieur de Easilly, ie partis de la rade du dit chef de Baye le 26 de juin avec quatre vaisseaux & une barque appartenant à ladite Compagnie, & continuant mon voyage iusque sur le Grand Banc surpris que ie fus de brumes et mauvais temps, ie perdis la compagnie de mes autres vaisseaux & fus contraint de poursuivre ma route, iusque à ce qu'estant environ deux lieues proche de terre i'apperçeus vn navire qui arrivoit sur moy portant au grand mast vn pavillon anglais, lequel ne me voyant aucun canon m'approcha à la portée du pistolet, ce qui m'obligea de mettre tout mon canon hors, dequoy s 'estant ledit Anglais apperçeu il s'efforça d'euader, & moy de le poursuivre luy faisant commandement de mettre son j)^villon bas comme estant sur les costes appartenantes au roy de France, et lui dis que la paix estait faicte

(1) Cap ou chef de baie, à l'extrémité nord-ouest de la grande rade de la Rochelle.

(2) ilasilly avait ordre de partir avec Daniel pour Québec, mais après la signature de la paix (24 avril), Louis XIII le dirigea avec ses vaisseaux, sur le Maroc contre les pirates barbaresques.

(1), et qu'il ne devait rieu craiudre, & «ur le refus (lu'il fit de me montrer sa commission, croyant ,|ue ce fust quelque forban, ie fis tirer quelques coups de canon, l'aborday et le pris. Ce faict ayant reoognu que sa commission estait d'aller vers le cap de Mallebarre (2) trouver quelques siens compatriotes, qu'il y portoit des vaches & autres choses, ie le laissay aller, et estan le 28 iour d'aoust entré dans la rivière nommée par les sauvages Chybou (3), i'enuoyay le iour d'après dans mon basteau dix de mes hommes le long des costes pour chercher quelques sauvages, & apprendre en quel estât estait l'habitation de Québec, arrivaus mes dix hommes au port aux Baleines (4) y trouuèrent vu nauire de Bordeaux, le maistre duquel se nommait Chambreau qui leur dit que le sieur Jacques Stuard (5) milort escossois estoit arrivé audit lieu environ deux mois auparavant avec deux grands navires & vue patache angloise, et qu'ayant trouvé audit lieu Michel Dihourse de S. lean de Lus (6) qui faisait sa pescherie & secherie de molluë s 'estoit le

(1) On était au milieu du mois d'août, et cependant ni la paix de ^uze ni la prise de Québec n'étaient connues au cap Breton.

(2j Au large de Boston.

(3) L'île Sibou ou Chibou est en face de la rade du port Dauphin, cap Breton. Dans cette île est une baie, où Daniel bâtit un fort (Saint- Anne) du côté du nordouest.

(4) Petite baie qui avoisine Louisbourg.

(5) Jacques Stuart, lord d'Ochiltrie, du nom d'une baronnie située en Ecosse.

(6) Golfe de Biscaye.

dit milort saisi du nauire & molluë dudit Dihourse, & permis que ces dix liommes fussent pillés, & peu après auoit le dit milort envoyé les deux plus grands de ses vaisseaux avec le nauire dudit Michel Dihourse & partie de ses liommes vers le Port Eoyal pour y faire habitation, comme aussi iceluy milort depuis son arrivée auait faict construire un fort audit port aux Baleines & luy auait enlevé de force les trois pièces de canon qu'il auait dans son nauire pour les mettre dans ledit fort, raesme luy donna vn escrit signé de sa main, par lequel il protestoit de ne luy permettre, ni à a aucun autre Français de pescher dorenauant à la dite coste, ni traicter avec les sauvages qu'il ne luy lust payé le dixiesme du tout, & que sa commission du roy de la Grande-Bretagne luy permettoit de leuer quinze pour cent & de confisquer tous les vaisseaux qui yroient audit lieu sans son congé. Lesquelles choses m 'estant rapportées, iugeant estre de mon deuoir d'empescher que ledit milort ne continuast l'vsurpation d'vn pais appartenant au roy mon maistre, & n'exigeast de ses subjects le tribut qu'il se promettoit, ie fis préparer 53 de mes hommes en armes, & me pourveu d'eschelles et autres choses nécessaires pour attaquer ledit fort, fis faire les exercices à mes gens, suiuant l'assiette du fort qu'il fallait forcer, & estant arriué le 8 de septembre audit port aux Baleines où estait construit ledit fort sur vn rocher environné d'eaux des deux costés, sur l'advis qui me fut donné, que les Anglois auaient apperçeu, quittant le dessein que l'avais do le prendre à la diane, ie

mis pied à terre & fis aduancer sur les deux heures après midi tous mes hommes vers ledit fort selon l'ordre que ie leur avais donné, & iceluy attaquer par divers endroicts avec force grenades, pots à feu, & autres artifices, nonobstant la résistance & les mousquetades des ennemis, lesquels espouvantez de voir comme nous leur respondions & auansions, se présentèrent sur leur rempart avec un mouchoir blanc demandant la vie & quartier au sieur le Tourneur mon lieutenant cependant que j'estois à la porte dudit fort faisant enfoncer icelle, par laquelle estant entré ie me saisis du dit milort queje trouuay armé d'une espée & d'un pistolet & quinze de ses hommes armez de cuirasses, brassarts, & bourguignotes, tenant chacun une arquebuze àfuzil en main, et tout le reste des dits hommes armés de mousquets & picques seulement, lesquels ie fis tous désarmer, & ayant osté les estendarts du roy d'Angleterre, ie fis mettre au lieu d'iceux, par le sieur Castillon (1) mon porte enseigne, ceux du roy mon maistre : puis visitant ce qui estoit au dit fort i'y trouuay un François (2) natif de Brest détenu prisonnier iusques à ce que son maistre qui estoit arrivé deux iours auparavant en un port esloigné de deux lieues de ce port aux Baleines, eust apporté une pièce de canon qu'il auait en son navire, et payé le dixiesme de tout ce qu'il pescherait, et le iour suivant ie fis

(1) Dans la liste des Cent Associés on voit François Castillon et Jacques Castillon.

(2) Le texte des Œuvres de Champlain le nomme David Oochoan. .

eqiiipper une caravelle espagnolle que i'ai trouvée eschouée deuant le dit fort, & charger les vivres & munitions qui estoient en iceluy, & après l'avoir fait razer & démolir, le tout porter à la rivière de Cliibou iefis avec toute diligence travailler 50 de mes hommes et 20 desdits Anglois à la construction d'vn retrench ement ou fort sur ladite rivière, x>our empescher les ennemis d'y entrer, dans lequel ay laissé 40 hommes compris les PP. Vimont et Vieulpontlesuites(l) et 8 pièces de canon, 18 cents de poudre, six cents de mesches, 40 mousquets, ISpicques, artifices, balles à canon & mousquets, viures et autres choses nécessaires, avec tout ce qui auait esté trouué dans la dite habitation & fort des Anglois, & ayant faict dresser les armes du roy & de monseigneur le cardinal, faict faire vne maison, chappelle, & magasin, pris serment de fidélité du sieur Goulde (2) natif de Beauuais, laissé par moy pour commander audit fort & habitation pour le service du roy, et pareillement du reste des hommes demeurés auec ledit sieur Goulde, ie suis party dudit lieu le 5 de novembre, & ay amené des dits Anglois femmes & enfants desquels en ay mis quarante & deux à terre près Fulmuë (Falmouth) port d'Angleterre avec leurs hardes, & amené dix-huit ou vingt à Dieppe avec le dit milort attendant le commandement de mondit seigneur le cardinal ; ce que ie certi-

(1) Ces religieux, accompagnés du P. Noyrot, avaient fait naufrage sur l'île de Sable, le 24 août 1629. (2j Claude dans le texte de Champlain.

fie estre vray. Fait à Paris le 12 décembre 1629. (Signé) Charles Daniel."

Malapart ajoute : " Tel a esté le rapport qu'a signé au Conseil notre général ; mais quoy que pour ce deuoir, il n'ayt esté besoin de* marquer d'autres circonstances, il sera bon, même important, d'en mettre icy quelques-vnes qu'il a obmises : —

" La première, que nostre capitaine estant en grande perplexité de sçavoir que l'ennemy se fortifiait puissamment, et que ce pendant il ne pouuait l'aller visiter pour n'auoir point de chaloupes prestes. Dieu luy envoya des sauvages qui luy en presterent trois, & mesmes quelques vus d'eux le voulurent accompagner.

" La seconde, que le mesme capitaine remonstra efficacement à ses soldats, tous les maux qui pourroient naistre de cette usurpation des Escossois, que tous d'vn commun accord dressèrent vne requeste pour le supplier de les mener à l'ennemy, protestans tous par escrit, qu'au cas que quelqu'vn d'eux mourut au combat ils vouloient que la requeste qu'ils lui presentoient. luy seruit de response aux demandes de tous ceux de leurs parents qui pretendroient estre par luy dédommagez de leur mort, attendu qu'ils auroient voulu mourir, & tenu leur vie bien employée à restablir par leur sang, et maintenir à quelque cent mille Français la liberté de gaigner leur vie. J'ay dit cent mille, mais c'est pour le moins, car il va tous les ans en ce pais quelques deux cents grands navires à la pesche tant de moUuë &de saulmon, que de petites baleines du lard desquelles on fait

de l'huylle. Or daus chaque nauire combien de matelots y a-t-il qui ont leur famille à entretenir? Combien faut-il de charpentiers de nauires ? combien de calfutreurs ? combien de taillandiers ? combien de forgerons pour les clous et pour les ancres ? Combien de gens employez pour les chables et les cordages, pour les voiles, & une infinité d'autres aggréements nécessaires ; ie ne dis mot des pistoles qu'on tire tous les ans d'Espagne pour la molluë, ie ne parle point de tout plain de marchands, qui la vendent maintenant à bon marché, qui eussent esté contraints de l'acheter bien cher des Anglois, et ainsi vuider insensiblement l'argent du Eoyaume, et nous la reuendre encore plus cher, mais laissant tout cela à part, si on eust laissé l'Escossois continuer comme il avait commencé, & comme il se promettait de faire, contraignant nos pauvres pescheurs français à luy payer le dixième (disant que c'estait une grâce particulière qu'il leur faisait, en ce que par sa commission il luy estoit permis de leuer quinze pour cent) & (qui pis est) de confisquer les vaisseaux qui n'auraient congé du roi d'Angleterre. Quelle servitude eust-ce esté à la France catholique de garder les abstinences, & les jeusnes de l'Eglise, à la discrétion de celuy qui est d'vne profession toute contraire? Quelle somme n'eust-il point tiré tant de ses congez que du poisson qu'il eust raui par delà à nos François ? Car la commission de ce beau seigneur I)ortoit j)ouvoir comme dit est de prendre quinze pour cent des e»trangers & cinq des vaisseaulx d'Angleterre.

^' La 3e circonstance est, que le capitaine & tous ses hommes, excepté trois, s'estoient confessez & communiez auant que d'aller attaquer l'en-

nemy.

" La 4e, qu'il y auait dix ou douze puissants & furieux dogues selon le jugement de beaucoup de personnes aussi à craindre que des liommes sans peur et bien armez ; & néantmoins (comme s'ils eussent eu le sentiment & respect pour les armes du roy & le capitaine Daniel, pareil à celuy qu'eurent autre-fois les lyons pour vu autre Daniel) ils ne nous ont faict aucune peine; & (chose merveilleuse) pas vn de tous les coups qui furent tirez par les Anglois ne porta sur un seul de nos François, quoy que ce fut en plein iour, et que l'ennemi nous veist venir il y avait fort long temps, & qu'il en fut plus grand nombre que nous, qu'il nous eust veu auparavant prendre deux de leurs chaloupes & six de leurs pescheurs, quoy qu'ils fussent à couvert de leur fort et de leurs armures, au contraire nous a descouuert & en butte à tous tant qu'ils estoient, bref quoy que les trois pièces de canon, qu'ils auaient ostées à vn Français, fussent capables de nous rompre par le rejaillissement des cailloux dessus lesquels nous marchions. Tant il est vray que ce que Dieu garde est bien gardé. La saiucte Eucharistie que nos soldats français auaient reçue, leur estait vn ferme bouclier, vn charme puissant & assuré, & vn charactère à l'espreuve aussi bien contre les armes des hommes, que contre les dents des bestes.

" La 5e, que les soldats ont esté si obéissants à

leur capitaine qui leur auait deffendu de s'amuser au butin, qu'il n'y en a pas vn seul de tous ceux qui ont esté prist qui ayt perdu la valeur d'un sold de ce qu'il auait en son particulier. En quoy il est à douter lequel des deux est plus admirable ou le pouvoir qu'a sur les soldats le capitaine, ou l'obéissance & respect des soldats envers leur ckef.

'' La 6e, qu'il y auait vingt-cinq lieues du fort que commençoient nos François à celui des Anglois, de là il appert de la diligence de ceux qui cherchoient les vaisseaux de leur capitaine & les novuelles de Québec, veu qu'ils n'estoient que dans un petit batteau de nef, & cependant s'esloignoient si fort. Il appert aussi de cette distance, quel estoit le zèle & le courage de ceux qui furent combatre les Anglois. C'est beaucou > de se défendre quand on se trovue attaqué par des ennemis plus forts, c'est plus de les attaquer quand on les rencontre ; mais de les aller chercher si loing & auec si peu d'avantage, c'est un faict sans aucun exemple, ou pour le moins extrêmement rare, lors particulièrement qu'on n'y est point enuoyé, ni gagé pour cet effect.

*' La 7e, que le fort que nous auons commencé, & doit estre parfaict au retour de monsieur Daniel, est à l'entrée du port, le plus asseuré, le plus capable & commode qu'on puisse souhaiter. Premièrement il est au commencement des terres de la Nouvelle France, & partant est très-propre à receuoir les navires de France s'il fallait relascher auant que de monter le fleuue S. Laurens. Secondement, il est entre l'Acadie & le Canada

OÙ est l'habitation de Québec, & partant trèspropre pour la communication de l'un & l'autre pais, & niesme pour y faire assembler les nauires s'il estoit besoin de les voir. Tiercement, il est en vu lieu ou il y a quantité de beaux et gros arbres, & des eaux douces en abondance. Outre cela il eut dans le port plus de trois milles nauires, & cependant ne laisse point d'estre fort tranquille & assuré ; car l'embouchure estant si estroitte, qu'il n'y peut entrer plus d'vn navire à la fois, l'eau y est tranquille comme en un estang qui est à l'abry d'vne haute forest ; d'ailleurs, le fort est tellement placé qu'il n'y a nauire qui ne puisse estre crevé du canon qui donne dessus ce destroit au cas qu'il voulut entrer sans le congé du dit fort, & ainsi peut seruir d'azile assuré aux François s'ils estoient attaquez. Il s'y rencontre encor beaucoup d'autres commoditez, mais ie serois trop long à les déduire : comme aussi si ie voulais marquer par le même le soin amoureux qu'a eu de nous nostre bon Dieu, comme il nous délivra du poison de nos captifs escossois, comme il nous obligea tous à nous confesser enuoyant une tempeste qui choquoit à chaque vague notre vaisseau, & à chaque coup le brisait et creuait contre vn rocher ; & pui» nous ayant contraincts de nous abandonner à sa mercy, il porta vu Père Jesuitte à mettre dans cette mer enragée vn reliquaire garni d'vn morceau de la saincte Croix, ce qui nous donna le calme.

'' le ne puis non plus m'arrester à descrire comment s'est foict, qu'vn petit Saunage ayant receu en la teste de grands coups de hache fut

guari cfiiand vn Père Jesuitte l'eut béni & faict quelque vœu pour luy. Aussi peu comme vu vieux sorcier aagé d'environ 90 ans, qui estoit comme le grand Prestre de ces misérables Sauvages, se convertit, & de son propre mouvement se mit à brusler tous les outils dont il se servait au culte du diable ; ie pourrois estre ennuyeux si ie disois tout ce que ie sçay, neantmoins ie ne peux que ie ne regouste encor vne fois le traict de douceur que la divine bonté nous fit sentir en allant.

''La trauerse de Diepije en ce nouveau païs tirant en si grande longueur, que quelque cinq mois se sont passez à la faire (ce qui se faict d'ordinaire en un mois) nostre général estoit contrainct de faire tenir les viures fort courts ; & comme si Dieu nous eust voulu faire la niesme faneur qu'il fit autre-fois an peuple d'Israël lors qu'il le tenait dans le désert, & l'empeschait d'auancer deuers la terre promise, voyant qu'on ne distribuait quasi plus de pain à manger, fit venir une grosse trouppe d'excellents poissons, qui suiuit iour et nuit le nauire & ce en si grande aflfluence qu'on les prenait comme en vn reseruoir à mesure qu'il fallait disner ou souper. Je dis à chaque iour ou repas, car comme la manne se cueillait tous les iours, & ne se gardait point, de mesme cette manne novuelle se cueillait tous les iours & ne se gardait point, & estoit ce poisson nommé la bonite (1) ou graiule aureille, à cause

(1) La bonite ou bonito. Sarda Mediterranea. Un peu plus gros que la morue. Du genre des thons.

(l'un grand aisleron, qui s'esleue vers sa teste lors qu'il nage ; il est plus gros que uos grosses carpes. Or comme si cette bénite trouppe eust senti qu'il n'estoit plus de besoin que sa mort soutint notre vie, aussi tost que nous fusmes prez du Grand Banc, ou l'on pesche la molluë, elle commença à nous quitter, nous laissant un sentiment de la bonté de nostre Seigneur aussi doux que ce délicieux secours nous auait esté nécessaire. Ce souvenir m'est si agréable que ie serois content de faire un recueil de tous les discours que nos gens tenoient sur ces poissons, comme ils disoient allons au viuier que Dieu nous a donné, allons prendre le disner que Dieu nous a préparé, allons receuoir ce qu'il nous enuoye. Toutefois il y a encore plus de plaisir, plus de douceur & de consolation à considérer vn peu la prudence de Dieu sur la conduite de notre voyage.

"Le dessein de la Compagnie & de nostre général estoit d'aller à Québec & ce pendant, si Dieu par la contrariété des vents ne l'eust empesché ; comme il estoit demeuré seul sans l'escortes des nauires du roy , & mesme de tous ses vaisseaux, il estoit presque impossible qu'il ne fut prins des Anglois, qui auoient dans S. Laurens liuict fort navires, & quand il ne les eust point rencontrez ayant attendu si long temps à la Rochelle, il n'eust sceu secourir les François de ce quartier ; & qui pis est, l'Ecossois se fut tellement fortifié le reste de l'année, que je ne sçay pas si on l'eust pu auoir par après, veu qu'il estoit desià en tel estât, que le canon ne l'eust peu endommager du costé de l'eau tant il s'estoit

bien covuert de gazon ; & pour ce qui est ducosté de terre ses retranchements s'étoient tellement haussez en huict ou dix iours qu'on avait tardé de les venir reuoir, que nostre capitaine les ayant esté reconnaistre luy-mesme auant que d'en faire les approches iugea que les esch elles qu'il avait fait faire suiuant le rapport de ses gens, estoient désormais trop courtes de 3 ou 4 pieds et partant fut contrainct d'en faire despecher quantité d'autres d'environ dix à douze pieds. Je vous laisse à penser ce qu'il eust fait tout le long de cet hyuer iusqu'à ce qu'on eust eu la commodité de l'aller visiter, & en quel poinct de force il se fust mis, puis qu'en si peu de temps il auait tant auancé. Il n'eust pas esté possible de le tirer de la citadelle : car il auoit des vivres pour plus de deux ans, & en prenoit encore tous les jours à nos pescheurs, tesmoin celuy qui fut trouué prisonnier jusqu'à ce que son maistre eust rendu le canon qu'il auait, & payé pour deux mois de viures avec la dixme de tout ce qu'il pescherait. Il auait deux excellents moulins à bras, une forge, du fer en quantité, des carrières de charbon de terre contre luy, du cuir, de quoy faire de la bière, bref toute sorte decommoditez, d'outils, d'instruments & d'ouuriers. D'ailleurs s'estant transporté en ce païs par vn zèle tres-ardent de sa fausse religion, l'ayant receu en don du roy d'Angleterre qui la nomme Nova Scofia (1) dans son breuet, l'ayant dis-je auec-

(1) Jacques I, roi d'Ecosse et d'Angleterre, avait désigné l'Acadie sous le nom de Nouvelle-Ecosse, huit ou peuf années avant 1629.

ques poiuioir d'y mettre telles loix que bon luy sembleroit, & comme il se voit par sa commission, d'exiger de si grands imposts sur les François, en un mot se promettant de si grands profits & honneurs de cette entreprise, qu'il auait abandonné la baronnie d'Ocliiltrie pour posséder ce pais à guise d'un petit roy de la nouvelle Ecosse, comme ses ancestres Panaient esté de celle que tient maintenant l'Anglois, sans doute, il n'eust pas aisément quitté toutes ces belles prétentions, qui luy auaient cousté desià si cher, & ainsi il ne pouuait que donner beaucoup de peine à ceux qui l'euessent voulu par après déposséder, & faire bien du mal à nos pauvres pescheurs, et gaster tout ce païs d'vne hérésie à laquelle il est tres-zelé, & bien versé, parle bien latin, & est entendu en quantité de sciences, & ce mal n'eust pas esté pour peu de temps, car enuiron cinquante ans dont il est aagé, luy ont peu fournir assez de ruses pour se deffaire des commandements du roy d'Angleterre au cas qu'il luy en eust voulu faire pour quitter ce qu'il luy auait donné. A tout le moins ce seigneur n'eust pas manqué à demander bonne somme de deniers pour les frais qu'il eust deu auoir faicts. Ainsi Dieu nous est bien souvent plus favorable s'opposant à nos desseins, qu'en les conduisant selon nostre désir."

