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LES TUILERIES

Décembre 1900.

Quelques jours encore, et un grand changement dans les habitudes du langage rendra sensible à tous la dérive du vaisseau. Un mot refoulera brusquement dans le lointain des époques révolues les hommes et les choses qui dominaient notre temps. En parlant de Victor Hugo et de Renan, de Napoléon III et de Bismarck, nous devrons dire désormais : les hommes du siècle dernier, les hommes du siècle passé... Le pouvoir des mots est si fort, et notre imagination si accoutumée à ramasser l'histoire en groupements séculaires, que ces figures toutes proches reculeront du coup, au moins pour les très jeunes gens, à Tarrière-plan où nos jeunes regards apercevaient

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Voltaire et Rousseau, Louis XVI et Robespierre.

Avant de franchir le col et de s'engager sur Tautre versant, chacun cède au besoin instinctif de se retourner, de revoir une dernière fois les méandres de la route où ce vieux marcheur de siècle a peiné. Et comme il inventa la photographie, on veut avoir son portrait-carte instantané : les historiens, ces photographes de cimetière, sont assiégés de demandes. « Retracez-nous en quelques lignes sa physionomie », disent à leurs victimes les preneurs d'interviews.

Me permettront-ils de leur donner un conseil? Ce n est pas du cerveau d'un philosophe, si clairvoyant soit-il, qu'ils extrairont une bonne épreuve, nette et sommaire. Devant ce grand ensemble confus, la vision humaine est troublée par trop d'idées, trop de faits contradictoires. L'image exacte et simplifiée que vous cherchez, elle s'est lentement gravée ailleurs, sur le sol, sur les pierres des villes. L'homme a beau faire le superbe, il est tout pareil en un point aux mollusques coquilliers : il sécrète comme eux une enveloppe qui reproduit ses formes spécifiques, qui conserve après lui sa figure pétrifiée. Chaque époque laisse un moulage d'elle-même dans les lieux où sa vie fut particulièrement active. Il n'y a qu'à le recueillir.

Questionneurs importuns, nous ne vous don nerions qu'une esquisse fragmentaire, et peut-

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chAteaux-fantômes 303

être une caricature, faite avec nos préjugés, nos passions. Questionnez les pierres : clamabunt, elles répondront clairement. Allez-vous-en tout simplement sur la place du Carrousel, entre le monument de Gambetta et l'arc de la Grande- Armée, l'élégant pastiche où Fontaine et Percier reproduisirent en 1806 la porte de Septime Sévère. Encadrée dans la voussure de cet arc, une longue perspective fuit à travers le jardin des Tuileries, remonte l'avenue des Champs-Elysées, jusqu'à l'autre arche géante qui clôture l'horizon. Arrêtez-vous là au soir tombant, quand s'éteint le pauvre soleil de décembre; laissez venir à vous le siècle : il descend des hauteurs de l'Étoile, avec le dernier rayon oblique d'un des derniers jours qui lui restent à vivre.

Là-haut, là-bas, il sort tumultueusement du porche de gloire, dans le fracas des batailles. Sur les larges piliers de l'arche où s'engouffrent les victoires, deux groupes s'opposent et symbolisent toutes les illusions du siècle naissant. Le premier figure une foule en délire, le peuple ivre de liberté qui se rue à la frontière sous l'ouragan des Marseillaises, Un homme au front sévère domine et discipline le second groupe : ce même peuple couronne le Chef qui absorbe l'idée révolutionnaire et la transforme en pouvoir césarien. Celui qui frappera le siècle à son effigie a déjà maîtrisé les libérateurs qu'il jette sur l'Europe :

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pour affranchir le monde, pensaient-ils ingénument; pour le conquérir, en réalité, pour imposer le joug du maître français aux nations qu'ils allaient délivrer de leurs « tyrans ».

Les missionnaires des demi-brigades furent d'abord sincères dans cette formidable équivoque : partis en émancipateurs, ils ne s'aperçurent pas qu'ils arrivaient en oppresseurs. L'orgueil du libérateur et l'orgueil du conquérant se combinèrent pour exalter les âmes. Aussi, de quel élan furieux le siècle diescend l'avenue triomphale! Ses victoires le portent, longtemps après qu'il a cessé de vaincre. Il vit de leur souvenir et de ses regrets; il continue sa course dans le vide, et toujours les imaginations se retournent vers l'aube resplendissante.

Soldat au début, bourgeois ensuite, puis démocrate, il fait mine de maudire l'impérieux capitaine qui édicta toutes les lois auxquelles il obéit encore, l'architecte qui édifia la caserne égalitaire où la démocratie se loge tant bien que mal. On déclame contre lui dans les parlottes politiques, mais au fond du cœur on se réclame de lui. C'est le dieu que les dévots blasphèment quand ils sont de méchante humeur, et devant lequel ils allument des cierges l'instant d'après. La voix des poètes populaires ne se fait écouter de la foule qu'à la condition de prolonger l'équivoque, telle que le sculpteur l'a personnifiée sur les hauts reliefs de

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