‹ Pages d'histoireChapitre 2 sur 17 · LA MORT DU T&A« ALEXANDRE II · texte numérisé non relu

LA MORT DU T&A« ALEXANDRE II

. Les journées passent sur notre marécage;

^ telles défilent, sur les plates-formes d'un long

convoi de marchandises, dans la gare de province

"^ où Ton est arrêté, les futailles vides qui cahotent,

ennuyées et ennuyeuses. Pour s'en distraire, on

Ji feuillette Talbum d'anciennes images, Celles ou

N^ sombres, que chacun de nous garde dans sa

mémoire. Le mien est très fourni. Le sort qui

'^ guida longtemps ma vie errante m'a fait témoin

O de quelques scènes capitales dans les drames de

'^ mon temps. Ce soir, un rappel d'anniversaire me

retient sur l'image du Tsar assassiné, il y a dix-

"^^ neuf ans, à la date qui reviendra demain.

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La veille du dimanche 1"/13 mars 1881, un chasseur de la Cour remit à mon domicile le papier qu'il y déposait chaque samedi. J'ai conservé, j'ai sous les yeux ce carré de papier, déjà jauni : il porte la brève formule d'usage, lithographiée en rondes :

« Demain, dimanche 1°713 mars, aura lieu la parade de la garde montante, au manège Michel, à une heure de l'après-midi. — On sera en tenue de dimanche. »

Au-dessous, cette variante crayonnée sur l'invitation, le lendemain au soir : « Aujourd'hui, dimanche 1"/13 mars, a eu lieu la parade de la garde montante; mais c'est Dieu qui a relevé la garde et donné le mot d'ordre, à trois heures et demie de l'après-midi. »

La relève du bataillon de la garde impériale par celui qui prend le service de semaine se faisait dans un de ces immenses manèges militaires de Pétersbourg, où tout un régiment peut évoluer à l'aise; habituellement au manège Michel. Par goût et par fidélité aux traditions de son père Nicolas, l'empereur Alexandre II se montrait ponctuel à cette parade du dimanche : au razvod^ comme on dit couramment là-bas.

Le razvod n'était décommandé que pour cause d'indisposition grave ou d'empêchement absolu. Les soldats défilaient devant leur souverain; les vieux aides de camp généraux reprenaient leurs

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places de capitaines, dans le corps où ils avaient débuté, en serre-files des lignes de chevaliersgardes ou de Préobrajensky. Les ambassadeurs militaires, M. de Schweinitz pour l'Allemagne, le comte Kalnocky pour TAutriche, le général Chanzy comme le général Le Flô, rivalisaient d'assiduité au razvod; ils trouvaient là une courte audience hebdomadaire, refusée à leurs collègues civils. Dans la fraternité d'armes de cette heure, entre deux commandements, botte à botte avec celui des envoyés qu'il appelait d'un signe, Alexandre II se faisait volontiers communicatif ; on recueillait sur les affaires en cours, sur les intentions du monarque, une parole essentielle, un éclaircissement précieux. L'Empereur conviait également à la parade les attachés militaires, les membres des ambassades pourvus d'un grade d'officier dans Tarmée active ou la réserve de leur pays.

Le dimanche 1" mars, — je reprends l'ancien style pour ces dates mémorables dans l'histoire russe, — Alexandre II arriva exactement au manège Michel. Rien ne décelait sur son visage les luttes qu'il venait de soutenir contre son entourage intime et contre Loris-Mélikof . Il n'avait pas écouté les supplications de son ministre, qui le conjurait de ne pas sortir : Loris était depuis trois jours sur la trace d'un complot, il tenait sous les verrous deux des conspirateurs; ces hommes avouaient leur participation

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à quelque trame obscure, tout en disant : « Nous sommes quinze qui avons juré sa mort, le coup est trop bien monté, vous ne Tempêcherez pas. » L'heure était solennelle à tous égards. L'Empereur — nous ne sûmes tout cela que plus tard — venait enfin de signer la fameuse « Constitution »; mystérieux projet connu seulement de quelques personnes; vocable inexact, sous lequel chacun mettait les imaginations politiques qui fermentaient alors dans toutes les cervelles. Je tiens des meilleures sources que ce plan de réformes se bornait à une transformation du Conseil de l'Empire, entr'ouvert aux délégués des conseils provinciaux. Premier acte limitatif de l'autocratie ; changement considérable en soi , amplifié par les craintes et les espérances déchaînées : certains ne parlaient de rien moins que de l'octroi d'une charte parlementaire, à la mode d'Occident. Alexandre II venait de signer le papier qu'il pouvait croire gros de conséquences, de popularité, presque comparable à l'ukase où il décrétait, vingt ans auparavant, l'émancipation des serfs. En déposant la plume, il avait fait le signe de croix qui accompagne, pour toute main russe, l'exécution des actes décisifs dans la vie. Et il s'était rendu au razvod, laissant sur son bureau, dans le pli cacheté qu'il comptait expédier le soir même au Sénat, ce papier qui allait être anéanti avec l'auguste signataire.

