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« Nous voyons, dit R. Giffen (p. 396), que le nom- « bre des capitalistes augmente; ils forment pourtant « une minorité dans la nation. 55.000 propriétés « héritées par an représentent de 1 million et demi « à 2 millions d’individus qui possèdent une pro- « priété soumise à l’impôt » (celles d’une valeur supérieure à 2.500 francs).

Payaient en impôt sur le revenu :

En

De 3.750 fr. à 12.500. De 25.000 et au-dessus.

1843 • 87.946 hab. 7.923 hab.

Accroissement,: 370 0/0

A partir de 1840, l’accroissement des classes possé-

(1) Les marxistes prétendent que c’est leur maître qui donna le premier l’explication matérialiste de l’histoire. Nous verrons plus loin comment les idées de Yico, de Locke, de Saint- Simon, de Quételet, de Buckle, de Rodgers furent attribuées à Marx. Je veux seulement indiquer ici la contradiction de ceux qui affirment la prédominance de la lutte et du développement économique dans l’humanité, et qui veulent, en conséquence, astreindre les ouvriers à adopter avant tout, en vue de leur émancipation économique et sociale, la lutte... politique et légale.

(2) Dictionary of statistics. 50 years of national progress.

(3) Essays on finance.

dantes, selon M. Mulhall ( op . cit ., p. 24), fut quatre fois plus rapide que celui de la population en général. On constate qu’en 1840 sont morts 97.673 individus possédant moins de 2.300 francs, tandis qu’en 1877 ce nombre tombait à 92.447 ; cependant la population augmentait dans un rapport supérieur à 20 0/0.

Le nombre des magasins et des boutiques (Mulhall, .Dictionarype te?) augmentait comme il suit : .

Nombre

Années. des boutiques. Rentes en francs.

Aecroiss. en 11 ans: 71.000 115,000.000

Il paraît donc que les grands magasins anglais analogues au Bon Marché et au Louvre n’ont pas décimé ces marchands parasites, ces petits capitalistes sur le Sort desquels les orateurs marxistes pleurent si souvent, pauvres victimes dévorées, d’après leur prétendue loi, par les grands magasins (1).

Dans le nombre des établissements capitalistes par excellence, les banques, nous voyons le même accroissement. « Il y avait en Angleterre (1886) 140 banques en société avec un capital de 2 milliards 300 millions de francs et appartenant à 90.000 actionnaires. Nous ne comptons pas les 47 banques des colonies. » (Mulhall, op. cit., p. 66.)

De n’importe quel côté que nous envisagions la question, toujours et partout le nombre des exploiteurs augmente. Il faut être plus que naïf pour répéter l’absurdité que, le nombre de possesseurs du capital étant réduit par la loi fataliste à une minorité infime, la bourgeoisie se soumettra gentiment à l’expropriation votée par un parlement. Si en 1848 ils ont ensanglanté Paris en combattant les revendications socialistes du peuple, nous pouvons être certains d’avance de leur conduite future, car depuis leur nombre a triplé, et leur férocité n’a point diminué. La semaine sanglante de 1871 est d’un augure assez peu favorable pour les optimistes et les parlementaires,..

(1) Il n'est pas douteux que le fait n’existe, mais il n’est qu’un des aspects d’un phénomène général de va-et-vient.

YII

Le rôle de l’Etat dans l’économie sociale.

Si la loi de la concentration capitaliste détourna beaucoup de socialistes de la lutte économique et poussa les masses exclusivement vers l'agitation électorale, ce fut un mal, mais un mal partiel. En Allemagne, par exemple, où le parti social-démocrate se vante d’un succès inouï, les conditions du travail sont très inférieures, non seulement à celles de l’Angleterre, où la masse lutte toujours sur le terrain économique, mais à celles de la France (1). Et pourtant le mal reste partiel, car la majorité des travailleurs, instinctivement., s’en tient à la lutte économique par les grèves. Mais si nous assistons de nos jours à un développement néfaste de la toute-puissance de l’Etat qui centralise tout, paralyse les forces productives et la vie intellectuelle, enchaîne la population européenne et dévore les peuples par ses millions de fonctionnaires et ses armées permanentes, et si surtout la masse populaire se soumet au despotisme de n’importe quelle autorité, la responsabilité en incombe en grande partie à l’école social-métaphysico-autoritaire et démocratique allemande.

Avant que la doctrine social-démocratique ne prît un développement important, tous les esprits indépendants, tant dans la bourgeoisie que dans le peuple, tâchaient d’amoindrir l’influence de l’Etat dans la vie sociale, de réduire le nombre de ses fonctionnaires et d’alléger sa responsabilité financière. Sous l’influence de la révolution dans l’Amérique du Nord et de la fondation des Etats-Unis, les idées d’autonomie et de fédéralisme commencèrent à gagner les sympathies des masses. Les libéraux-politiciens aussi bien que

(1) Il serait intéressant de comparer les résultats du mouvement socialiste (ou plutôt ouvrier) dans les différents pays. Le camarade qui youdra faire un travail là-dessus trouvera des renseignements remarquables dans les Blue-Books (livres bleus) de 1893 et dans les rapports consulaires.

les socialistes avant 1848 étaient tous partisans de la pleine autonomie des groupes productifs. Louis Blanc, lui-même, cet admirateur des Jacobihs de la Convention et de leur devise : « République une et indivisible », reconnaît dans son projet d’ « organisation du travail », au sujet des « ateliers nationaux », que « le crédit aux pauvres étant organisé. l’Etat n’aurait plus aucun droit de s’immiscer dans la vie autonome des associations ». Mais la social-démocratie s’étant mise à prêcher qu’il faut laisser l’Etat tout absorber, tout centraliser, et qu’un beau jour, au lieu des Hohenzollern et de Bismarck, ce seront dès Liebkneclit, des Engels et des Bebel qui, appuyés sur l’armée du travail (1), nous organiseront un paradis terrestre, toute idée d’autonomie est tournée en ridicule, le fédéralisme fut poursuivi dans l’Internationale, et Liebknecht déclara avec un orgueil bien risible : « Je suis l’adversaire de toute république fédérative (2). »

Nous connaissons déjà suffisamment leur théorie fondamentale en économie. Voyons un peu si leur amour pour l’Etat est mieux justifié que leur fatalisme économique. Dans l’analyse qui suit, je me bornerai exclusivement à la France, avec son Etat centralisé et tout-puissant.

Tout le monde sait que chaque événement de la vie sociale et organique est accompagné d’une dépense de force. Si les dépenses d’une entreprise en surpassent les profits, les hommes de bon sens l’abandonnent. Il en est de même dans la vie' sociale : une institution nuisible finit toujours par être rejetée. Du temps de nos pères, quand la métaphysique allemande avec ses lois et ses hypothèses fantaisistes n’avait pas encore

(1) Il paraît que ces messieurs se proposent sérieusement pour le commandement de Tannée du travail. Bebel assistait au dernier congrès des social-démocrates à Vienne, non comme un un simple délégué, mais comme un général, une tête couronnée, venant faire une revue, selon ses propres expressions.

(2) ... dass Ich Gegener jederFœderativ-Republick bin. Volksstaat, March 1872, p. 2 ( Mémoire de la Fédération jurassienne p. 284'.

envahi le socialisme, tout le monde se révoltait contre les dépenses inutiles de l’Etat, contre la charge écrasante de l’impôt. Et que prenait-il alors?

Le tableau suivant nous l’indique :

Accroissement

Dépenses de l'Etat de

cil millions de francs. 1750 à 1889.

Années :

Allemagne. .

22 fois

France . . . .

Russie .

Italie . . . .

Ils étaient donc bien niais les gens de la grande Révolution, en se soulevant contre les charges d’Etat î Le socialisme « scientifique » enseigne aux peuples qu’il faut supporter avec joie des dépenses 22, 48 et 55 fois plus fortes qu’autrefoi s. Mais moi, anarchiste ignorant, j’approuve la révolte de nos grands-pères et je signale l’état de ruine complète du peuple en Russie, où les charges sont 55 fois plus lourdes qu’autrefois, la misère- de l’Italie avec une augmentation de charges analogue, et l’Allemagne où fleurit la socialdémocratie et où les ouvriers travaillent jusqu’à 15 et 18 heures par jour pour un salaire de 2 francs.

Mais, dira-t-on, si les dépenses d’Etat sont augmentées, c’est le peuple qui en profite. Vraiment? Essayons de voir cela de près.

Le budget de la France en 1892 demandait 3.780.077 692 francs.