S'adressant aux directeurs et associés de la compagnie de la Xouvelle-France, le sieur de Malapart continue: '^.. Quand vostre pieuse Compagnie n'apporteroit iamais autre bien que celuy qu'à produit l'action héroïque de monsieur

Daniel, il ne fera iamais que la France n'aye suject de bénir tous ceux qui l'ont érigée... Pour moy il faut que je vous ouvre franchement mon cœur, ie perdis il y a enuiron dix-huict mois vn œil, & quasi vne de mes mains sur le suiet qui vous lie ensemble & conjoint d'un sainct désir ; ie considère neautmoius ces espreuues pour faveurs... ie m'estime dès maintenant assez- bien recompensé de la part que Dieu m'a donnée en la gloire de ce dernier exploit...."

Le même adresse au capitaine Daniel un dizain gracieusement tourné : —

Monsieur ie crains bien fort que vostre modestie N'aye pas pris plaisir à lire ce discours, Mais si cette vertu tient en vous amortie Toute la vanité, l'idole de nos iours.

Au moins laissez le cours libre à la vérité, Laissez aller le los à qui l'a mérité.

Que si vous ne voulez cet acte de justice, Et aymez mieux me veoir exercer la milice, Dittes-moi au plustost : " Soldat : l'espée au poing! " Et vous verrez bien tost que ie n'escriray point.

Votre plus obéissant

soldat & serviteur,

ANDRE MALAPART (1).

Mais le lord Ochiltrie a la parole à son tour. Voici sa réponse : —

" La barbare et perfide conduite des Français envers le lord Ochiltrie dans l'île du Cap-Breton,

(1) En 1635, Malapart était aux Trois-Rivières ; en 1639 il y commandait et non pas en 1649 comme portent certaines listes.

prouvée en la cour (rainirauté de Dieppe."— " Vers le 10 septembre ou environ, un capitaine Daniel, habitant de Dieppe, accompagné de trois vingtaines de soldats et d'un certain nombre de sauvages en six chaloupes, vint à la côte de Cap- Breton et surprit deux chaloupes et six pêcheurs qui les montaient, qui étaient à pêcher pour la nourriture du dit lord Ochiltrie et de sa colonie, dans laquelle il a été envoyé en vertu de la commission du roi d'Angleterre. Ayant surpris les chaloupes, il s'empara des pêcheurs et les enferma dans une île de l'ouest, sans viande, sans boisson, sans feu, sans maison, sans aucun abri contre la pluie et le froid. Puis, avec ses soldats et six chaloupes, il entra dans le port, le dit lord Ochiltrie et la majeure partie de ses hommes étant éloignés par leurs occupations. Le dit lord Ochiltrie, les voyant arriver à son fort et pensant avec le peu de monde qui s'y trouvait que le dit capitaine Daniel et ses gens-étaient des sauvages, fit décharger quelques mousquets sur les chaloupes pour leur faire déclarer qui ils étaient. Comme ils ne s'approchaient pas immédiatement du fort et que lord Ochiltrie trouvait à leur extérieur qu'ils n'étaient pas des sauvages, il leur demanda qui ils étaient. Ils répondirent qu'ils étaient Français, ils dirent que les Français et eux étaient amis, à cause de la paix entre les deux rois ; ils répliquèrent qu'ils étaient Français, qu'ils connaissaient la paix et étaient leurs amis; il dit alors qu'en ces termes ils étaient bienvenus. Aussitôt qu'ils entrèrent (l'on n'attendait pas de procédés nuisibles après les parc-

les qui s'étaient échangées) il s'emparèrent d'eux tous, les désarmèrent, les rassemblèrent avec toutes leurs marchandises, chassèrent les pauvres gens du fort et les exposèrent sans abri ni couvert, et sans vêtement à la merci de la pluie et du vent froid qui étaient excessifs à cette époque, de sorte que ces malheureux (parmi lesquels des vieillards, des femmes, des mères avec leurs enfants et de jeunes enfants à leur sein) ces malheureux, dis-je, furent forcés de renverser la carcasse d'une vieille chaloupe et de s'y blottir en rampant pour sauver leurs vies de la rigueur du froid et de la pluie qui était extrême à cette place. Ensuite, le dit capitaine Daniel et son monde entrèrent dans le flibot que le dit lord Ochiltrie avait là, s'emparèrent de toutes les marchandises et immédiatement ils vidèrent avec gloutonnerie trois barriques de vin, deux barriques de cidre fort et toute la bière que l'on avait conservée, n'en réservant pas assez pour faire vivre le dit lord Ochiltrie et ses gens pendant leur voyage en France, de sorte qu'ils furent forcés de boire de l'eau puante au grand détriment de lord Ochiltrie qui en tomba malade et de beaucoup de ses gens, sujets de Sa Majesté, qui perdirent la vie. Ils enlevèrent du vaisseau du dit lord Ochiltrie les couleurs de Sa Majesté, les foulèrent aux pieds et hissèrent les couleurs du roi de France avec un tel dédain que chose semblable n'a jamais été vue ni lue dans le cours d'une paix existant entre deux rois. Après peu de jours, ils expédièrent la majeure partie des gens du dit lord Ochiltrie dans des chaloupes, envi-

ron trente lieues par mer, à Scliibo où. mouillait le navire du dit capitaine Daniel, et pendant ces trente lieues, ils firent travailler les pauvres gens aux avirons comme s'ils eussent été des esclaves, n'ayant pour vivre pendant tout ce temps que du pain et de l'eau et beaucoup d'entre eux d'ayant pas de vêtement pour couvrir leur nudité ou se préserver du froid. De quelle plus grande barbarie le Turc pourrait-il user contre des chrétiens ? Peu de jours après, le dit lord Ochiltrie, avec deux ou trois gentilshommes anglais et leurs femmes furent emmenés en chaloupe au dit Schibo, et, la tempête les ayant forcés d'attérir la nuit, ils couchèrent sur la terre froide sans abri, la pluie tombant à torrents sur eux, ce qui causa une maladie extraordinaire au dit lord Ochiltrie qui contracta un flux de sang dont il n'est pas probable qu'il soit bientôt délivré. Dès son arrivé à Schibo et dès que le capitaine Daniel vint à son vaisseau, il y hissa les couleurs du roi d'Angleterre comme sur une prise, acte inusité en temps de paix. A Schibo, pendant l'espace de six ou sept semaines, tous les malheureux furent forcés comme des esclaves à travailler péniblement, étant au pain et à l'eau seulement, et beaucoup étant nus et sans vêtements, de sorte que, par pitié pour ces pauvres gens, le dit lord Ochiltrie fut contraint de leur donner les couvertures de son lit pour couvrir leur nudité et les garantir en partie de la rigueur du froid, et de leur partager les draps de son lits. Quand le dit lord Ochiltrie et ses gens eurent enduré ces injustices et ces misères pendant l'espace de deux

144 LE GOLPE SATNT-LAURENT

moiSj ils furent tous embarqués dans le vaisseau du dit capitaine Daniel, cinquante hommes, femmes et enfants étaient enfermés dans la cale du vaisseau dans un réduit si étroit qu'ils étaient forcés de coucher les uns sur les autres comme s'ils eussent été des poissons, couchant dans leurs propres immondices et nourris au pain et à l'eau, de sorte que par la faim et par l'odeur pestiférée de leurs propres ordures beaucoup d'entre eux voir furent jetés à la mer ; la famine faisant perdre le lait de leurs mères, les pauvres petits enfants perdirent la vie et furent jetés à la mer. En ce temps, le dit lord Ochiltrie, affecté d'un flux de sang, fut alors qu'il réclamait contre le traitement infligé à ses gens, menacé d'avoir la gorge coupée et de recevoir un coup de pistolet ; le domestique qui le soignait dans sa maladie fut empêché de venir lui donner un verre d'eau ; ses coffres, avec ses vêtements et ses papiers, qui seuls n'avaient pas encore été fouillés et saisis, furent pris et ouverts et ses quittances de grandes sommes d'argent qu'il avait payées, les reconnaissances de sommes prêtées, ses titres de créances sur les terres de ses amis furent pris par le dit capitaine Daniel et jetés à la mer. Et pour couronner le reste des insolences du dit capitaine Daniel, devant le sergent-major de Dieppe, monsieur Schobnell (1), il a appelé le roi d'Angleterre un usurpateur. Dans cette action, le dit lord Ochiltrie a prouvé que, partie pour les marchan-

(1) On croit qu'il s'agit de Ohannel, d'une famille bourgeoise de Dieppe.

dises qui lui ont été prises, pour ses pertes pendant sou voyage, et pour la valeur des quittances précités qui ont été jetées à la mer, il éprouve un préjudice d'environ vingt mille livres sterling. Le dit lordOchiltrie a prouvé cette relation dans son entier devant la cour de l'amirauté de Dieppe ; a obtenu sentence sur ce et étant gardé prisonnier enfermé à Dieppe pendant un mois, il R été appelé devant ses juges par l'entremise de l'ambassadeur de Sa Majesté. On lui ^ objecté ses offenses contre le roi de France ; il s'est défendu en invoquant la mission à lui donnée par Sa Majesté, qu'il n'a jamais transgressée pour rien de contraire ; et comme on n'avait rien de plus à dire contre lui il a été remis à l'ambassade de Sa Majesté. Il a présenté au Conseil sa relation des torts et pertes qu'il a éprouvés, avec leur vérification à la cour d'amirauté de Dieppe, en y joignant la sentence des juges. Mais il n'a pu encore avoir réparation de ses griefs, paiements de ses pertes, ou punition de son agresseur ; au contraire, le dit capitaine Daniel est employé par une nouvelle commission pour aller en Amérique sur un vaisseau du roi de France avec deux autres, pour assurer la possession du Cap-Breton, et l'île de Cap-Breton lui a été donnée pour les injures qu'il a faites au roi d'Angleterre et à ses sujets. Et, ce qui est plus barbare et plus injuste encore, la sentence de la cour d'amirauté qu'il a présentée au Conseil de France, on refuse de la lui rendre, par un procédé aussi odieux qu'on puisse le consigner. Aussi, lord Ochiltrie est forcé d'avoir recours à

Sa Majesté, et son humble désir est : — Qu'il plaise à Sa Majesté prendre ses griefs et pertes en sa priucière et royale considération et qu'il lui plaise y pourvoir par tel remède qui, dans son jugement souverain, se trouvera le plus convenable. Et pour la vérité de sa relation, il est prêt à en répondre sur sa vie ; et en même temps il s'en remet pour le prouver à la relation du capitaine Constance Ferrer, (1) du lieutenant Thomas (2) Stewart, de Henry Pew, gentilhomme, et de tels autres qu'on trouvera et qui étaient témoins des dits faits : — et qu'il plaise à Sa Gracieuse Majesté de les faire appeler pour vérifier ce récit, en témoignage de la vérité duquel le dit lord Ochiltrie a signé ces présentes. (Signé) J. L. Ochiltrie."

Avant que de reparler de cette affaire, il est bon de savoir ce qui se passait à Québec :

Dans V Histoire des Canadiens- Français (ÏI, 37), j'ai tâché de faire la liste des Français demeurés à Québec durant l'occupation de Kertk. La voici : Des vingt personnes du sexe masculin dont la présence est constatée, dans l'intervalle de 1608 à 1628, cinq repassèrent en France. Mais devaient revenir ; ce sont : Samuel de Champlain, Olivier le Tardif, Thierry Desdames, Jean-Paul Godefroy et Eobert Giffard. Hébert et Jonquest étaient décédés. Les treize qui restaient au Canada étaient: Xico-

(1) Il existe une pétition de lui demandant une indemnité pour les pertes subies en cette occasion.

(2) Fils de lord Ochiltrie,

las Marsolet, interprète non encore marié, Etienne Brnlé, interprète et célibataire, Guillaume Couillard, artisan et cultivateur, Guillemette Hébert, sa femme et leurs enfants ; Louise, Marguerite, Louise (1) ; Abraham Martin, pilote, Marguerite Langlois, sa femme et leurs enfants : Anne, Eustache, Marguerite, Hélène ; Nicolas Pivert (2), Marguerite Lesage, sa femme avec leur nièce et un jeune homme ; Pierre Desportes, Françoise Langlois, sa femme et leur fille Hélène ; Jacques Hertel, interprète resté chez les sauvages, non encore marié ; Jean Nicolet, interprète resté chez les Algonquins de l'Ottawa, non encore marié ; Adrien Duchesne, chirurgien, et sa femme de nom inconnu ; Jean Godefroy, interprète resté chez les sauvages, non encore marié ; Thomas Godefroy, interprète et célibataire ; Guillaume Hubou, cultivateur marié à Marie Eollet, veuve de Louis Hébert, et un enfant : Guillaume Hébert; François Marguerie, interprète resté chez les sauvages et non encore marié. En tout, trente-et-une personnes. Ceux qui restaient dans le pays formaient déjà depuis quelques années la partie stable de la population. Il est donc faux de dire que le Canada fût abandonné de ses habitants. D'autres Français, qui ne devaient pas faire souche ici, continuèrent à y résider sous les Kertk. Ce sont : Gros- Jean, de Dieppe, interprète des Algonquins, ami des

(1) Elisabeth fut baptisée le 9 février 1631.

(2) Ramené à Québec par les Anglais, après avoir été pris au cap Tourmente.

Anglais ; Le Baillif, natif d'Amiens, arrivé en 1622 en qualité de sous-commis et chassé par de Caen "pour être grandement vicieux;" il se donna aux Kertk, qui en firent leur commis et lui confièrent les clefs du magasin des Français, qu'il avait eu la précaution de se faire remettre afin de se venger de de Caen. On l'accuse d'avoir enlevé à Corneille, sous-commis, cent livres en or et en argent, outre certains effets ; c'est lui, dit-on, qui s'empara des vases sacrés de l'église de Québec ; les Anglais finirent par s'Indigner de sa conduite scandaleuse. Le Baillif maltraita tant qu'il le put les familles qui n'avaient point voulu repasser en France. Pierre Eeye ou Eaye, charron, natif de Paris, qualifié par Champlain de " renégat, perfide, traître et méchant", passa également au service des Kertk. Un nommé Jacques Couillard, sieur de l'Epinay, capturé par Thomas Kertk, comme il arrivait de France, fut conduit à Québec. Des hommes, l'un appelé LeCocq, charpentier, et l'autre Froidemouche, envoyés de la Malbaie à Québec par Emeric de Caen, se firent prendre par les Anglais de Québec, qui les gardèrent pour les faire travailler. Sur un navire de Eoquemont, le sieur Le Faucheur, bourgeois de Paris, qui se rendait à Québec avec sa famille, fut pris, et probablement renvoyé en Europe. Celui-ci peut être regardé comme le premier colon que tenta de nous envoyer la compagnie des Cent Associés.

Dans l'automne de ]G.'JO, on re(;ut à Paris des nouvelles de Québec par deux P^'rançais qui avaient passé par Londres. L'un était charpen-

tier et l'autre laboureur. "Ils nous dirent, raconte Champlain, qu'il était mort quarante Anglais, de nouante qu'ils étaient, de pauvreté et misère durant l'hiver, et autres qui avaient été assez malades, n'ayant fait bâtir ni défricher aucune terre... et étaient restés quelques septante Anglais," C'est-à-dire que sur quatre-vingt-dix Anglais il en était mort quarante le premier hiver, et que, dans l'été de 1630, il en était arrivé vingt. Je ne sais à quelle date les occupants de Québec apprirent la signature de la paix.

Le 27 octobre 1629, Champlain écrivit à M. Jean de Lauson, lui racontant ce qui s'était passé au Canada, et combien les Anglais étaient embarrassés de ce que la capture de Québec eût eu lieu après la signature de la paix. Lorsqu'il eût passé quelque temps à Londres, il en repartit pour la France, avec la permission de M. de Châteauneuf, l'ambassadeur de Louis XIII, ayant obtenu parole que le fort et l'habitation de Québec seraient restitués par l'Angleterre. C'est le cas de dire ici, comme dans les procès -verbaux de nos chambres d'assemblées : '' Et des débats s'ensuivirent ", car tout ce qui était déjà arrangé se trouva dérangé. M. de Châteauneuf fut rappelé incontinent et remplacé par M. de Fontenay-Mareuil. Dans l'hiver de 1629-30, le docteur André Daniel, frère aîné du capitaine Charles Daniel, alla négocier à Londres, avec l'aide du nouvel ambassadeur, pour obtenir le reddition du Canada et régler l'affaire du seigneur écossais, sans savoir que Charles I tenait en réserve une carte de son jeu qui transformerait à un moment donné tonte la

situation. Un diplomate habile peut encore gagner beaucoup, même lorsqu'il est battu.

Richelieu, créé premier ministre en 1629, n'eût pas plutôt écrasé le parti protestant à la Rochelle, qu'il tourna les armes de la France vers l'extérieur, en affermissant le duc de Nevers dans les importantes positions deMantoue et de Montferrat (1630) ; puis, absorbé par la politique intérieure du royaume, il triomphait de nouveau de ses ennemis personnels à la "journée des dupes ", le 11 novembre 1630, forçant Gaston d'Orléans et Marie de Médicis à quitter la France. Etaitce bien le moment de lui rappeler le Canada ? Ce qui est certain, c'est qu'il n'y pensa plus jamais autant qu'autrefois, depuis l'heure où il embrassa l'Europe dans ses projets.

Des vaisseaux devaient partir de Dieppe, le 20 février 1630, pour le golfe Saint- Laurent. Le 7 avril, ordre était donné de mettre six navires sous voiles dans six semaines, et de les diriger vers le Canada, savoir : l'un commandé par le chevalier de Montigny, amiral de cette flotte, et les autres par le chevalier de Saint-Clair (ou Montclair), le sieur de Nest de Fécamp, le sieur de Lombards, le capitaine Daniel et le caj)itaine Arnaud. Je ne sais ce qui résulta de ces préparatifs, mais en cette année il n'est fait mention que de deux navires français qui parvinrent en Acadie. Les Basques et les autres bâtiments pêcheurs qui, de temps immémorial, fréquentaient les eaux du golfe sans trop s'occuper des luttes entre les couronnes, continuaient leurs opérations en dépit des Anglais.