Les révolutionnaires nihilistes voulaient-ils prévenir une réforme dont Teffet eût paralysé leur propagande? Peut-être. Nous ignorions alors ces dessous politiques, les arrestations de Tavantveille, toute la préparation qui fit de cette journée une tragédie combinée par quelque prodigieux Shakespeare ; mais nous vivions depuis deux ans sous l'obsession croissante d*un cauchemar. Les attentats se multipliaient, meurtres de fonctionnaires et de généraux, en pleine rue, à Pétersbourg, en province; coup de pistolet de Solovief, explosion des mines de Hartman sous le train impérial, à Moscou, explosion du corps de garde et de la salle à manger du Palais d'Hiver. La terreur était littéralement dans l'air; terreur de cette puissance invisible, souterraine, qui se manifestait par la dynamite et le poignard, qu'on croyait voir partout, qu'on ne saisissait nulle part. Des locataires craintifs quittaient en hâte les quartiers qu'on disait minés. A chaque sortie du souverain, on se demandait si ce n'était pas la dernière ; on frissonnait à voir passer cette voiture, entourée de cosaques, sur laquelle on sentait planer la mort.

Le 1*' mars, je le répète, rien n'altérait la noble et bienveillante figure du malheureux Alexandre IL Il assista au défilé, entendit la lecture du rapport; comme d'habitude, il eut pour chacun des étrangers quelques mots aimables, un signe de tête

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affectueux, le bonjour amical qu'il jetait de sa voix légèrement enrouée. A deux heures, les soldats rompirent : TEmpereur sortit du manège, remonta dans sa voiture, se fît arrêter un quart d'heure au palais voisin de la grande-duchesse Catherine; il avait coutume de faire une courte visite à cette princesse après le razvod.

Je rentrai chez moi, le temps de quitter la tenue militaire; je ressortis aussitôt pour me rendre à rhôtel de l'ambassade. Je trouvai sur le seuil M"* Chanzy, fort émue : « Il paraît qu'on vient de tirer sur TEmpereur, au sortir du razvod! y» s'écria-t-elie. Cette annonce attristait, elle surprenait à peine, tant le lourd pressentiment d'un malheur pesait sur les cœurs. Au même instant, un traîneau lancé à toute vitesse vient à nous; un ami en descend; d'une voix bouleversée, il confirme et aggrave la nouvelle : On a entendu une forte détonation, l'Empereur est blessé aux pieds... — Je saute dans le traîneau, nous nous faisons conduire au Palais d'Hiver, à ce petit perron du Commandant par où l'on accède aux appartements privés de quelques personnes de la Cour : elles doivent être informées.

De toutes les rues adjacentes dégorgeaient les voitures, les traîneaux de louage; des gens affolés en sortaient, hauts fonctionnaires, généraux, vieilles dames d'honneur qui glissaient sur la neige et tombaient, dans leur hâte d'entrer, de

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savoir. On s'interrogeait, on se poussait, dans le vestibule, dans lescalier; tout était trouble, désordre, nouvelles contradictoires; sur le palier supérieur, une consigne inflexible refusait à tous l'accès des appartements impériaux.

J'errai quelques minutes autour du palais, à la recherche d'une porte complaisante; je rencontrai le général Chanzy, en quête d'une entrée libre, lui aussi. — « On n'entre nulle part, mon général! » — « J'entrerai », me répondit-il tranquillement. La consigne fléchit en eflet devant sa qualité d'ambassadeur. Il put pénétrer dans le cabinet impérial, voir le souverain agonisant qui lui avait donné tant de marques d'estime, serrer la main du tsarévitch. La légende a brodé sur cette entrevue des détails mélodramatiques, des échanges de paroles à grand effet, en avance de dix ans, et qui ne cadraient guère avec le morne accablement de ces minutes funèbres; mais respectons la légende.

La vaste place en demi-cercle qui s'étend entre le palais et les bâtiments de l'état-major général commençait à se couvrir de monde; une foule russe, bien différente de la nôtre; lente et silencieuse, noire et sourde sur le blanc tapis de neige qui étouffe les bruits. Là, pas d'affolement; des yeux sages dans leur ignorance, qui regardaient tomber du ciel, où l'on sait pourquoi, la Vie et la Mort, Je traversai la place, je montai à l'hôtel de

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Tétat-major, occupé alors par un de mes proches, le chef d'état-major général comte Heyden. J'appris enfin chez lui, par des témoins oculaires, les particularités exactes de la catastrophe.