De cette sofnme énorme, on donnait à la bourgeoi¬

sie en intérêts sur la Dette publique . 1.284.191.374 fr.

A la même bourgeoisie pour administration des finances, perception d’impôts, gouvernement, etc . 1.193.494.440 »

A la même bourgeoisie pour fournitures de l’armée, au moins un tiers des dépenses militaires, soit . 285.142.000 »

Allocation totale de la bourgeoisie . * (A reporter) 2.762.827.814 »

Report ....

Si nous ajoutons les 'dépenses militaires qui sont destinées à la protection de la meme bourgeoisie .

Il reste une somme bien modeste de . . .

pour l’instruction, les postes et les travaux publics, sur lesquels la bourgeoisie gratte bien une bonne part.

Au budget de l’Etat, il faut ajouter 500 millions de budgets municipaux dont un tiers est distribué aussi entre les gouvernants et les exploiteurs... Nous constatons que l’État, si adulé et si prôné par les métaphysiciens allemands, dépouille, chaque année, le peuple français, au profit de la bourgeoisie, de trois milliards et demi ! C’est une jolie somme à distribuer. Elle représente un tiers de tout ce dont la bourgeoisie tout entière spolie le peuple par l’exploitation directe. Car, d'après les calculs de Leroy-Beaulieu, le revenu annuel de toute la France est égal à 25 milliards de francs, lesquels sont partagés à peu près comme il suit :

A l’Etat reviennent . 4.000.000.000 fr.

A la bourgeoisie, en comptant 9 millions de producteurs gagnant, pour les patrons, 2 fr. 50

par jour . 8.212,000.000 »,

Consommation nationale, en comptant 0 fr. 50 par jour et par

tête . . 7 . 300 . 000 . 000 »

Frais de la production ... 5.488.000.000 »

Trois milliards et demi donnés par l’Etat, plus de huit milliards arrachés sous la protection du même Etat, soit près de douze milliards que les exploiteurs de France peuvent partager entre eux chaque année.

A présent, lecteurs, comprenez-vous pourquoi le nombre des capitalistes augmente sans que les millionnaires dévorent la petite bourgeoisie? Avec cette énorme somme, on peut créer en France par an

il. 712 millionnaires, 23. 424 fortunes de 500.000 francs; ou plutôt, cette somme se répartit dans la bourgeoisie tout entière : elle nous gouverne, fait les lois à son profit, prospère et se multiplie.

D’ordinaire on déclame beaucoup contre l’exploitation accomplie par les plus petits entrepreneurs privés et en même temps on chante la gloire et les bienfaits de l’Etat, ce Molochdes temps modernes; on lui sacrifie l’individu, le bien-être, la liberté et l'honneur de tous. Mais ce fétiche impose ses propres conditions, ses besoins aux masses subjuguées. Et, quelle que soit la forme du gouvernement, il épuise les forces productives et la vie sociale d'une nation. Un des besoins les plus immoraux de l'Etat — soit sous la monarchie despotique, constitutionnelle, ousous la République — est d’augmenter le nombre de ses fonctionnaires, c’està-dire d’augmenter le nombre de parasites vivant sur l’ouvrier. La statistique française est bien éloquente à ce sujet.

En 1855, quand les idées du « Manifeste Communiste » n’étaient pas répandues dans les masses, tout le monde traitait de bandits et de gaspilleurs les Napoléon, Morny, Persigny et autres héros du coup d’Etat de 1852. Quelles étaient les sommes dépensées pour les fonctionnaires à cette époque? Elles étaient énormes : 241 millions pour le traitement, et 30 millions pour les pensions. Depuis lors jusqu’à 1870, l’augmentation pour les besoins du parasitisme national fut toujours en accroissement, et les hommes et les partis de progrès ne cessaient de protester.

Mais voici que l'empire est tombé. Le peuple espérait que la République, cette Marianne si chère, le soulagerait de ces charges écrasantes, diminuerait le parasitisme national. En vain il se berçait de pareilles espérances. L’Etat républicain se montra encore plus gaspilleur. Qu'on en juge par ce tableau :

Années.

Traitements.

Pensions.

241 millions

30 millions

et le nombre de fonctionnaires a monté ju-squ’à 806. 000 individus!

Il ne faut pas croire que ce soit une maladie spéciale aux républicains français. En Russie, en Allemagne, en Italie, partout, l’accroissement du parasitisme est aussi rapide. Il en est de même aux Etats-Unis, où les pensions aux fonctionnaires sont la plus grande charge publique et vont toujours en progression. Si on examine les dépenses d’administration, de la dette nationale et des pensions, on aura pour l’année 1892 :

Administration . . . ] 00 millions de dollars

Intérêts dette publique ..... 23 —

Pensions . 125 —

Total . . 248 —

Le budget tout entier est de 109 millions de dollars; autrement dit, plus de la moitié des dépenses est employée directementpourceuxquine produisentrien.

Et on prône l’Etat, qu’on croit pouvoir conquérir! (. Kinder Glauben!)

Mais avez-vous observé que l’Etat joue non seulement le rôle de protecteur de l’exploitation capitaliste, mais que lui-même et directement contribue pour un tiers à cette exploitation ? Et l’on prêche au peuple qu'il faut laisser à l’Etat un monopole absolu dans la vie économique !...

Que diriez-vous, lecteurs, si je vous conseillais, pour la solution de la question sociale, de laisser aux capitalistes la pleine liberté de ruiner le peuple, de vous soumettre avec joie à cette misère et au déshonneur qu’ils lui imposent? Que penseriez-vous de ma sincérité, si je vous prêchais la soumission et l’esclavage sous prétexte qu'un beau jour toutes les richesses accumulées et gaspillées par vos oppresseurs pourront, grâce au miracle d’une loi fantaisiste, devenir la possession de vos arrière-petits-enfants?...

Tel est justement le cas de ces beaux messieurs qui vous chantent la bienfaisance de l’Etat, sans vouloir se rendre compte de son exploitation dans l’économie de la vie sociale.

L’explication matérialiste de l’histoire.

Nous connaissons déjà la valeur des « grandes découvertes » qu’Engels attribua à Marx et à luimême indirectement ; nous connaissons aussi le rôle d’exploiteur et d’oppresseur dévolu à l’Etat si cher aux disciples d’Engels. Il nous reste à étudier la troisième découverte, celle de « l’explication matérialiste de l’histoire ». Ecoutons la définition qui en est faite par Engels (1) :

« La conception matérialiste de l’histoire se J>ase « sur cette idée : que la production et l’échange « des produits, valeurs, etc., forment le fondement <( de toute organisation sociale; dans chaque société <( humaine, la répartition des richesses et la formate tion des classes ou des états dans la société sont le « résultat du mode de production et d’échange prati- « qué par la société. »

L’idée elle-même, sauf quelque exagération dans l’affirmation, est juste : le mode de production nous indique l’état de la culture et de la civilisation de telle société, de telle période historique. Mais cela était connu bien avant 1845 et même avant le 28 novembre 1820, jour de naissance de F. Engels (2). Seulement, on appelait cela le rôle, l’influence des facteurs économiques dans l’histoire. Mais l’ensemble des facteurs économiques, que nous appelons économisme, n’est pas encore le matérialisme. Le mode de produc-

(1) Tous les compilateurs social-démocrates de tous pays déclarent que l’exposé de ce matérialisme dans l’histoire a appartenu à Engels, et que Marx en formula seulement le principe. Nous verrons plus bas que l’auteur de cet exposé quelque peu étrange est en pleine contradiction avec Marx. Ce dernier, révolutionnaire de conviction, n’a jamais nié le rôle de la force et de la lutte dans l’histoire ; jamais non plus n’affirma-t-il que les sciences inductives « sont connues sous le nom de métaphysique ».

(2) M. Kerkup, dans son Hisiory of socialism, indique aussi que cette espèce de matérialisme était connue bien avant Marx.

tion est seulement un facteur, ou plutôt un élément parmi beaucoup d’autres cpii servent aux généralisations évolutionnistes, connues sous le nom des doctrines matérialistes. La partie ne peut contenir le tout; l’économisme ne constitue pas la doctrine matérialiste." Nous connaissons beaucoup d’auteurs qui admettaient l’influence des conditions et des relations économiques sur le développement de Fhumanité, et qui, en même temps, étaient non seulement idéalistes et métaphysiciens, mais déistes accomplis, chrétiens fervents. Voici Guizot, qui traçait l'histoire de l'antagonisme des classes en Angleterre au dix-septième siècle et qui était bigot comme un trappiste. Voici Niebuhr, le grand fondateur de l'école historique allemande, dont Mommsen est un des plus brillants représentants. Niebuhr, encore au commencement de ce siècle, déclara que la légende de Tité-Live sur l'origine de Rome doit être rejetée et qu’il faut étudier l’histoire d’après les conditions et les institutions économiques et sociales du peuple romain. De là datent les études classiques sur la législation agraire de Licinius Stolon et des Gracchus; de là les recherches minutieuses de Mommsen... Mais Niebuhr, Mommsen et toute l’école allemande étaient bien loin du matérialisme...