D'une part, la compagnie des Cent Associés avait à cœur de se refaire de ses pertes d'argent Chaniplain appuyait dans ce sens, afin de reprendre le travail delà colonisation, qui était le grand but de sa vie ; Eichelieu était engagé d'honneur à ne point laisser jeter au panier le traité de Suze, si explicite à l'endroit des prises faites après le 24 avril 1629. D'un autre côté, le sentiment hostile aux colonies, dont le ministre de Henri IV, Sully, avait été l'expression en son temps existait toujours ; on discutait en France, en l'année 1630, pour savoir s'il fallait garder le Canada, tout comme en notre siècle le peuple anglais se pose la question de savoir s'il vaut mieux soutenir ses établissements lointains que de les abandonner. De Caen demandait que les Anglais lui rendissent les pelleteries qu'ils avaient enlevées à la faveur des troubles et de la prise de Québec. Se croyant bien certain dh prompt retour de cette place à la France, et, voulant en finir avec les réclamations de ce marchand, Eichelieu permit à de Caen d'exploiter le golfe aussi bien que le fieuve durant une année, ce que les Anglais empêchèrent, comme on le verra. Les Kertk faisaient un commerce profitable ; ils se montraient disposés à tenir bon dans leurs postes, même à résister aux ordres de se retirer, s'il leur en venait de la cour de Londres. Charles I reprochait à la France l'attaque du capitaine Daniel contre lord Stuart, et voyant Eichelieu fort occupé en Europe, il feignait de ne pas vouloir céder un pouce de terrain ni un ballot de marchandises. Ainsi s'écoula l'année 1630.

Attendant toujours la lettre écrite qui devait leur rendre le Saint-Laurent, les Cent Associés se décidèrent néanmoins à faire acte d'occupation. Le 25 mars 1031, le capitaine Hubert Anselme partit de Dieppe en destination de Tadoussac, et relâcha à Miscou pour éviter les Anglais, car il venait d'apprendre de quelle manière il serait reçu par eux dans le fleuve. Il ne paraît pas avoir dépassé Miscou, côte de Gaspé. Au mois d'avril, le capitaine Laurent Ferchaud mit à la voile, de Bordeaux, et cingla vers l'Acadie, où il retourna trois fois dans le cours de cette année, ravitaillant chaque fois le poste français du cap Sable, y transportant des colons et des religieux. Ce fut le seul succès des Cent Associés en 1631.

Le capitaine Daniel avait pris la mer le 26 avril pour se rendre à Sainte- Anne du cap Breton. Arrivé près de Terre-Iieuve, il eut connaissance d'un pirate turc et voulut lui donner la chasse ; mais celui-ci, ne se voyant pas de force à résister, vira de bord et alla se jeter sur un bâtiment basque, où il perdit son drapeau, sans toutefois se faire prendre lui-même. Daniel s'arrêta à Sainte- Anne et envoya Michel Gallois à la traite de Miscou sur son propre navire. Gallois rencontra dans ces parages un frère du capitaine Dumay, qui montait une barque de trente-cinq tonneaux seulement, équipée au Havre-de- Grâce. Tous deux s'entendirent pour intimider les Basques qui exploitaient les pêcheries sans l'autorisation des Cent- Associés, et ils mirent d'abord la main sur le capitaine Joannis Arnan-

del, de Saint-Jean-de-Luz dans le golfe de Biscaye ; mais les Basques revenant sur eux les forcèrent de prendre la fuite, tandis que le captif s'évadait en plongeant dans la mer, d'où ses gens le retirèrent en peu de temps.

Emeric de Caen était parti de Dieppe sur un navire appartenant à son oncle Guillaume. A Québec, les Anglais lui défendirent de trafiquer en dehors des mois d'hiver ; il reprit le chemin de la France.

Tandis que ces événements avaient lieu au Canada, Charles I écrivait de Greenwich à sir Isaac Wake, son ambassadeur près la cour de France, une dépêche en date du 12 juin 1631, qui expose, il me semble, tous les côtes et aspects de la situation entre les deux pouvoirs, et surtout cette curieuse affaire du non-paiement d'une partie de la dot de Henriette-Marie, sœur de Louis XIII, mariée en 1625 à Charles I. Celui-ci s'explique nettement: payez la dot, ou pas de Québec ni de Port-Royal ! On y voit aussi plus d'un point qu'il est à propos de connaître au sujet des navires capturés en 1629. Cette curieuse pièce a été mise au jour en 1884 par M. Douglas Brymner, archiviste du goiivernemeut canadien. La voici en son entier :

" Par vos différentes dépêches au vicomte Dorchester, depuis que vous êtes arrivé à votre lieu de résidence en cette cour (de France) nous avons particulièrement remarqué les retards qu'on vous a fait éprouver avant de vous présenter d'abord au roi et à ses principaux ministres, ainsi que les manières et le langage dont on s'est

servi à votre égard, lors de votre première audience. Et de même que nous ne pouvons nous empêcher d'être surpris que vous n'ayiez pas été admis plus tôt en la présence du roi, sur vos instances réitérées et après la sollicitation d'une audience faite par d'Augier, ainsi d'un autre côté, nous estimons avoir lieu suffisamment d'être satisfaits de la réparation qui vous a été faite par la déclaration si significative d'amitié fraternelle et la déclaration d'un ferme propos d'entretenir exactement avec nous des relations amicales, qui vous ont été faites de la bouche même du roi. Quant au bon accueil dont vous avez été l'objet de la part de quelques-uns des ministres de ce roi et à la réserve que d'autres ont observée avec vous, au sujet du cardinal de Richelieu, vous avez bien fait de vous conformer à vos instructions, et pour le reste nous devons vous laisser agir avec eux à votre discrétion. Et comme nous voyons par votre conduite que vous n'êtes pas novice dans les ambassades, ainsi nous n'avons pas besoin de vous donner de nouvelles instructions sur les égards à avoir pour ceux avec qui vous avez à négocier en cette cour, si ce n'est de continuer comme vous avez bien commencé, en ce qui regarde le cérémonial de votre emploi. Cette dépêche vous en apprendra la partie essentielle, qui est de mettre fin à tous les différends entre les deux couronnes, et d'établir les bases d'une plus ferme amitié que celle des années dernières ; ce n'est pas lîl une œuvre nouvelle; il ne s'agit, en réalité, que de renouveler d'anciennes alliances, en mettant d'accord les

faits avec les promesses. C'est ce que comporportait l'objet principal, et le premier article même du dernier traité, conclu il y a deux ans, après une rupture malheureuse ; et ce qu'il embrassait ou ce qu'on pouvait prétendre en vertu de ce traité a été ponctuellement exécuté de notre part : . sauf seulement ce qui exigeait dans le temps, et ce qui exige nécessairement une exécution mutuelle. Nous avons, conformément au traité (comme vous le verrez spécifié au troisième article) admis une modification dans la maison de notre digne épouse, en augmentant le nombre des ecclésiastiques attachés à sa personne, comme on l'a jugé convenable, de gré à gré ; et nous avons fait faire à cette nation (française) diverses restitutions de navires avec leurs chargements d'une très-grande valeur, sans avoir rien pris ni gardé de ce genre, attendu que la remise en était exigée de nous par droit d'arrêt ou de représailles. La même satisfaction ne nous a pas été donnée, non plus qu'à nos sujets, sous ce double rapport ; car bien que le troisième article déjà mentionné requière expressément la confirmation de tous les articles et stipulations de notre contrat de mariage, en n'exceptant que la particularité relative à la maison de notre chère épouse, objet d'une clause particulière dans ce dernier traité, et que la dot soit clairement stipulée, et quant au montant, et quant à l'époque du paiement précisé dans ces articles et conventions matrimoniales, et que promesse de paiement nous ait été souvent faite en conséquence, spécialement par M. de Châteauneuf, maintenant garde

des sceaux, lorsqu'il était ici en ambassade, cependant la moitié n'en est pas encore payée, et non seulement trois riches bâtiments appartenant à nos sujets, capturés et gardés sans aucune raison légitime, ni même l'ombre d'un prétexte, sont encore retenus, malgré des demandes réitérées de restitution ; mais aussi il a été pratiqué dans ce pays (en France) diverses saisies de draps et de tissus fabriqués en notre royaume, en contradiction directe avec les stipulations et le traité. Le paiement de la balance de la dot a été depuis promis de reclief, à nous de même qu'aux personnes que nous avons employées dans cette cour, et par les ministres de ce roi et par l'ambassadeur de France résidant auprès de nous. Nous ne pouvons accorder plus de délai pour ce paiement et nous l'avons eu conséquence joint aux autres conditions d'une entière et parfaite réconciliation. L'ambassadeur français, persistant encore dans sa promesse de paiement, désire néanmoins que les affaires en question soient séparées, en se faisant un point d'honneur d'être tenue par un nouveau traité, de payer la dette déjà reconnue par une convention antérieure, ce à quoi nous avons consenti volontiers, parce qu'une formalité ne doit pas interrompre les négociations — mais comme nous sommes plus particulièrement tenu en honneur de faire prudemment des conventions qui, si elles n'ont pas été exécutées auparavant dans l'ordre des temps, devraient l'être au moins simultanément et effectivement avec des choses d'une grande importance qu'on nous demande d'accomplir, nous ne

pouvons nullement consentir à les séparer de façon que l'une pourrait être prescrite et accomplie sans l'autre. Ce que nous entendons principalement devoir être employé pour amener le paiement de la balance de la dot, est la reddition de Québec, en Canada, ville prise, en vertu d'une commission donnée sous notre grand sceau, pendant la dernière guerre, par une compagnie de sujets de notre royaume d'Angleterre,et l'évacuation de Port-Royal, situé près de la Nouvelle- Angleterre, et où une compagnie de nos sujets de notre royaume d'Ecosse était fixée et établie en vertu de la même commission, sous le sceau de notre royaume, également donnée pendant la guerre — pour donner suite à une autre antérieurement accordée par le roi notre père d 'heureuse mémoire. Il est vrai qu'une de ces villes a été prise et que l'établissement s'est effectué dans l'autre après la paix, et pour cette considération (afin d'accommoder tous les différends) nous avons formellement consenti, et nous persistons dans notre dessein et résolution, que l'une, c'està-dire Québec, soit rendue, et que ceux de nos sujets qui sont établis dans l'autre s'en retirent, en les laissant toutes deux dans le même état où elles étaient avant la conclusion de la paix : ce que nous ne faisons point par ignorance, comme si nous ne comprenions point à combien peu nous oblige sous ce rapport le dernier traité (le septième article de ce traité relatif aux restitutions ne mentionne que les navires qui étaient alors à l'étranger avec des lettres de marque), mais par affection et

désir de plaire à notre bon frère le roi de France dans tout ce qui peut nous être amicalement et raisonnablement bien que non justement et légitimement demandé. Et on peut établir à bon droit cette distinction entre les demandes faites réciproquement et ce que nous demandons, savoir : le paiement de la balance de la dot ; la restitution de certains bâtiments pris et gardés sans même le moindre prétexte, et la main-levée des saisies pratiquées dans ce royaume contre nos sujets, contrairement au traité — tout cela est de droit légitime ; tandis que ce que l'on nous demande au sujet des susdites localités, au Canada et autre lieux, et de quelques navires de cette nation, qui n'ont pas encore été rendus, mais ont été condamnés à la confiscation par notre haute cour d'amirauté, pour des raisons valables en justice, ne sauraient être accordés que par courtoisie et dans l'intérêt d'une entente cordiale. Après vous avoir ainsi exposé complètement l'état de la question en général, je vous réfère pour les détails aux pièces échangées entre l'ambassadeur de France, et celles de nos lords commissaires qui étaient chargés de cette affaire, ainsi qu'à Philippe Burlamachy, que nous vous envoyons exprès avec les mémoires et les pouvoirs qu'il vous i^résentera. Les mémoires se rapportent aux bâtiments, aux marchandises et autres choses j^ropres à vous donner une connaissance complète de tous les détails en ce qui regarde une restitution mutuelle ; et à cet égard, nous vous laissons la latitude de concéder, plus ou moins, selon que vous le jugerez à propos,

pour la conclusion d'un accord satisfaisant. Les pouvoirs, consistent, pour la part de M. Burlamachy, à recevoir le reste de la dot qui nous est dû, soit en argent ou en une bonne et valable procuration, de nature à le satisfaire ; et pour notre part à rendre Québec et à évacuer Port- Royal ; ce pourquoi Philippe Burlamachy vous livrera certaines pièces convenables j)our cette fin. îî^otre plaisir est que vous les remettiez à ce roi, ou à tel membre de son conseil qu'il nommera lorsque Burlamachy aura reçu l'argent ou les assignations susdites, et qu'il vous aura été donné satisfaction quant aux autres détails plus haut spécifiés ; mais en cas de refus ou de délai relativement au imiement ou à la remise de bonnes garanties (ce dont Burlamachy est tenu responsable envers nous), vous devrez alors les retenir et les lui remettre, car, dans cette éventualité, il ne devra pas rester plus longtemps à attendre la fin de sa mission. Quant à la balance de la dot, il reste une chose à régler : c'est la déduction que nous faisons des sommes que nous avions autrefois allouées aux personnes de la maison de notre chère épouse qui sont retournées en France, déduction à laquelle nous acquiesçons volontiers. Un autre point reste aussi à résoudre touchant l'obligation imposée à nos sujets de se retirer du Canada et autres lieux — c'est que révocation soit faite de tous les actes publiés en France contre tous ceux qui ont été engagés dans cette entreprise, particulièrement contre les trois frères Kirk, ainsi que nous l'avons autrefois demandé au sujet du baron de

Latour et de son fils, avec lesquels sir William Alexander avait traité, ce qui fut jugé raisonnable par les ministres de ce roi, et ce sur quoi il faut encore insister. Il y a un règlement pour la liberté du commerce, négocié et formulé par écrit, entre nos commissaires et le garde des sceaux de ce royaume, quand il était ambassadeur extraordinaire ici, et comme l'ambassadeur de France résidant aujourd'hui en notre cour demande que ce règlement soit ratifié et sanctionné, nous y donnons volontiers notre assentiment, principalement parce qu'il donne vigueur et activité au traité antérieurement conclu entre les deux couronnes ; et tant pour cette affaire particulière (à cet effet nous ordonnons qu'il vous soit remis une copie du règlement) que pour les autres affaires dont vous êtes actuellement chargé, nous vous donnons une ample commission sous notre grand sceau, dans la forme usitée en pareille cas."

L'année 1632 s'ouvrit sans règlement de comptes. Il fallut attendre au 29 mars pour voir signer le traité dit de Saint-Germain-en-Laye, qui fit cesser toutes les diflScultés. Le 13 juillet, Thomas Kertk rendit Québec à Emeric de Caen, et partit emportant une riche cargaison de fourrures ; les années 1629-32 lui avaient procuré des sommes énormes. Les Cent Associés envoyèrent en 1632 quelques colons. L'année suivante Champlain arriva de France : c'était le commencement réel du régime des Cent Associés. La culture des terres allait enfin recevoir sa part d'attention. Au lieu de se concentrer uni-

LE GOLFE SATNT-LAFREKT 161

quement dans le golfe, l'activité des Français devait se répandre sur le continent et réaliser le rêve dn fondateur de Québec, car celui-ci n'est grand dans l'histoire que par les projets qu'il a conçu, sans pouvoir les exécuter. Tout se liguait cotre la réalisation de ses plans. Nous ne lui attribuons pas la gloire d'avoir construit la ville de Québec, puisqu'elle n'était encore qu'une bicoque l'année de sa mort, mais c'est lui qui avait su choisir le site de cette importante position, et surtout c'est lui qui a rédigé avec un esprit pratique extraordinaire ces rapport volumineux où il enseigne comment il faut s'y prendre pour fonder une colonie durable — une Nouvelle-France. Quelle joie ne devait-il pas ressentir lorsqu'il mit le pied à Québec en 1633 ! Lui qui avait déjà parcouru nos deux grandes provinces centrales, et de plus l'Acadie, comme il devait être heureux de voir que ces vastes domaines allaient se trouver aux mains de peuples civilisés. N'aurait-il pas pu écrié alors, avec le héros légendaire :

L'avenir ! l'avenir, l'avenir est à moi !

Malheureusement, des circonstances multiples entravèrent son action. Les guerres que soutenait continuellement la France ; un penchant nouveau chez les armateurs à se porter vers l'Amérique centrale ; la mort de Champlain (1635) et les guerres des Iroquois qui suivirent bientôt — tout se conjura pour paralyser le développement du Canada. A Port-Royal, en Acadie, même chose ; Razilly n'eut pas assez de secours

ni assez de temps à sa disposition pour exécuter Pœuvre qu'il avait rêvée ; il mourut, lui aussi, laissant des petits groupes français, isolés les uns des autres, végétant, peu rassurés et nullement aidés dans leurs entreprises. Ils se maintinrent néanmoins dans ces vastes contrées, et posèrent, avec patience et longueur de temps, les assises d'un empire français dont Colbert comprit la valeur en 1663.

Le volume que vient de publier M. W. H. H. Murray nous décrit, avec la plume d'un écrivain artiste, Lake Ghamplain and Us Shores, comme l'auteur a déjà su le faire pour d'autres régions, dans des livres qui trouvent de nombreux admirateurs. Ses scènes des montagnes Adirondacks seules lui ont valu une réputation enviable ; tout lecteur de langue anglaise connaît Adirondack Murray. Son nouvel ouvrage lui vaudra de justes éloges. Ce n'est donc pas pour le révéler au monde qu'un écrivain de langue française désire en parler aujourd'hui, mais plutôt pour avertir M. Murray qu'il a méconnu l'histoire du Canada sur un point de quelque importance et que plusieurs de ses compatriotes ont assez l'habitude d'interpréter les faits en question de la même manière que lui-même.

Supposons que j'aie à parler de notre pays en 1830 et que je ne me serve presque uniquement que des faits, des chiffres et des renseignements de 1890 ! Tel est le cas de M. Murray : il traite de ce qui a eu lieu en 1609, mais il en raisonne absolument comme s'il s'agissait de 1660 ou 1690; en un mot, il ne tient aucun compte de la succes- Bion des événements.

Voici son texte, aux pages 66, 71 :

" Champlain was now drawing nigh to the saddest day for him and France that eitlier ever knew ; the day wlien he sliould shed blood without cause. The blood of that United People, the strongest and the most warlike confederacy of Red men on the continent, and of whom the famé was as wide as their sovereignty, that they never forgot a friend or forgave a foe. Strange fate this which befell the just and humane Champlain, that, stumbling on, in his ignorance of Indian politics and power, he should, by one blundering shot, on the shores of this lake that was to bear his name, décide the character of a civilization, and forfeit a continent to France...

'^It was in this encounter that the Aquanu Schioni — United People, as the confederated Indians called themselves — saw for the first time a Christian white man, and were taught their first lesson in the humane ethics of what is called Christianity. It was in this battle also that the red warriors of the Mohawks had their first introduction to a Frenchman. For a hundred and fifty years they carried the memory of it on the edge of their tomahawks and the points of their scalping-knives. More than once the recollection of the wrong doue them on the shore of Lake Champlain by the armed représentative of Old France, of the blood of their chiefs there ruthlessly shed, stood like a wall of fire between the feeble English settlement south of them and the French and Indian hordes which were marshalled to destroy them in the north. More than once

France, through Chiirch and State, practised ail tlie arts of persuasion and intimidation to entice tlie dreaded Iroquois to her side or wedge them froiu their alliance witli the English, and failed. Tliey could not forget what France liad done to them in their first encounter uear Ticonderoga. The slaughter of the Indian chiefs by Champlain was not only a crime but a political blunder — a blunder of such magnitude and so far-reaching in its after results as to become monumental."

De l'imagination et du sentiment à la place de la connaissance des faits ! Ainsi, Champlain se promenait en canot sur le lac, il aperçoit des Sauvages, pan ! un coup de feu et les Sauvages sont morts ! Il ne savait pas qu'il s'attaquait à une puissante confédération... laquelle n'exista que plus tard. Tout est à refaire dans ces deux passages de M. Murray. Remettons les choses à leur place.

