‹ Pages d'histoireChapitre 3 sur 17 · CHEZ EUX · texte numérisé non relu

CHEZ EUX

Je viens de passer quelques jours dans la vallée du Rhin. Malgré Teffort de notre siècle niveleur, briseur de clôtures, tout appliqué à rapprocher les hommes et à rassembler leurs esprits cour les faire uniformes, une grande part de vérité subsiste après cent ans dans le mot de M"'® de Staël : « L'éternelle barrière du Rhin sépare deux régions intellectuelles qui, non moins que les deux contrées, sont étrangères l'une à l'autre. »

On se renseigne d'abord sur un pays en regardant attentivement les vitrines des libraires. Elles font l'office de ces carreaux de verre, ménagés dans les parois de certaines ruches, qui permettent de surprendre le travail interne du petit peuple caché. A Rome, à Pétersbourg, le Français arrêté devant une librairie ne se sent qu'à demi

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dépaysé; il l'est complètement en Allemagne. A Worms et à Mannheim, à Heidelberg, ville d'université, ville curieuse et liseuse, notre production littéraire est à peu près exclusivement représentée par quelques traductions des ouvrages de MM. Emile Zola et Georges Ohnet. L'esprit allemand se suffit à lui-même. Les aliments qu'il réclame attestent des préoccupations et des goûts très différents .des nôtres. Les livres de science, de philosophie, d'histoire, garnissent presque tout l'étalage; cela, c'est la demande persistante de la vieille Allemagne, sérieuse, lente, méditative. A côté la nouvelle se fait sa part : plaidoyers pour l'accroissement de la flotte, monographies des pays neufs, l'Afrique et l'Asie, cartes, atlas d'un prix modique et d'une exécution admirable, qui sont à la plupart des nôtres ce qu'une arme de guerre est au fusil de bois d'un enfant. L'inventaire minutieux et méthodique de l'univers est dressé là, comme celui d'une succession dévolue aux héritiers qui l'auront le mieux étudiée.

Un développement colossal et ordonné de richesse industrielle, c'est l'impression qui domine toutes les autres. Le Rhin n'est plus le fleuve qui rêvait sous ses vieux burgs romantiques ; il s'est fait marchand et usinier; il coule entre des avenues de cheminées rouges, de hauts fourneaux. Mannheim, au centre de la région où se fabriquent les produits chimiques, comptait 25 000 âmes, il

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y a trente ans; aujourd'hui l'agglomération de Mannheim et Ludwigshafen, sur la rive gauche, renferme plus de 150 000 habitants. Ce havre de Ludwigshafen a Taspect et le mouvement d'un port de raer. De l'activité des villes, de l'aisance des villages dans la campagne, un même enseignement se dégage : partout la force heureuse a été mère de la richesse. Naguère encore, notre fierté blessée se revanchait en raillant la pauvreté légendaire de l'Allemagne. Nous avons maintenant les yeux ouverts. Je n'insisterai pas sur un phénomène devenu notoire pour quiconque regarde et lit. Mieux vaut choisir, dans les notes prises sur la route, quelques visions suggestives de pensées.

Worms, la ville insigne <les Nibelungen, des fastes impériaux, de la Réformation. — Ici, dans l'ombre dix fois séculaire de la cathédrale romane, fut déchirée la tunique sans couture; ici le monde chrétien du moyen âg-e se brisa en deux morceaux. Les salles de l'ancien évéché, qui entendirent Martin Luther disputer contre le légat Aléandre, .n'existent plus. Sur l'emplacement où le moine de Wîttemberg comparut devant Charles- Quint, à la Diète de 1521, s'élève depuis peu l'hôtel cossu d'un riche industriel; il donne sur des jardins en terrasse, des grottes en rocailles, des bosquets peuplés de statues oii les héros des

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Nibelungen voisinent avec des bergères Louis XV : toute la montre d'un goût baroque et peu sûr. De ces jardins, orgueil de la cité, on débouche sur une place carrée, entre des maisons basses.

Là, brusquement, tout le pan de ciel libre s'emplit de figures de bronze, érigées sur des piédestaux de granit : précurseurs, amis et protecteurs de Luther, qui se dresse au-dessus d'eux, la main sur sa Bible, le regard cherchant en haut. C'est le monument symbolique de la Réforme. Il n'a ni l'élégance que nous demandons à la statuaire, ni la vie individuelle dans les personnages; j'en aime pourtant la gravité recueillie, la rude noblesse. Puissante est l'impression d'ensemble, saisissante la froideur dans la lumière de ces effigies d'un métal brut, noir, bronze qui semble de la fonte. Aux quatre angles du socle, assis dans l'attente aux pieds de Frère Martin qui triomphe sur leurs tètes, ses annonciateurs malheureux : Pierre Valdo, Wiclef, Jean Huss, Savonarole. En avant, des princes brandissent le glaive au service de la nouvelle foi : l'électeur Frédéric le Sage, le landgrave Philippe le Magnanime; derrière eux, Reuchlin et Melanchthon; entre ces docteurs, les statues allégoriques des trois villes fameuses par leur rôle dans la Réforme, Magdebourg qui pleure, Spire qui proteste, Augsbourg qui confesse.