Même, si nous remontons jusqu’au premier historien qui ait indiqué l’influence des conditions cosmiques et économiques sur le progrès et le développement de l’humanité, si nous allons consulter Vico (1668-1744) et son traducteur français Michelet, qui à son tour, dans ses recherches sur l’origine du droit français, insistait sur l’état économique de la nation, nous trouvons qu’ils ne font aucune mention du matérialisme. Adam Smith, autre homme de génie, fondateur de l’économie politique, celui qui donna en 1776 les deux formules fondamentales : a) le travail est la seule source de la richesse sociale, b) et l’augmentation des richesses dépend des conditions économiques et sociales du travail et du rapport entre le nombre des producteurs et celui des non-producteurs, — eh bien, ce modeste philosophe n’a jamais prétendu au matérialisme. — Un autre économiste, A. Blanqui,

moins profond et moins original que A. Smith, formulait en 1825 comme il suit le rôle des éléments économiques dans rhistoire :

« ... Je ne tardai pas à m’apercevoir qu’il existait « entre ces deuxsciences (l’histoire etl’économie poli- « tique) des rapports tellement intimes qu’on ne pouvait « les étudier l’une sans l’autre, ni les approfondir sé- « parément... La première fournit les faits; la seconde « en explique les causes... Je suivis pas à pas les grands « événements... il n’y a jamais eu que deux partis en « présence : celui des gens qui veulent vivre de leur u travail et celui des gens qui veulent vivre du travail « d’autrui... Patriciens et plébéiens, esclaves et affran- « chis, guelfes et gibelins, roses rouges et roses c( blanches, cavaliers et têtes rondes, libéraux et ser- « viles — ne sont que la variété de la même es- « pèce. »

L’économie politique explique les causes des événements historiques, dit Blanqui; ses contemporains Mignet, Augustin Thierry, etc., disent de même. En Angleterre, J. S. Mill, dans son analyse du premier volume de Y Histoire de France par Michelet, en faisant la classification deSv écoles historiques, définit, avec sa lucidité habituelle, que l’histoire, comme science moderne, s’occupe des causes et des lois sociales et cosmiques qui régissent le développement de l’humanité (Dissertations et Discussions). — H. T. Buckle, dans la belle tentative qu’il fit de retracer l'influence des lois cosmiques, des conditions sociales et même de la nourriture dans l’histoire, dit que « l’accumulation de « la richesse est un des premiers facteurs, et, sous « beaucoup de rapports, un des plus importants » (p. 38. Voir aussi pages 48, 50 à 53.) Un contemporain de Marx et Engels, mais qui les ignorait complètement, T. Rogers, l’auteur du grand ouvrage : Six siècles de travail et de salaire, publia son volume de Y Interprétation économique de V histoire, où il analyse toute l’histoire d’Angleterre au point de vue économique. — Peut-on appliquer l’épithète de matérialiste à aucun de ces savants de nationalités différentes? Certainement non. Ils furent des savants, des cher-

cheurs delà vérité; ils appliquèrent la méthode des recherches scientifiques à l’étude de fhistoire et ne purent donner aux résultats de leurs travaux que le nom d’explication économique de l’histoire.

Comment est-il donc arrivé qu’Engels, écrivant spécialement pour les ouvriers qu’écrase un travail incessant et qui n’ont ni le temps ni les moyens de vérifier ses assertions, comment se fait-il qu’Engels appelât « matérialisme » ce que les savants appelaient économisme? Pourquoi, au lieu de dire aux ouvriers: « Mes amis, la science tout entière démontre que le bien-être et le développement du genre humain est créé par votre travail, que l’avenir de f humanité dépend de notre bonheur et des conditions favorables à notre activité productive (A. Smith), que, par conséquent, il est obligatoire pour la classe ouvrière de détruire au plus tôt 1 organisation de l’État et des classes exploitrices et oppressives... » pourquoi, je le demande, au lieu de faire un exposé scientifique, a-t-il raconté de telles histoires aux braves et honnêtes gens qui le croient sur parole? Et quel résultat obtient-on par cette méthode plus qu’étrange? C’est ainsi que des politiciens, hommes sans scrupule, que leur ignorance complète rend incapables du moindre travail intellectuel, apprennent par cœur deux petites brochures d’Engels et une vulgarisation de Marx, puis se posent comme hommes de science. Une fois envoyés au Parlement par les ouvriers abusés dans leur bonne foi, ils déclarent que jamais avant eux le socialisme n’a été représenté au Parlement... Comme si jamais L. Blanc, Proudhon et autres n’avaient existé !

Mais quelle déception pour les gens honnêtes d’apprendre plus tard la mystification dont ils ont été victimes !

Je me souviens d’une discussion avec un socialdémocrate, jeune homme possédant une bonne instruction et ayant beaucoup lu, mais, malheureusement, depuis quelques années complètement plongé dans les brochures et publications médiocres du parti, publications censurées par Engels ou par Auer. Mon interlocuteur m’avait lu sur un air triomphant, comme

une chose toute nouvelle et complètement « matérialiste », un passage de la polémique d’Engels contre le professeur Dühring.

« Issue d’une origine animale, l’humanité est apparue dans l’histoire en un état semi-animal : sauvages impuissants devant la nature, sans aucune idée de leur propre force et de leurs capacités, les hommes étaient pauvres et misérables comme les animaux, et ne produisaient pas plus que ces derniers. »

Au lieu de répondre, je pris les Ruines de Yolnev et je lus :

« Dans l’origine, l'homme formé nu de coVps et d’esprit se trouva jeté au hasard sur la terre confuse et sauvage : semblable aux autres animaux, sans expérience du passé, sans prévoyance de l’avenir, il erra au sein des forêts, guidé seulement et gouverné par les affections de sa nature ; par la douleur de la faim, il fut conduit aux aliments;... par les intempéries de l’air, il désira couvrir son corps, et il se fit des vêtements; par l’attrait d’un plaisir puissant, il s’approcha d’un être semblable à lui et il perpétua son espèce. » • {Les Ruines , Paris, l’an YII de la République).

Il fallait voir la déception du jeune homme...

Si, chez Volney, il manque les deux mots « issu d’animal », c’est que l’ouvrage de Darwin apparut en 1859, et Engels, quoique, ainsi que nous le verrons plus loin, opposé au matérialisme des naturalistes, pour se faire lire , admet la descendance de l’homme, prouvée par eux. A part cela, on croirait qu’Engels ait copié Volney... Mais est-ce que Volney fut l'initiateur des idées citées? Pas du tout. Esprit éclairé et d’un talent littéraire hors ligne, il propagea les idées de son temps, et, si je cite Volney et A. Blanqui, c’est bien pour prouver que l’explication économique n’était pas, depuis le commencement du siècle dernier, une conception connue seulement des hommes d’un génie exceptionnel, mais qu’au contraire elle était une doctrine adoptée par tous les gens éclairés. Et si Engels crut qu’en s’assimilant les idées élaborées et répandues depuis longtemps chez les gens éclairés, et

en en changeant le nom, il devenait un bienfaiteur de l’humanité,'' il se trompa étrangement. Et la gloire de la découverte n’en reste pas moins à Yico et aux Encyclopédistes, à Adam Smith et aux philosophes anglais, à Niebuhr et à la brillante école historique allemande...

La science n’est pas coupable si Engels a fait un méli-mélo de toutes choses, s'il a amalgamé la métaphysique avec la science, le matérialisme avec l’économisme, et si ce prétentieux personnage se prononce contre le matérialisme des naturalistes, le seul que la science affirme... Car aussi invraisemblable que ce soit, le fait existe, et les ouvriers allemands, qui ont eu le malheur de lire les brochures d Engels, sont persuadés que la métaphysique de Hegel, c’est la science avec ses systèmes de transformisme, d’évolution et de monisme, tandis que la science inductive de Bacon, de Locke, de Lamarck, de Darwin et de Helmholtz n’est que de la métaphysique. La science désignait sous le nom de métaphysique une vieillerie scolastique qui prêcha cette absurdité que la nature et tout ce qui nous entoure n’est rien d’autre qu’un reflet de nos idées innées, et que, pour connaître le monde physique, il faut étudier non la nature, mais les faits et les phénomènes surnaturels de l’esprit; de là dériva le mot métaphysique ( méta phjsika , audessus de la physique, de la nature - — ceci à l’adresse des scientistes).