C'est durant le XVIe siècle que les Algon quins chassèrent graduellement les tribus iroquoises du Bas-Canada, et que celles-ci allèrent se fixer du côté Est du lac Ontario, pas très près de ce lac, formant une succession de villages ou bourgades qui s'étendaient d'Albany à Buffalo. La tribu des Agniers (Mohawks en anglais) se trouvait localisée entre Albany et le lac Champlain, c'est elle qui par son voisinage du Bas- Canada était la plus tentée d'exercer des représailles sur les Algonquins du Saint-Laurent.

Vers la fin du XVIe siècle, les cinq tribus iroquoises n'étaient pas à craindre. D'une part, elles se faisaient battre et refouler vers le lac On-

tario par les Chouanons qui habitaient un coin de la Pennsylvanie, et du côté du Bas-Canada, ou même du Haut-Canada, elles n'osaient rien entreprendre, sauf que les Agniers, comme je viens de le dire, allaient en maraudeurs, par petites bandes, inquiéter les Algonquins des Trois-Eivières et de Québec, durant la belle saison.

La Relation de 1660 (page 6), après avoir parlé du développement que l'organisation iroquoise prenait depuis quelques années (1645-60) ajoute que, vers la fin du XVIe siècle, c'est-à-dire de 1570 à 1590, ou encore lorsque Pontgravé commença à traiter sur le Saint-Laurent, les Iroquois étaient tombés dans l'insignifiance. ''Il n'en paraissait presque plus sur la terre... mais ce peu qui en restait, comme un germe généreux, poussa tellement en peu d'années, qu'il réduisit réciproquement les Algonquins, aux mêmes termes que lui."

En 1603, lors du premier voyage de Champlain qu'il prolongea jusqu'à Montréal, les Algonquins lui parurent avant tout préoccupés de la crainte des Iroquois et dirent que si les Français voulaient se joindre à eux pour dompter ces ennemis héréditaires, ils assisteraient Champlain dans ses voyages d'exploration, à la traite, partout enfin où il serait en leur pouvoir de le faire.

En 1608, un petit établissement fut commencé à Québec ; il y hiverna vingt-huit hommes, dont vingt moururent du scorbut, de telle sorte que, au mois de mai 1609, Champlain ne se trouvait plus à la tête que des sept survivants, assez peu gaillards en ce moment là, on peut le croire,

UN COUP DE FUSIL lt>7

Les Montagnais du Saguenay, les Algonquins de Québec et des Trois-Rivières, les Algonquins du haut de l'Ottawa, et les Hurons du Haut-Canada s'étaient engagés— si Champlain les secourait contre les Iroquois— de le guider dans la découverte du pays des grands lacs et lui faire voir les mines de cuivre dont ils lui avaient montré des échantillons. Lorsque ces peuples renouvellèrent leurs instances, au printemps de 1609, il n'y avait plus à balancer, le sort du poste de Québec était en jeu. Refuser la demande des Sauvages eût été renoncer à la bonne entente avec ces voisins immédiats, première condition de la sécurité des Français qui étaient dans le pays ou qui devaient y venir plus tard.

Cartier avait trouvé à Québec (1535) de nombreuses familles algonquines et, sans égard pour les sollicitations qu'elles lui adressaient, il était allé jusqu'à Montréal, pays habité par une tribu iroquoise. Le résultat de ce voyage avait été, de la part des Algonquins, une froideur dont les équipages français n'avaient eu que trop à se plaindre, tellement que les rapports entre eux étaient devenus presque hostiles. Cartier, perdant tout scrupule, et tout espoir de se concilier ces pauvres gens, enleva Donnacona avec quelques chefs qui ne revirent plus leur patrie. On sait combien Cartier et Roberval, cinq ans plus tard, eurent à regretter d'avoir déplu aux Sauvages parmi lesquels ils venaient s'établir, si bien qu'il leur fallut abandonner l'entreprise.

Champlain, instruit par l'exemple de son prédécesseur, avait eu la précaution, dès 1603, de se

mettre sur un pied d'intimité avec les Algonquins, tant ceux du Saint-Laurent que de l'Ottawa. Il était ainsi assuré que dans sa détresse, ou dans ses nécessités de tous genres, il n'aurait que des amis autour de lui. Des relations de bon voisinage étaient la chose indispensable dans une pareille situation.

En 1609, les Algonquins ne s'opposaient point, comme au temps de Cartier, à ce que les hommes blancs allassent du côté des Iroquois ; ils les en priaient, au contraire, et offraient de s'y rendre en armes avec eux, afin de délivrer le Saint-Laurent de ces bandes de maraudeurs et, si possible, les aller intimider jusque dans leur pays. Il fallait donc céder à leur désir, dans l'espoir d'une campagne heureuse qui ramènerait la tranquillité autour du poste de Québec. D'ailleurs, les Sauvages de ces derniers lieux pouvaient tout aussi bien devenir dangereux si l'on refusait d'épouser leur cause. Un péril lointain et très peu visible n'est rien en comparaison d'un danger réel, qui est à nos portes et dont la conséquence se mesure sur l'heure. Le mot ^'Iroquois" signifiait peu de chose ; il avait été tenu dans le mépris durant de longues années ; et à présent qu'il semblait chercher à se refaire, on savait qu'il était à peine représenté par deux cents guerriers. (1) Mais ces guerriers pouvaient, en se distribuant par petites bandes inquiéter des mil-

(1) Ceci veut dire les Agniers, car les autres tribus Iroquoisesne parai88aT>^.o as avoir pris part aux événements en question.

liers d'hommes ; l'Iroquois était le tramp de cette époque ; ce n'était pas encore la confédération des Cinq-Cantons, et personne au monde n'eût pu deviner les circonstances extraordinaires qui vinrent plus tard à leurs secours.

J'appelle la démarche de Champlain, raison d'Etat. Il avait autant le droit de s'en servir que n'importe quel souverain qui déclare la guerre pour des motifs souvent, hélas ! assez futiles. Stanley et Brazza en Afrique ont fait bien davantage aujourd'hui — et on les admire. Champlain, qui vivait à une époque barbare, s'est mêlé à une petite guerre de Sauvages— oh ! l'horreur! Stanley, qui brille dans notre siècle de pure civilisation, massacre des centaines de gens qui se trouvent sur son chemin, et tous les faiseurs de sentiment versent des larmes d'orgueil et de plaisir.

Qu'était venu faire Champlain sur le Saint- Laurent ? La traite et des découvertes avec l'espoir de fonder une colonie stable. La réussite de la traite était la première condition imposée pour soutenir l'habitation de Québec, car les bailleurs de fonds de la compagnie du sieur de Monts n'entendait pas badinage sur cet article. Or, les Iroquois gênait la traite en "coupant les rivières." Un remède héroïque devenait indispensable ; c'était malheureux, mais qu'y faire !

Quelques-uns ont dit: "Il y allait de mort d'hommes." Et les Hurons, les Algonquins, les Montagnais, étaient-ils sur un lit de roses 1 Depuis des années, les Iroquois se mettaient à l'affût daus les bois, au bords des cours d'eau et les

assassinaient sans pitié. La situation était insoutenable. Pour vivre tranquille il fallait chasser ces brigands. Il vaut mieux, dit le vulgaire, tuer le diable que de se faire tuer par lui.

A cela, on me répond que les Iroquois ne furent pas chassés par le combat de 1609. Cette observation vaut les autres, c'est-à-dire qu'elle procède d'une confusion de faits et de dates. Les coups d'arquebuse tirés par Champlain (1609-11) produisirent l'effet désiré. (1) Les Iroquois s'abstinrent de reparaître sur le Saint-Laurent durant nombre d'années. On en profita pour faire des découvertes et pour étendre le nom français à trois cents lieues de Québec. C'est vers 1640 que la guerre recommença.

Où étaient les Hollandais et les Anglais en 1609 î Pas au lac Champlain, pas même sur les rivages de l'Atlantique. Lorsqu'ils abordèrent dans le Massachusetts et l'Etat de New- York, ils ne tentèrent pas d'opérer des découvertes, ils voulurent seulement faire du commerce et pour cela se créer des amis chez les Sauvages qui les avoisinaient; ils donnèrent des fusils, de la poudre et du plomb aux Iroquois, ce que Champlain n'avait jamais fait pour les Sauvages ses alliés, qu'on le remarque bien.

Avec l'aide des Hollandais et des Anglais, les cinq tribus de l'Est du lac Ontario, les Agniers, les Onnontagués, les Goyogouins, les Onneyouts et les Tsonnontouans, se groupèrent politiquement pour opposer une barrière à la marche des

(1) Il y eut un second enj^a^ement en 1611,

Français vers les grands lacs et attaquer les Hu- ■• rons, peuple du Haut-Canada ami des Français. M.' Murray dit que si les Iroquois firent la guerre à la colonie française ce fut à cause du coup de fusil de 1609. D'abord il n'existe pas de mention d'un tel souvenir dans l'esprit des Iroquois après 1609 ; nous savons très bien pourquoi la guerre devint sérieuse à partir de 1636-40. Il ne faut pas confondre des événements si distincts et si distants les uns des autres.

J'allais oublier de vous dire que, en 1615, les Hollandais de l'Hudson s'unirent aux Iroquois contre des peuples qui étaient en brouille avec ceux-ci ; trois de ces Européens furent faits prisonniers, après avoir tiré leur petit coup de fusil sur "de pauvres Sauvages innocents" comme dirait M. Murray. Le sujet est à méditer. Pourquoi ces Hollandais qui ne devaient craindre ni les Hurons, ni les alliés de ceux-ci, à cause de leur position géographique et leur éloignement, pourquoi entretenaient-ils la haine entre ces nations ! Ce n'était plus comme Champlain, menacé sur le Saint-Laurent et jusqu'à la porte de sa maison de Québec, car personne n'allait empêcher sur l'Hudson la traite des Hollandais.

Ceux qui ont écrit que Champlain eût dû se concilier l'affection des Iroquois '' comme le faisaient les Hollandais ", perdent de vue que ces derniers se sont joints en effet aux Iroquois, mais pour faire la guerre aux autres Sauvages !

Champlain ayant remporté une victoire en tuant deux ou trois chefs Agniers, S'est montré î^sez magnanime pour ne pas les faire rôtir et

les manger. C'est un bon point dont M. Murray ne tient pas compte. Les trois Hollandais capturés par les Chouanons ou les Andastes, tel qu'expliqué plus haut, ne furent pas mangés non plus, car ces Sauvages, les prenant pour des Français, dont ils avaient entendu parler favorablement par les Hurons, les rendirent à la liberté. La reconnaissance des Hollandais se manifesta par la vente des armes à feu aux Iroquois, ce qui amena la destruction de tous les peuples de la Pennsylvanie.

En bref, d'après M. Murray, Champlain déshonore le christianisme lorsqu'il tire sur \es Sauvages qui le menacent lui et seS alliés ; les Hollandais font œuvre de courage en tirant sur les ennemis des Iroquois ; les Anglais qui vendent des fusils aux Iroquois ne sont que d'honnêtes commerçants.

Mais il y a plus : le coup d'arquebuse de 1609 " a fait perdre un continent à la France " afi&rme M. Murray. Là ! il n'y a point d'histoire du Canada maintenant ; ce ne sont plus ces Français négligents qui, après avoir découvert et possédé les sept-huitièmes du continent en question, l'ont laissé prendre par les troupes anglaises, non ! c'est la faute à Champlain, à son coup de fusil et à son manque d'esprit chrétien. Tout ce qui s'est passé entre le lac Champlain, la Louisiane et les Montagnes Eocheuses, de 1610 à 1760, ne compte pas — il ne faut voir que les quatre balles dont Champlain avait chargé son bâton à feu. Et c'est pourquoi l'acte de 1609 '^ n'est pas seulement un crime, mais une faute politique,"

Du moment que toute l'histoire du Canada ne consiste plus que dans l'aventure du lac Champlain, je crois en effet que c'était là un political hlunder de première importance, et son auteur a eu grandement tort de méconnaître la '' puissance incomparable" d'une nation qui n'était pas organisée, qui depuis vingt ou trente ans se faisait battre partout, et dont, ''la renommée s'étendait au loin, comme ses conquêtes." Tout cela arrive, pour M. Murray, un demi-siècle avant le temps, afin de montrer qu'il n'y a pas d'histoire du Canada et que le hlunder de 1609 dit tout, renferme tout, règle tout. C'est amusant.

Il y aurait un volume à écrire en reprenant les idées exprimées par les écrivains sur certains faits de l'histoire du Canada, et toujours on verrait que l'erreur provient d'un manque de connaissance des choses de l'époque dont il est question. Des phrases qui passent d'un livre à un autre et deviennent comme inattaquables parce qu'on les retrouve partout, renferment de grosses bévues, mais n'allez pas en rire, car vous passeriez pour un ignorant, alors que ''tout le monde sait à quoi s'en tenir sur le sujet."

Champlain a dû songer aux conséquences de sa visite au lac qu'il voulait découvrir, puisqu'il révélait le centre d'un continent, mais qu'il se soit laissé cribler par les flèches des Iroquois qu'il rencontra en ce lieu, uniquement pour ne pas détruire une vaste colonie française qui n'était pas encore fondée, c'est plus que le cerveau d'un homme de 1609 ne pouvait concevoir.

On ne fait pas de découverte de pays sans qu'il

en coûte à quelqu'un, et ce n'est pas l'habitude des hommes qui s'enfoncent dans les régions inconnues de trembler devant un ennemi. Champlain savait de plus que les Iroquois étaient les auteurs de mille mauvais coups dont les Algonquins se plaignaient ; or, les Sauvages de Québec ne pouvaient continuer à être molestés sans que les Français en souffrissent. A tous les titres notre explorateur avait le droit de prendre les armes, et dans sa position il agissait avec sagesse en faisant parler la poudre.

' Le premier établissement stable des Français sur le Saint-Laurent fut celui de Québec, commencé le 3 juillet 1608. Depuis soixante et quinze ans le fleuve était connu des navigateurs, mais aucun d'eux n'y avait formé de poste qui eût eu plus de six mois de durée. C'est avec Champlain seulement que s'ouvre l'histoire des premiers Européens fixés au Canada.

Des vingt-huit hommes qui restèrent à Québec, l'automne de 1608, il en mourut vingt durant l'hiver. Les noms de quatre des survivants nous ont été conservés : Samuel de Champlain, Nicolas Marsolet, Etienne Brûlé, et le pilote Laroute.

Champlain mourut à Québec vingt-sept ans plus tard, sans laisser de famille. Laroute ne reparaît plus dans nos annales après 1610. Brûlé ne se maria point ; il fut mangé par les Hurons vers 1634. Marsolet a vécu jusqu'à 1677, et sa descendance est encore parmi nous.

Brûlé et Marsolet furent des interprètes marquants. L'un fréquenta de préférence le pays des grands lacs ; l'autre connut surtout les peuples du Saguenay et prit Tadoussac pour base de ses opérations.

Brûlé, né en 1587, était de Champigny, près de Paris. Marsolet venait de Eouen, en Normandie;

il était né vers 1587, Dans certains actes on lui donne le surnom de sieur de Baint-Agnan (parfois il signe de ce seul nom) et on le qualifie d'honorable homme, grand terme de considération à cette époque.

Au retour de la seconde expédition contre les Iroquois (juin 1610), Champlain se trouvant sur une grande île du lac Saint-Pierre (nommée île Saint-Ignace en 1637) y rencontra des Algonquins et des Hurons. Ceux-ci lui confièrent un jeune homme de leur nation, nommé Savignon, qu'il s'engageait à conduire en France. En retour, les Sauvages acceptèrent un garçon qui avait déjà hiverné deux fois à Québec, et qui se destinait à apprendre la langue huronne, tout en prenant connaissance des rivières, des lacs, du pays, des peuples et des mines de ces contrées nouvelles. Je crois que c'était Etienne Brûlé, d'après les relations de Champlain qui signalent plus tard les services rendus dans cette direction par ce même interprète, à une date correspondant à celle de 1610.

Savignon revint de France avec Champlain l'été de 1611. Ils rencontrèrent à Montréal les Hurons qui descendaient en traite, ramenant le jeune Français parti avec eux l'année précédente, lequel avait fort bien appris leur langue. On eut alors connaissance pour la première fois des rapports qui existaient entre les peuples de la Floride et des grands lacs, et les Sauvages affirmèrent que la rivière des Algonquins (l'Ottawa) conduisait à la mer du nord. C'étaient d'immenses espaces qui se révélaient à l'esprit du fonda-

teur de <.^aéîjee. Au moment de leur départ les Hiiroiis furent suivis par un jeune Français que leur confia le capitaine Bouyer ou Boyer, l'un des traiteurs ; les Algonquins se chargèrent d'un autre, recommandé par Champlain ; celui-ci se nommait Nicolas du Vignau. Le pays des Hurons était, disaient-ils, situé à cent cinquante lieues de Montréal et celui des Algonquins à quatrevingts lieues, ce qui répondait, quant à ce dernier, à l'île des Allumettes.

A partir de 1608, où Champlain rencontra sur le fleuve des marchands français venus en traite, on suit, d'année en année, les luttes d'intérêts matériels qui eurent lieu entre eux et le groupe dont Champlain peut être regardé comme le chef, quoiqu'il ne fut qu'un délégué ou principal fonctionnaire des compagnies qui l'employèrent successivement jusqu'à sa mort. En plus d'une circonstance ces compagnies même gênèrent ses mouvements, et cela se conçoit, car les bailleurs de fonds et les gens de trafic se tenaient dans le courant des affaires de commerce, tandis que Champlain ne songeait à ces ressources qu'en autant qu'elles pouvaient aider à établir des colons à Québec. Les marchands étaient marchands et Champlain était fondateur de colonie.

Pour s'entendre avec les Sauvages, il fallait des interprètes. Ceux-ci se divisèrent naturellement en deux classes : l'une qui s'inspirait des seules nécessités de la traite, l'autre résolue de se fixer ici et d'y vivre un jour à titre d'habitant. Ces derniers étaient fidèles à Champlain et le secxîndaient le plus possible. Il y eut, sans cesse,

entre ces deux classes, un jeu d'influences qui retarda plus de vingt ans les progrès de la colonie.

Au nombre des hommes arrivés de France en 1613, se trouvait Jacques Hertel, sieur de la Frenière, né au bourg de Fécamp, pays de Caux, en Normandie, l'un des bons interprètes du temps de Cbamplain.

L'anné 1612, Nicolas du Vignau, '' le plus impudent menteur qui se soit vu de longtemps," était repassé en France, où il raconta qu'il avait visité la mer du Nord. Il n'avait cependant pas été plus loin que l'île des Allumettes, mais comme presque tous les mensonges, son récit renfermait un certain fond de vérité — il avait entendu parler de la mer en question par les Sauvages qui y étaient allés. Vlgnsu promit de guider, moyennant récompense, ceux qui voudraient voir ces régions lointaines ; il s'y engagea par contrat, mais Champlain, qui avait conçu des soupçons touchant sa véracité, lui dit que s'il le trompait "il se mettait la corde au cou." Le voyage qu'il firent ensemble à l'île des Allumettes, l'été de 1613, révéla l'imposture de Vignau, qui eut bien de la peine à empêcher les chefs de le faire rôtir et les autres Sauvages de le manger. Un interprète du nom de Thomas les accompagnait en cette circonstance.

La compagnie formée durant l'hiver 1613-4 partageait ses actions entre les armateurs et marchands de Saint-Malo et Eouen — la Bretagne et la Normandie. Bientôt les Malouins se retirèrent. Aussi voit-on que, îl partir de cette épo-

que, les employés, les commis, les ouvriers, les interprètes vinrent de la Normandie. Les navires tiraient leur personnel de Rouen, Honfleur, Fécamp, Cherbourg, le Havre, Dieppe et Caen. Ces lieux furent des pépinières d'où sortirent les interprètes les plus utiles.

Le 9 juillet 1615, Champlain s'embarqua, au saut Saint-Louis, avec deux interprètes, Etienne Brûlé et le nommé Thomas, pour visiter le pays des Hurons. Thomas fut de retour à Québec, ainsi que Champlain, l'année suivante, mais Brûlé demeura parmi les Sauvages, parcourut les abords des lacs Hurons, Ontario, Erié ; pénétra dans la Pennsylvanie, descendit la Susquehanna jusqu'à la mer, revint par le pays des Iroquois, à l'est du lac Ontario, tomba aux mains de ces Sauvages qui lui arrachèrent les ongles et lui promenèrent des tisons enflammés sur le corps, puis le libérèrent dans l'espoir de s'en faire un allié. Enfin, il repassa par le Haut-Canada, s'embarqua à la baie Géorgienne et revit Québec en 1618. Le pauvre Brûlé devait être rebrûlé pour la dernière fois, vers 1634, chez les Hurons.

