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DIX-HUITIÈME SIÈCLE

Il commence à peine dans la première salle.

Elle se sent encore de la gravité, de la majesté de l'autre siècle. En dépit de la chronologie, ce vieillard continue avec son grand roi, il impose ses modes surannées, il refrène le jeune vaurien de siècle qui va lui échapper. La plupart de ces personnages ont posé devant Rigaud. Quel contraste avec ses successeurs! A côté de ceux-ci, sa peinture paraît encore plus solennelle, plus assombrie. Il y a je ne sais quoi de crépusculaire sur les portraits qui mettent dans cette pièce tant de sérieux et de pompe; une clarté de reflet, la lumière magique et mourante qui prolonge les feux du soleil couchant, à la fin des beaux jours, dans les hautes fenêtres des façades du château : elle n'a plus de foyer à l'horizon, et les anciens cristaux de la galerie des glaces la retiennent, la

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reversent sur les bassins incendiés, donnent IHUusion d'une aurore dans la nuit descendante. Tels les visages des survivants du grand siècle assemblés dans cette pièce.

Est-ce le roi qui trône au centre de ce panneau? On s'y tromperait. Non, c'est son sosie, le courtisan modèle qui lui ressemble à force de volonté, le marquis de Dangeau. Il ressemble à Louis avec plus de somptuosité, plus de béatitude dans son grand manteau de l'Ordre. Sous les ramages de l'étoffe et les broderies de lys d'or, on devine un corps qui s'étend, s'enQe et se travaille, pour égaler le maître en grandeur. La Fontaine pensait-il à Dangeau quand il écrivait sa fable de La Grenouille^ Ce joueur heureux marche sur les nues, il se sait favorisé du don suprême, la chance, don qu'il préfère à tout l'esprit d'une Sévigné. « Je voyais jouer Dangeau, dit la marquise, et j'admirais combien nous sommes sots auprès de lui. » Avec quelle condescendance il regarde son voisin, ce grimaud qui vient de lui dédier une satire! Le courtisan a pris pour argent comptant les louanges du satirique : quelque malice s'y pourrait bien cacher, dès le premier vers :

La noblesse, Dangeau, n'est pas une chimère...

Boileau a survécu à tous ses amis, il régente encore, une plume à la main. Sa physionomie

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pétille de feu, de finesse ; elle déclare « un esprit aisé, qui se montre, qui s'ouvre », comme il le disait dans son épttre à Seignelay. Il peut le lui redire : leurs cadres se touchent.

L'héritier de t]lolbert est d'un extérieur charmant; fils de grand homme, il n'a qu'à se laisser porter, mais le mal de langueur dont il va mourir attriste et pâlit sa figure poupine. Un seul visage est gai, dans cette compagnie, celui de Boileau. Qui se serait représeaté Nicolas si jovial? C'est sans doute que son image le contente ; il a été peint selon ses principes, par un artiste de même complexion que lui, avec force, raison et vérité. Rigaud l'a superbement traité.

De Rigaud encore, et du meilleur, les deux frères Keller, les habiles fondeurs. Leurs portraits ont la belle patine de leurs bronzes. Ces nobles artisans portent sur le front la fierté de leur œuvre. Ils peuvent la voir toute proche et qui défie le temps : nymphes aux profils de duchesses et fleuves barbus, répandus autour du parterre d'eau; torses verts allongés au bord des vasques, réfléchis dans leur miroir immobile.

Mais où donc est le roi? Avec des Persans, dans un angle du petit tableau de Coypel. Le Bassa et ses acolytes, prosternés devant le trône, donnent à Louis XIY la dernière satisfaction d'orgueil qu'il ait savourée ; et c'est une comédie que lui joue Pontchartrain, une entrée de mama-

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mouchis bonne pour Molière. Un ^marchand de Perse avait débarqué à Gharenton, en février 171S. Pontcbartrain, à l*aSût de tout ce qui pouvait flatter la superbe de son vieux maître, s'avisa de métamorphoser ce négociant en ambassadeur.