Le coup mortel à cette stupidité théologique et supernaturelle fut donné par Bacon et Locke, par Voltaire et les Encyclopédistes, par toute la philosophie anglaise. Ces glorieux précurseurs de la science de notre temps ont établi que notre savoir, nos idées sont le résultat de l'observation et de l'étude de la nature et que, par conséquent, il faut étudier la nature et ses phénomènes dans leurs manifestations et leur origine d’après la méthode inductive... Savezvous ce qu’enseigna Engels aux ouvriers?

« Transportée dans la philosophie par Bacon et Locke, cette méthode (conception inductive de la nature) produisit l’étroitesse intellectuelle bien casacté-

ristique des siècles derniers (?), et créa la méthode de raisonnement métaphysique. »

Cette affirmation d’Engels, plus cette autre également de lui que les doctrines évolutionnistes et transformistes, c’est-à-dire la science des naturalistes, dérivent de la philosophie de Hegel, ne sont ni plus ni moins qu’erreurs flagrantes et contraires à toute la terminologie scientifique. C’est Marx lui-même qui lui donne un démenti solennel :

« Dénoncée et renversée par le matérialisme français, la métaphysique du dix-septième siècle a eu sa revanche et sa restauration dans la philosophie spéculative allemande du dix-neuvième siècle. Depuis que Hegel a fondé son empire métaphysique universel, les attaques contre la théologie, analogues à celles du dix-huitième siècle, se sont renouvelées et sont dirigées en général contre toute la philosophie spéculative, contre' toute la métaphysique. » (K. Marx, Sur le matérialisme français au dix-huitième sièçle.)

La science n’est pas non plus coupable si Engels, plongé dans les absurdités métaphysiques, crut, jusqu’en 1842, que le monde, que la nature, cette belle nature vivante et vivifiante, était une expression de ses idées baroques. Car c’est à cette croyance métaphysique, que tout ce qu’il voyait ou lisait devait être un reflet de ses propres idées, qu’il faut attribuer son étrange manie de revendiquer la paternité des idées et systèmes élaborés par la science longtemps avant sa naissance.

Nous ne pourrions pas autrement expliquer ses prétentions ridicules, ses exposés fort peu scientifiques. Faut-il supposer qu’il ne soupçonnait même pas l’existence de toute cette littérature historique? Dans ce cas... quel étrange « chef » de la science d'un parti scientifique !... Un exemple montrera la façon d’agir : Il ignorait complètement que l’idée principale de la doctrine athéiste de Feuerbach — que l'homme divinisa sapropre nature humaine dans ses dieux — étaitunlieu commun chez les philosophes et les publicistes français plus d’un demi-siècle avant la publication de l'ouvrage de Feuerbach. Dans les Ruines de Volney, nous

lisons : «... Ainsi que le monde dont il fait partie, « l’homme est régi par des lois naturelles, régulières « dans leur cours, conséquentes dans leurs effets, im- « muables dans leur essence, (page 39)... Ce n’est point « Dieu qui a fait l’homme à son image; c’est l’homme « qui a figuré Dieu sur la sienne; il lui a donné son es- « prit, l’a revêtu de ses penchants, lui a prêté ses ju- « gements. » (Page 83.)

Engels savait tout ça, dira-t-on. Soit! mais, dans ce cas, pourquoi a-t-il déployé tant de mauvaise foi et s’est-il efforcé de créer une confusion plus que déplorable dans la conscience du prolétariat? et dans quel but détournait-il l’opinion du lecteur? Certainement pas au profit du socialisme.

Matérialisme et esclavage,

Engels et ses très scientistes disciples ont dénoncé comme vulgaire le matérialisme des naturalistes, c’est-à-dire toute la science inductive elle-même. Existe-t-il donc une autre sorte de matérialisme à l’usage des élus et des privilégiés? — Oui, déclarent-ils, il existe un matérialisme dialectique inventé par nous, et ce matérialisme n’a rien de commun avec celui des naturalistes.

Matérialisme dialectique! quelle monstruosité et à quoi ne peut-on pas s’attendre après un pareil mélange?... Le matérialisme, à notre 'époque, est la science inductive elle-même. C’est la base générale de tout le savoir positif, de toute la philosophie évolutionniste de notre temps, et il n’existe aucune science , sauf le mélange sophistique, connu sous le nom de social-démocratie, qui ne soit basée sur le matérialisme vulgaire des naturalistes. Je rappellerai aux sophistes de l’école d’Engels ce qu’en 1843 Marx disait à ce sujet :

« Le matérialisme (1) est l’enfant de l’Angleterre... Le vrai fondateur du matérialisme et de la science inductive des temps modernes est Bacon. Pour lui, la science se compose seulement des sciences naturelles... la science, c’est l’expérience... Induction, analyse, observation sont les éléments principaux de la méthode rationnelle. Le mouvement est la propriété inséparable de la matière... et la force qui crée même les êtres animés... On ne peut séparer l’idée de mouvement de la matière qui l’engendre... L’homme est soumis aux mêmes lois que la nature. »

Parlant de l’influence de la philosophie matérialiste et sensualiste anglaise en France, Marx dit : « On sen- « tait dans ce pays la nécessité d’un système positif et « antimétaphysique... L’ouvrage de Locke apparut « juste à propos. »

Comment s’est-il fait, demànderai-je encore aux disciples d’Engels, que Bacon et Locke, les fondateurs « du matérialisme, de la science inductive et du système antimétaphysique », soient qualifiés par Engels de fondateurs de la métaphysique? Et comment osentils dire aux ouvriers qu’il existe un autre matérialisme que celui des sciences naturelles? Et de quel droit eux, élevés à l’école réactionnaire et métaphysique de Hegel, s’attribuent-ils l’invention du matérialisme, en combattant le vrai matérialisme des naturalistes? Comment peuvent-ils dire aux ouvriers que l’explication économique de l’histoire, élaborée par toute la science, fut découverte par eux et que justement cette découverte est le vrai matérialisme?

Malgré leur prétention scientifique, je crois qu’Engels et ses disciples ont surtout agi ainsi par ignorance. Qu’ils écoutent alors ce que dit un grand naturalisl ; allemand sur le matérialisme «vulgaire » des sciences inductives. Peut-être apprendront-ils que les idées de Bacon et de Locke, adoptées par Marx, alors que ni lui ni Engels n’aspiraient à une dictature internationale, que ces idées, dis-je, enrichies et développées,

(1) Voir son article sur le matérialisme français (1843), reproduit par Die Nene Zeit.

forment la base de toute la science et de la philosophie contemporaine.

« Notre conception du monisme, ou philosophie unitaire, — dit Hæckel (1) — est excessivement claire et ne comporte pas la moindre équivoque. Pour nous sont également inadmissibles et l’esprit vivant hors de la matière, et la matière morte; ils sont combinés inséparablement dans chaque atome... Les éléments simples de la chimie analytique... sont les résultats de différentes combinaisons d’un nombre variable d’atomes primitifs... L’atome de carbone (le vrai créateur du monde organique) est, d'après toute probabilité, la combinaison en tétraèdre de quatre atomes primitifs. .. Dès que notre globe se refroidit (selon l'hypothèse de Laplace) et que la vapeur se condensa en eau, les atomes de carbone commencèrent leur activité créatrice, s’unirent avec les autres éléments en com binaisons plasmodiques et capables de développement et pendant une longue période notre globe fut habité seulement par les Protozoaires ou organismes composés d’une simple cellule... L'histoire de la descendance animale nous mène pas à pas depuis les êtres les plus primitifs, à travers les Métazoaires, jusqu’*à l’homme... Notre corps humain fut bâti très lentement, peu à peu, par une longue série d’ancêtres vertébraux; le même procédé construisit notre âme... L’âme humaine est tout simplement la somme de nos sensations, voûtions, pensées, de ces fonctions physiologiques qui ont pour organe élémentaire les microscopiques cellules-ganglions de notre cerveau... Chaque homme de science est persuadé positivement que les Protozoaires possèdent aussi une âme, et que cette âme-cellule se compose aussi de sensations, de perceptions et de voûtions, les sensations, les pensées et les voûtions humaines ne différant que parla quantité de celles des Protozoaires... A présent, nous savons définitivement que la vie organique se développa aussi en harmonie avec des « lois éternelles », les mêmes que celles de l’évo-