Le prince de Condé, vice-roi de la Nouvelle- France, ne mettait pas d'obstacle à l'achat des actions de la compagnie par les huguenots. Ceux-ci envoyèrent des agents et des interprètes dont les idées religieuses ne s'accordaient point avec celles des gens choisis par Champlain, outre que, engagés pour la seule traite des fourrures, ils contrecarraient les mesures prises en vue de l'établissement des colons. Les difficultés du passé et du présent grandissaient en conséquence.

C'est en 1617" que Louis Hébert, apothicaire, de Paris, le premier cultivateur canadien, se fixa à Québec avec sa famille.

Eustache Boullé, né en 1600, fils de Nicolas Boullé, secrétaire à la chambre du roi, vint rejoindre M. de Champlain, son beau-frère, en Canada, l'année 1618. Il a eu le rang et les fonctions d'interprète et de lieutenant de Champlain.

La même année arriva Jean Nicolet, né vers 1598, à Cherbourg, en Normandie. Quelques mois plus tard, Champlain l'envoya chez les Algonquins de l'île des Allumettes pour apprendre la langue de ce peuple.

En 1621, nous rencontrons à Québec le nom d'Olivier le Tardif, parmi ceux qui soutenaient la cause des habitants contre les traiteurs et autres commerçants. Cet interprète, né en 1601, à Honfleur, en Normandie, était alors commis de la traite.

Les opérations de commerce dans le haut Canada reprirent vigueur en 1621, par suite de la formation d'une compagnie dont les sieurs Guillaume et Emeric de Caen étaient les principaux directeurs. Jusqu'à 1628, on maintint dans le voisinage des grand lacs une douzaine d'hommes, presque tous interprètes, mais il ne paraît point qu'un seul d'entre eux ait cherché plus tard à s'établir, comme les interprètes de Chami)lain, sur les terres du bas Canada. C'étaient des coureurs de bois. Agissant sous la direction des commerçants, ils s'abouchaient avec les Sauvages dans l'intérêt de la traite, et ne songeaient ni de près ni de loin à la cause de la morale ou à

l'avenir de la colonie française. Lorsque les missionnaires retournèrent (1625) au lac Nipissing et à la baie Géorgienne, ils rencontrèrent cette triste école, dont le frère Sagard disait que si, par bonheur, on se rappelait les vertus et la conduite exemplaire de Champlain, on avait malheureusement sous les yeux de quoi faire perdre à jamais le prestige chrétien dans la personne des employés des de Caen.

Pour restreindre les actes du fondateur de Québec aux seules choses du bas Saint- Laurent, l'avant-garde des Français qui visaient à s'assurer le commerce de l'ouest se servait d'hommes de bas étage, tout à fait étrangers à la tradition des interprètes formés \)iiT Champlain. Sur ce vaste champ de traite qui commence àTadoussac et finit au lac Huron, deux courants d'idées se poursuivaient — l'un, tout au service du négoce, l'autre obéissant à l'influence de Champlain, désireux de fonder une colonie stable. Si l'on doute de cette assertion, que l'on dise où sont passés, après 1628, les hommes des de Caen. Ils se sont évanouis comme de véritables aventuriers qu'ils étaient. Qu'ils aient repris le chemin de la France, ou qu'ils se soient laissé absorber parles Sauvages, il est certain qu'ils n'ont point créé de familles canadiennes. Les interprètes de Champlain, au contraire, se sont presque tous mariés après la mort de ce chef respecté et ont doublé la petite population blanche alors attachée au Canada.

Vers 1626 paraissent être venus dans le pays trois interprètes bien remarquables : Jean Gode-

froy, né en 1608, à Lintot, pays de Caux, en Normandie ; son frère Thomas, et l'un de leurs parents, Jean-Paul Godefroy, natif de Paris. Mentionnons aussi, à la même époque, François Marguerie, né en 1614, à Rouen.

De 1608 à 1633, la physionomie distinctive des gens amenés plus directement par Champlain, fut celle de l'interprète et "voyageur" ou du voyageur-interprète, pour être mieux compris. Ces hommes possédaient une instruction plus qu'ordinaire ; la plupart parlaient le latin, l'anglais et le hollandais. Venant tous de la Normandie (excepté Brûlé et J.-P. Godefroy), ils arrivèrent ici vers l'âge de vingt ans, quelques-uns à quinze ans. Ce n'étaient point de vulgaires aventuriers : Champlain les avait choisis ; ils restèrent sous sa main, et, plus tard, fondèrent des familles canadiennes. Ce n'est point là le caractère de simples coureurs de bois. On les voit conduire au loin les missionnaires dont ils avaient préparé la visite en instruisant les capitaines sauvages et baptisant les enfants.

L'interprète du Canada, au temps de Champlain, était-il une création nouvelle ! Non. Il appartenait donc à une classe d'hommes connus 1 Oui, et c'est à cause de cela que Champlain s'assura ses services. L'école des interprètes s'était formée au Brésil dès avant l'arrivée (1500) des Portugais dans ces contrées. Les vaisseaux des armateurs de Dieppe et de Rouen allaient aux côtes de l'Amérique du Sud chercher le bois de teinture appelé brazil ou brésil, les animaux étranges, les fruits savoureux que les princes et

les grands de l'Europe achetaient à prix d'or. D'une course à l'autre, quelques Normands, intrépides comme ils le sont tous, restaient parmi les Sauvages, se formaient aux habitudes, à la langue de ces peuples, et entretenaient les relations de ceux-ci avec les commerçants qui parlaient le français. Ils s'emparaient si bien de l'esprit des tribus qui les adoptaient que les Portugais et les Espagnols ne prirent jamais pied sur ces rivages sans avoir à livrer des combats acharnés. A la longue, la transformation des coureurs de bois devint complète et les pilotes normands retrouvaient avec surprise chez certains chefs sauvages, des parents ou des concitoyens réputés morts ou perdus dans les forêts depuis longtemps. Le même fait s'est reproduit de nos jours en Algérie. Le général Bugeaud, demandant à un Arabe de quelle tribu il était, reçut cette réponse: — <' Uu faubourg Saint- Antoine, à Paris, mon général " !

Ne subissant aucun contrôle efficace, les Normands du Brésil finirent par disparaître dans les races qui les avaient adoptés. Ils y maintinrent, pendant plus d'un siècle, l'amour de la France, et rendirent de signalés services au commerce de leur nationaux. Si des établissements stables eussent été fondés alors dans ces pays, si un Champlain eût surgi pour en prendre la direc tion, qui peut dire ce qui en serait résulté ! Les compagnies de traite ne portaient pas si haut leurs vues.

Au Canada, le même esprit d'aventure pouvait être utilisé. Le fondateur de Québec le comprit

et voulut le tourner vers un but plus louable. Il fit un choix sévère de ses Interprètes, les plaça sous ordre, les retint à portée de son commandement et se réserva toutes les initiatives. Voilà comment ces hommes accomplirent tant de choses étonnantes et n'allèrent pas se perdre dans le milieu où on les employait. L'interprète du Canada présente un caractère à part dans l'histoire des colonies américaines ; il est plus apte que l'Anglais à capter la confiance des Sauvages, il reste plus civilisé que le Français, son frère, attiré vers d'autres parties du Nouveau-Monde.

Ce premier groupe a parcouru le haut et le bas Canada. Il s'est baigné dans les grands lacs 5 il a bu aux sources de toutes nos rivières ; les vieilles chansons de France qu'il a fait entendre au sein des solitudes de ce vaste continent résonnent depuis près de trois siècles dans les forêts et les prairies. La gaîté française qu'il a fait connaître aux Sauvages est encore le signe de ralliement que nous retrouvons partout dans les cabanes où les nôtres sont toujours salués avec joie. Ces souvenirs des anciens voyageurs ont souvent exercé l'imagination des poètes et des prosateurs canadiens.

Les chants populaires que nous aimons parce qu'ils nous font penser aux jours de nos ancêtres, et que nous admirons pour leur grâce naïve, touchante, inimitable, sont nés sur les lèvres de ces enfants perdus de la civilisation. Au sein des forêts ou des déserts, sur les fleuves ou au bord des lacs mystérieux de l'ouest, dans la guerre comme dans la paix, à travers mille dangers en-

tremêlés de rares moments de calme, ils composaient, sans luxe de rhétorique et sans trop se soumettre aux exigences de la rime, des complaintes, des récits joyeux, des mélopées dont l'ensemble accuse un aimable fond de poésie et un penchant à la mélancolie que l'on s'étonne de rencontrer chez ces rudes voyageurs. Leur musique est d'un caractère particulier ; on ne retrouve point ailleurs qu'au Canada une cadence comme celle qu'ils ont su donner à ces couplets dont plusieurs sont de vieilles chansons françaises épurées dans la forme et le fond, modifiées très souvent, et rythmée au mouvement de l'aviron.

Il est assez curieux de retrouver dans les plus vieux mémoires qui concernent le Brésil, la description du type du voyageur et de l'interprète des premiers temps du Canada. " N'en déplaise à d'austères censeurs ou à de systématiques adversaires, dit M. Paul Gaffarel, nous avons tous, nous autres Français, de séduisantes qualités. Notre vivacité, notre intelligence, notre absence de morgue et de prétentions nous ont toujours valu les sympathies des peuples avec lesquels nous entrons en relations, et surtout des tribus primitives qui se laissent volontiers prendre aux apparences. Aussi, les Brésiliens accueillaientils avec empressement nos compatriotes, d'autant plus que les Portugais, nos rivaux sur la côte du Brésil, ne cherchaient au contraire qu'à imposer et nullement à faire accepter leur domination."

Ceci ressemble beaucoup à l'histoire du Canada. Mettez le mot ''Anglais " au lieu de " Portugais"

186 LES IISTEJiPEÈTES DE CHAMPLAIN

et nous voilà chez nous. Ecoutons le même auteur : '^ Entre les Brésiliens et les négociants français, les meilleurs intermédiaires furent les interprètes normands. C'étaient de hardis aventuriers qui n'hésitaient pas à se fixer au milieu des tribus brésiliennes, apprenaient leur langue, se conformaient à leurs usages et vivaient de leur vie. D'une bravoure à toute épreuve, d'une activité que rien ne lassait, ce furent les véritables ancêtres de ces héroïques trappeurs franco-canadiens, dont les romans de Oooper et de Mayne Reid, nous ont appris à admirer l'énergie et la persévérance. Habitués à ne compter que sur eux-mêmes, aux prises avec des difficultés sans cesse renaissantes, ils gagnaient à cette lutte quotidienne contre les hommes et les éléments une incomparable énergie. Leur bravoure commandait l'admiration aux Brésiliens, qui les aimaient aussi pour leur adresse, pour leur complaisance, pour la facilité avec laquelle ils se conformaient aux usages nationaux et parlaient leur langue... Ils rendirent au commerce français d'inappréciables services et étendirent dans tout le continent l'influence française. On le savait si bien au Brésil que tous les étrangers cherchaient à se faire passer pour Français".

Ces choses avaient lieu dans l'Amérique du Sud, un siècle avant les voyages de Champlain sur l'Ottawa.

C'étaient des Normands aussi ces interprètes que le fondateur de Québec lança dans toutes les directions et qui lièrent avec les peuples sauvages de la Nouvelle-France des rapports si éten-

dus et Si suivis. Ils rangèrent du côté de la France, '' ces masses tatouées et couleur d'acajou qui faisaient trembler les airs de leurs chansons guerrières", comme le dit M. J. G. Barthe.

M. Gaffarel ne se trompe pas en allant chercher l'origine de ces francs compagnons du Canada parmi les Normands du Brésil, car les fils ont répété ici l'œuvre que les pères avaient accompli là bas. Sur leurs traces marchèrent six ou sept générations de voyageurs qui ont répandu notre nom d'un océan à l'autre.

Québec fut pris par les Anglais en 1629. Des

vingt habitants dont la présence est constatée de

1608 à 1628, cinq repassèrent en France, mais

devaient revenir. Ce sont : — Samuel de Cham-

plain, Thierry Desdames, Robert Giffard et deux

interprètes, Olivier le Tardif et Jean-Paul Gode-

froy. Louis Hébert et Etienne Jonquest étaient

décédés. Les treize qui restaient en Canada sont

ceux-ci :— Guillaume Couillard, Abraham Martin,

Nicolas Pivert, Pierre Desportes, Adrien Du-

chesne, Guillaume Hubou et les interprètes:

Nicolas Marsolet, Etienne Brûlé, Jacques Hertel,

Jean Nicolet, Jean Godefroy, Thomas Godefroy,

François Marguerie.

C'étaient donc neuf interprètes sur les vingt hommes qui formaient le groupe des premiers Canadiens. Nous ne parlons pas d'Eustache Boulé car il resta "en France, et plus tard se fit religieux. Sur les neuf ci-dessus, sept ont fondé des familles.

Au moment de l'abandon de Québec, il y avait dans la colonie moins de cent Français de tous

188 LES INTERPJRÈTES t)E CHAMPLAIN

rangs, sexes et conditions. Ceux de la population fixe qui restèrent ici comptaient trente-etune âmes — hommes, femmes et enfants. Il est donc faux de dire que le Canada fut alors abandonné. Ce germe de la race canadienne ne mérite ni l'indifférence ni l'oubli. Cent trente-et-un ans plus tard (1760) la partie stable de la colonie se trouva dans la même situation — les Français repassèrent en France ; les Canadiens restèrent en Canada. Nous voyons avec plaisir que la moitié des Canadiens de 1629 étaient des interprètes de Champlain.

D'autres personnes, qui ne firent point souche dans le pays, continuèrent d'y résider sous les Kertk, de 1629 à 1632. Ce sont : Gros-Jean, de Dieppe, interprète des A^lgonquins et ami des Anglais ; Le Baillif, natif d'Amiens, Picardie, arrivé en 1622 en qualité de sous-commis et chassé par de Caen " pour être grandement vicieux " ; il se donna aux Kertk, qui en firent leur commis et lui confièrent les clefs du magasin des Français qu'il avait eu la précaution de se faire remettre au départ de ceux-ci, afin de se venger. On l'accuse d'avoir enlevé à Corneille, souscommis, cent livres en or et en argent, outre certains effets ; c'est lui, dit-on, qui s'empara des vases sacrés de l'église de Québec; les Anglais finirent par s'indigner de sa conduite scandaleuse ; il maltraita les familles qui n'avaient pas voulu repasser en France. Pierre Eaye ou Reye, charron, natif de Paris, qualifié par Champlain de " renégat, perfide, traître et méchant", passa au service de Kertk. Un nommé Jacques

Couillard, sieur de l'Epinay, capturé par Thomas Kertk comme il arrivait de France (1629), fut conduit à Québec ; il devait être parent de Guillaume Couillard dont la descendance a porté le nom de l'Epinay. Deux Français, l'un appelé Le Cocq, charpentier, et l'autre Froidemouche, envoyé de la Malbaie à Québec par Emeric de Caen, se firent prendre par les Anglais qui les gardèrent pour les faire travailler.

De l'été de 1633, date de son retour, et l'automne de 1635 où il mourut, Champlain n'introduisit aucun interprète dans le Canada ; ceux qu'il avait formés suffisaient sans doute aux besoins du moment.

Examinons d'un coup d'œil la carrière de chacun de ces hommes de mérite :

Hertel (Jacques), sieur de la Frenière, se retira chez ses amis les Sauvages durant l'occupation de Québec (1629-1632), préférant la vie des bois à la soumission aux ordres des Anglais et espérant le retour de Champlain. En 1633 on le vit reparaître sur le Saint-Laurent, plus fort que jîunais de l'appui des tribus qu'il connaissait et prêt à servir la cause à laquelle il s'était dévoué depuis plus de quinze ans. Dès le 16 décembre (1633) il se fit concéder aux Trois-Eivières un terrain de deux cents arpents. Le 30 avril 1636, il résidait dans ce lieu, et le 18 août de cette année on lui accorda deux autres terres, l'une de vingt-cinq arpents, l'autre de cinquante ; ensuite, le 16 avril 1637, il reçut une demi lieue de seigneurie au sud du fleuve, vis-à-vis le même endroit. En 1641 (21 août) il épousa Marie Mar-

guérie, sœur de l'iiiterj^rète de ce nom. Trois ans plus tard il obtint une concession de quatorze arpents près de la ville des Trois-Eivières. Ee même temps on lui donna le fief de l'Arbre-à-la Croix, situé dans la seigneurie du cap de la Madeleine, où il commença sans retard des défrichements,construisit une maison fortifiée et attira des colons. Ce fief porte aussi le nom de Saint- Jacques des Hertelets. Il possédait deux mai sons aux Trois-Eivières. C'est en visitant l'une d'elles qu'il mourut subitement, le 10 août 1651. De 1645 à 1648, il avait été syndic des habitants. La carrière de cet interprète devenu colon et sei gneur par sa propre industrie devait être honorée dans sa descendance, comme nous le verrons. Un curieux document que j'ai publié, renferme la liste des habits et du mobilier de Hertel. La signature, ferme, accentué et caractéristique de ce vieux Canadien a été confondue avec celle de son parent et homonyme, Jacques Hertel, mais au coup de plume on reconnaît l'homme.

Deux filles et un garçon héritèrent de ses vertus : Marie-Madeleine, baptisée le 2 septembre 1645, eut pour parrain M. de Champflour, gouverneur des Trois-Eivières, et pour marraine matlame de la Peltrie, fondatrice des Ursulines au Canada. Après avoir fait son éducation au monastère (Ursulines) de Québec, elle épousa, le 29 août 1658, Louis Pinard, chirurgien du fort des Trois-Eivières. Leur descendance est aujourd'hui très nombreuse. La seconde fille, Marguerite, baptisée le 26 août 1649, se maria avec Jean Crevier de Bellerive, seigneur de Saint-François,

LES INTEKPRÈTKS t)E CHAMPLAIN loi

qui s'est distingué avec ses fils daus les guerres contre les Sauvages et contre les Anglais. Quant au fils François, baptisé le 3 juillet 1642, par le père de Brebeuf, il eut pour parrain François Marguerie et pour marraine Marguerite Couillard, femme de Jean Nicolet. Il était déjà instruit lorsque, en 1660, il fut enlevé par les Iroquois. On connaît les lettres touchantes qu'il écrivit à sa mère durant sa captivité. Eu 166411 épousa Marguerite de Thauvenet, fille d'un capitaine du régiment de Brimon. Les campagnes du Héro^ comme on appelait Hertel même de son vivant, sont célèbres ; à la tête des milices il a répandu la terreur dans la Nouvelle- Angleterre. Louis XIV l'anoblit avec sa descendance et celleci, qui existe encore, a longtemps brillé parmi nous.

Marguerie (François) conserva jusqu'à sa mort ses fonctions d'interprète. Ce fut l'un des plus beaux types de l'ancien voyageur. Le père de Brebeuf et d'autres contemporains font son éloge. L'hiver de 1640-41, étant allé à lâchasse, en compagnie de Thomas Godefroy, ils furent surpris par les Iroquois et amenés dans les cantons de ce peuple où ils souifrirent des cruautés et des privations sans nombre. Un jour que ses ravisseurs paraissaient un peu adoucis, il se fit un instrument à écrire avec un petit bâton trempé dans de la suie délayée et traça sur une peau le récit de ses aventures en français, en anglais, en latin, en hollandais et en sauvage. La peau tomba entre les mains des marchands d'Albany qui réussirent à lui envoyer quelques effets afin

de l'aider à supporter sa situation. Bientôt les Iroquois résolurent de se servir de leurs captifs pour demander la paix en les échangeant contre des armes à feu. Marguerie et Godefroy furent conduits près des Trois-Eivières ; il y eut des conférences entremêlées de combats sanglants, puis au milieu d'une dernière bagarre les deux Français s'échappèrent. On remarque le courage et le dévouement de Marguerie dans le cours de ces pourparlers. Il insistait à empêcher le gouverneur de livrer des arquebuses aux ennemis, aimait mieux périr sur le bûcher que de donner aux Cinq-Nations le moyen de rendre la guerre plus désastreuse. A peine était-il sorti de ces dangers qu'on le voit aux noces de sa sœur avec Jacques Hertel. L'année suivante, Jean Nicolet étant mort, la place d'interprète des Trois-Eivières fut confiée à Marguerie. Il l'exerçait encore lorsque, dans l'été de 1648, il périt en traversant le fleuve avec un autre interprète, Jean Amyot, dans une embarcation délabrée que renversa un coup de vent. Le nom de Marguerie est resté à une rivière du comté de Nicolet.