A deux heures un quart, l'Empereur avait quitté le palais de la grande-duchesse; sa voiture, suivie par le traîneau du grand maître de police, venait de s'engager sur le quai du canal Catherine. Une bombe de la grosseur d'une orange, lancée par un tout jeune homme, — il avait dix-neuf ans et se nommait Ryssakof, — roule sous les pieds des chevaux, éclate sous l' arrière-train de la voiture, qui se brise. L'explosion blesse et renverse des cosaques de l'escorte, des gens du peuple. L'Empereur ouvre la portière, saute à terre, va droit au criminel, déjà appréhendé par des artisans qui veulent l'écharper. Aux serviteurs qui lui demandent anxieusement s'il est atteint, Alexandre répond avec calme : « Je n'ai aucun mal, grâce à Dieu! » — « Non, ne remerciez pas encore Dieu ! » ricane d'un ton de défi Ryssakof.

Sur ces mots, un autre homme se rapproche de l'Empereur, lui jette entre les jambes une seconde bombe ; elle éclate, tout disparaît dans un nuage de fumée, de poussière de neige. Quand le nuage se dissipe, on aperçoit des blessés gisants sur le trottoir, et parmi eux l'infortuné souverain; affaissé sur lui-même, tête nue, l'uniforme en lambeaux, les deux jambes broyées au-dessous

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des genoux, il perd tout son sang. On le porte dans le traîneau du maître de police ; il s'efforce de parler, on ne peut saisir que ces mots, les derniers sortis de sa bouche : c J ai froid, j'ai froid... Au palais... mourir là... » Le sang continue de s'épancher à torrents, dans le traîneau qui reconduit l'Empereur au palais. On le dépose enfîn sur un divan de son cabinet, sans qu'il ait repris connaissance.

Entre les vingt victimes frappées par les éclats de la seconde bombe, on releva Tinconnu qui l'avait lancée. Porté à l'hôpital voisin, il y expira dans la soirée. Uii instant, il reprit ses sens ; on lui demanda son nom : c Je ne sais pas. » Seule réponse que les interrogations lui arrachèrent. Par la suite, l'instruction essaya vainement de découvrir, sous le nom d'emprunt que lui attribuait un faux passeport, la véritable personnalité de cet homme. L'envoyé de la fatalité, qui disait ne pas savoir son nom, a emporté le secret de ce nom dans l'élernel anonymat de la tombe.

Le surlendemain, la police fit une trouvaille tardive : la mine de la rue Sadovaïa. On apprit avec stupeur que le Tsar avait été littéralement cerné par les assassins, à sa sortie du manège Michel. D'autres conjurés l'attendaient, avec des bombes pareilles, sur toutes les voies qu'il aurait pu choisir; dans la rue Sadovaïa, son itinéraire habituel après lerazvod, un boyau bourré de dyna-

mite était creusé sous la chaussée. Il partait de la cave d'une crémerie, louée depuis deux mois par un couple énigmatique; ce travail souterrain, au cœur de la capitale, n'avait été éventé par personne.

Tous ces apprêts du drame n'apparurent nettement qu'aux audiences du procès de Mars. Mais que de choses les débats laissèrent dans l'ombre, malgré l'habile insistance du procureur général! Durant trois journées, durant la longue nuit qui précéda le verdict, rendu à six heures et demie du matin, dans l'aube blafarde du 29 mars, je n'ai pas quitté du regard les six accusés, je n'ai pas perdu une de leurs paroles. On n'en avait pris que sixl Kibaltchich, le chimiste préparateur des bombes; fils de prêtre, étrange savant, lucide et froid comme les formules de son sinistre labeur ; près de lui, la Pérofskaïa, l'âme indomptable de cet attentat et de tous les complots antérieurs; à côté d'elle, l'homme qui la secondait, Jéliabof, étudiant, fils de paysan, effrayant d'intelligence et de résolution ; une autre femme, Hessie Helfman; le jeune Ryssakof, pauvre égaré de bien moindre envergure, et Timothée Michaïlof, une sorte de brute inconsciente. Redressés contre la société qui les avait acculés dans ce banc de justice, les sombres zélateurs du nihilisme firent tête sans faiblir une minute; ils livrèrent leur vie et défendirent leur secret comme des loups pris au piège.

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Leurs complices étaient-ils nombreux? Qui?

Où? Quelles forces occultes les soutenaient?