(1) Monisme , conférence tenue le 9 octobre 1 892 à Altenburg, devant la Société d’IIistoire naturelle de l’Est.

lution du monde inorganique, formulées par Lyell en 1830. » Parlant de la morale humaine, Hæckeldit: « Fais aux autres ce que tu veux qu’ils te fassent. Cette prescription morale, la plus élevée qu’on connaisse, fut enseignée et adoptée durant des milliers d’années avant le Christ... Nous en héritâmes sous le nom d’instinct, les mammifères nos ancêtres, vivant en société, l’ayant déjà pratiquée entre eux. »

L’homme-animal, l’homme produit d’évolution organique au point de vue physiologique et moral, voilà la base de la science de notre temps. Tous les savants, même catholiques fervents, comme Secchi et l’abbé Moigno, ont adopté la doctrine à peu près en les mêmes termes que Hæckel... En fait, à notre époque, personne ne parle du matérialisme comme d’une doctrine à part. Je le répète, matérialisme est devenu synonyme de science. Au temps des Encyclopédistes, alors que la science était envahie par^a théologie et la métaphysique, ou au commencement de notre siècle, quand la doctrine des cataclysmes dominait la géologie et que Cuvier combattait la doctrine de Lamarck et de Geofiroy-Saint-Hilaire, à cette époque la controverse sur le matérialisme avait grande importance. Mais depuis cinquante ans, se dire matérialiste signifie tout simplement ne pas être un ignorant qui nie la science, ne pas être un théologien, talmudiste, métaphysicien ou social-démocrate. Pour Engels qui commençait à s’émanciper de l’absurdité métaphysique sous l’influence de Feuerbach, les doctrines scientifiques durent lui apparaître comme une sorte de révélation. Mais il n’avait aucune raison pour attribuer à Marx et à lui-même l’invention de ces vérités élémentaires de la science moderne.

Et même je doute fort qu’Engels se soit jamais complètement émancipé de la domination de la métaphysique. Il ne se révèle ni matérialiste ni scientifique quand, dans sa polémique avec Dühring, il nie toute influence de la force dans l’histoire, ou quand il glorifie l’esclavage comme un bienfait pour l'humanité.

« En général, lisons-nous chez Engels, la propriété

privée ne fut pas clans l’histoire le résultat du pillage ou de la violence... Elle provient de causes économiques. La violence n’a aucune part dans sa création... Toute l’histoire de l’origine delà propriété privée est basée sur. des causes exclusivement économiques, et pas une fois il n’est besoin pour l'expliquer de recourir à la violence, au pillage, à l’Etat (1) ou à n’importe quelle autre # intervention politique... La propriété doit être créée par le travail avant qu’on puisse l’approprier par la force... Avant que l’esclavage devînt possible, il faut que la production et l’inégalité de la distribution aient déjà existé. »

Pas de violence, pas d’intervention de la force ni de l’Etat... C’est la production elle-même qui engendra l’inégalité, l’oppression, l’esclavage... Dans ce cas, quelle abomination, quelle malédiction pour l’humanité que la production et le travail, qui sont les seules sources de toutes les iniquités sociales !

Mais, demanderai-je alors, sur quelle théorie s’appuyaient les hommes primitifs, quel capital leur était nécessaire quand ils se tuaient les uns les autres, pour se régaler de chair humaine?

Engels, en vrai sophiste, triomphalement enseigne à Dühring que Robinson captura Vendredi parce que le premier était un représentant de la haute culture et était mieux armé que ce dernier. « Les producteurs des armes plus perfectionnées triomphèrent toujours des producteurs inférieurs », ajoute-t-il. Mais Robinson sauvait Vendredi de la peu agréable perspective d’être mangé par ses nobles concitoyens. Ces derniers avaient triomphé de Vendredi avant Robinson. Avaient-ils triomphé par leur éducation supérieure ou par la force? Ménélik et les Abyssins ont-ils battu les Italiens parce qu’ils sont plus avancés en civilisation et en forme de production, ou parce qu’ils ont été les plus forts? Et les barbares ont-ils détruit la civilisation gréco-romaine parce qu’ils étaient plus développés, plus industrieux et plus civilisés? Non, c’est la

(1) Pourquoi, alors, vouloir conquérir l’Etat?

force, la brutalité, la violence, qui triomphaient avec eux.

Où Engels a-t il trouvé sa doctrine néfaste qui légalise l’oppression et l’esclavage? Il a dit maintes fois qu’il exprimait les idées de Marx. Mais ce dernier n’a jamais nié le rôle de la force et de la violence, ni dans la vie économique, ni dans la politique.

«... L’unité des grandes nations a été créée par la « violence , et de nos jours elle est devenue un facteur « puissant de la production sociale. » (Marx, Guerre . civile en France en / 87 0-7 lé)

Qui a raison, Marx admettant, conformément à l’histoire, le rôle de la violence, ou Engels prêchant aux ouvriers qu’ils sont exploités, opprimés, d’après leur bonne volonté d’esclaves?

Et puis, sur quoi se base-t-il quand il enseigne que,

« sans l’esclavage, la Grèce antique n’aurait pu sedé- « velopper, ni elle, ni son art, ni sa science... » ou que « l’esclavage à cette époque était un grand pas pro- <( gressif » ? Si l’esclavage fut un facteur progressif dans l’histoire, pourquoi la même Grèce tomba-t-elle dans un état barbare sous la domination turque? L’esclavage fleurit par là jusqu’au commencement de notre siècle. Comment est-il arrivé que, durant vingt siècles, la même Grèce, le même peuple avec le même esclavage, au lieu de continuer son incomparable civilisation, tomba de plus en plus dans un état sauvage?

Je ne connais d’exemple pareil dans aucune littérature, sauf parmi les défenseurs de l’esclavage. Les apologistes du despotisme et de l’esclavage disent au moins qu’ils sont les représentants du pouvoir armé et que le peuple, la « canaille », doit leur obéir. Mais voici le chef du socialisme scientifique qui raconte aux ouvriers que leurs pères se soumettaient volontairement aux riches, que la force n’a point été nécessaire pour les amener à se vendre, eux et leurs enfants, et même qu’ils poussèrent la lâcheté jusqu’à volontairement céder aux riches le droit de la première nuit de noces!

Jamais personne n’avait outragé le prolétariat de la' sorte. Pour avancer une pareille assertion, il faut

être un falsificateur avéré dans le domaine scientifique. Pauvre science, que de stupidités et de monstruosités prêcha Engels en ton nom !

Et h on veut imposer aux ouvriers allemands tout ce ramassis d’obscurantisme et d’abrutissement comme un socialisme scientifique... Mais l’ouvrier allemand est trop intelligent, trop solidaire et trop cordial pour rester longtemps sous l’empire d’une doctrine pareille. Et l’on sent déjà les signes de révolte prochaine.

Seulement, les pygmées qui se posent en élèves scientistes de ce grand maître de la falsification des idées vont lui rester fidèles : ils sont trop ignorants pour comprendre et aimer la vérité. Eux aussi, comme leur maître, appartiennent à cette catégorie d’hommes condamnés par Dante à errer en enfer en dehors de l’humanité souffrante comme ayant été trop égoïstes sur terre.

Revendications soeial-démocratiques.

L’État centralisé et tout-puissant; les droits, les besoins des individus soumis à la discipline, subordonnés aux ordres des fonctionnaires d’Etat, la production organisée par l’Etat, les citoyens enrégimentés dans Vannée du travail , spécialemen t pour V agriculture Manifeste Communiste)..., tel se révèle l’idéal baroque de ce socialisme répulsif qu’on tâche d’imposer aux ouvriers sous le nom de « socialisme scientifique ». Nous connaissons déjà la philosophie métaphysique et réactionnaire de cette école. Examinons à présent ses conceptions socialistes, ses revendications d’aujourd’hui. Peut-être que de nos jours, sous l’influence du progrès général des sciences et de la culture intellectuelle, la social-démocratie modifie la conception soldatesque du Manifeste daté de 1848. Prenons l’ouvrage contenant le programme officiel de la social-démocratie scientifique, l’ouvrage de K. Kautsky : Les Bases de la social-démocratie .

Que professe aujourd’hui le parti au sujet de la production socialiste et sur le droit individuel dans la société future?

