‹ Pages d'histoireChapitre 4 sur 17 · ENTRE EUX ET NOUS · texte numérisé non relu

ENTRE EUX ET NOUS

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« J'étais parmi ceux qui sont en suspens... » — Ce vers du souverain poète résume, sa description des limbes développe l'impression dominante qu'éprouve le voyageur, dans cette marche d'Alsace-Lorraine où les hommes et les choses font péniblement leur mue. On ne se sent plus chez nous; on ne se sent pas encore chez les autres. Où en est la métamorphose d'un organisme qui dépouille son ancienne forme de vie et revêt la nouvelle? Rien de plus difficile à bien voir. Du moins me suis-je promis de me défendre contre les sensibleries niaises : elles troublent cette lucidité du regard, cette franchise d'examen où le vaincu doit mettre sa dernière fierté. Je voudrais regarder ici comme ce physiologiste qui observait attentivement le membre qu'on lui amputait.

Essayons.

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Strasbourg. ^- Une ville en pleine sève. L'afflux de la richesse y est visible, la population accrue. De beaux magasins, du mouvement dans les grandes artères, toute Tanimation compatible avec le calme de la race. Beaucoup de soldats ; mais Strasbourg a perdu cette physionomie exclusive de place de guerre, occupée militairement, qui me frappait à ma dernière visite, il y a douze ans. Un large courant de vie civile, commerciale et universitaire, a noyé la garnison. On aménage un port sur le fleuve, on espère qu'il rivalisera d'activité avec Ludwigshafen et les autres havres sis en aval. Conception erronée, disent des gens compétents : la navigation facile et permanente ne commence sur le Rhin qu'au-dessous de Strasbourg.

Les Allemands achèvent de construire, au-delà de riU, tout un quartier nouveau, officiel. Le palais impérial y fait pendant à la Bibliothèque, à l'Université. L'hôtel des Postes, disproportionné aux besoins, a l'apparence d'une énorme abbaye gothique. Le futur palais du Landesausschuss sort de terre. On a prodigué les millions pour faire somptueux : matériaux coûteux, marbres loyaux, granit et fonte, rudes sculptures; l'intention évidente de magnificence ne supplée pas à l'indigence du goût esthétique; ces opulentes et lourdes bâtisses rappellent le plus fâcheux style du nouveau Berlin. Elles souffrent de la compa-

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raison avec Tancienne résidence des princesévêques, cet hôtel de Rohan d'un style Louis XVI si noblement élégant.

Nous entrons dans une brasserie du quartier neuf, toute neuve, elle aussi, et très luxueuse à sa façon. Des officiers y boivent du vin de Champagne, servi par des Allemandes, sous les bustes en plâtre des fondateurs de l'Empire. Un aimable Strasbourgeois nous accompagne; il est professeur en Allemagne, aux Universités d'outre-Rhin; pourtant, il parait gêné, dépaysé, dans cette salle où il pénètre pour la première fois. En pays germanique, la brasserie est le lieu où l'on surprend le mieux les habitudes, les groupements sociaux. Le Strasbourgeois de toute condition a ses brasseries, à l'écart deâ officiers, des fonctionnaires. La société locale vit repliée sur elle-même, elle fusionne peu avec les occupants. Je crois deviner dans ce repliement des nuances délicates, difficiles à rendre. Est-ce protestation nationale et politique? N'est-ce pad tout simplement esprit d'autonomie jalouse, défense provinciale contre l'intrus, ostracisme de nos propres petites villes à l'endroit du Parisien qui veut les régenter? Il y a de l'un et de l'autre sentiment, j'imagine, à doses différentes, graduées à l'infini suivant les générations, les individus.

Les intérêts matériels, les relations commandées par les grandes affaires fléchissent peu à peu

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IMPRESSIONS D*ALLEMA6NE 89

cette sourde résistance. L'école, le régiment sont de lents et sûrs agents de germanisation. Demain peut-être, il y en aura un plus efficace encore. Le clergé, si influent dans cette région, prenait jusqu'à ce jour ses degrés au séminaire. On voudrait qu'il les prît désormais dans une faculté de théologie annexée à l'Université. C'est la grosse question du moment, pendante en cour de Rome : qu'elle soit résolue comme le désirent les protecteurs de l'Université, et les vieux prêtres alsaciens auront pour successeurs de jeunes prêtres allemands.