Dupe de son ministre, Louis voulut que Taudience fût magniOque, il ordonna à Goypel de s'y trouver pour la peindre. Le roi portait sur son habit les diamants de la couronne, pour plus de douze millions de livres. < Il ployait sous le poids, et parut fort cassé, maigri, et avoir très méchant air... La duchesse de Yentadour était debout à la droite du roi, tenant le roi d'aujourd'hui par la lisière... »

Les voici, en effet, le vieillard qui se requinque, l'enfant étonné, avec tous les courtisans, toutes les < bayeuses » de la cour, curieusement penchées sur les turbans des orientaux. Le faux ambassadeur eut son audience de congé avec le même apparat, le 13 août; ce fut c la dernière action publique du roi » : farce solennelle dont on amusait sa vanité. Il en reste quelque chose de macabre sur cet amusant tableau. Louis XIY soupa ce même soir pour la dernière fois au grand couvert, se mit au lit et ne se releva plus.

Aussi bien, ce n'est plus lui qui règne, dans cette réunion de gens caducs; c'est la Dame, celle à qui semblent obéir tous ces personnages tournés vers elle. M"* de Maintenon figure deux

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fois dans le salon que sa présence emplît : en sainte Françoise Romaine, sur un portrait peint par Mignard; au naturel, sur la grande toile de Ferdinand : toute de noir vêtue, avec sa petite nièce d'Aubigné qui joue entre ses genoux, et les bâtiments de Saint-Cyr dans le fond de la perspective. Les traits un peu bouffis gardent les restes d'une beauté si patiemment défendue; les yeux jettent encore leur flamme intelligente, surveillée.

La Dame tient ici son cercle ; précisément audessous du cabinet, aujourd'hui détruit, où les affaires de la France et de l'Europe aboutirent pendant trente ans dans son giron. Mais il se peut que cette place lui rappelle mieux encore : l'heure la plus mémorable de sa carrière. A partir de 1669, la chapelle provisoire du château engloba la salle où nous regardons ce tableau. Les versions contemporaines diffèrent sur le lieu et les circonstances du mariage : il y a des raisons de croire que M™* de Maintenon fut mariée ici. Ici peut-être elle vint s'agenouiller une nuit, devant le père de La Chaise, aux côtés de Louis XIV, entre Louvois et Harlay, pour recevoir la bénédiction qui la faisait presque reine de France.

La Dame médite. Contemple-t-elle ce grand miracle, sa vie? Qui la connaît bien croira volontiers qu'elle est sincère en pensant que Dieu luimême a voulu le miracle : pour retirer le roi d'un abime de perdition, pour purifier au feu d'un saint

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amour ce voluptueux Versailles, le château né de l'amour coupable.

Déjà, quand le roi Louis XIII allait plus souvent « à son plaisir de Versailles », c'était pour y donner collation à M"* de La Fayette ; il engageait la jeune tîlle à venir demeurer dans sa maison de chasse, « pour y vivre sous ses ordres et y être toute à lui ». Il y porta son chagrin, le jour même où Lafayette se réfugia au cloître, 19 mai 1637. Vingt-six ans plus tard, c'était encore l'amour qui remuait ces terres, nivelait ces collines, faisait surgir ces bosquets et ces sources, pour enivrer La Vallière dans les plaisirs de l'Ile enchantée. — L'amour et l'orgueil blessé : le premier plan du nouveau Versailles fut tracé d'une main colère, au retour de la visite chez le trop fastueux Fouquet ; les premiers orangers transportés à Versailles — peut-être quelques-uns de ces vieux troncs que nous y voyons — venaient de l'orangerie de Vaux; dépouilles arrachées au malheureux qui faisait ainsi les frais de ce palais de la vengeance, édifié pour éclipser son insolente demeure.

Ce fut encore l'amour qui consolida le siège delà monarchie dans Versailles; l'amour pénitent et tenace, rivé à l'épouse clandestine, et qui trouvait ses commodités dans l'établissement définitif en ce lieu.