Dans le chapitre X sur « le socialisme et la liberté ». nous lisons :

-« La production socialiste n’est pas compatible avec « la liberté du travail, c’est-à-dire avec la liberté pour « l’ouvrier de travailler quand, où et comment il Een- <( tend... C’est vrai, sous le régime du capitalisme « l’ouvrier jouit encore de la liberté jusqu’à un certain « degré. S’il ne se plaît pas dans un atelier, il peut « chercher du travail ailleurs. Dans la société socialiste « (social-démocratique), tous les moyens de produc- « tion seront concentrés par l’Etat et ce dernier sera le « seul entrepreneur ; il n’y aura pas de choix. L’ouvrier (( de nos jours jouit de plus de liberté qu’il n’en poste sédera dans la société socialiste (social-démocrati- « que).

« Ce n’est pas la social-démocraüe qui élimine le « droit de choisir le travail et le temps, mais le dévête loppement (?) de la production même. »

La production, mais non la violence, créa toutes les iniquités, et l’oppression dans le passé, nous disait Engels; la même production créera l’esclavage dans la société social-démocratique, nous assure l’ouvrage officiel du parti. S’il en est ainsi, pourquoi la même production créa-t-elle dans le passé comme aujourd’hui deux catégories d’hommes : les uns prêchant la discipline, la subordination, la soumission et l’esclavage; les autres la liberté, l’affranchissement, la révolte et la solidarité? Pourquoi la social-démocratie prêche-t-elle toujours les doctrines de ceux de la première catégorie, que l’histoire stigmatise des noms de réaction, d’obscurantisme, d’oppression? Bien que ces deux catégories fussent le résultat du mode de production, néanmoins l’humanité accomplissait son évolution progressive en combattant toujours les hommes et les institutions de la première catégorie et en acclamant les hommes et les institutions de la seconde. Je n’insiste pas sur la conception complètement erronée de l’influence exclusive de la

forme de production dans l’histoire. Mais admettons qu’elle soit exacte. Je n’en vois pas davantage pourquoi la social-démocratie prêche aux opprimés, aux exploités les doctrines de subordination et d’obscurantisme, et s’attache à ridiculiser les idées d’émancipation et de solidarité prêchées par R. Owen et autres amis ou bienfaiteurs de l’humanité. Les théoriciens et les chefs du parti trouvent-ils le peuple insuffisamment abruti par l’Eglise, l'Etat, l’exploitation, la magistrature, le militarisme, etc.?...

Il ne faudrait pas croire que les passages plus haut cités expriment les idées personnelles de Kautsky, écrivain assez médiocre en lui-même : cet idéal d’une société subjuguée par l’Etat est la base fondamentale de la social-démocratie en tous pays. Un autre socialdémocrate, un Anglais et de beaucoup supérieur au précédent, S. Webb, dans sa brochure Le Socialisme vrai et faux , affirme à ses lecteurs que « rêver d’un atelier autonome dans l’avenir, d’une production sans règles ou discipline... n’est pas du socialisme » (1). Un troisième, un Russe cette fois-ci, très estimé des démocrates, est si scandalisé par l’idée que l’humanité pourra vivre dans une société solidaire, n’ayant d’autre guide que l’entente libre, qu'il ne trouve rien de mieux que de ridiculiser nos principes de solidarité en disant : « Dans la société future des anarchistes, on guillotinera- par libre entente. »

Pauvre homme ! ton cerveau est si encombré des notions de discipline, d’ordre, de subordination, d’exécution et autres beautés de la société esclavagiste et militaire, qu’il ne peut pas imaginer la peine de mort abolie par l’humanité éclairée.

Au nom de quel bien-être ces rêveurs de caserne, d'armée du travail, de discipline et de la subordination veulent-ils priver l’humanité social-démocratique de liberté, d’initiative et de solidarité? Peut-être pensent-ils réaliser un système communiste si parfait

(1) S. Webb dit que c’est de l'anarchie. Je suis bien reconnaissant de cette constatation à l'auteur de Y Histoire du Trade- Unionisme. Oui, c’est nous qui prêchons l’autonomie et la solidarité.

que l’individu se soumettrait volontiers à tous les ordres et à tous les commandements des fonctionnaires de l’Etat. Voyons comment les législateurs de la social-démocratieprétendent organiser la distribution des produits du travail ainsi discipliné.

Le même Kautsky, dans le chapitre IX du même ouvrage : « Distribution des produits dans l’Etat futur », répondant aux objections des" adversaires du socialisme, déclare : •* *

« .Nos adversaires devraient démontrer que l’égale « rétribution est une conséquence inévitable du « socialisme. » Je crois que les adversaires peuvent démontrer bien facilement à cet auteur et aux démocrates allemands que, hors Légalité ou équivalence économique, il n’y a pas de socialisme et que le communisme, sous le drapeau duquel les élèves d’Engels prétendent se ranger, accepte comme principe fondamental : « De chacun sa volonté, à chacun selon ses besoins. » Mais Kautsky continue, au nom de la démocratie allemande, à enseigner aux ouvriers que dans leur Etat social-clémocratique :

(c Toutes les formes de salaire contemporain : rétrio bution à l’heure ou aux pièces; primes spéciales a pour un travail au-dessus de la rétribution géné- « raie; salaires différents pour les genres différents a de travail,... toutes ces formes du salaire coniem- « porain, un peu modifiées, sont parfaitement prati- « cables dans une société socialiste. » Ici il est nécessaire de ramener à la vérité ce philosophe du « socialisme scientifique ». Le système du salaire pourra fonctionner dans leur Etat social-démocratique, comme il fonctionne dans l’Etat exploiteur et capitaliste actuel, mais jamais dans une société socialiste. L’auteur et ses amis se trompent du tout au tout en croyant que leur Etat démocratique, militairement organisé avec le système de rétribution par salaire, i 'appelât-on encore salaire qualificatif , a quelque rapport avec le socialisme. Ce dernier, d'après la conception des premiers préconisateurs du socialisme, affirme les droits de l’individu à la liberté sans restriction, au développement complet et harmonieux;

il nie l’exploitation de l’homme par l'homme, par la société, par l’Etat; il nie justement le système — si cher aux démocrates allemands — du salariat. Le salariat est la base du capitalisme; en l'admettant pour votre Etat, vous confirmez, messieurs, ce que les gens de bien disaient depuis longtemps à votre adresse : Vous avez dénaturé l’idée fondamentale du socialisme; vous avez substitué à l’émancipation la discipline et la subordination, à la solidarité l’ordre et l’obligation de la caserne, à l’égalité économique le privilège, et en cela vous avez trahi la cause du peuple, les revendications de l’humanité souffrante. C’est avec raison que notre ami Domela Nieuwenhuis, en parlant de vous, poussait ce cri : « Le socialisme est en danger ! » C’est pour cela aussi que vous avez mérité des éloges de la bourgeoisie éclairée.

A vrai dire, la bourgeoisie radicale pourrait non seulement adopter une pareille profession de foi, prétendue socialiste, avec le système de salaire qualificatif, mais encore observer que les revendications du parti social-démocratique, formulées par le chef et fondateur du parti, Liebknecht, sont plutôt modérées. Dans son article : Le Programme du socialisme allemand (1), Liebknecht pose la question : « Qu’est-ce que nous demandons? » puis il déclare :

« Liberté absolue de la presse, liberté de conscience <( absolue, suffrage universel pour tous les corps re- « présentâtes, pour tous les services publics, soit na- <( tionaux, soit communaux; éducation nationale (?-), « les écoles ouvertes à tous, l’éducation et l’instruc- « tion accessibles à tous avec la même facilité ; l'aboie lition de l’armée permanente et l’organisation d’une « milice nationale, de sorte que chaque citoyen soit « soldat, et chaquè soldat, citoyen; une cour d’arbi- « trage international; l’égalité des sexes; les mesures « de protection pour la classe ouvrière (limitation des « heures de travail, règlements sanitaires, etc.).

Pour qu’il n’y ait pas de doutes, Liebknecht ajoute : « Ce sont des réformes déjà accomplies ou en train

(1) The Programme of German Socialisai , Forum Library, New-York, avril 1895, page 28.

dètre réalisées dans les pays avancés, et elles s’accordent pleinement avec la démocratie. » Avec la démocratie, oui, mais pas avec le socialisme. Etpuis, la démocratie et les libéraux des pays avancés ont déjà réalisé ou sont disposés à réaliser immédiatement le fédéralisme, le referendum, la législation directe, l’autonomie communale, — institutions niées et combattues par les social-démocrates. Nous savons déjà que Marx et Engels avec Multman Barry (l’agent des conservateurs anglais) ont exclu les fédéralistes de l’Internationale, que Liebknecht se déclara encore en 1872 (alors qu’il était encore révolutionnaire, ce qu’il n’est plus aujourd’hui) « l’adversaire de toute république fédérative »; que les social-démocrates anglais — heureusement leur nombre est insignifiant et, sauf Hyndman, tous sont des médiocrités — ont combattu le referendum et votèrent aux dernières élections pour les conservateurs, contre le ministère gladstonien qui, lui au moins, avait introduit la journée de travail de huit heures dans tous les établissements et ateliers du gouvernement, avait obtenu l’autonomie communale, et luttait en faveur du « home-rule » et pour l'abolition de la Chambre des lords.

