‹ Pages d'histoire du CanadaChapitre 9 sur 23 · JUGEMENTS DU CONSEIL SOUVERAIN · texte numérisé non relu

JUGEMENTS DU CONSEIL SOUVERAIN

feuilles d'anciens actes publics pour allumer le poêle — ce n'est pas le seul cas de cette nature qui se soit produit parmi nous ! Il est si commode à un imbécile qui a ces trésors sous la main de s'en " débarrasser " comme disait le chef du bureau dont je parle. '■^ Ces paperasses sont tellement vieilles qu'à peine peut-on les lire, pensait-il, alors personne ne prendra la peine de s'arracher les yeux à les déchiffrer ; ce sont des feuilles jaunies, pas invitantes, parfois tombant en miettes ; les épiciers n'en voudraient même pas pour envelopper leurs marchandises ; donc au feu ! et qu'il n'en soit plus parlé." Ainsi raisonnent des gens qui devraient être les premiers à comprendre la valeur des archives nationales. Comment voulez-vous que le peuple s'éprenne d'amour pour son histoire lorsque tant d'hommes soi-disant instruits lui donnent un si déplorable exemple de vandalisme !

Réfléchissons un moment : c'est à l'aide de ces vieux papiers que nous avons pu démontrer à l'étranger ce que nos pères ont été ; le mépris que l'on nous témoignait et qui nous pesait sur les épaules comme un manteau de plomb, n'a pu continuer son œuvre ; nos adversaires et nousmêmes nous avons été ravis d'apprendre le secret de ce passé que l'oubli avait déjà recouvert, et notre nation s'est relevée, noble et belle, aux yeux de l'univers entier.

Des quatre volumes publiés en 1883-85 sous le titre de Collection de Manuscrits, etc., nous allons examiner le premier, afin devoir ce que l'on sait faire dans le cercle des gâte-sauce de l'histoire. D'abord, le titre est absurde. Le mot " collection " signifie : '' ceci est un cheval " ; le mot " manuscrits " porte à faux puisque ces volumes renferment des masses de documents déjà imprimés. L'ensemble révèle de la part de l'arrangeur une ignorance rare et un aplomb supérieur. A chaque page il y a des énigmes, comme celleci : " Nous n'avons pas pu découvrir l'auteur de cette narration." Mais cher enfant, il fallait ouvrir Charlevoix, LeClercq, La Hontan, Le Beau, car c'est leurs textes que vous nous donnez tout en croyant avoir fait une trouvaille. Il est évident que vous avez pigé dans les cartons de quelqu'un qui s'est amusé autrefois à copier des pages entières de livres qui lui passaient sous la main et vous croyez que vous avez découvert une mine inexploitée !

Dans la partie neuve du recueil, les annotations font absolument défaut, les sources sont rarement indiquées. Dans la partie qui réédite des documents connus, la négligence et le manque de renseignements de l'éditeur vont de pair avec

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les manuscrits les plus mal imprimés du Canada. J'ai surtout remarqué les points de suspension qui émaillent ce volume. Pas un mot pour nous dire sur quoi roulent les passages supprimés. Et la plupart du temps, rien qui indique ou l'auteur, ou l'origine de la pièce. La valeur de ces documents est ainsi réduite à ce que valent les assertions du premier venu. Or, l'objet du gouvernement, si nous en croyons ce que l'on dit, était de nous mettre en état d'étudier l'histoire de notre pays à ses sources mêmes. Que voulez-vous que nous pensions de ceci, par exemple, placé sous la date de 1632, pages 97-109 : " Eelation du voyage fait en Canada pour prise du fort de Québec ". On ne dit pas qui a signé cette pièce, d'où elle vient, ni quelle peut être son importance.

Et encore : ' ' Concession de la rivière et baye de Sainte-Croix, à monsieur de Eazilly ; Paris, le 29 mai 1632." La pièce ne se trouve pas à la suite de ce titre qui nous la promet. Pourquoi ne l'y a-ton pas mise ? S'il ne s'agissait que d'inscrire des titres de documents, il faudrait tout simplement faire un catalogue comme celui de M. Harrisse : Bibliographie et cartographie de la Nouvelle-France. L'arrangeur du volume que j'ai sous les yeux paraît avoir vidé son sac, lorsqu'il a dit qu'il existe (quelque part dans la lune) une pièce concernant telle ou telle chose ; il a tout donné, c'est d'un bon cœur, mais ses cadeaux ne sont pas riches.

Les précautions les plus ordinaires ont été négligées. A moins que d'être devin, on ne

saura jamais si l'arrangeur a travaillé sur des originaux, sur des copies, des copies de copies, ou des imprimés. Signalons quelques erreurs faciles à corriger, pour tout autre que l'arrangeur en question.