La Dame revoit-elle tout ce long passé, depuis l'heure oii la veuve Scarron entrait furtivement

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au palais, y prenait une part timide au triomphe de M°*® de Montespan, dans Téblouissante féerie des nuits de juillet 1668? Non : elle ne rêvait pas, elle agissait, force patiente et sourde. Elle pense à la Bulle, au père Quesnel, aux huguenots. Et peut-être ne pense-t-elle à rien ; peut-être s'ennuiet-elle, tout simplement, près du royal amant qui s'ennuie formidablement. — « L'ennui gagnait le Roi chez M°** de Maintenon... » — « Je n'ai que le temps de vous dire que je n'en puis plus », soupirait-elle le soir à M'*'' d'Aumale, quand le roi se retirait. L'ennui, la contrainte, voilà ce qui tombe dans cette salle, des plis de la robe noire, ce qui glace tous ces visage, et fait si lourde cette triste atmosphère du déclin. M""** de Maintenon essaye de contraindre à sa règle sévère ceux du nouveau siècle ; ils n'en veulent plus ; à deux pas d'elle, une dévergondée la nargue.

Regardez, tout à côté, cette petite femme lippue, enveloppée dans une robe de chambre à la religieuse, le front ceint d'un bandeau de nonne, comme pour faire sa cour à la redoutable voisine. Ne vous fiez pas à cette pieuse mascarade : c'est la duchesse de Berry, fille du duc d'Orléans, petite-fille de Louis XIV et de M"** de Montespan ; la plus dépravée des femmes de son temps, et dans tous les genres de dépravation. On ne peut pas la calomnier. Dans ce logement qui fut sien^ comme à Meudon et à la Muette, ses déborde-

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meots scandalisèrent un monde où Ton ne s*étonnaît guère. Grossièrement athée, goinfre, ordurière, roulant des bras de Riom dans ceux de tous les aventuriers, surpassant le cynisme des roués aux souper de son père, malade chaque soir de ses «gueulées », ivre de liqueurs fortes, c rendant partout ce qu'elle avait pris » ; effroyable amas de tous les vices, et qui alla s'enfonçant dans la plus basse crapule, jusqu'au jour où elle mourut, à vingtquatre ans, pourrie au fond des moelles par sa débauche animale. — Digne annonciatrice de la salle de la Régence où nous entrons.

Un tableau qui aurait une grande valeur documentaire, si les physionomies des personnages y étaient plus fortement marquées, représente les membres du conseil de Régence. Le duc d'Orléans préside la séance dans cet appartement où il remplace sa fille Berry. Avec lui, le travail des affaires d'État descendit — et l'on peut prendre le mot dans tous ses sens — du cabinet royal au cabinet du rez-de-chaussée.

Ce fut dans la pièce contiguë que le Régent mourut subitement. Saint-Simon venait de le quitter; le sac des rapports était prêt pour aller travailler chez le roi. M"* Falari, « aventurière fort jolie » , succéda à l'austère conseiller. — « Il causa près d'une heure avec elle, en attendant celle du roi. Comme elle était toute proche, assis près d'elle, chacun dans un fauteuil, il se laissa

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tomber de côté sur elle, et oncques depuis n'eut pas le moindre rayon de connaissance, pas la plus légère apparence. » — Épouvantée, la Falari courut dans la chambre voisine, et de là dans toutes ces pièces, appelant vainement du secours; les serviteurs, persuadés que leur maître était monté chez le roi par les escaliers intérieurs, avaient tous disparu; elle erra longtemps avant d'en trouver un. — Quand les rares visiteurs sont partis, dans ces cabinets solitaires où n'arrive d'autre bruit que le cri d'une orfraie du parc, le promeneur attardé croit parfois entendre les appels et la course de la jolie aventurière, cherchant à qui remettre le cadavre tombé si fâcheusement sur ses bras.

Voici les portraits officiels du petit roi, par Rigaud, par Ranc; et les cérémonies solennelles où il apprend son dur métier, le lit de justice qu'il tient en 1715, les remontrances du Parlement qu'il reçoit en 1718. Vues d'un peu loin, ces scènes rappellent les Nativités des églises : les vieux conseillers en longues robes, agenouillés devant le bel enfant, font penser aux mages prosternés devant un petit Jésus. Quelques années encore, et l'indolente sagacité de Louis XV trouvera des paroles prophétiques pour peindre ces parlementaires; il dira d'eux à M"* de Pompadour : c Je déteste ces longues robes... Ils finiront par perdre l'État. Vous ne savez pas ce qu'ils font et ce qu'ils pensent : c'est une assemblée de repu-

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blicains. En voilà au reste assez : les choses comme elles sont dureront autant que moi. » — Ils ont pris du vol, les grands robins, depuis le règne précédent : on en a Timpression devant les beaux portraits de Largillière, où se carrent avec des airs de maîtres Urbain Lepeletier, Thomas Morant, et ce pâle Maupeou.