Même en France, où la tradition de la Commune est si forte, les social-démocrates, sans soupçonner qu'ils font le jeu de l’école réactionnaire de Hegel, évitent d’employer les mots fédéralisme, fédération. Ils n’osent pas prêcher l’organisation de « l’armée du travail spécialement pour l’agriculture » ; ils n’osent pas non plus, malgré leurs aspirations les plus chères, abolir des fédérations locales, mais ils évitent le mot détesté par Hegel, Bismarck, Engels, Liebknecht et autres et appellent leurs fédérations « agglomérations ». Ces savants du « socialisme scientifique » ignorent que le terme géologique agglomérat signifie amoncellement, entassement de divers minéraux et que les hommes et les sociétés solidaires s’unissent, pactisent, s’allient, se fédèrent, mais ne s’agglomèrent point. En parlant de leur groupe parlementaire, ils peuvent dire que ce groupe et ses doctrines forment un agglomérat bizarre des idées réactionnaires, qui permet à Millerandde se

déclarer pour la sainte propriété individuelle, Guesde pour le collectivisme allemand, que nous venons d’analyser, G. Deville contre la révolution, et que tous ensemble constituent un conglomérat archaïque, également bon pour un musée minéralogique et pour un parlement de panamistes.

Ethique social- démocratique.

En terminant, je devrais esquisser leur tactique d’agitation, leur mode de propagande et leur polémique contre les socialistes en général et spécialement contre nous, les anarchistes. Mais le courage me manque pour entreprendre un travail aussi désagréable. Et puis, à quoi nous servira-t-il de savoir comment peu à peu leur tactique d’action et d'agitation légale les amena vers cette étrange conception de socialisme qui les fait plus réactionnaires dans leurs revendications que les radicaux-socialistes français ou les simples libéraux et radicaux anglais?

De même, je ne crois pas très utile de raconter en détail comment Liebknecht et ses amis tentèrent de faire passer Bakounine pour un agent du gouvernement russe; comment le même Liebknecht calomniait Domela Nieuwenhuis, traitait de charlatans ou d'agents provocateurs des hommes d’une pureté de caractère notoire, comme le noble et généreux Cafiero; comment enfin le même Liebknecht publia dans son journal que Werner, arrêté à Berlin pour tenue d’une imprimerie clandestine, était « le même avec qui se consultait Hœdel » !... Non, je ne veux pas, je ne peux pas m'occuper des exploits de tous ces nobles législateurs; en ce qui concerne spécialement Liebknecht, les épithètes de « calomniateur de profession » et d’ « anarchisten-fresser » (mangeur d’anarchistes), que lui ont décernées nos amis d’Allemagne,, lui suffisent.

Mais deux procédés de leur tactique sont trop carac-

térisl iques pour que je ne les mentionne pas ici. L'un, c’est leur éthique individuelle; l'autre, leur conduite envers les révolutionnaires d’autre nationalité.

Fidèles à la métaphysique réactionnaire de Hegelr qui prêchait que l’individu doit se soumettre complètement à l’autorité de l’Etat et qu’il n’y a pas de questions de droit et de besoins individuels, les publicistes et les orateurs du parti prêchent aux ouvriers que l’individu n’a aucune signification dans l’histoire et dans la société, et que tous ceux qui pensent que la liberté individuelle et la satisfaction complète des besoins physiques et moraux cle l’individu seront garanties dans la société future, sont des utopistes. Par conséquent, l’ouvrier doit savoir qu’il n’a qu’à se soumettre aux ordres... de qui? — Ah! de ces deux hommes exceptionnels, fondateurs du socialisme « scientifique », qui ont découvert la loi de la concentration du capital, la plus-value, la méthode dialectique, le matérialisme, le monisme, l’explication matérialiste de l’histoire, la tactique révolutionnaire par les voies légales, le communisme avec une a armée du travail spécialement pour l’agriculture », etc., etc... L’individu en général n’a aucune signification, mais Marx et Engels sont les deux exceptions du genre humain. Font aussi exception leurs héritiers : les Àveling et les Lafargue, ainsi que leurs héritiers d’adoption, Liebknecht, Bebel, Auer, Guesde, Plekhanoff et autres. L’ouvrier ignorant, le troupeau humain, composé d’insignifiantes nullités, doivent se soumettre et obéir à tous ces « iibermenschen », ces êtres supra-humains... C’est ce qu’on appelle l’égalité social-démocratique et scientifique...

Et dire que de pareilles monstruosités sont débitées devant la société européenne, qui possède déjà l’ouvrage de J. S. Mill : Sur la Liberté , celui de Guyau : La Morale sans sanction ni obligation; quand la philosophie moderne, d’après le professeur Wundt, demande à l’individu, non pas la soumission, mais bien la bonne volonté.

Le comble est leur conduite en face des actes révolutionnaires dans les autres pays. Leur « Manifeste Communiste » disait que « les communistes agissent

partout d’accord avec les révolutionnaires ». Nous connaissons leurs « agissements d’accord » avec les révolutionnaires delà Commune de Paris. Voyons comment ils agirent avec les autres révolutionnaires.

En 1875-76, pendant la révolution serbo-bulgare, quand tout le monde sympathisait avec les insurgés, quand Gladstone et les hommes honnêtes de la bourgeoisie anglaise organisaient des meetings et des souscriptions au profit des insurgés, seuls les organes social-démocratiques firent une propagande * nuisible à ceux qui combattaient pour leur liberté, en assurant aux ouvriers que la révolution était provoquée par le despotisme russe et au profit de ce dernier. La même infamie, ils l’ont lancée contre la malheureuse nation arménienne, -massacrée par l’armée turque, laquelle est organisée et commandée par des officiers allemands (1).

Quand nos amis italiens ont organisé, en 1877, l’insurrection de Benevento, les social-démocrates à Berlin crièrent que Cafiero,- Malatesta et leurs amis — parmi ces derniers se trouvait le héros de la révolution russe, Stepniak — - étaient tous des agents provocateurs. La conduite de ces policiers amateurs de Berlin fut si révoltante, qu’un journal bourgeois observait que Liebknecht et Cie pourraient désapprouver l’acte, mais qu’il n’était- guère honnête de traiter de malfaiteur et de provocateur Cafiero, qui, renonçant à une carrière brillante, sacrifia son immense fortune po ur la cause de l’affranchissement social du peuple.

Ce fut surtout envers nous, les révolutionnaires russes, que leur conduite fut révoltante. De 1876 à 1881, à chaque attentat révolutionnaire, à chaque manifestation du parti de cette jeunesse héroïque, qui faisaitl’admiration du monde civilisé, ces calomniateurs internationaux, avec une rage réactionnaire, vomissaient les plus stupides, les plus grossières injures.

Au commencement, nous, les proscrits russes, évadés de Sibérie et des prisons, nous protestions contre leurs attaques dans la presse socialiste ; mais, bien-

(1) Le « grand » Moltke fut l'organisateur ; - Holz-Paeha et autres en sont les commandants.

tôt, nous comprîmes que ce qui pouvait nuire au mouvement révolutionnaire russe n était pas leurs attaques, mais au contraire leur sympathie et leur concours. Ceux d’entre nous, les socialistes russes, qui adoptaient les doctrines social-démocratiques et avaient les sympathies d’Engels, de Liebknecht et Cie, devenaient immédiatement les adversaires de la révolution et combattaient les révolutionnaires. Un de ces Russes, très estimé et protégé par la coterie d’Engels, Outine, sé distingua par ses exploits contre les révolutionnaires et finit par implorer le pardon du tsar.

Un autre, protégé des social-démocrates, PlekhanolT, qui continue la « triste besogne » d’Outine, se vanta, dans son rapport au congrès social-démocratique de 1891, à Bruxelles, d’avoir eu, lui et ses amis, « àlutter « pendant des années entières contre les différentes « fractions des doctrines bakounistes » {page 4).