Ceci me ramène à la cathédrale dont la flèche monte là-haut, bien au-dessus des fluctuations historiques, au-dessus des maîtres successifs qui se sont arraché cette terre. La cathédrale en a tant vu passer, changer! Durant la dernière querelle, les obus l'ont grièvement blessée; les plaies sont aujourd'hui cicatrisées.

Plus on la revoit, plus on se persuade qu'elle a réalisé mieux que toutes ses sœurs l'idéal religieux du moyen âge. Nul autre vaisseau ne donne avec la même plénitude cette sensation de forêt ténébreuse, séculaire. Dès qu'on franchit la porte d'un des collatéraux, par le seul eflet de l'envieillissement progressif du style le long des arcs de voûte, depuis l'ogive des premiers jusqu'aux cintres romans du chœur, il semble que le regard remonte une perspective de siècles, qu'il fuie si-

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multanément dans le temps et dans l'espace, vers ce chevet lointain où s'appesantissent les ombres plus épaisses et les âges plus anciens. A Textérieur, les imagiers ont taillé dans la pierre un peuple nombreux, varié, vivant : portraits authentiques d'inconnus, l'individualité des visages l'atteste autant que la vérité des attitudes. Nulle part le symbolisme n'a plus richement dépensé sa fantaisie méditative. Oh! le bel art de rêve, qui nous montre, comme c'est le propre du rêve, des personnages réels engagés dans des actions chimériques! Chaque fois qu'on renoue connaissance avec le peuple du Munster, on fait dans cette foule immobile des trouvailles nouvelles. J'y ai découvert, durant ma dernière visite à Strasbourg, un frère solitaire, logé tout en haut. Je lui dois l'impression qui rattache et absorbe toutes les autres, à la fin d'une journée de voyage. Le soir allait tomber, nous nous attardions au faîte de la cathédrale, sur la galerie de l'ouest d'où l'on embrasse tout le panorama des campagnes. Au-dessus de nos têtes, une console délicatement ornée de raisins et de pampres supportait un moine de pierre : vigie isolée à cette place inaccessible, dans une niche du pilier ajouré qui flanque le clocher. Je l'aperçus en levant les yeux, son expression me frappa. Le sculpteur l'a certainement empruntée à un homme qui exista, qui souflrit dans son renoncement, avec force et

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courage. La tête est nue, le front barré de larges rides, la physionomie pensive, triste, mais d'une tristesse virile. Le religieux retient d'une main les plis de son froc; de l'autre, il serre sur son cœur une bande de parchemin. Il a interrompu sa lecture, il médite; ses yeux interrogent la ligne bleue des Vosges, incertaine dans la brume. Quelle intensité de vie sur cette figure! Avec quelle attention patiente et grave elle regardait où nous regardions nous-mêmes, vers ce pâle soleil qui s'en allait descendre en France! Qui attend-il là-bas, l'ermite du clocher de Strasbourg? A quoi songe-t-il, qu'a-t-il lu sur ce parchemin dont nous n'apercevons que la face inférieure? Nul ne le saura, nul ne monterait jusqu'à lui sans y risquer sa vie. S'il y a des mots écrits sur le livre du moine, ils ne se peuvent lire que de plus haut, du ciel.

Metz. — L'arrachement est plus sensible, la soudure artificielle plus apparente. A Strasbourg, la richesse et la vie. Ici, la rigidité taciturne d'un camp sous les armes. La poussée industrielle s'est faite plus bas, dans le bassin de Thionville. Je viens d'y passer deux journées : dans chaque repli de la vallée, des hauts fourneaux halètent à côté du gisement de minerai : les forges se pressent et s'entassent sur le sol qu'elles transforment en barres d'acier. On les croirait susci-

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tées par ce patron dont la statuette allégorique garnit les devantures des quincailliers de Metz; bibelot très demandé, semble-t-il : le Chancelier de fer, en vêtement de forgeron, le tablier de cuir sur la poitrine, forge le glaive de TEmpire sur son enclume. Vingt mille Belges, quarante mille Italiens fournissent les bras qui manquent dans le pays de Thionville. L'industrie moderne a ses condottieri, recrutés au-delà des Alpes comme les régiments impériaux de jadis. Des Lombards, des Lucquois font de ce coin de Lorraine une colonie italienne.