Les écrivains sont moins fiers; ils n*auraient que de faibles raisons de Têtre : âge ingrat pour la corporation. Je ne rencontre sur la cimaise que ces figures et ces mentions : Jean-Baptiste Rousseau, poète; Gresset, poète; Destouches, auteur dramatique ; et le vieux Fontenelle, philosophe. Voilà pourtant un autre roi qui pointe à côté de Louis XV : un Voltaire jeune, par De Troy; visage aimable et pimpant, où rien n'annonce le rictus du squelette légendaire. Déjà bâtonné, embastillé, il n'en est pas moins empressé à humer Tair du beau monde et de la Cour; il va même y prendre gîte, tout près d'ici, dans l'aile des Princes : on trouve aux comptes des bâtiments une requête de M. de Voltaire, historiographe du roi, demandant en 1746 qu'on fasse des réparations à son logement,^ une porte à des privés publics qui l'incommodent.

Il faut avancer dans les salles et dans le siècle pour arriver aux bustes des philosophes, installés dans le grand cabinet de travail, comme les vrais maîtres du destin français. Houdon et Lemoyne

ont paré de tout leur art ces fronts que la pensée éclaire : d'Alembert, Helvétius, Diderot, Voltaire encore. Quant à Jean-Jacques, ce n'est pas à la Cour qu'il faut aller pour rencontrer le sauvage. Les princes et les princesses reparaissent, nombreux, sur la tige de Bourbon un moment si appauvrie, si menacée par la rafle funèbre qui dévasta la famille de Louis XIV à Taube du siècle. Les Espagnols, Philippe V et ses enfants, reviennent visiter leurs neveux et cousins. Qu'ils se sont vite dé francisés! Il y a toujours des Pyrénées. Ces figures falotes ont déjà pris, au delà des monts, l'hébétude et l'usure des héritiers de Charles-Quint. Il semblerait ici que le milieu soit plus puissant que la race pour façonner un type. De toutes ces étrangères qui nous arrivent d'Espagne et de Piémont, d'Autriche et de Saxe, naissent de jeunes princes bien français par la mine et l'allure. Le sceau de la race n'est indélébile que sur ces deux Anglais, élégants et mélancoliques; deux errants, qui traînent ici comme partout leurs vaines espérances : le chevalier de Saint-Georges et le cardinal, les Stuarts, avertisseurs des Bourbons. Marie Leczinska fait son entrée, un lys à la main, toute radieuse dans le rêve inespéré. Elle déchantera. Sur les portraits ultérieurs, la reine perd sa bonne grâce juvénile ; la physionomie avertie reste indulgente, acquiert de la iinesse, du mouvement, l'air entendu de la

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petite cour où régnait le bel esprit du président Hénault.

Voici le Dauphin, maître de céans; ombre qui passe, saisie par le pinceau de Natoire, et dont on retrouvera les traits, plus épaissis, sur le masque de son fils Louis XVI. La seconde dauphine, Marie-Josëphe de Saxe, nous reçoit dans la coquette bibliothèque si délicatement ornée pour elle. Un cortège d'artistes fait antichambre dans Tautre cabinet de la princesse : Cochin, Boucher, Van Loo au milieu de ses enfants. Mais avant de passer outre, arrêtons-nous dans la chambre des dauphines et faisons un peu de € mécanique » ; elle est ici d'un vif intérêt.