Page 57. La lettre de '' monsieur de Poutrincourt" est de Biencourt son fils : il fallait expliquer pourquoi certains historiens, se basant sur cette pièce, font vivre Poutrincourt jusqu'à 1618. Page 116. Charles de Biencourt prévost de PariSj 1639, n'a rien eu à faire avec l'Amérique. Il était fils de Jacques, lequel était fils du baron connu par ses travaux en Acadie. Cette branche de la famille Biencourt est demeurée en France, J'ai retracé ailleurs sa généalogie.

Page 127 : " le sieur Braillettes " ne peut être

autre que le père Druillettes ; pourquoi ne pas le

dire ? A la page suivante on le nomme Bruillettes.

Page 232 : le ''sieur Bagire," il fallait mettre

Bazire.

Page 237 : M. LeBœuf, c'est Le Neuf qui est le vrai nom.

Page 172 : '' Eole du régiment de Carignan." On nomme quatre officiers ! Il y en avait plus de trente, connus de tout le monde, excepté de l'arrangeur de ce singulier volume.

Page 249 : l'arrangeur dit que M. de Montmagny arriva à Québec "au mois de septembre 1636." Il faut lire 11 juin.

Page 302 : il nous fait savoir que Chouard des Groseillers s'établit aux Trois-Eivières vers 1680. Il fallait dire en 1653. De plus, il n'était piis né

ksn 1620, mais en 1625.

Page 298 : une note nous avertit que le sieur Berger est un " huguenot de la pire espèce." A la page 322, le roi de France donne à '' son bienaimé le S de Berger " la lieutenance de l'Acadie. Tout cela à deux ans d'intervalle et juste à l'époque de la révocation de l'édit de Nantes.

Page 551 : M. de Mules de la Fourche, c'est M. de Meulles de la Source.

Page 553, ligne 8, on n'a pas pris le soin d'avertir le lecteur que MM. de Denon ville et Champigny arrivèrent à Québec en 1685 et que tout le passage qui suit appartient à cette année. A la ligne 11, il y a un blanc, parce que l'on n'a pas su lire un nom ; il fallait mettre M. de Meulles.

Page 571 : Mlle Ballonne est nommée Daloune.

Page 578, l'arrangeur note ceci : " Il faut croire que M. de Eamsay épousa une canadienne." Mais oui ! consultez donc Tanguay.

Page 600 : on lit " le Montagne " pour l'Onnontagué.

Page 581 : M. de Muy est appelé Desnire.

Page 594 : on lit " le fort Eenry " pour le fort Remy.

Pages 614, 622 : '' M. Randot," n'est autre que Ma Baudot.

Page 601 : l'alinéa qui commence par ces mots *' Lorsque ces députés " entre dans l'année 1698 ; de sorte que le chiffre 1698 de la page 602 n'est pas à sa place.

Bien plus, ce chiffre 1698 trompe le lecteur, car les mots qui suivent: " Dès le printemps " se rapportent à 1699.

L'arrangeur sait l'histoire du Canada à peu près comme je connais la langue chinoise. A tout moment vous tombez sur le titre d'un document placé comme si la pièce elle-même allait suivre, mais pas du tout ! C'est à seule fin de vous faire savoir que cette pièce existe quelque part. Et quelque fois il s'agit d'un document que tout le monde sait par cœur.

Voyez par exemple à la page 160 le mémoire sur la guerre des Iroquois.

On ne cite qu'un alinéa de la pièce et l'on n'en mentionne pas l'auteur qui est M. d'Avaugour. Il est difûcile de se moquer des gens avec plus

de niaiserie.

Le mémoire de M. Gédéon de Catalogne est attribué par l'arrangeur à M. Chaussegros de Léry. Le titre que l'auteur lui donne est celuici : '' Recueil de ce qui s'est passé au Canada au sujet de la guerre tant des Anglais que des Iro^ quois depuis 1682." Il s'arrête en l'année 1712. M. de Léry ne vint dans le pays que quatre ans plus tard. L'auteur du Recueil ou mémoire parle à la première personne ; rien de plus facile que de démontrer qu'il est de la plume de M. de Catalogne. On n'a pas songé à cela.

