L'OKDKE DE MALTE EN CANADA
A présent qu(^ nous possédons des masses de renseignemeuts sur le passé et que nous savons l'histoire de chaque pouce de terrain, depuis le lac Ontario jusqu'à Gaspé, nous voyons nettement qu'il n'y a pas de place pour les chevaliers de Malte. Nous voyons aussi que dans la classe des communautés, institutions, corporations ou compagnies publiques, il n'y a aucun espace libre où nous pourrions placer ces vaillants et admirables soldats de la chrétienté."
Le savant Canadien qui parle de la sorte en ce moment porte plus d'un nom — il signe : J. E. Eoy, ISr. E. Dionue, J. M. LeMoine, &c. C'est à dire que les érudits s'accordent à repousser la légende créée par Knox.
S'il est vrai que le livre de Knox a paru en 1769, sept années après la publication de VAme- "rican Gazetteer, je n'en suis pas moins persuadé que Knox a fourni à ce dernier le faux renseignement, et cela avant que d'avoir imprimé son propre livre. Toute l'erreur vient de Knox, et pourtant il n'y a pas de sa faute : il a cru bien comprendre ce qu'on lui expliquait.
Un Français de talent que j'ai piloté à Ottawa, vient de publier à Paris une description exacte de notre mécanisme administratif, mais il commet une erreur en disant que dans l'édifice de l'Est, est logée la cour des comptes. Il veut parler du bureau de l'auditeur des comptes. Nous n'avons pas de cour de comptes — ce qui n'empêchera pas les lecteurs du vingtième siècle de croire à l'existence de cette cour, si l'article de mon ami leur passe sous les yeux.
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Tel est le cas du capitaine Knox. Le Benjamin Suite qui l'a accompagné dans sa visite à Québec et à Montréal, n'a pas dû lui parler des Knights Hospitaliers, mais lui, il a cru qu'il s'agissait de ceux-ci. Disons :'' les sœurs hospitalières."
J'oppose donc l'impossibilité à l'assertion de Knox. Ce qu'il a cru voir n'a jamais pu exister. Au point où en sont nos recherches historiques, il n'y a plus de grandes lignes inconnues. Certains détails seulement sont encore enveloppés de mystère. L'établissement en Canada des chevaliers de Malte serait ce que j'appelle une grande ligne et ne se réduit pas à la proportion d'une affaire de détail. Kon, pas de chevaliers de Malte ici. Je le regrette pour le Canada.
Il y a eu, toutefois, une tentative d'établissement.
C'est le moment de voir si l'Ordre de Malte a tenté de devenir seigneur du Canada, et pourquoi ce projet ne s'est pas exécuté.
Je place en 1635 la principale démarche officielle faite en ce sens, ayant trait au Canada proprement dit, et à l'Acadie ou région maritime. Deux plans analogues paraissent avoir été conçus la même année : envoyer M. de Montmagny sur le Saint-Laurent — ceci était du ressort des Cent- Associés ; et attirer en Acadie les secours de l'Ordre — d'après les idées de M. de Eazilly. L'Acadie, toutefois, était concédée aux Cent- Associés, qui en nommaient le gouverneur.
Champlain écrivait de Québec, l'automne de 1635, qu'il se sentait dangereusement malade. Les Cent- Associés durent songer à lui choisir un
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successeur. Il me répugne de supposer que M. de Montmagny fut nommé pour remplacer le fondateur de Québec alors qu'on pouvait croire celui-ci en état de poursuivre ses travaux. L'âge, les voyages, les maladies du grand homme, tout me porte à excuser les Cent- Associés de lui avoir donné un successeur.
Celui-ci était membre de la compagnie des Cent- Associés, ce qui ne l'empêchait pas d'être chevalier de Malte.
On voit dans les mémoires et pièces du commencement du dix-huitième siècle les sieurs de Montmagny et Razilly commander des vaisseaux de guerre et se distinguer dans plus d'une expédition.
Lorsque l'Ordre ne réclamait pas les services de ses chevaliers, ceux-ci s'employaient comme il leur plaisait et ils ne dérogeaient aucunement en formant partie d'une compagnie marchande et colonisatrice fondée par le roi de France sous le nom de Canada, ou Morbihan, ou Nouvelle- France, ou Cent- Associés.
Brasdefer de Châteaufort, chevalier de Malte, était à Québec durant la dernière maladie de Champlain et muni de pouvoirs qui l'autorisaient à prendre en main l'administration de la colonie, ce qu'il fit en attendant le nouveau gouverneur.