Au fond de cette chambre, une porte pratiquée dans le panneau ouvre sur un étroit couloir, qui débouche d'autre part dans la grande pièce d'angle, cabinet du Dauphin. Ce boyau intérieur communique au caveau. On appelait ainsi un retrait obscur, véritable trou de cave, froid et resserré comme une cellule de cachot, qui donne sur une petite cour humide, empuantie. Monseigneur, fils de Louis XIV, avait imaginé de coucher là. Deux escaliers intérieurs s'amorcent sur le caveau et conduisent aux grands appartements royaux du premier étage : ils ont chacun leur date et leur histoire.

Le premier, échelle tournante prise en pleine maçonnerie, est le seul vestige authentique du

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L'HISTOIUE A VEHSAILLES 257

château de Louis XIII. La tradition Ta baptisé l'escalier de la Journée des Dupes. Richelieu fut, lui aussi, l'un des occupants temporaires de ce rez-de-chaussée ; il a très probablement gravi ces degrés, dans la nuit du 11 novembre 1630, pour aller là-haut surprendre son maître, ressaisir la faveur, obtenir la disgrâce et le supplice de Marillac; le chancelier dormait tranquillement à Clagny, croyant déjà tenir le cardinal. Dans la suite, les rois descendaient par cette vis, quand ils venaient donner la chemise aux Dauphins le soir des noces ; ils arrivaient dans la chambre de la Dauphine par le boyau étranglé, par toutes ces catacombes ténébreuses. — Le château est plein dé ces contrastes : magnificence des appartements de parade, exiguïté misérable et inimaginable incommodité des privés, des dégagements. Ce détail matériel exprime bien la double vie de la monarchie.

L'autre escalier mène aux cabinets de la reine Marie- An toinette ; elle en usait pour descendre chez ses enfants. Des anneaux, encore fixés dans le mur, portaient deux mains courantes, la plus basse à hauteur d'appui d'un petit enfant : les menottes du Dauphin, Louis XVII, ont joué maintes fois avec ces anneaux.

Le grand cabinet aux six fenêtres a recueilli les portraits de Mesdames : elles font vis-à-vis aux bustes des encyclopédistes. Nattier a peint

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chacune d'elles sous deux aspects, en costume de cour, en divinité mythologique. Son art charmant a flatté toutes ces vieilles filles, Loque et Coche, Graille et Chiffe, aussi bien que leurs deux aînées. Aucune d'elles n'était jolie, à en juger par des témoins plus véridiques, les médaillons de plâtre conservés à la bibliothèque de Versailles.

Déjà, de leur vivant, les six filles de Louis XV « embarrassaient le château », nous dit Barbier. Pour le débarrasser, on envoya les cadettes à l'abbaye de Fontevrault, où elles languirent douze ans, sans visites et sans lettres de leurs parents. Quand elles furent rappelées, en 1750, on les dispersa au rez-de-chaussée. Elles y vieillirent, encombrantes, brouillonnes, sujet de perpétuel gémissement pour les contrôleurs des finances. Les plus intrigantes grimpaient aux petits cabinets de leur père, s'escrimaient sans succès contre les favorites : elles se liguèrent ensuite contre leur pauvre nièce Marie- Antoinette. Les autres jouaient au cavagnole, comméraient, faisaient relier de beaux livres qu'elles lisaient peu; portées de préférence sur leur bouche, s'il faut en croire d'Argenson : « Mesdames se mettent à table à minuit et se crèvent de vin et de viande ».

Madame Louise alla au Carmel, où elle continua d'intriguer dans les choses de l'Église.

A la Révolution, Mesdames Adélaïde et Victoire, les deux seules survivantes, se réfugièrent à

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Rome. Chassées de cet asile, talonnées par les soldats de Gbampionnetjusqu'à la pointe delltalie, les fugitives se jetèrent dans un trabaccolo, errèrent longtemps sur l'Adriatique , vinrent mourir de fatigue à Trieste. Louis XVIII fît rapporter les dépouilles de ses tantes en 1814 : elles arrivèrent à Toulon comme Napoléon débarquait au golfe Jouan. Ces revenantes durent encore patienter cent jours dans un hangar, avant de rejoindre leurs sœurs à Saint-Denis; toujours encombrantes, toujours inopportunes; non pas inutiles, cependant, puisque nous leur devons les délicieux chefs-d'œuvre de Nattier.