L'activité du travail s'arrête aux portes de Metz. Dans ce laboratoire militaire, la subsistance des troupes paraît être le seul objectif du négoce. Trente mille soldats et leurs maigres fournisseurs. Partout des soldats; on ne voit qu'eux dans la rue, sur le rempart où ils manœuvrent les pièces d'artillerie, dans les prés de la Moselle et de la Seille où des instructeurs leur enseignent les formations. Partout des, casernes, immenses : vieilles casernes françaises, nouvelles casernes allemandes. L'enceinte fortifiée de la ville va disparaître, remplacée par la chaîne d'ouvrages qui couronne toutes les collines avoisinantes ; entre ces croupes hérissées de casemates et de canons, Metz deviendra le plus vaste, le plus formidable camp retranché qu'on ait jamais vu.

A l'intérieur de la cité, je ne sais quoi de morne

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et de navré, un air de sujétion récente sur les visages et sur les choses. Les fers sonnent encore aux pieds de la captive. En Alsace, les contrastes s'atténuent entre ce qui était et ce qui est; ils restent durs et brutaux à Metz. Les suggestions de rhistoîre vous prennent à la gorge, plus fréquentes, plus cruelles. Sur l'Esplanade, deux épopées se tournent le dos : d'un côté, la statue de Ney, en pied, un mousquet à la main, regardant la ville; à l'autre extrémité de cette terrasse, un Guillaume I" équestre sur son haut piédestal de marbre noir; il indique du geste les champs de bataille historiques, étages à l'horizon qu'il domine. Nous montons à la tour de la cathédrale, pour repérer du sommet ces champs mémorables. Un gardien flâne sur la plate-forme; je le questionne.

« C'est bien là le fort Saint-Quentin? Et le ban Saint-Martin? et Saint-Julien?... y>

L'homme doit être quelque vétéran des armées allemandes : il ignore la langue des gens d'en bas, répond dans la sienne :

« Fort Manteuffel, fort Friedrich-Karl... »

Les noms ont changé, avec les acteurs, sur ce décor de tragédie repeint pour une autre pièce.

Midi. C'est jour de marché, les paysans remontent au cœur de la ville, sur la place où une statue de Fabert se dresse dans l'ombre de la cathédrale. Leur parler lorrain bourdonne dans les

cafés français. Soudain, une fanfare éclate, approche, couvre tous les bruits; la musique militaire accompagne solennellement le petit peloton de la garde montante, qui vient relever le poste central, en face de Fabert. Elle passe devant le maréchal français, s'arrête sous ses yeux, à la Hauptwache; l'échange des mots se fait, le rite s'accomplit, lentement, avec la gravité sacramentelle d'une cérémonie religieuse. Ils ne sont pas plus pénétrés de la grandeur de leur fonction, les prêtres qui officient de l'autre côté de ce mur gothique, dans le chœur de la vieille église. La musique raccompagne la garde descendante ; impérieuses, stridentes, les notes des cuivres continuent de déchirer l'air, par-dessus le murmure des conversations françaises*

Je n'apprendrai rien aux hommes de ma génération si je dis que la gorge se serre et que les yeux se troublent à cette vision. N'étonnerai-je pas quelques-uns de nos jeunes gens? Au risque de les étonner davantage, débrouillons les pensées que cette minute fait naître. Sans haine, sans colère : — à quoi bon? La colère, c'est de la force bêtement perdue, alors qu'il faut employer toute sa force à comprendre pourquoi d'autres gagnèrent la partie, à mieux jouer le jeu qu'ils nous enseignent;

Pour beaucoup de nos jeunes gens, séduits par les sophismes d'une philosophie superficielle, il

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n'y a dans ce. appareil militaire que barbarie, illogisme, contrainte absurde des facultés pensantes et des activités laborieuses. Tel qu'on le voit ici, avec sa rigoureuse discipline, ses minuties, sa primauté insolente sur toutes les autres fonctions sociales, il serait à leur estime la négation même de la civilisation et du progrès. Or, je viens d'admirer au-delà du Rhin une éclosion rapide d'industrie et de richesse, un grand labeur scientifique, des applications judicieuses de la science à tous les besoins de l'homme, un élan général d'audace pour la découverte et la conquête pacifique de l'univers. Je cherche la relation de cause à effet.