Godefroy (Jean-Paul) s'occupa toujours de commerce. Il fut l'un des chefs de la compagnie dite des Habitants formée en 1644, puis conseiller au premier conseil de Québec. Ses nombreux voyages en France, la part qu'il prit au développement du trafic du Canada, en font l'une des principales figures de son temps dans la colonie. On lui confia des commandements sur les navires qui partaient chaque année de Québec. Lorsque les Anglais, nos voisins, manifestèrent

Les inteepeêtes de champlain 193

le désir de nouer avec nous des relations commerciales, il s'y prêta avec ardeur et accompagna le père Druillètes à Boston dans le dessein de faire réussir ce projet, qui échoua cependant, parce que les Anglais ne voulurent point nous promettre d'abandonner les Iroquois. Cette étroitesse de vues a été cause que la guerre s'est continuée et que les habitants, forcés d'apprendre le métier des armes, ont donné naissance à ces redoutables milices dont les colonies anglaises ont plus tard éprouvé la valeur. Messire Jean-Paul, comme le désignent certaines pièces d'alors, avait épousé à Québec, Marie-Madeleine, fille de Pierre Le Gardeur de Repentigny, et n'a laissé que deux filles, l'une, Barbe, dont le sort nous est inconnue, et l'autre, Charlotte, qui fut religieuse ursuline. En étudiant la vie de ces premiers Canadiens, on ne peut se lasser d'admirer leur persévérance et la politique toute nationale qu'ils poursuivaient. Ce qu'ils veulent c'est de fonder une colonie stable, une nouvelle France, et pour cela il leur faut résister aux Sauvages, aux rigueurs du climat, aux difficultés des communications, au monopole commercial des Français, à la mauvaise volonté des ministres qui ne voient ici qu'un pays de fourrures à exploiter et qui le livrent à leurs créatures. Des hommes tels que Jean-Paul Godefroy, les Le Gardeur, les Le Neuf décident de la marche des choses dans un jeune pays. Sans rougir d'être appelés '' les petits habitants ", ils traversaient la mer, arrachaient un à un à la grande compagnie les privilèges dont celle ci

abusait et entreienaient sur les bords du Saint- Laurent ce feu sacré qui ne devait point s'y éteindre. Le cri de Canada First ! est vieux de deux cent cinquante ans dans la province de Québec.

Godefroy (Jean), sieur de Lintot, appartenait à une famille dont quatre ou cinq membres avaient été anoblis au seizième siècle. L'automne de 1633, voyant qu'on allait construire un fort aux Trois-Eivières, il se fit accorder un terrain en ce lieu et s'y fixa. Il parait avoir été le premier des interprètes'deChamplain qui devinrent colons. En 1638 la compagnie des Cent- Associés lui accorda la seigneurie appelée Godefroy, vis-à-vis les Trois-Eivières et séparée par la rivière dite Godefroy du fief Eoquetaillade concédé plus tard à l'un de ses fils. Lorsque les familles Le Gardeur et Le Neuf arrivèrent dans le pays (1636), Jean Godefroy épousa Marie Le Neuf de la Poterie, qui lui donna de nombreux enfants. Il fut l'un de ceux qui contribuèrent davantage au développement de la ville des Trois-Eivières. Un acte, en date du 2 février 1651, le qualifie de " noble homme Jean de Godefroy, conseiller au Conseil établi par Sa Majesté". Ce Conseil datait de 1647 et avait la direction des affaires du pays. Les lettres de noblesse que Louis XIV lui accorda en 1668, sont très flatteuses tant pour lui que ses enfants et son frère Thomas. Talon fit placer sur l'écusson de Godefroy un croissant emprunté si ses propres armes. On peut les voir encore aujourd'hui eculptés richement au-dessus du banc d'œu-

LES INTERPEÉTES DE CHAMPEAIÎ^ 1Ô5

vres dans l'église de Trois-Eivières. L'épée, posée en pal au milieu de l'écu, rappelle les services rendus par cette famille dans les guerres des Iroquois. " Jean Godefroy ", dit le document en question, '' était journellement aux mains avec les Sauvages, accompagné d'un de ses frères et de dix de ses enfants, dont cinq furent tués, et son frère prisonnier et brûlé par ces barbares". En 1672, cette famille était la plus considérable des Trois-Rivières. Jean mourut quelques années plus tard, laissant sa tradition à ses iils, qui, jusque dans notre siècle, l'ont maintenue brillante et sans tache. Voici quelques notes sur ses enfants : — lo. Michel, sieur de Lintot, premier enfant blanc baptisé aux Trois-Eivières, devint major de la garnison de cette place, seigneur du fief de Lintot près de Bécancour, où 11 vécut un certain temps après son mariage avec Perrine Picoté de Bellestre, jeune personne de mérite amenée dans le pays par Melle Mance. Ses enfants ont contracté des mariages avec plusieurs familles recommandables. 2. Louis, sieur de Normanville, fut procureur du roi et mourut dans cette charge en 1681. Il avait épousé Marguerite, fille d'Etienne Seigneuret, seigneur en partie de la Pointe-du-Lac, et en eut un fils, René de Tonnancourt, qui fut conseiller du roi et lieutenant-général civil et criminel, en faveur -de qui Louis XV renouvela les lettres de noblesse accordées à son grand-père. De sa femme, Marguerite Ameau, fille du notaire Sévérin Ameau, il eut plusieurs enfants dont quelques-uns ont fondé des seigneuries et exercé des charges pu-

196 LES INTERPRÈTES DE CHAMPLAlNj

bliques. 3o. Jeanne devint religieuse chez les Ursulines de Québec où elle mourut (1713) après cinquante-deux ans de profession. 4o. Jacques, sieur de Vieux-Pont, tué par les Iroquois à la tête d'un parti qu'il commandait. 5o. Joseph, sieur de Vieux-Pont, filleul de M. de Montmagny, gouverneur général, servit comme lieutenant dans les troupes de la marine. La belle seigneurie de la banlieue des Trois-Eivières lui fut donnée par son oncle, Michel Le î^euf du Hérisson. Lui et sa femme Catherine, fille de Maurice Poulain de la Fontaine (il a donné son nom à la rivière Saint-Maurice) décédés vers 1700, laissèrent plusieurs enfants ; Pierre, sieur de Eocquetaillade, qui alla demeurer au Détroit et dont un fils eut la gloire de battre Washington ; Jacques, sieur de Vieux-Pont, aussi officier, et plusieurs filles bien mariées. 6o. Jean-Amador, sieur de Saint-Paul, filleul du fameux Charles- Amador de Latour, gouverneur de l'Acadie, eut des terres en divers lieux, et même une seigneurie dans la contrée des Esquimaux. Sa descendance est très nombreuse. Deux de ses filles épousèrent Jean et René Boucher de Montbrun, explorateurs du pays des Sioux. 7o. Pierre, sieur de Roquetaillade, servit dans les gardes de Frontenac qui lui accorda une seigneurie près de celle de son père, entre Nicolet et la rivière Godefroy. Trois ou quatre autres enfants de Godefroy n'ont pas contracté d'alliances ni laissé de traces et sont probablement ceux que mentionnent les lettres de noblesse comme ayant péri de la main des Iroquois.

Godefroy (Thomas), sieur de Norman ville, frère de Jean, ne se maria point. Il avait une terre à Montréal et une maison avec emplacement aux Trois-Rivières. On le retrouve constamment en voyage, soit avec les missionnaires, soit avec les fondateurs de la colonie. Pris et repris par les Iroquois, il a soutenu combat sur combat et bravé tous les genres de périls de l'époque nommé, ajuste titre, les temps héroïques du Canada. En plus d'une circonstance, il hiverna parmi les Sauvages, à quelques lieues des bords du fleuve et y exerça les fonctions d'un maître d'école et d'un missionnaire. Les registres de l'église montrent qu'il baptisait les enfants et allait au besoin vers le poste français le plus rapproché avertir les prêtres de la maladie de certains Sauvages disposés à embrasser la foi et qu'il était urgent de ne point laisser mourir sans les rendre chrétiens. Pour exercer plus d'influence sur la jeunesse des bois, il luttait contre elle à la course, à la rame, et à tous les exercices du corps ; ses victoires impressionnaient vivement des peuplades qui ne respectaient que la force physique et l'adresse du chasseur ou du canotier. Les écrits du temps parlent de sa bravoure si souvent mise à l'épreuve. C'est lui qui servit de compagnon, au père Buteux (1651) lorsque ce missionnaire remonta le Saint- Maurice jusqu'à la hauteur des terres. L'inventaire de sa garde-robe, dressé après sa mort, fait voir qu'il portait parfois, et peut-être le plus souvent, le costume des Sauvages. Parmi ses habits français on trouve une casaque de drap

écarlate et des haut-de-chausses aux ornements pompeux, qu'il revêtait dans les grands jours, en qualité de " capitaine Français ", comme disaient ses amis de la forêt. Son mobilier était très pauvre ; il n'en faisait guère usage, on le comprend, mais il possédait des armes, de la poudre et du plomb de tous grains ! Dans la sortie que le gouverneur des Trois-Rivières fit contre les Iroquois, l'été de 1652, Normanville (on le nommait presque toujours ainsi) fut capturé et mourut par le supplice du feu. Les lettres de cette époque déplorent unanimement sa perte et sa triste fin.

Le Tardif (Olivier), sieur de la Porte, s'était montré, dès 1621, mécontent de la négligence d( la compagnie de traite à l'égard de la colonie, On peut donc faire remonter à cette date au moins son intention de s'établir dans le pays Lorsqu'il revint de France, en 1632, il était ai service des Cent- Associés comme on le voit pai une conférence tenue avec les Sauvages au sujei du trafic des fourrures. En 1637 il épousa Louise fille de Guillaume Couillard, l'un des premier! colons du pays (arrivé en 1613) et des plus res pectables. A la mort de Jean de Ré, sieur d( Gand (1644), commis-général. Le Tardif le rem plaça et fit un voyage en France. Le cardinal de Richelieu venait de mourir ; les habitants se plaignaient des abus des Cent- Associés ; toul nous porte à croire que le nouveau commis-géné rai fut consulté en qes circonstances, tant x)our le bien de la compagnie que des colons eux-mêmes. Après 1645. où les habitants prirent la direction

du commerce, il parait avoir été principalement employé par la société Eosée, Cheffault, Juchereau et Lausou qui s'était fait concéder (1636) la côte de Beaupré de l'île d'Orléans. De sa seconde femme, Barbe Aymart, native du Poitou, il eut plusieurs enfants dont la postérité est nombreuse.' Vers l'époque de son décès, survenu au Château-Richer en J.665, on voit sur un plan de Sorel et des environs un endroit appelé chenal le Tardif et qui est encore connu par ce nom ; c'est la branche droite de l'embouchure de la rivière Saint-François. Marguerie, Godefroy, Hertel, Nicolet, Le Tardif ont laissé leurs noms à des lieux qui conservent leur souvenir. L'humble interprète vit dans la mémoire des générations actuelles à côté des gouverneurs et des personnages célèbres de nos annales.

Nicolet (Jean), sieur de Belleborne, avait été euvoyé, vers 1620, chez les Algonquins de l'île des Allumettes pour apprendre leur langue qui était d'un usage général dans l'ouest et sur le bas Saint-Laurent. Il resta deux années consécutives chez ce peuple, le suivant dans ses courses, partageant ses fatigues et ses dangers avec courage, sans voir aucun Français durant tout ce temps. Il eut occasion de passer plusieurs fois sept ou huit jours sans rien manger, et dans une circonstance il fut sept semaines entières sans autre nourriture qu'un peu d'écorce de bois. Lorsque Champlain reparut à Québec (1633) il y rencontra Nicolet qui était venu au-devant de ses instructions et qu'il chargea de la découverte des terres situées au-delà des lacs. Parti de

Québec le 1er juillet 1634, il se choisit des guides à l'île des Allumettes et atteignit les bords de la rivière Wisconsin, où il paraîtrait qu'il passa l'hiver ; on le retrouve l'automne de 1635 de nouveau sur le bas Saint-Laurent. Les relations nouées par cet explorateur avec les Sauvages du voisinage des grands lacs n'ont pas* été infructueuses ; elles ont contribué immensément à attirer vers les Français le commerce de fourrures de l'ouest, lequel, il est vrai, n'a pris du développement que plus tard, mais il remonte, par ses origines, à la mission de Jean Nicolet. La société historique du Wisconsin le considère comme le Jacques Cartier de ce pays-là, et c'est avec raison. Je ne m'étendrai pas davantage sur Mcolet, ayant écrit un volume à son sujet, et me persuadant que tout le monde l'a lu. Disons seulement que ce courageux interprète, ce découvreur de mérite, se noya en se dévouant pour sauver la vie d'un Sauvage. Sa fille épousa un Le Gardeur de Repentigny, dont la descendance a longtemps brillé parmi nous et occupe une belle place dans notre histoire.

Marsolet (honorable homme Nicolas), sieur de Saint- Agnan, se tint avec les Anglais de 1629 à 1632. Il déclara plus tard y avoir été forcé à cause de sa connaissance des langues montagnaise et algonquine. Vers 1636 il épousa Marie La Barbide et fixa sa résidence à Québec. En 1645 il fut un des meneurs qui créèrent la compagnie dite des Habitants, en opposition aux Cent- Associés qui avaient le monopole du commerce de la Nouvelle-France, Toute sa vie il fronda les abus.

On le trouve cité comme tel dans plusieurs écrits du temps. Sa femme le secondait. Mais fallaitil donner le pain bénit ? Il en présentait un si bien orné que les prêtres s'empressaient de protester contre cette tendance, vers le luxe. Marsolet fut seigneur en partie de Gentilly, et plus tard il obtint les prairies nommées encore de son nom, dans le comté de Champlain, où il alla demeurer, dit-on mais j'en doute fort, parce que nous ne trouvons sa trace qu'à Québec. Sa nombreuse famille a contracté des alliances avec les d'Amours, les Lemire et les Guyon. Ses fils ont conservé le nom de Marsolet qui est le plus ancien des colons du Canada, puisque son arrivée en ce pays date de 1608. Lui-même a vécu jusqu'en 1677, étant à cette époque le dernier survivant de ceux qui avaient hiverné à Québec l'année de la fondation de ce poste. Il avait vu la Nouvelle- France dans toutes ses misères, au temps des Cent-Associés, comme aussi à l'apogée de sa gloire, sous l'administration de Colbert. Son fils Jean, qui portait le surnom de Bellechasse, devint seigneur d'un fief auquel il imposa ce nom et qui est aujourd'hui Berthier,du comté de Bellechasse. Lorsque deux autres siècles se seront écoulés sur la tombe de ces fondateurs de notre pays, leur souvenir se conservera encore, grâce aux travaux des historiens et, comme les personnages mentionnés dans V Iliade, ils grandiront par un certain effet d'optique intellectuel que produit la distance. Mais alors même qu'ils resteraient dans' les proportions qu'ils revêtent de nos jours, ce serait un honneur pour nous que de pouvoir

202 LES INTEfiPJBÈTBS DE CHAMPLAIN

les compter parmi les ancêtres de la race canadienne.

Les historiens de la Normandie, en voyant le présent chapitre, se rappelleront, je crois, ce que leurs archives renferment touchant les interprètes, ou encore les familles que je mentionne, et peut-être nous donneront-ils des nouveaux renseignements sur ces choses du temps passé que nous aimons tant à remettre en lumière.

Il y a en ce moment dans le Perche, un cercle d'hommes d'étude, formé pour retrouver les traces des gens de Mortagne, etc., qui se sont établis en Canada au milieu du XYIIe siècle. De nombreuses pièces manuscrites ont déjà été tirées de la poussière des archives et comme on va les publier, nous apprendrons bientôt sinon des faits importants, du moins des détails curieux et qui serviront à compléter nos propres renseignements. Puisse cet exemple être imitée dans toutes les iDarties de la France d'où sont venus nos pères.

Le nom de Robert Giffard ouvre la liste des seigneurs du Canada qui ont été les fondateurs de ce pays. Je me tairai sur les seigneurs qui n'ont rien fait, ou à peu près rien fait, et qui, par conséquent, n'occupent point la place d'honneur dans nos annales.

Les deux précédentes études ont fait voir que la population stable du Canada se réduisait à très peu de familles en 1629, au moment où les frères K-erkt s'emparèrent de Québec.

En vertu de leur charte (1627) les Cent- Associés avaient le pouvoir de créer des fiefs ou seigneuries dont les concessionnaires étaient soumis à l'obligation d'établir des habitants. Le seigneur devait donc posséder quelques ressources, être prêt à de certains sacrifices et s'en tenir, pour le résultat, aux chances de l'avenir, autrement dit escompter son temps, son argent, son travail. Comme privilège, cette situation était des plus minces ; elle se bornait à accepter un devoir et à le remplir dans l'espérance d'en retirer, après une assez longue suite d'années, des bénéfices solides.

Un médecin nommé Robert Giffard, né en 1587, de Mortagne, en Perche, et attaché aux navires qui faisaient le voyage annuel du Canada^ s'était

construit (1627) une cabane près de Québec, à l'endroit appelé la Canardière (à Beauport) pour jouir de la chasse et de la pêche. Un homme appelé Dumoulin et un autre Français, domestique de madame veuve Louis Hébert,* furent assassinés, par les Sauvages, en ce lieu, l'année 1627 ; il est fait mention à ce propos qu'ils avaient été pris pour le boulanger et le serviteur du docteur Gififard, ce qui ferait croire que ce dernier n'était point seul dans cette espèce de gentilhommière. En 1628, revenant de France sur le navire du sieur Claude de Eoquemont, le futur seigneur de Beauport fut capturé par Louis Kerkt avec tout l'équipage, mais, retourné dans son pays, il se prépara, en vendant ses biens, à revoir la Nouvelle-France et s'y établir. Le traité de Saint-Grermain (1632) rendit ses projets praticables. En 1633, il épousa Marie Eenouard. Le 15 janvier 1634, la compagnie des Cent Asso- .ciés lui concéda la terre située à ''la rivière appelée Notre-Dame de Beauport." De ce jour date la première seigneurie du Canada véritablement digne de ce nom. Gififard invita des fermiers, des artisans et des laboureurs à le suivre. Par des actes passés à Mortagne, il s'obligea à leur distribuer des terres, en leur imposant des conditions faciles. Voici les noms de la plupart de ceux qui se joignirent à lui pour former l'établissement : Jean Juchereau, sieur de Maure, du

* En 1626, Louis Hébert avait obtenu une terre sur la rivière Saint-Charles, près Québec. Ce premier colon du Canada mourut l'année suivante.