Apparition imprévue, déconcertante ici. Elle

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pose des problèmes insolubles. Sur nos places, on voit des révolutionnaires pour rire, les gaillards chanceux qui renversèrent un système politique, un régime, un prince. Qu'est-ce que cela? Yoici le bloc de la Révolution essentielle et formidable, celle de la pensée humaine ^ en lutte avec l'autorité divine, éternelle. Ici, dans TAUemagne de l'empereur et roi Guillaume II.

Ah! si ce monument datait du temps qu'il commémore, nous comprendrions. La Réforme, on ne l'a pas assez vu, on ne l'a pas assez dit, fut une dernière protestation de l'indépendance féodale dans le domaine spirituel. Luther est un Gœtz de Berlichingen sous la bure, retranché dans sa Bible comme l'autre dans sa tour; soumis à Dieu seul, comme Gœtz au seul Empereur; révoltés tous deux contre les intermédiaires qui empiètent sur leur liberté au nom du Maître suprême.

Tout à l'heure, dans l'église Saint-Paul changée en magasin à fourrage par les soldats de Custine, désaffectée depuis lors et convertie en musée, on me montrait la bibliothèque de Luther. Des bibles, des constitutions ecclésiatiques, des argumentations de droit canon : le moine augustin est un vrai Allemand, audacieux dans la revendication de son sens propre, sous la condition d'être couvert par le texte, la lettre. Rien en lui du pyrrhonien flottant, du libre penseur agnostique de

souche grecque et latine. Jusque dans la rébellion, il reste Thomme-lige du droit écrit; vassal du Christ, mais seigneur de son âme. C'est la pensée de Gœtz féal et rebelle, tel que Gœthe le fait parler : « On sait que nous sommes résolus à mourir, plutôt que de devoir Tair que nous respirons à d'autres qu'à Dieu, et de prêter foi et hommage à d'autres qu'à l'Empereur. » — Oui, l'Allemagne anarchique et formaliste de Maximilien ou de Charles-Quint ne se fût pas démentie, si elle eût dressé dans Worms ces statues aux insurgés scolastiques du moyen âge et de la Réformation.

Mais qui a glorifié sur cette place tant de forces centrifuges, révolutionnaires? L'Allemagne moderne, l'empire autoritaire et discipliné des HohenzoUern, le pays façonné désormais à la soumission exacte dans le droit divin. Le Lutherdenkmal a été érigé en 1868, il sépare l'avenue Bismark et l'avenue Moltke. Comment concilier le principe qui souleva les vieux réfractaires et celui qui plie à l'obéissance passive ce régiment dont le pas automatique sonne sur le Lutherplatz, ces fonctionnaires figés dans leur consigne, ces enfants déjà caporalisés sur le seuil de leur école? Les deux principes pourront-ils coexister, se développer côte à côte, sans que l'un réagisse sur l'autre? L'Allemagne, nous le savons, est habile à ces conciliations des contra-

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dictoires; pourtant, si j'étais le maitre qui vient parfois rendre un hommage national à ces noirs personnages, je m'inquiéterais devant leur assemblée menaçante. Sombre dans les nuages du ciel de mars, avec son geste de défi, le Luther de Worms semble dire : « Ceci tuera cela. »

Spire, rivale déchue de Worms. — Le flot de richesse qui féconde la vallée du Rhin n'a pas encore ranimé la cité carlovingienne; elle languit, avec ses 18 000 habitants. On dirait que toute la vie urbaine s'est retirée, lasse d'un trop long passé de gloire, dans les flancs de l'énorme cathédrale mère de Spire; au fond de l'abside romane, presque romaine, tant elle rappelle à l'œil ses plus majestueuses sœurs d'Italie. Dans l'ombre de cette relique géante, faite pour la pompe des sacres impériaux, la ville moderne paraît infime et chétive, comme un de nos troupeaux entre les jambes d'un mammouth. A l'intérieur, on regrette l'austère nudité qui seyait au prodigieux vaisseau. Les peintres de Munich l'ont envahi avec leurs pots à couleurs. Ces Bavarois infatigables détiennent le record de la peinture murale ; on leur livrerait la grande muraille de Chine qu'ils la couvriraient de fresques en quelques jours. Entre 1845 et 1858, ils ont enluminé, colorié, doré chaque pan de mur, de voûte, de coupole. Nul autre ornement, d'ailleurs.