Avaient-ils une autre force que leur isolement farouche dans leur fanatisme? Ces questions angoissantes n'étaient pas éclaircies pour nous, quand nous sortîmes du tribunal. Quelques faits avérés, mis en lumière dans les ténèbres profondes que rien n'avait dissipées, c'était tout ce qu'emportaient de certitude les juges, les avocats, les gens de police, le petit auditoire d'officiers et de fonctionnaires, les trois ou quatre diplomates — rares étaient alors ceux qui entendaient la langue russe — admis par faveur à ces audiences émouvantes d'où la presse fut exclue. Je raconterai quelque jour ce que j'ai vu ou cru deviner dans l'atroce énergie de ces âmes. Les souvenirs m'entraînent. Je reviens à l'après-midi du 1" mars.

... Les allants et venants apportaient à l'état- major les nouvelles du palais. L'Empereur n'avait pas repris connaissance; son état était grave; désespéré, disaient les derniers arrivants; la fin ne serait plus qu'une question de minutes. Nous étions tous aux fenêtres; instinctivement, nos regards s'attachaient au drapeau de l'Empire, hissé sur le mât de pavillon, au faîte du palais. Dans la foule compacte qui couvrait maintenant toute la place, une même pensée tendait tous les regards vers ce drapeau. On ne parlait plus.

Un quart d'heure s'écoula, un siècle. Un frisson

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brusque agita Fétamine; elle descendit lentement, s'affala au pied du mât. Une horloge marquait 3 heures 35.

Sur la place, dans cette mer de têtes immobiles, pas un remous, pas un cri; un seul mouvement, identique chez tous : des milliers de mains se levèrent, firent le signe de la croix. Le plus, puissant des hommes, le Libérateur qui avait émancipé d un mot soixante millions de serfs, le faible, tendre et généreux Alexandre venait d'être libéré à son tour de l'effroyable contrainte où le tenaient, depuis deux ans, quelques obscurs contempteurs de son pouvoir et de son bienfait. Le général Chanzy nous dit le soir la vision lamentable qu'il avait eue de ce pauvre corps broyé : on n'attend pas ici une description réaliste qui n'ajouterait rien à la compassion et blesserait la majesté de la mort.

Après, immédiatement après la première heure de stupeur, sur les sommets sociaux, ce furent les scènes qui se reproduisent toujours pareilles dans des milieux semblables, quand une Cour prend le deuil et renaît à d'autres espérances. Relisez Saint-Simon. J'ai vu vivre ses tableaux. Des femmes de la Cour, des hommes aussi montraient une affliction sincère, pleuraient vraiment le maître qu'ils avaient aimé. D'autres exagéraient si fort la violence de leurs sanglots qu'on était tenté d'y soupçonner une coqvention de bien-

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séance, un désir de se distinguer dans le loyalisme. Chez les moins habiles au déguisement de la pensée, des propos s'échangeaient déjà à mi-voix, des regards significatifs à défaut de paroles : qui allait perdre ou obtenir telle place de Cour enviée? Sur quelles têtes luirait le nouveau soleil? Où fallait-il s'orienter? — Je descendis sur la place pour suivre la foule, plus intéressante, plus caractéristique du génie national.

Elle prolongea quelque temps sa station devant le palais; puis elle s'engouffra sous l'arche par où l'on gagné la Perspective Newsky; gravement, en bon ordre et en silence. Marchands, artisans, paysans retournaient à leur besogne interrompue. Beaucoup d'entre eux s'arrêtaient aux églises, aux oratoires qui projettent sur la rue les feux de leurs lampes et de leurs orfèvreries ; ils allumaient un cierge, se signaient, se prosternaient avec les génuflexions rituelles. Quelques femmes pleuraient; mais sur la plupart des visages, nulle consternation apparente; seulement cette acceptation stoïque du décret céleste, marque native du peuple russe. La physionomie de cette foule décevait également les étrangers sentimentaux qui attendaient une explosion de douleur, les révolutionnaires ou les conservateurs craintifs qui prédisaient de grands mouvements populaires, durant ces heures d'indicible trouble pour la classe dirigeante.

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La déception dut être amère pour les complices cachés des meurtriers : ils avaient frappé le Tsar avec la conviction qu'ils provoqueraient un bouleversement. Je parcourus la ville toute la soirée : jamais Pétersbourg n'avait été plus tranquille. Le peuple russe me donna ce soir-là l'impression d'un océan où les eaux profondes se refermeraient sur le grand vaisseau englouti; eaux calmes, dociles, prêtes à porter le nouveau navire qui s'avance à l'horizon.

Le temps a passé, deux règnes successifs ont fait l'apaisement et maintenu Tordre traditionnel en Russie. Le martyre d'Alexandre II ne fut pas inutile à son pays. Le papier qu'il venait de signer n'eût pas désarmé ses adversaires : les armes tombèrent de leurs mains découragées, devant cette irrécusable manifestation de stabilité dans les masses. Ils comprirent qu'ils avaient tué vainement un homme, qu'ils ne pouvaient pas tuer l'Empereur et son Empire.

13 Mars 1900.

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