I»EEMIEES SEIGNEURS DIJ CANADA ^OS

diocèse de Chartres, marié à Marie Lauglois ; quatre enfants. Marin Boucher, natif de Langy, près de Mortagne, sa femme Perinne Malet et deux enfants. Ga*spard Boucher (cousin de Marin) sa femme Nicole Lemaine et cinq enfants. Zacharie Cloutier, natif de Mortagne, sa femme Xainte Dupont et quatre enfants. Thomas Giroux, de Mortagne. Jean Guyon, de Mortagne, et sa femme Madeleine Boulé. Un autre Jean Guyon, du même lieu, sa femme Mathurine Robin et six enfants. Noël Langlois, natif de Normandie, marié, à Québec, le 25 juillet 1634, avec Françoise Garnier. Toutes ces familles se sont développées et répandues dans la colonie ; les Juchereau et les Boucher ont brillé dans notre histoire. Giffard arriva en vue de Québec avec ses gens le 4 juin 1634. Il amenait un prêtre : M. LeSueur de Saint-Sauveur. Le 12 juin, madame Giffard mit au monde sa première enfant, Françoise, qui se maria (21 novembre 1645) avec Jean Juchereau, sieur de la Ferté, âgé de vingt ans. Sans perdre de temps, on construisit des maisons, les arbres de la forêt tombèrent sous la hache des défricheurs et, dès l'année suivante, les habitants récoltaient de quoi se nourrir. En même temps (1635) plusieurs familles qui s'étaient engagées à suivre M. Giffard débarquèrent à Québec : François Aubert, sa femme Anne Fauconnier et un enfant. Philippe Amyot, sa femme Anne Couvent et deux enfants. Robert Drouin qui (1636) épousa Anne, fille de Zacharie Cloutier. Jean Côté, marié le 17 novembre 1635, avec Anne, fille d'Abraham Martin, ancien résident

206 PREMIERS SEIGNEtJRS DU CANADA

de Québec. Martin Grouvel, marié le 20 novembre 1635, avec Marguerite, fille de François Aubert.

Giffard travailla trente-quatre années, avec succès, à sa colonie de Beauport, qu'il laissa en pleine prospérité, après avoir marié trois de ses filles à Jean Juchereau, Charles de Lauson, Nicolas Juchereau, et vu entrer religieuse aux ursulines sa quatrième fille. Son fils Joseph, sieur de Fargy (anagramme de Gifiard, Gyfar) hérita de ses droits.

En suivant Pordre des dates, qui est la meilleure méthode pour l'histoire, nous rencontrons le deuxième seigneur canadien, Jacques Leneuf, sieur de la Poterie, natif de Caen, qui reçut (15 janvier 1636) le fief, plus tard baronnie de Portneuf. L'arrivée de ce concessionnaire (11 juin 1636) accompagné de quarante-cinq personnes, fut un événement à Québec. Comme sa famille et celle de LeGardeur, son parent, se fixèrent partie à Québec et partie aux Trois-Rivières, nous ne saurions dire quelle proportion de gens amenés par elles s'établirent d'abord à Portneuf, mais il est certain que leurs travaux ne furent pas infructueux. Portneuf était habité très-peu d'années après 1636, comme le prouvent le Journal des Jésuites (1645) et le titre de concession renouvelé en 1647 par suite de changements survenus dans l'administration du pays en général. Leneuf de la Poterie fut quatre fois gouverneur des Trois-Rivières ; plus tard (1665) gouverneur du Canada par intérim ; il eut des propriétés seigneuriales aux Trois-Bivières. Son fils, Mi'

chel Leueuf de la Val Hère, officier dans les troupes, fonda Beaubassin en Acadie, reçut la seigneurie d'Yamaska, et sa descendance donna des militaires au Canada jusqu'à l'époque de la conquête.

La concession de l'île d'Orléans remonte à la même date que celle de Portneuf. Elle fut fait au sieur Jacques Castillon, bourgeois de Paris, l'un des Cent Associés, prête-nom d'un syndicat composé de huit personnes, parmi lesquelles MM. Jean de Lauson et Noël Juchereau, sieur des Chatelets, paraissent être les seules qui soient venues en Canada. En 1641, l'île fut offerte à M. de Maisonneuve qui préféra se rendre à Montréal avec la petite troupe qu'il avaifc amenée. Les premiers colons semblent s'y êtce établis vers 1648. Bientôt après, on y installa les Hurons chassés du Haut-Canada par les Iroquois. Les colons français se placèrent là en bon nombre de 1650 à 1665 et dix années plus tard elle était toute habitée. Noël Juchereau des Chatelets (frère de Jean Juchereau ci-dessus), Jacques Gourdeau et sa femme Eléonore deGrandmaison, Charles de Lauson, fils de Jean, gouverneur du Canada, Julien Fortin dit Bellefontaine, Mgr de Laval, Louis Péronne sieur de Mazé, membre du conseil, Jacques Descailhaut, sieur de la Tesserie, membre du conseil, Jean-Baptiste Peuvret, sieur de Mesnu, greffier du conseil, en ont été les premiers seigneurs actifs.

Même jour (15 janvier 1636), Antoine Cheffault, sieur de la Regnardière, secrétaire des Cent- Associés, reçut toute la côte de Beaupré,

â08 PREMIERS SEmNËtJÉS DU CAÎfADA

mesurant seize lieues au fleuve à partir de la seigneurie de Beauport en descendant. Des colons se fixèrent dès 1640, entre les terres de Robert Giffard et le cap Tourmente. C'est un des endroits du Canada qui vit sa population se former le plus rapidement. M. Cheflfault demeurait à Paris, mais il semble que, conjointement avec les propriétaires de l'île d'Orléans, il ait envoyé plusieurs colons occuper les belles prairies de ce grand fief.

Même jour, la côte de Lauson fut accordée à noble homme Simon Lemaître, conseiller du roi, l'un des Cent- Associés, lequel ne vint point en Canada, mais passa bientôt son titre à M. Jean de Lauson. Il y a apparence que, de 1651 à 1660, plusieurs familles prirent des terres dans cette direction, si l'on en juge par la présence des Lauson à Québec durant cette période et par le recensement de 1667.

Jean Bourdon, ingénieur, arrivé de France en 1634, obtint en 1637 un fief qui forme partie de ce que l'on nomme les plaines d'Abraham près Québec. Il y établit bientôt des habitants. Bourdon se trouva mêlé, pendant trente ans, aux affaires de la colonie, à plusieurs titres honorables. Ses enfants servirent dans l'armée, exploitèrent avec avantage les seigneuries qu'il avait reçues et furent des Canadiens distingués dans toute l'accei)tion du mot.

C'est aussi en 1637 que les Grondines furent concédées aux dames hospitalières de Québec, et quoique nous n'ayons point découvert de trace d'habitants de ces lieux durant les premières

PREMIERS SEIGNEURS DtJ CANADA 209

années qui suivirent, tout porte à croire qu'il y en eut quelques-uns avant 1660, car de là, en descendant jusqu'à Québec, les Iroquois commirent à cette époque de nombreuses déprédations, d'après les récits du temps.

Le fief Chavigny de la Chevrotière, plus tard enclavé dans Deschambault, fut donné, en 1640, à François de Chavigny sieur de Berchereau, gentilhomme champenois, qui venait d'épouser mademoiselle Eléonore de Grandmaison et qui partait pour le Canada. Il remplit consciencieusement sa promesse de faire habiter ses terres ; sa veuve obtint une extension de limites et continua son œuvre, tant à Deschambault qu'à l'île d'Orléans. De l'un de ses quatre maris cette femme courageuse a laissé la famille Gourdeau de Beaulieu favorablement connue encore de nos jours aux environs de Québec, surtout à l'île d'Orléans où elle a imposé son nom à un fief.

Voilà donc huit seigneuries concédées avant 1641 et qui toutes, ont Québec pour centre. Comme elles furent habitées sans presque aucun retard, leur histoire est celle du commencement de la colonisation du groupe québecquois. J'ai omis les concessions suivantes, appartenant à l'époque parcourue jusqu'ici parce que la certitude de leur mise en valeur immédiate nous manque : 1626, l'Epinay, près Québec, à Louis Hébert ; Notre-Dame-des-Anges, près de la rivière Saint-Charles, aux récollets ; 1635, Sainte-Foye à M. Pierre de Puyseaux ; et Sillery (1639) où les jésuites établirent une mission sauvage qui dura

quelques années.

En 1640, la population stable de tout le Canada comptait soixante-et-quatre ménages constatés (peut-être soixante-et-dix) — soit deux cent soixante-et-quatorze âmes, auxquelles il faut ajouter vingt-neuf jésuites et cinquante- trois fonctionnaires civils ou militaires ou commis, formant un grand total de trois cent cinquanteneuf âmes.

L'île de Montréal avait été accordée en 1636, à Jacques Girard, clievalier,seigneur de la Chaussée, mais en 1640, M. Jean de Lauson à qui elle était passée, dut la céder à une compagnie dont l'objet était de fonder une bourgade en ce lieu, tant pour la conversion des Sauvages que dans le dessein d'y attirer des colons français. La société dite de Montréal devint, quelques mois plus tard, une branche du séminaire de Saint-Sulpice, fondé à Paris (mai 1642). En même temps, M. de Maisonneuve débarquait à Montréal avec sa colonie forte de quarante hommes. Les sulpiciens, seigneurs de l'île, déboursèrent de fortes sommes dans l'établissement des paroisses qui relevaient d'eux. Ils furent véritablement les fondateurs de cette partie du Canada.

Bien que la première concession connue aux Trois-Eivières date de 1633 (en faveur de Jacques Hertel, interprète) et que les six cents arpents de terre accordés aux jésuites en 1634 commencent l'histoire du papier terrier en cet endroit, on ne rencontre aucun seigneur dans le bourg ou les environs avant Jean Godefroy qui prit (1638) un fief au sud du fleuve (à la rivière Godefroy aujourd'hui). Bientôt Jacques

Hertel se fit donner (1644) l'Arbre-à-la-Croix, dans le cap de la Madeleine, et Jacques LeNeuf de la Poterie (1645) le petit marquisat du Sablé, compris dans la ville actuelle.

Ces trois personnages, dont deux (Hertel et Godefroy) nous ont occupé précédemment, furent les chefs du mouvement colonisateur aux Trois-Eivières. Jacques Le Neuf de la Poterie était, comme Godefroy et Hertel, de la Normandie ; de plus, sa sœur avait épousé (1636) ce même Godefroy, l'un des hommes de progrès de son temps. Hertel et Godefroy ont fondé plusieurs seigneuries.

M. de Montmagny, gouverneur général, reçut, en 1646, Pîle aux Oies, l'île aux Grues et le fief de Montmagny (Eivière du Sud). Le voisinage de la ville de Québec facilita la colonisation de ces beaux endroits, les plus attirants du Bas- Canada. Après M. de Montmagny, l'île aux Oies devint propriété de Jean Baptiste Moyen, sieur des Granges, qui y transporta sa famille et s'y consacra à la culture au milieu de plusieurs habitants ou censitaires ; c'est là qu'il fut tué, avec sa femme, en 1655, par les Iroquois. Deux de ses filles épousèrent, l'une le sergent major Lambert Closse et l'autre le capitaine Sidrac Dugué de Boisbrillant, officiers dont nos annales font les plus grands éloges.

Aux Trois-Eivières, M. François de Champflour, gouverneur du poste, voulut (1646) utiliser les riches terrains de la haute-ville. On lui donna le fief Champflour, sur lequel il commença des travaux, mais sa retraite l'ayant obligé de

212 PREMIERS SEIGNErRS DU CANADA

repasser en France, la famille Le Neuf acheta le fief (1649), puis le revendit à M. Pierre Bouclier (1660), et de ces trois mains il ne tarda point à recevoir des habitants. Pierre Boucher prit de bonne heure trois ou quatre concessions qui ne paraissent pas avoir été peuplées avant 1669 ; il fut le premier Canadien anobli (1661). Sa descendance a fourni au Canada une dizaine de seigneurs et douze ou quinze officiers.

Le cap de la Madeleine paraît avoir été promis aux jésuites dès 1645 ; les premiers colons s'y établirent en 1651. C'est l'une des rares seigneuries des jésuites qui ont été colonisées au dixseptième siècle. Celle de Laprairie, qui fut accordée à cet ordre religieux en 1647, resta en friche durant de longues années et ne commença à recevoir des cultivateurs que vers 1673, alors que Longueuil, sa voisine, était déjà prospère.

Gentilly, concédé (1647) à Pierre Lefebvre et à Nicolas Marsolet, passa (1669) à Michel Pelletier, sieur de la Prade, qui s'y fixa et amena des colons. Pelletier €jut pour successeur François Poisson, fils de sa femme (veuve de Jean Poisson) qui se montra digne de l'héritage de son beau - père. Quant à Marsolet (nous en avons parlé ailleurs) il traversa au nord du fleuve et reçut les prairies dites des Marsolets, dans le cap de la Madeleine. Pierre Lefebvre tenait un rang honorable aux Trois-Eivières et fut l'un des principaux citoyens qui contribuèrent à l'érection de la première église paroissiale de cette ville (1664). Sa nombreuse descendance formerait aujourd'hui un régiiffent. L'un de ses

fils, Jacques, se fit donner (1683) la seigneurie qui porte encore son nom : la baie du Febvre. Lefebure, Le Fevre et Lefebvre sont un seul et même nom.

Eené Robineau de Bécancour, fils d'un trésorier de l'armée et membre des Cent- Associés, était dans le pays depuis 1645 au moins. La seigneurie de Bécancour lui fut concédée en 1647. Il épousa Mlle Le Neuf de la Poterie qui lui apporta le fief de Portneuf où il fixa sa résidence. Vers 1682, ce fief fut érigé en baronnie. Jusqu'à la conquête (1760) le chef des Eobineau a porté le nom de baron de Portneuf. Eené s'établit à Portneuf, puis à Bécancour ; il est souvent cité avec le titre de baron de Bécancour. Quatre ou cinq des fils de Eené ont commandé en Acadie ; eux et leurs descendants fournirent au Canada une dizaine d'oôiciers.

Pierre Le Gardeur de Eepentigny, arrivé en 1636, était de ceux qui s'employaient le plus activement au commerce, tout en faisant corps avec les colons. Il descendait de Jean Le Gardeur de Croisilles, anobli en 1510. Ses fiefs Cournoyer et Eepentigny qu'il reçut en 1647, passèrent à sa famille (il était mort en 1648) qui les peupla. Les Le Gardeur ont fourni de brillants ofSciers à la colonie jusqu'au temps de la conquête.

Un terrain d'une lieue de front au fleuve sur cinq lieues de profondeur, communément désigné sous le nom de banlieue des Trois- Eivières, fut donné, en 1649, à Michel Le Neuf du Hérisson, frère aîné de Jacques Le Neuf de la Poterie, et plus tard passa aux Godefroy qui le laissèrent

établir par des squatteurs dont les titres furent reconnus vers 1720. On peut dire que cette seigneurie s'est créée sans la direction du seigneur et par là elle constitue une exception dans notre histoire. Le fief Dutort, au sud du fleuve, parait avoir été concédé en 1649 à Le Neuf du Hérisson, qui le passa à son neveu Michel Godefroy.

Madame Anne Gagnier, veuve de Jean Clément du Vault, chevalier, seigneur de Monceaux, commandant un régiment de chevau-légers, demeurait à Québec lorsque (1649) la compagnie des Cent- Associés lui concéda le fief qui prit le nom de Monceaux et plus tard Jacques-Cartier, à la rivière de ce nom. La même année, sa fille épousa Denis-Joseph Euette d'Auteuil, ancien maître d'hôtel général du roi, qui demeurait dans la colonie et qui, pendant de longues années, prit une part active aux affaires de l'administration, en qualité de conseiller, etc. Madame de Monceaux se maria (1655) avec l'ingénieur Jean Bourdon, l'un des hommes les plus habiles de son temps dans le pays.

Jean Bourdon concéda Sainte-Jeanne de Neuville en 1653. Ce fut l'une des belles paroisses de la première époque de nos seigneuries.

La famille Lauson prenait des terres sur tous les points de la contrée. Elle n'en a colonisé qu'une seule : la côte de Lauson, vis-à-vis Québec, et un petit fief (Lirec) dans l'île d'Orléans. Ce qui lui en restait, vers 1690, fut vendu moyennant quelques francs. Les Lauson étaient alors ou décédés ou repassés en France.

Pour des fins de pêche et de traite, plutôt que

de colonisation, le docteur Kobert Giffard obtint (1653) la seigneurie de Mille- Vaches, près du Saguenay. Giffard avait récemment étendu les limites de Beauport et se voyait à la tête de la plus belle paroisse du Bas-Canada.

Le premier titre de la terre de Longueuil date de 1657, en faveur de Charles Le Moyne, qui habitait alors la colonie depuis seize ans. Par ses longs services et par les exploits militaires de ses fils. Le Moyne a laissé un nom éclatant dans notre histoire. Il suffit de nommer d'Iberville, Maricour, Sainte-Hélène, Châteauguay, Bienville pour rappeler à la mémoire du lecteur mille souvenirs de gloire et de triomphes.

Un officier des troupes, Etienne Pezard, sieur de la Touche, venu en 1662 ou 1663, se fit accorder (1664) la seigneurie de Champlain, entre Batiscan et le cap de la Madeleine, et y fixa des habitants dont il dirigeait lui-même les travaux, comme le faisaient tous les seigneurs que nous avons nommés ci-dessus. L'un de ses fils fut tué au combat de Beauport, en 1690 ; l'autre continua la ligné, qui existe encore et qui porte le nom de Champlain.

En 1650, la colonie ne renfermait guère plus de six cents âmes établies. En 1651, les Iroquois étaient devenus tellement nombreux dans l'île de Montréal, que l'on dut abandonner les cinq ou six maisons habitées par des familles françaises et chercher un refuge dans le fort. Sur les soixante-et-douze hommes venus de France dans ce poste, entre les années 1641 et 1653, trente-deux avaient péri de la main des Iroquois,

216 PKEMIEES SEIGNEUKS DU CANADA

Les ménages restant à Montréal, à la date de 1652, étaient au nombre de douze ou quinze, et toute la population française de l'île ne dépassait point cent âmes.

En 1653 (avant l'arrivée du renfort que reçut Montréal), toute la population fixe du Canada devait être de six cent soixante-et-quinze âmes, distribuées comme suit : Québec 400, Trois- Rivières 175, Montréal 100. On peut ajouter cent cinquante ou deux cents personnes, telles que missionnaires, employés de la traite, etc. Cela ne fournissait pas même deux cents hommes en état de porter les armes — et les Iroquois continuaient leurs massacres.

De 1652 à 1656, une quinzaine de colons s'établirent à l'île d'Orléans. Les seigneuries groupées autour de Québec ont dû recevoir de deux à trois cents personnes de 1654 à 1661. Aux Trois-Rivières nous constatons soixante nouveaux chefs de famille durant la même période. A Montréal, cent hommes s'établirent, l'automne de 1653 ; dans les années 1658 et 1659 on en compte près de deux cents nouveaux et une quarantaine de jeune filles.

Si nous ajoutons le contingent amené en 1662 par M. Pierre Boucher, on voit que le pays renfermait, au commencement de 1663, entre deux mille et deux mille cinq cents âmes, car il faut tenir compte des naissances survenues durant les dix dernières années. Quant à la population flottante, dite '' française ", elle était insignifiante sous le rapport du nombre. Le recensement de 1666 donne trois mille deux cent quinze

âmes ; mais les immigrants commençaient à être beaucoup plus nombreux depuis trois ans.

L'abolition de la compagnie des Cent- Associés (février 1663) mettait fin au " gouvernement propriétaire." La liste des premiers seigneurs du Canada doit se clore ici. A la fin de l'année 1664, c'est-à-dire au moment où le nouveau régime allait commencer, soixante-et-cinq seigneuries avaient été octroyées, outre plusieurs petits fiefs sans grande importance pour notre étude. Je n'en ai mentionné que vingt-cinq ou vingtsix, parce que celles-là n'ont pas été des concessions sur le papier seulement. Parmi les autres, il en est qui ont été peuplées en partie, grâce au seigneur primitif, il est vrai, mais après 1666. Les seigneurs effectifs qu'il faut ranger dans la période de 1633 à 1664 sont donc : Jacques Hertel, les jésuites, Eobert Giflfard, Jacques Le Neuf de la Poterie, Jean de Lauson, Jean Bourdon, les dames Hospitalières, Jean Godefroy, François de Chavigny, la société de Montréal et Saint-Sulpice, M. de Montmagny, François de Champflour, Pierre Lefevre, Nicolas Marsolet, Eené Robineau, Pierre Le Gardeur, madame de • Monceaux et Denis-Joseph. Ruette d'Auteuil, Pierre Bouclier, Charles Le Moyne, Etienne Pezard de la Touche. Il paraîtrait que ni Jacques Castillon ni Antoine Cheffault n'ont demeuré dans le pays, mais ils y entretenaient des agents.