Ce Germain hésitant et timide, naguère encore, où a-t-i] pris la confiance en soi-même qui l'anime, le moteur moral qui donne le branle à ses usines, fait luire l'électricité dans ses moindres villages, pousse son énorme paquebot sur les mers, précipite dans les grandes aventures du travail les hommes, leurs pensées, leurs capitaux? Cette confiance illimitée, le Germain l'a puisée d'abord dans les plis heureux de ces drapeaux, dans le souffle orgueilleux de ces cuivres, sous ces armes qui lui ont donné la victoire, qui lui garantissent la sécurité. S'étant révélé à luimême capable du plus grand effort humain, il se sent capable de tous les autres. Avoir confiance en soi, tout est là. L'affreux mal constaté ailleurs,

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avec d'admirables qualités, n'est-ce point le manque de confiance en soi, en tous, en l'avenir? Ce mal ne paralyse-t-il pas des efforts prodigieux, qui avortent parce qu'on n'a pas repris confiance à la source même de toutes les énergies? — A chacun de répondre.

Avec notre manie stupide d'imitation, nous avons emprunté à nos rivaux tous leurs procédés, toutes leurs formes militaires, sans nous demander si notre tempérament propre en tirerait bon parti. Leur avons-nous repris ce que le monde apprenait jadis chez nous, ce qui est universel, commandé par l'histoire, sans distinction de frontières? J'entends par là cette conception de l'armée protectrice qui en fait une puissance indiscutable, élevée dans le respect commun audessus de toutes les autres, égalée presque à l'institution religieuse et rattachée à celle-ci par un lien indissoluble. Nous la payons sans compter, notre armée, nous l'aimons d'une tendresse souvent badaude. Mais l'armée n'est pas une fille qu'on entretient grassement et qu'on caresse. C'est l'autel d'airain sur lequel il faut sacrifier beaucoup de superfluités agréables, pour être assuré de garder les biens nécessaires. Lui avonsnous sacrifié nos préjugés, nos fantaisies, nos théories spécieuses? Sommes-nous prêts, devant le péril, à courber nos chères et anarchiques libertés sous la main du chef indispensable, faute

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duquel l'armée nVst plus qu'un amas de muscles sans cerveau directeur? < Subordination au pouvoir civil... » — Je veux bien, bonnes gens; mais où prendrez-vous la confiance initiale sans laquelle tout languit et périclite, le pouvoir civil comme le reste? — A chacun de répondre.

... Le train roule vers Pagny, entre les petits îlots de tombes qui émergent partout, dans les champs, au-dessus des blés nouveaux. Je les ai vu creuser, il y a trente ans, ces tombes. Et ce sont déjà des monuments anciens, incorporés au paysage! — Je relis ces notes. Dieu! que tout ceci est démodé, que tout ceci manque d'actualité! A Paris, on prépare pour l'Exposition de joyeux drapeaux , d'hilares lampions , des demi-vérités dans de grandes phrases creuses, sur la victoire pacifique, le but véritable de l'humanité, le triomphe séculaire du travail, de la science, de la raison...

Complétez ces demi-vérités, jeunes gens. Ce n'est pas moi qui vous le dis : c'est la philosophie profonde, cachée, dont vous entendez en vous la voix sous la philosophie superficielle; c'est surtout l'histoire : relisez-la, comparez. Certes, on aura mille fois raison de vous dire que le travail est auguste et bon, que la science est une lumière et l'art une joie de la vie, que la paix est désirable et douce, qu'une nation s'honore hautement en se montrant la première dans le labeur et les arts

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de la paix. Mais on ne vous dira pas l'essentiel, si Ton n'ajoute pas que ces biens précieux et fragiles n'embellissent qu'un décor d'opéra, lorsqu'on ne bâtit point sur les fondations solides, cimentées par le sang, où une loi mystérieuse a voulu asseoir toute grande existence historique. Avec des mots très beaux, très justes assurément, mais insuffisants, on ne vous rendra pas la confiance en soi-même, l'orgueil souverain qui ont leur source ailleurs. Et parce que vous ne possédez plus ces deux ressorts de la vie, vous vacillez, incertains et mécontents, dans le grand mensonge verbal où l'on vous berce, également irrités contre ceux qui vous abusent avec les flatteries que vous aimez, contre ceux qui vous rappellent les dures vérités dont on vous a déshabitués.

Avril 1900,

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