Parmi ces pièces que l'on désire " arracher à l'oubli" je marque celles-ci qui ont été imprimées et qui ne sont plus un objet de mystère : les lettres patentes accordées à Roberval ; la liste des officiers de Roberval ; l'acte constatant la présence de Jacques Cartier à Saint-Malo, 1549 ; le baptême de Jacques Noël, 1550 ; lettre de Poutrincourt, 1618 j la plupart des pièces con-

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cernant la compagnie des Cent Associés, 1627 ; le traité de Saint-Germain-en-Laye, 1632 ; commission de gouverneur à Nicolas Denys, 30 janvier

1654 ; commission de vice-roi au duc d'Ampville,

1655 ; concession de terre à Latour, Crown et Temple, 1656 ; provisions de gouverneur en faveur de M. de Mésy, 1663 ; pouvoir de gouverneur à M. de Courcelles, 1665 ; instruction à Talon, 1665 ; recensement du Canada, 1666 ; recensement de l'Acadie, 1671 ; commission Frontenac, 1672 ; recensement du Canada, 1679 ; concession de Laprairie, 1680 ; recensement de 1681 ; arrêt du Conseil, 1682, au sujet des Huguenots ; recensement de 1683 ; le roi et le ministre à M. de la Barre, 1684, (10 avril) ; recensement de 1685 ; recensement de l'Acadie, 1686 ; mémoire de Monseignat, 1689-90 ; mémoire de Catalogne,1682-1712.

Cent cinquante passages ont été supprimés dans ce volume. L'arrangeur n'a pas eu la précaution de noter sur quoi roulent ces passages. Il crible le livre de lignes ponctuées, sans savoir que, en bonne typographie, trois points de suspension suffisent, et il saute, saute, saute tout ce qui ne lui plaît pas. H y a bien des choses qui ne plaisent pas à M. l'arrangeur et celui-ci paraît avoir le bras long. Le gouvernement de Québec a cédé à la peur. Dès l'heure où il a été bruit que des documents historiques étaient sous presse, la bande des falsificateurs s'est remuée, elle a pris possession des épreuves, elle a biflfé, elle a mutilé, elle a tronqué à sa guise. J'ai rencontré la griffe de ces sortes de gens partout depuis que j'écris.

La mémoire de Catalogne, que je viens de relire attentivement est maltraité au possible. Je vais le corriger un peu, pour rendre service à ceux qui étudient l'histoire. Il commence à la page 551 du tome I.

Page 553, ligne 4, il faut lire '' La Grande- Gueulle et Taganissorens, chefs, arrivèrent avec un présent..." Ligne 10 mettez dans le blanc le nom de M. de Meulles, et surtout remarquez que, à partir des mots '^ Monsieur le marquis de Denonville et de..." commence l'année 1685, ce qui est très important si vous voulez comprendre la suite.

Page 554 '^ le sieur Lenoir " n'est autre que le sieur Eobutel de Lanoue. Même page lisez : '* Le cortège se rendit en traînes sur les glaces au bout du Long Sault au commencement d'avriL"

Page 561, après le nom de Dulhut, il faut lire: " «t le sieur de Tonty, manchot, commandait les Illinois, et d'autres commandaient..."

Page 564, au lieu du millésime '' 1690 " en tête du chapitre, lisez " 1688."

Page 568, première ligne, il faut mettre ''1689 " car les événements de cette année- là commencent avec les mots: " Comme les ennemis..."

Page 573, avec'' les mots : Enfin, M. de Frontenac envoya..." commence l'année 1690. Même page, les deux alinéas du bas, jusqu'aux mots " à l'isle de Montréal..." appartiennent à l'année 1692 ; c'est un feuillet du manuscrit mal placé.

Page 589, ligne 8, avec les mots : " et les voyageurs se disposèrent..." jusqu'à "retourna à

Montréal sans accident," mettez ces passages dans l'année 1690 ; c'est encore un feuillet mal placé. Même page, au bas, les mots : " Les Agniers et les aultres..." appartiennent au mois de septembre 1690, jusqu'aux mots : " rachetés par les Flamands."

Page 590, au lieu de : " qu'il pust se sauver," lisez : '^ qu'il ne pust se sauver" ce qui fait quelque différence.

Page 592 l'expédition de Duluth au lac des Deux-Montagnes est de 1689 et non de 1692. Encore un feuillet mal placé. Ce passage de 1689 s'étend jusqu'à la page 593 et finit avec les mots : ^' n'en faisoient plus brusler."

Page 595, avec les mots : '' Monsieur de Frontenac ne songea..." il faut mettre l'année 1692.

Page 598, il faut lire : "Le 25 février 1696, l'hôpital de Montréal brûla."

Je m'arrête, car me voilà tombé dans un fouillis de phrases qui se portent en avant, en arrière, en tous sens. Le plus court moyen serait de republier tout le mémoire en lui donnant la forme chronologique et en l'annotant à plusieurs endroits ; sans cela il n'est point consultable.

Le présent article sera lu — mais je suis bien certain que l'on n'en tiendra aucun compte et que, à la première occasion, on nous servira encore des horreurs, sous prétexte de jeter de la lumière sur notre histoire.

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