Si nous divisons ces seigneuries par gouvernements, comme on s'exprimait alors, nous trouvons dans celui de Québec : Montmagny, Lauson, l'île aux Oies, Beaupré, Beauport, la ban-

lieue de Québec, Jacques-Cartier, Neuville, Portneuf, Deschambault, Grondines ; dans celui des Trois-Eivières : Champlain, PArbre-à-la- Croix, le cap de la Madeleine, le coteau Saint- Louis, Hertel, Champflour, Gentilly, Cournoyer, Dutort, Bécancour ; dans celui de Montréal : l'île de ce nom, Repentigny, Longueuil.

Dans une étude aussi concise, je ne saurais m'étendre sur une foule de détails qui se rattachent à l'histoire des fondateurs du Bas-Canada. Qu'il sufl&se de nous arrêter un instant au mot ^' seigneur."

Devenir propriétaire de deux lieues de terre de front au fleuve, sur deux ou quatre lieues de profondeur, était chose facile ; toutefois il y avait des obligations à remplir ; la principale consistait à établir, dans un temps prescrit, tel et tel nombre de colons ou habitants tenant feu et lieu, ce qui nécessitait des sacrifices d'argent et l'attention continuelle du seigneur. Les redevances que les habitants se trouvaient obligés de payer au seigneur étaient des plus minimes — la loi protégeait surtout l'habitant. Il est vrai que, à la longue, les terres devenant toutes peuplées dans la seigneurie, le seigneur en retirait un revenu raisonnable, mais que d'années et de sacrifices avant d'en arriver là ! A tous les points de vue, le seigneur était moins favorisé que l 'habitant. Si l'on songe que, durant les i^emps héroïques (de 1636 à 1663) la colonie a végétée, par suite de la guerre des Iroquois et de la coupable apathie des Cent- Associés, on ne peut que révérer le souvenir des vingt-quatre ou vingt-cinq

seigneurs mentionnés plus haut, car tous ont contribué à l'établissement du Canada et aucun d'eux n'a recueilli, du moins avant 1665, la récompense de son patriotisme et de son dévouement.

Que serait-il arrivé si le système seigneurial eut été mis en vigueur parmi nous, non seulement au début de la colonie mais avec continuité et en ne refusant pas aux seigneurs l'aide que le roi s'était obligé à leur fournir ? Nous aurions eu un Canada valant n'importe quelle contrée de l'Europe en moins de cinquante ans. Le seigneur pouvait être la cheville ouvrière de la création d'un empire colonial. Louis XIV et Colbert avaient tout préparé pour cela. Colbert l'a voulu jusqu'à sa mort ; Louis XIV a oublié son projet au tiers du chemin. Mais le père du système c'est Richelieu -, il a commencé l'œuvre en 1627, puis l'a laissée à elle-même ; Mazarin n'y a compris presque rien. Lorsque, en 1663, Colbert eut l'oreille de Louis XIV, on vit renaître ce grand projet. Hélas! il n'a fait que renaître pour tomber dans l'oubli une seconde fois. Avec le seigneur, notre pays devenait un monde nouveau, sans presque passer par la phase coloniale. Du moment où on amoindrit ce puissant appoint, le Canada ne vécut que des ressources aléatoires de la traite et de la spéculation des capitalistes. La colonisation s'arrêta, en tant que l'on pouvait compter sur les envois d'hommes de France. Les seigneurs se ruinèrent de suite à ce régime. Nous devînmes un peuple sans chefs— pardon, on nous donna des chefs militaires, ce qui était

changer notre destinée. Les miracles que nous voulions faire comme colons, nous les avons accomplis comme guerriers.

Ni le roi ni les Cent Associés ni la compagnie des Indes ne faisaient difficulté d'accorder des seigneuries à ceux qui en demandaient, mais ils se gardaient bien d'aider ces seigneurs dans les travaux qu'il fallait exécuter pour transformer ce coin de forêt en campagne cultivée, aussi voiton peu de seigneurs arriver à un résultat profitable. La plupart d'entre eux abandonnaient l'œuvre, et celle-ci passait aux mains des habitants les plus prospères qui, tout en y mettant des années, parvenaient à défricher la terre et à y établir des colons. Le système seigneurial du Canada n'avait à peu près qu'un défaut : la pauvreté des seigneurs au début de la colonisation ; on alla même jusqu'à donner des seigneuries à des militaires qui ne possédaient ni sou ni maille et n'avaient aucune connaissance du métier de défricheur et de cultivateur.

Dans ses Notes sur les Registres de Notre-Dame de Québec, M. l'abbé Ferland mentionne le contrat de mariage le plus vieux qui nous ait été conservé : " Jean Guion, dit-il, quoique simple maçon, était l'homme de lettres de Beauport. Un contrat dressé par lui pour le mariage de Robert Drouin, de la paroisse Du Pin, cliatellenie de Mortagne, au Perche, avec Anne Cloustier, est bien écrit, et l'orthographe y est respectée. Ce contrat de mariage, le plus ancien peut-être qui se soit conservé, puisque la date est du seize juillet 1636, est signé des membres de la famille Giflfard, de François Bellenger, de Noël Langlois."

Dans son dictionnaire généalogique M. l'abbé Tanguay indique le mariage en question comme ayant eu lieu le '^ 12 juillet 1637 ", c'est-à-dire un an moins quatre jours après le contrat.

Je vais passer entre ces deux date?, car j'ai un contrat de mariage du quinze décembre 1636 à faire valoir. Souffrez queje m'étende sur certains détails qui montrent l'importance des familles dont je vais parler. " Mon " contrat de mariage a plus de valeur historique que celui de Drouin, si tant est qui celui-ci date de 1636.

A la fin du seizième siècle et au commence-

222 tJN MARIAGE d'autrefois

ment du dix-septième, il existait en Normandie trois familles du nom de Godefroy. L'un d'elles paraît être éteinte. Les deux autres avaient encore des représentants en France au dix-huitième siècle. L'une de ces trois familles était établie dans le pays de Caux. Il est fait mention d'un seigneur Godefroy, de Grandchamps, paroisse voisine de Lintot. Une branche des Godefroy habitait les environs de Bayeux ; une autre près de Carentan. Dès 1584, on voit Denis Godefroy contrôleur du grenier à sel. De 1604 à 1609, Jehan Godefroy meuveur et payeur des gages du parlement. En 1624, Denis et Guillaume Godefroy, grainetiers à Evreux. En 1625, Jacques Godefroy, contrôleur élu à Carentan et Saint-Lô. En 1629, des lettres de noblesse sont accordées à Jacques Godefroy, sieur de la Commune, l'un des Cent- Associés. Nous avons aussi les noms de Godefroy, sieur de Bordage et Godefroy, sieur de Marcouf (1) .

Pierre Godefroy, écuyer, de Lintot au pays de Caux, eut de sa femme, damoiselle (2) Perrette Cavelier (3) deux garçons, Jean (1607) et Thomas qui émigrèrent dans la Nouvelle-France, à la suite de Champlain, vers 1620 ; et une fille, Anne, qui épousa Jean Testard dit Lafontaine et

(1) Notes recueillies en France par M. T. P. Hall, du Détroit, allié à la famille Godefroy.

(2) " Damoiselle, flUe noble." Dictionnaire de Trévoux.

(3) C'est le nom patronymique du fameux René Robert Cavelier de la Salle, explorateur du Mississipi, natif de Rouen,

dit Laforêt, de la ville de Rouen. Le fils de ces derniers, Jacques Testard, chevalier de Saint- Louis, servit avec le grade de capitaine dans les troupes du Canada ; sa descendance existe parmi nous sous le nom de Testard de Montigny.

Jean-Paul Godefroy, de la paroisse de Saint- Nicolas des Champs, de Paris, était parent des Godefroy de Lintot. Pendant de longues années, il joua un rôle important et honorable en Canada.

Jean Godefroy, dit M. Ferland (1), était resté avec les sauvages lorsque les Français eurent perdu Québec, en 1629. Il paraît avoir quitté la vie de coureur de bois pour s'établir aux Trois-Eivières en 1632 (2).

Son frère, Thomas Godefroy dit Normanville, est mentionné pour la première fois aux Trois- Rivières le 28 janvier 1636 (3) comme parrain d'une petite sauvagesse de deux ans '' fille d'un sauvage capitaine de Kébec nommé TchemeSiriniS (4)." Thomas est cité comme '' demeurant aux Trois-Eivières." Il alla, peu après, joindre un parti de sauvages qui passait l'hiver à cinq lieues de là (5). Il était encore avec eux le 17 mars (6).

Le 16 juin 1636, aux Trois-Rivières, Jean-Paul (Godefroy ?) commis de la traite " est parrain d'un petit Attikamègue.

(1) Notes sur les registres de Québec.

(2) Voir lettre de Frontenac au ministre, 2 nov. 1672.

(3) Registre de la paroisse.

(4) Autrement dit Batiscan.

(5) Relation des Jésuites, 1636, p. 18.

(6) Registre, paroisse 3. R. 22 mars 1636.

224 UN MAEIAGE D'ATJTKEFOIS

Jean Godefroy, dont nous avons à nous occuper davantage, figure pour la première fois dans le même lieu sous la date du 30 avril 1636 comme parrain d'une jeune Montagnaise : " Mr Godefroy habitant des Trois-Eivières ", dit le registre de la paroisse.

Le 18 août 1636, M. de Montmagny accorde à Jacques Hertel deux concessions, en présence de François Marguerie, des EE. PP. jésuites et de Jean Godefroy '' tous propriétaires de terrains aux Trois-Eivières et qui ont signé au contrat " {Greffe d^Ameau).

Le même jour, Thomas Godefroy devança, à la course, un Huron, ce qui étonna fort les sauvages de quatre ou cinq nations réunies pour la traite annuelle en ce lieu (1).

Ces notes, en apparence futiles, vont nous servir tout à l'heure.

Mathieu LeNeuf du Hérisson, de Caen, se maria en France et y mourut, selon les apparences, avant 1636. Sa femme, Jeanne Le Marchant, lui survécut.

Nous leur connaissons quatre enfants : lo Michel (1601) LeNeuf du Hérisson, veuf avant l'année 1636 ; 2o Jacques (1606) LeNeuf de la Poterie (2), marié, vers 1630, à Marguerite Le Gardeur ; 3o Marie (1612) qui épousa Jean Godefroy, le 15

(1) Relation, 1636, p. 71,

(2) Il signait "Jq. LeNeuf" et "Jq. Leneuf de lapoterie." Dans le corps d'un acte de 1648, il se nomme " Lapoterye LeNeuf." Les historiens écrivent "La Potherie," à cause de Bacqueville de la Potherie, probablement.

UN MABIAGE D'AUTREFOIS 226

décembre 1636 ; 4o Madeleine, qui se maria avec Jean Poutrel du Colombier.

Le 5 janvier 1636, la compagnie de la Nouvelle- France accorde au sieur de la Poterie le titre de la terre qui prit ensuite le nom de baronnie de Portneuf, rive gauche du fleuve Saint-Laurent, entre Québec et les Trois-Eivières (1).

La flotte de Dieppe partit pour le Canada le 8 avril 1636. Le Père Jogues, qui était à bord (2), arriva à Québec le 2 juillet (3). Il y eut, la même année, d'autres arrivages, comme on va le voir.

Le Père Le Jeune écrit (4) de Québec que dans la nuit de la Saint-Barnabe (11 juin) 1636, M. de Montmagny, gouverneur général débarqua à Québec venant de France. Il ajoute : " le lendemain parut un vaisseau commandé par M. de Courpon qui nous rendit le Père Nicolas Adam et notre Frère Ambroise Cauvet. Notre joie ne s'en tint pas là : la quantité de familles qui venaient grossir notre colonie (5) l'accrut notablement,— celles entre autres de M. de Eepentigny (6) et de M. de la Poterie, braves gentilshommes, composées de quarante-cinq personnes." Il con-

(1) Documents de la tenure seigneuriale, p. 104.

(2) Vie du Père Jogues, par le P. Martin, p. 17, 19, 23, 24.

(3) Relation, 1636, p. 60.

(4) Relation, 1636, p. 1, 2.

(5) En 1635, il n'y avait dans la colonie qu'une centaine de personnes dont trente, à peu près, aux Trois- Rivières.

(6j Pierre Le Gardeur de Repentigny, beau-frère de Jacques Leneuf de la Poterie,

tinue (p. 42): "Quand on nous dit, à Québec, qu'il y avait nombre de personnes à Tadoussac qui venaient grossir notre colonie ; qu'on ne voyait là qu'hommes, femmes et enfants, nous louâmes Dieu et le priâmes de répandre sa sainte bénédiction sur cette nouvelle peuplade. Mais quand on nous assura qu'il y avait entre autres six damoiselles (1), des enfants (2) beaux comme le jour ; que messieurs de Eepentigny et de la Poterie composaient une grosse famille ; qu'ils étaient en bonne santé — je vous laisse à penser si la joie ne s'empara pas de notre cœur et l'étonnement de notre esprit. Tout cela redoubla par leur présence. Leur grâce, leur entretien nous fit voir la grande différence qu'il y a entre nos Français et nos Sauvages. Qui fera maintenant difficulté de passer nos mers puisque des enfants si tendres, des damoiselles si délicates, des fem-

(1) Jeanne Le Marchant, veuve de Mathieu Le Neuf. Catherine de Cordé, veuve de René Le Gardeur de Tilly, mère de Pierre Le Gardeur de Repentigny cidessus nommé. Marie Favery, femme du même Repentigny. Marie-Madeleine de Repentigny, leur fille, qui épousa, (1646) Jean-Paul Godefroy. Marguerite Le Gardeur (fille de René), femme de Jacques Leneuf de la Poterie. Marie Leneuf, sœur de ce dernier, qui, bientôt après, épousa Jean Godefroy.

(2) Anne, 4 ans, fille de Michel Leneuf du Hérisson ; elle épousa Antoine Desrosiers, juga de la seigneurie de Ohamplain. Marie, 4 ans, fille de Jacques Leneuf de la Poterie ; elle épousa René Robineau de Bécancour. Jean-Baptiste, 4 ans, fils de Pierre de Repentigny ; il épousa Marguerite, fille de Jean Nicolet. Catherine, fille de Pierre de Repentigny ; elle épousa (1652) Charles Daillebouat.

mes naturellement appréhensives se moquent et rient de la grandeur de l'océan ?" A la page 3, il dit: '^ C'était un sujet où il y avait à louer Dieu, de voir en ces contrées des damoiselles fort délicates, des petits enfants tendrelets, sortir d'une prison de bois, comme le jour sort des ténèbres de la nuit, et jouir, après tout, d'une aussi douce santé, nonobstant toutes les incommodités qu'on reçoit dans ces maisons flottantes, comme si on s'était promené au Cours dans un carosse. ' '

Les Le Gardeur avec leur chef M. de Eepentigny, demeurèrent à Québec. Michel Leneuf monta aux Trois-Eivières immédiatement. Son frère Jacques paraît avoir voulu d'abord se fixer à Portneuf.

Le 12 décembre 1636, au baptême d'une Algonquine âgée de douze ans, furent parrain et marraine (1): ''Monsieur du Hérisson et Mademoiselle Marie Leneuf, tous deux habitans des Trois- Rivières." (Registre des S- E.)

Ainsi, la présence de Jean Godefroy aux Trois- Eivières a été constatée le 30 avril et le 18 août 1636 ; l'arrivée des Le]Neuf à Québec est du 12 juin. Michel LeNeuf du Hérisson, l'aîné de la famille, et sa sœur Marie résident aux Trois- Eivières à la date du 12 décembre.

Les historiens ont donc commis une erreur lorsqu'ils ont dit que : *' en 1636, Jean Godefroy, ayant fait un voyage en France, y épousa mademoiselle LeNeuf."

(1) C'est la première marraine mentionnée au re^stre des Trois-Rivières.

Voici le contrat en question. Il a été découvert par M. Faribault, il faudrait savoir où.

''Au traité de mariage qui, au plaisir de Dieu, sera fait et parfait en face de notre mère Sainte Eglise catholique apostolique et romaine entre Jean Godefroy, Ecr, sieur du lieu (1), fils et héritier de Pierre Godefroy, Ecr, et de Damoiselle Perrette Cavellier, ses père et mère, d'une part ; — et Dlle Marie Leneuf, fille et héritière de défunt (2) Mathieu Leneuf, en son vivant écuyer sieur du Hérisson, et de Dame Jehenne Le Marchant (3), sa mère, présence de laquelle et de Michel Leneuf, Ecr, sieur du Hérisson son frèriB les dits Jean Godefroy et la dite Leneuf se sont promis et donnés l'un à l'autre la foi du mariage. Le tout après avoir été d'accord de ce que ladite Leneuf pouvait espérer de la succession de ses dits père et mère, qui serait la somme de dix-huit cents livres (4) à elle accordées par contrat (5) passé devant les tabellions de... (6) suivant lequel le sieur du Colombier (7), frère de loi du dit

(1) Du lieu appelé les Trois-Riviêres.

(2) Ceci prouve qu'il ne vécut ni en France ni au Canada après l'année 1636, quoique l'on ait dit.

(3) De 1637 à 1647, elle demeura aux Trois-Rivières.

(4) Equivalant à dix-huit cents piastres de la monnaie actuelle du Canada.

(5) Ce contrat ne nous est pas autrement connu.

(6) Le mot ressemble à Thury, ville de la Normandie, département du Calvados, dont Caen est le chef-lieu. Les Le Gardeur venaient de cet endroit.

(7) Jean Poutrel du Colombier, marié à Madeleine, flUe de Mathieu LeNeuf et de Jeanne Le Marchant. Leurs enfants ont demeuré aux Trois-Rivières.

sieur du Hérisson et de la dite Leneuf, s'est obligé payer la dite somme de dix-huit cents livres après le mariage consommé de la dite Leneuf. Quoi faisant, la dite Le Marchant et le dit sieur du Hérisson ont consenti et accordé que le dit sieur Godefroy se fasse payer de la dite somme de dix-huit cents livres ; de laquelle somme il a promis assigner la dite Leneuf sur le plus clair de son bien de la somme de quatorze cents livres qui demeureront au nom et lignée d'elle ; et au cas que le dit Godefroy prédécéderait la dite Leneuf, elle emportera son dot et douaire suivant la coutume du lieu, comme en pareil des meubles ; et en faveur de ce, la dite Lemarchant a promis donner du linge honnêtement et à sa discrétion.

*' Le mariage faisant (foi?) de ce que dessus, les dits futurs mariés sont demeurés d'accord et ont promis s'épouser en face de notre dite Mère Eglise. En témoin de quoi ils ont signé le présent, en présence de la dite Le Marchant et des sieurs (du sieur 1) du Hérisson, signés avec eux le quinzième décembre 1636." — Signatures :

"Jeanne Le Marchant, Leneuf (1), Jean Godefroy, Marie Leneuf." (2)

Cet acte ne porte ni le nom d'un notaire ni celui du lieu où il fut passé— de là l'erreur des historiens. Le greffe d'Audouard, Québec, com-

(1) En sa qualité d'aîné, Michel ne signe que le nom de sa famille.

(2) Jacques de la Poterie et sa femme ne paraissent pas ici. On ne les voit pas aux Troif?-Rivières avant

mence dans l'année 1636, mais ses pièces sont égarées. Le notaire qui suit, par ordre de date, est Lespinasse, Québec, 1637. Les registres de la paroisse de Québec ont péri en 1640. Montréal ne fut fondée qu'en 1642. Les archives des notaires des Trois-Eivières ne remontent que jusqu'à 1650 5 les registres de mariages à 1654. Bref, tout nous démontre que le contrat de mariage cidessus est le plus ancien qui nous soit connu pour avoir été rédigé an Canada, si celui de Eobert Drouin est de l'année 1637, comme le fait croire le dictionnaire de Tanguay.

Page 1