Ce fut ici, à un bal de masques donné le 7 février 1745 chez Madame Adélaïde, que le roi vit pour la première fois M"* d'Étiolés. La marquise de Pompadour n'ayant point logé de ce côté, on n'y a mis en souvenir de sa fructueuse apparition qu'un petit portrait d'elle, à mi-corps, sorti de l'atelier de Boucher. La débutante y est presque modeste, retraitée dans un angle, près de son frère, l'avantageux Marigny. Le prédécesseur de Marigny à la direction générale des bâtiments, Tournehem, regarde tristement ses liasses de comptes. Plaignons-le; Tocqué a daté ce tableau de 1750; c'est l'année où le directeur général se lamentait de n'avoir plus un denier vaillant pour payer les doreurs.

Le siècle marche, mûrit, pourrit. Nous aperce-

Yons chemin faisant quelques-uns des hommes qui mènent ses affaires- : entre autres les deux Choiseul, Sfainville et Praslin. A eux deux, sur ce panneau où ils se font pendant, les Choiseul personniflent leur époque. Lequel va dire :

« Après nous le déluge? » Ils le diraient de façon différente : Stainville, plus sémillant, avec son joli sourire, son petit nez à la Roxelane qui flaire le vent, son regard enjôleur qui parcourt légèrement les papiers d'État entassés sur le bureau où il écrit; Praslin, avec un geste de grâce altière, une fatigue distraite de grand seigneur blasé. Les Choiseul, Vergennes, La Vrillière, tous ces visages suggèrent les mêmes mots : élégance, légèreté, esprit. Spirituels, ils le sont tous, et ne sont que cela.

Mais hâtons-nous vers le Louis XV de Drouais. Entre toutes, celte toile retient la songerie : elle nous en apprend plus que de gros volumes d'histoire. C'est un portrait sans apparat : habit rouge, cordon bleu, la mise et l'air de l'intimité; 1773, Tannée d'avant la mort. Le gracieux enfant que Rigaud nous présentait tout à l'heure a passé soixante ans. Rien d'un vieillard, sur les traits toujours aimables de Louis le Bien-Aimé; rien, sinon l'âme avouée par le regard, et qui n'a plus d'âge. Elle transparaît, montre de quoi elle est faite : intelligence claire, aiguisée, mais paresseuse; cœur sans méchanceté, sans ressort pour

la lutte; dissimulation, inconstance, tout le charme et la bonté de surface sur un fond décevant; faiblesse incurable, souvent séduisante, de l'homme trop adonné aux femmes ; conscience réfléchie de l'irrémédiable déchéance, en soi, autour de soi. Ce regard a tout vu, tout su, tout épuisé ; il proclame le néant de tout, la résignation dans le dégoût d'autrui et de soi-même, l'infinie lassitude.

Lasse, lasse, c'est le dernier mot de cette figure, de la bouche qui va s'entr'ouvrir, semblet-il, et redire les paroles révélatrices que M"* du Hausset surprenait chaque soir dans le boudoir de la Pompadour. — « Le roi avait les idées les plus tristes sur la plupart des événements. Quand il arrivait un nouveau ministre, il disait : « Il a étalé sa marchandise comme un autre, et promet les plus belles choses du monde, dont rien n'aura lieu. Il ne connaît pas ce pays-ci. Il verra... » — Quand on lui parlait de projets pour renforcer la marine, il disait : « Voilà vingt fois que j'entends parler de cela. Jamais la France n'aura de marine, je crois. » — Le roi était bien aise de la prise de Mahon; mais il ne pouvait croire au mérite de ses courtisans, et il regardait leurs succès comme l'effet du hasard... Le roi parlait souvent de la mort, et aussi d'enterrements et de cimetières : personne n'était né plus mélancolique. » — Il faudrait reproduire toute la suite de

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ces propos. Je ne sais pas de plus merveilleuse étude de psychologie que les espionnages de cette femme de chambre : le tableau de Drouais éclaire et confirme les témoignages de M"' du Hausset.