A proprement parler, le rapport comprend, sous le nom de « bakounistes », les communistes-fédéralistes russes, qui furent les instigateurs du grand mouvement de propagande parmi les ouvriers et chez les paysans (1873-1878), inaugurèrent la. lutte héroïque du Comité exécutif, et fondèrent le fameux parti socialiste révolutionnaire « Zemlia i Volia» (Terre et Liberté). Plekhanoff et ses amis, continuateurs d’Outine, combattaient toutes les fractions révolutionnaires.

« Remarquez bien, citoyens, écrit ainsi Plekhanoff, que ce ne sont pas les anarchistes seuls que nous entendons sous le nom de bakounistes. Feu P. Tkatcheff se croyait partisan de Blanqui (il l’était). Il combattait les anarchistes etpolémisait avec Bakounine lui-même» (page 5). Il en est de même pour le parti de « la Volonté du Peuple » dirigé par le célèbre « Comité exécutif » (page 5).

Autrement dit, les social-démocrates russes, élèves imitateurs et fidèles d’Engels, de Liebknecht et Cie, combattirent toutes les fractions du parti révolutionnaire russe. Cela est parfaitement vrai ; ils les combattirent! Et quand? Alors que la stupidité et la cruauté proverbiales régnaient en Russie, sous le nom d’Alexandre III; alors que Pobodonostzeff, ce Torquemada

rusise, les mouchards, les gendarmes et les bourreaux pendaient, étranglaient, déportaient dans les mines de Sibérie des femmes sublimes de dévouement, des hommes héroïques dans leur lutte pour rémancipation sociale du peuple russe, alors que la bourgeoisie éclairée et paisible admirait et glorifiait les martyrs du despotisme russe; c’est à ce moment que ces disciples de la caserne, de l’armée, du travail spécialement pour l’agriculture, les combattaient. Tandis que notre grand romancier Tourgueneff écrivait Tapologie de la modestie, du dévouement des jeunes filles révolutionnaires, — Plekhanoff les combattait ; tandis que le même Tourgueneff, sur son lit de 11101% reconnaissait « les terroristes russes (Comité exécutif) pour des hommes de grand caractère »; tandis que l’écrivain américain George Kennan publiait son admiration pour les victimes d’Alexandre III, Plekhanoff les combattait; tandis que la Russie souterraine — cette galerie de portraits si vivants et si attrayants des révolutionnaires russes due à la plume du valeureux Stepniak — faisait le tour du monde en toutes langues, que les honnêtes gens de toute condition sociale sympathisaient avec eux. que les femmes du monde entier s’attendrissaient devant ces portraits, Plekhanoff les combattait; il combattait toujours, ce courageux social-démocrate russe...

Mais ce qu’il y a de plus révoltant, de plus honteux, c’est qu’un pareil rapport pût être présenté, lu et approuvé dans un congrès d'hommes se disant socialistes et révolutionnaires. ^

Voilà jusqu’à quel point la propagande de légalisme, de discipline, de subordination, dut démoraliser la social-démocratie, pour que fût approuvée pareille malpropreté !

Pas une voix indignée ne s’éleva pour rappeler à la pudeur cet étrange révolutionnaire. Au contraire, le rapporteur est devenu un homme populaire chez les social-démocrates, justement grâce à ce rapport. Comme jadis Outine un peu avant qu’il n’imploràt son pardon auprès du tsar, Plekhanoff, depuis son apparition sur la scène social-démocratique en Occident, est devenu persona grata auprès d’Engels, de Liebknecht

et Cie. Ce digne homme déclare encore dans le même rapport :

« Nous (Plekhanoff et consorts) pouvons nous féli- (( citer maintenant d’avoir déblayé le terrain pour le « socialisme scientifique. » (Rapport, page 4.'; Non, ce ne fut pas Plekhanoff qui « déblaya le terrain » de toutes les fractions révolutionnaires en Russie. Si ce déblaiement du terrain eut vraiment lieu — ce qui n’est pas prouvé, — la gloire tout entière en revient au grand fétiche des patriotes français, à Alexandre III. à ses ministres pendeurs, à ses mouchards innombrables.. Je crois même que le rapporteur eut tort de triompher sitôt : d’après le.s articles nombreux publiés dans les journaux et les revues russes, d’après les sifflets que la jeunesse russe octroya à Plekhanoff luimême, quand cette jeunesse honnête et généreuse connut le contenu de son rapport, — ij semble, en somme, que, dans laRussi q proprement di te , le terrain n’est pas déblayé pour le « socialisme scientifique » et que le monde socialiste russe a plus d’estime pour les « utopistes >> comme Tchernychevsky et ses disciples. .. que pour Engels et Plekhanoff.

Faut-il blâmer le monde socialiste russe de cette préférence? Selon la définition des social-démocrates, chaque socialiste convaincu, tout ami éclairé de l'humanité peut revendiquer hautement le titre d'utopiste accompli. Dans une brochure : Anarekism and Sodalism , chaleureusement recommandée par Mme Marx- Aveling, nous lisons en caractères italiques :

« Utopiste est celui qui s’appuie sur un principe « abstrait, dans la recherche d’une organisation so- « ciale parfaite (1). »

Lisez attentivement cette phrase et vous y découvrirez que les utopistes sont des hommes de principes et qu’ils veulent réorganiser la société actuelle, basée

(1) The utopian is one who, starting froni an abstract principle, seeks for a perfect social organisation (page 4).

sur fexploitation, l'ignorance et l’oppression, pour en faire une société solidaire et communiste, où l’individu aura liberté, instruction et bonheur, au milieu de ses semblables libres aussi, éclairés et heureux. J’avoue nettement que je suis utopiste, j’ai même peur de ne pas l’être assez, car on pourrait me soupçonner d’être un homme sans principes, comme Engels et ses disciples, et d’être comme eux capable de dénaturer la terminologie scientifique, la conception du socialisme, et enfin, au lieu de prêcher l’affranchissement, l’émancipation et la solidarité, de me déshonorer au point de prêcher « l’organisation de l’armée du travail spécialement pour l’agriculture », la discipline, la subordination, en un mot, la social-démocratie...

A vous aussi, ami lecteur, je souhaite de tout mon cœur que vous soyez toujours un homme de principes. Chaque honnête homme doit avoir des principes, et si cette qualité est le propre des utopistes, alors soyez utopiste. Dites hautement et répétez sans cesse que les grands utopistes, — Saint-Simon, Fourier, R. Ôwen, Tchernychevsky — étant des hommes de principes, furent en même temps les grands amis de l’humanité ; qu’ils sacrifièrent leur fortune et leur vie à l’émancipation de cette humanité souffrante, tandis que les hommes sans principes, Engels, Singer (1) et autres multiplièrent leur fortune en exploitant les ouvriers (2). . . Ajoutez encore à cela qu’en qualité d’homme de principes socialistes, vous ne propagerez jamais l’exploitation et le salaire qualificatif, que vous ne calomnierez personne, et surtout jamais les hommes, les partis et les nations qui luttent pour la liberté ; qu’au contraire, vous soutiendrez toujours et partout les efforts des déshérités pour secouer le joug d’oppression et d’esclavage, et que quand les événements réclameront faction et le dévouement pour nos principes, vous saurez supporter, comme les autres, de longues années de persécution et d’empri-

(1) Parmi les députés social-démocrates, on compte 7 fabricants, 2 rentiers, 3 négociants, etc.

(2) D’après les journaux, Engels laissa une énorme fortune, gagnée par son association à une fabrique de Manchester.

sonncment, et serez meme capable de monter à l’échafaud, aussi courageux, aussi tranquille que Jean Huss, Thomas Morus, Giordano Bruno, Varlin et Sophie Perovsky (1).

(1) Liebknecht qui nie le fédéralisme, calomnie Bakounine, Dornela Nieuwenhuis, Gafiero et autres, encourage la police à l’oppression des révolutionnaires et des anarchistes dans tous les pays, et dénonça Werner,fememe triste sire déclarait, en 1892, pendant les désordres des affamés à Berlin, qu’aucun social-démocrate ne devait secourir les malheureux fusillés et sabrés par la police et par l’armée. « Un social-démocrate, disait-il, déshonore le parti en sympathisant avec les victimes de Guillaume II » : et il appelait ces affamés fusillés « lümpen prolétariat » — en français, « la canaille ». La bourgeoisie de la Cité de Londres, pendant les grandes émeutes populaires, en 1886, non seulement ne défendait pas de secourir les malheureux révoltés, mais avait souscrit une somme énorme au profit des érneutiers. Quelle jeçon pour la social-démocratie !

Imprimerie Charles Blot, 7, rue Bleue, Paris.

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