Je suis convaincu que les Cent- Associés, déjà obérés par les pertes des années 1629-31, ne demandaient pas mieux que de céder leur privilège à une autre organisation, et que Champlain luimême voyait cette ère nouvelle d'un bon œil. Tout le génie de Champlain se porte vers l'éta-
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blissement des cultivateurs, dont les frais d'installation doivent se payer par le moyen des revenus de la traite. Toutes ses plaintes proviennent de ce que, à partir de 1608, les intérêts des marchands absorbaient les revenus de cette traite sans presque rien consacrer à la colonisation. Il devait, par conséquent, préférer l'Ordre de Malte, riche, dévoué, entreprenant, catholique, patriotique et admirablement bien outillé, à n'importe quelle combinaison, soit de la noblesse, soit de la royauté, soit des gens du commerce. Si vous lisez les écrits de Champlaiu vous y verrez qu'il soupire constamment après l'aide d'une société comme Malte seule pouvait lui en offrir une.
Mais, direz-vous, est-ce que le Conseil de l'Ordre se montrait favorable à une telle entreprise ? Je n'ai pas de certitude là-dessus. En tous cas, Sillery, Montmagny, Razilly le demandaient, et ils se montraient des plus actifs parmi les Cent- Associés. Quant aux habitants, groupés au nombre d'une quinzaine de familles autour de Québec et des Trois-Eivières, ils ne pesaient guère dans les considérations et, à tout prendre, je crois qu'ils eussent, comme Champlain, accepté avec plaisir la protection d'un corps puissant et bien intentionné. Les chevaliers n'eussent pas manqué de faire venir d'excellents colons en bon nombre et de développer les ressources naturelles du pays, au lieu que les compagnies marchandes, visant les bénéfices immédiats du trafic des pelleteries et de la pêche, s'excusaient de n'amener que très peu de bras à l'agriculture, en disant que les familles de choix se recrutaient difficilement.
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Cette '.U' faite n'eut pas été en honneur chez les chevaliers de Malte. Catholique, française et fortement établie, notre population devenait en peu d'années maîtresse de l'Amérique du Nord, et le beau et juste rêve du commandeur de Chastes— un autre chevalier de Malte — se serait réalisé avant que le jeune Louis XIV et son ministre Colbert n'eussent songé enfin à tirer parti du Canada.
Le 15 de janvier 1636, M. de Montmagny est nommé, à Paris, gouverneur du Canada et se prépare à partir dès l'ouverture de la navigation d'été. Eazilly, qui était en Acadie, avait sollicité auprès de l'Ordre de Malte pour en obtenir des secours et fonder un prieuré. A sa lettre du 8 septembre 1635, le grand-maître répondit, le 30 février 1636, offrant un certain aide, mais s'é- ( artant du principe de la fondation, vu la nécessité de réunir toutes les forces à Malte même, que menaçaient les Turcs.
Je suis convaincu que si le projet de confier le Canada aux chevaliers de Malte a existé, ce dut être, en 1635 seulement. Bien qu'il ait pu dater de 1626, époque où Eazilly exposait, dans des mémoires remarquables, son plan de colonie, et bien qu'il ait pu être caressé encore jusque vers 1650, par Sillery, Poincy, Montmagny et autres, il ne me paraît avoir eu de consistance que durant l'année 1635, alors que les Cent- Associés, découragés, se prêtaient plus facilement à une transmission de leurs privilèges, dans l'espoir de payer leurs dettes ou de rembourser des sommes englouties dans les entreprises du Canada.
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Le père des Cent- Associés était Eazilly. Ses échanges de notes et de mémoires avec Lauzon et Eichelieu, dès 1626 et peut-être auparavant, le prouvent assez. Il est l'homme de l'idée et de l'action depuis ce moment jusqu'à sa mort, en 1636. Dans VHistoire des Canadiens- Français (138), j'ai dit:
'^ Eazilly conçut le projet de s'associer les chevaliers de Malte qui, presque tous marins pouvaient être tentés de posséder un fief sur les côtes de l'Amérique du Nord ; malheureusement ils refusèrent, étant trop engagés ailleurs pour seconder les vues des pionniers de l'Acadie."
Cet homme remuant et capable, une fois disparu, personne ne semble avoir cherché à poursuivre son idée au bord de la mer où il avait fixé sa résidence.
Dans l'intérieur des terres restait Montmagny. Nous verrons, tout à l'heure, s'il tenta d'être ici plutôt un chevalier de Malte qu'un gouverneur nommé par les Cent- Associés.
Le premier soin du nouveau gouverneur fut de fortifier Québec et les Trois-Eivières, seuls postes où les Français avaient alors élevé des habitations stables. Ces travaux, bien minces pourtant, étaient indispensables à la sûreté du pays. Si l'on veut y voir un dessein de se rendre indépendant du roi ou des Cent- Associés, je n'ensuis pas.