Il est regrettable qu'on ne puisse mettre en face, ici même, un portrait de M"® du Barry qui compléterait la leçon. Cette toile peu connue, une des meilleures de M"** Vigée-Lebrun, a été léguée par M. Vatel à la bibliothèque de Versailles, l'ancien dépôt des Affaires étrangères. — « Le grand portrait de M™* Lebrun est délicieux et d'une ressemblance ravissante ; il est parlant et d'un agrément infini... » Ainsi écrivait à la dame son dernier soupirant, M. de Rohan-Chabot, dans une lettre du 7 septembre 1793. Il venait de faire prendre la peinture en question chez l'avant-dernier, pour qui elle avait été faite : le duc de Brissac, massacré l'année d'auparavant. Les Concourt citent cette lettre, qu'ils attribuent par erreur au prince de Rohan-Rochefort; ils n'ont pas vu l'œuvre de M"** Lebrun et n'en font point état. — La comtesse posa devant son amie en 1788 : elle avait alors quarante-cinq ans.

La propriétaire de Luciennes est assise dans son parc, un livre à la main : derrière elle, les masses ombreuses de la forêt s'étagent sur les pentes d'un vallon, qui descend en molles ondulations vers la Seine. Une robe-peignoir d'un vert sombre s'harmonise avec ces feuillages; le vête-

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ment un peu lâche, retenu à la mode du jour par une ceinture remontée, laisse voir les bras et le haut de la gorge sous la chemisette de dentelle. Du mouchoir de gaze jeté sur la tête, les longues boucles des cheveux blonds s'échappent en désordre, roulent sur le sein; « ses cheveux étaient bouclés et cendrés comme ceux d'un enfant », dit M"*^ Lebrun. Les lignes du visage s'empâtent, il y a de la couperose dans le teint; mais c'est encore une maturité savoureuse, et qui a si forte envie de Fêtre ! Croyez-en le regard langoureux de ces yeux bruns, fendus en amande.

Sous la paupière gauche et au coin des lèvres, les deux grains de beauté qui avaient piqué l'attention du roi.

Elle est plus que jamais « la rondelette du Barry » : bonne fille, contente de sa journée bien remplie, prête à la recommencer. Elle n'a pas de rancœurs, pas de remords, et pense n'avoir point fait de mal, puisqu'elle n'a point fait de politique. Ses souvenirs apaisés s'égrènent dans les causeries rapportées par M"" Lebrun : « C'est dans cette salle que Louis XV me faisait l'honneur de dîner... Il y avait au-dessus une tribune pour les musiciens qui chantaient... » Elle ne dit pas cela comme une chose triste; seulement comme une chose drôle, qui est arrivée. Regrette-t-elle? Non pas. Elle a trouvé le bonheur dans son idylle d'automne avec l'honnête Brissac. — Elle le retrouverait

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ici : nous venons de passer devant un buste du gouverneur de Paris, par Rœttiers de la Tour : figure carrée de brave homme, et de tout repos. — Ils s'aiment comme Philémon et Baucis, oublieux du passé, ignorants de l'orage qui s'amasse dans ce tranquille ciel du soir, sur leurs têtes condamnées.

Quatre ans plus tard, des forcenés jetteront celle du bon duc sur ces pelouses de Luciennes. Ramené d'Orléans à Versailles avec les prisonniers de la Haute-Cour, Brissac fut égorgé comme ses compagnons, dans la rue de l'Orangerie, le 9 septembre 1792. Des patriotes versaillais détachèrent sa tète; ils s'avisèrent de porter ce trophée à Luciennes, sous les fenêtres de M™* du Barry. Folle de terreur, la malheureuse femme fit enterrer la sanglante relique dans un coin de son jardin. C'est là qu'un ouvrier vient de l'exhumer, un matin de l'été qui finit; mon ingénieux confrère M. Lenôtre nous a conté cette lugubre trouvaille. Si l'on gardait quelques doutes sur l'authenticité du crâne de Brissac, il n'y aurait qu'aie confronter avec le buste de l'appartement du Dauphin : le ciseau de Rœttiers a vigoureusement accusé sur ce marbre les saillies caractéristiques du modèle.

On a vu comment Rohan-Chabot consolait M"* du Barry, un an après ce drame. Notre portrait explique, il excuse l'inlassable faiblesse de la calante quinquaçénaire : elle désire tant plaire

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