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nul vestige d'art ou de piété dans les nefs vidées par la trombe dévastatrice de 1689. Ici comme à Worms, les solides carcasses de pierre ont échappé seules à Tincendie qui consumait six siècles d'histoire, au dedans et au dehors des cathédrales.

Disons-le sans réticences puériles : le Français qui parcourt le Palatinat est moins fier de son Louis XIV. Il faut visiter cette région pour comprendre l'horreur qu*y réveille dans les cœurs le souvenir des trois inexpiables journées, du 31 mai au 2 juin 1689. Les Allemands parlent encore des soldats de Mélac comme les citadins de la Gaule ou de l'Italie devaient parler des hordes d'Attila. Archéologues, bibliothécaires, gardiens d'églises ou de musées, la réponse des hommes que l'on questionne sur les antiquités de leur ville est invariable : Tout a été détruit par les Français en 1689.

Cette date marque ici l'anéantissement total du passé, comme celle de 1793 dans nos provinces où la rage révolutionnaire s'est le plus cruellement déchaînée. Inscrite à Heidelberg sur les ruines des deux châteaux, chefs-d'œuvre de la renaissance allemande, il semble qu'elle y flamboie encore et qu'elle rallume les rancunes de la ville sinistrée, quand les feux du couchant illuminent, au sommet de la montagne, les fenêtres béantes sur les murs de grès rouge. Un siècle

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plus tard, les demi-brigades de Custine parurent presque inoEfensives en comparaison des incendiaires lâchés par Mélac; du moins les sansculottes étaient-ils dans leur rôle en profanant des églises : mais les gens d'armes du Roi très chré. tien? Ce furent eux pourtant qui brûlèrent les vierges saintes, descellèrent les tombes, jetèrent au vent les cendres impériales. Louvois et les exécuteurs de ses ordres barbares portent devant l'histoire une lourde responsabilité ; ils ont semé une moisson de lentes et vivaces colères; nous en avons recueilli les fruits.

La crypte qui supporte le chœur, toute pareille, entre ses piliers trapus, à sa contemporaine du Mont-Saint-Michel, était dans le haut moyen âge le Saint-Denis de l'empire allemand. Là reposaient avec leurs épouses les empereurs souabes et franconiens. Disparus en 1689; brisés, les tombeaux, dispersés, les ossements! La dévastation n'a épargné qu'un sépulcre : celui de Rodolphe de Habsbourg, le fondateur de la maison d'Autriche. Il dort seul dans la crypte ténébreuse. Sa maigre effigie s'allonge sur la dalle, son lion est couché à ses pieds.

Devant ce mort solitaire, unique représentant de ses compagnons de tombe, un rapprochement mélancolique s'empare de l'esprit : la pensée court à Vienne, au palais désert où un autre solitaire, un autre Habsbourg, le respectable et mal-

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heureux descendant de Rodolphe, achève, lui aussi, le grand rêve de l'illustre race, parmi les fantômes disparus. Isolé dans la Hofburg, comme l'ancêtre dans la crypte de Spire, survivant tragique d'une famille frappée par la fatalité, il aura porté le dernier la couronne intégrale des Césars, telle que l'avait forgée celui qui dort là. L'imagination évoque le petit-fils dans le caveau de l'aïeul; elle s'arrête sur cette mystérieuse analogie de solitude et d'abandon; elle voit se dérouler, tout le long de la lignée impériale, la chaîne de grandeurs et de catastrophes rattachée à ces deux anneaux visibles, le premier, le dernier.

Le train franchit le pont de bateaux; dans le crépuscule que la brume du Rhin fait obscur et triste, la masse de la cathédrale grandit sur l'horizon à mesure qu'on s'éloigne, montagne hérissée de dômes et de clochers; elle masque la vue de Spire, commande le fleuve; son reflet noircit les eaux. Les formes se dégagent, lourdes et magnifiques; la pensée demeure accablée sous cet amoncellement de pierres et de siècles. Dans l'immense épave où passèrent les peuples, où les électeurs leur imposèrent des maîtres, où saint Bernard leur prêcha la croisade, au fond de ces nefs aujourd'hui vides de fidèles, vides de tombeaux, je revois toujours l'unique habitant de la crypte déserte, le premier Habsbourg qui règne silencieusement dans son empire d'ombres...

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L'histoire nous entourait sur le Rhin d'anciennes images. Je vais en voir de plus récentes, de plus pénibles. Je vais en Alsace-Lorraine. Je dirai, si je le puis, ce qu'on aperçoit dans les villes où le voyageur curieux redevient un douloureux pèlerin.

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