Les années 1637-40 se passèrent dans l'expectative des secours de France, tant en colons qu'en approvisionnements, etc. 11 ne vint presque personne, et très peu d'effets ou de matériel de
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guerre. La France était engagée sur les champs de bataille ; Richelieu et Louis XIII se mouraient au milieu de ces préoccupations.
Le premier arrivage de quelque importance eut lieu l'automne de 1641. C'était M. de Maisonneuve avec sa colonie destinée à fonder Montréal.
Comment vit-on cet événement à Québec ? Avec assez peu de plaisir, il me semble. La compagnie de Montréal allait opérer pour elle-même, à l'écart des Cent Associés, et elle se servirait du port de Québec comme de base d'opération, tandis que Québec restait sans s'augmenter avec toutes les charges inhérentes à une tête d'administration. M. de Montmagny voulait persuader à M. de Maisonneuve de s'établir sur l'île d'Orléans, inspiré en cela par l'intérêt général qui demandait le groupement des colons autour du même point fortifié, avant que de s'étendre au loin. Comme la saison était trop avancée pour monter à Montréal où rien n'était préparé, on garda charitablement ces colons à Québec. Quand vint la fête de M. de Maisonneuve, l'un de ses hommes, Jean Gorry, tira du canon en signe de réjouissance et M. de Montmagny le fit mettre :iux arrêts. C'est le devoir d'un commandant de garder pour lui la direction des armes. Gorry serait amené devant un conseil de guerre aujourd'hui s'il renouvelait son escapade et M. de Maisonneuve n'aurait rien à dire.
Au cours des deux ou trois années qui suivirent, Anne d'Autriche et Mazarin envoyèrent quelques soldats et autres secours à M. de Mont-
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magny qui s'empressa de gaiiiir les Trois-Rivières menacé par les Iroquois et d'élever un fort à l'endroit où est à présent Sorel. Ce n'était pas là prendre une forte assiette pour son compte personnel mais bien plutôt tirer un excellent parti des faibles ressources mises à la disposition du Canada. Il eut fallu être en état de quintupler ces moyens de défense ; malheureusement si Condé se couvrait de gloire de l'autre côté du Rhin, le Canada était ravagé par les hordes barbares, et chaque matin les colons pensaient que l'heure était venue de retourner en France ou de périr soit dans les combats, soit sur le bûcher.
Au milieu de cette triste situation, M. de Montmagny ne m 'apparaît pas comme un baron du moyen-âge se fortifiant sur la montagne pour dominer la plaine, piller les manants et braver son seigneur et maître. Je lui trouve au contraire la mine assez rabattue. Il est chagrin de , ce qui se passe et de l'abandon dans lequel on laisse la colonie. Quand les habitants se lamentent, il partage leurs regrets ; tout serviteur des Cent-Associés qu'il est, il prend la part des opprimés et des délaissés. Enfin, lorsque les arrangements de 1645-47 sont conclus et qu'on espère en l'avenir, il s'empresse de relever les constructions croulantes de Québec, de mettre de l'ordre aux Trois-Rivières et d'y agrandir le domaine des habitants. Il n'a pas le temps de rétablir le fort Richelieu (Sorel) brûlé par les Sauvages, car en 1648, il est rappelé brusquement.
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Son parent M. de Poincy, gouverneur de l'île Saint-Christophe, dans les Antilles, avait voulu garder son commandement malgré Mazarin. On le démit, et du mêine coup le gouverneur du Canada dut retourner en France. La cour décida «lue, dorénavant, ces fonctionnaires ne seraient nommés que pour trois ans. Poincy eut l'adresse ou l'influence de conserver son poste de Saint- Christophe et M. de Montmagny alla finir ses jours auprès de lui.
Singulière aventure, n'est-ce pas, où l'on voit un coupable se maintenir contre l'autorité légitime et l'homme innocent traité comme un coupable !
Mais attendez ! Peut-être M. de Montmagny avait-il aussi des intentions de révolte... Voilà ce que l'on dit. '' Peut-être " est trop vague. Avec Poincy il n'y a pas de peut-être ; avec M. de Montmagny il n'y a qu'une misérable inscription placée dans un mur — et c'est le cas dédire qu'on lui jette la pierre en tâchant d'interpréter sa conduite. Nous en reparlerons.
Les pièces et documents publiés par MM. Eoy et Dionne sont les bases de la présente étude.
Je m'accorde avec M. Eoy quand il dit que l'Ordre de Malte a eu unjour l'intention déjouer un rôle en Amérique, si l'on peut dire '' l'Ordre ", lorsque nous ne connaissons que les agissements de quelques chevaliers.
Je m'accorde avec M. Dionne lorsqu'il refuse de croire de Montmagny capable d'intrigue et cherchant à se fortifier en Canada au bénéfice do Malte.