DE HENRI HEINE
Sont-ce bien des « Mémoires » au sens où nous prenons ce terme, que ces quelque cent cinquante pages dont M. J. Bourdeau vient de nous donner une traduction, — pages dictées par Henri Heine durant les derniers jours de sa terrible maladie? L'ataxie le clouait sur son fauteuil de douleur. Ses paupières tombaient sur ses yeux. Pour regarder, il lui fallait prendre ses cils entr„ ses doigts et relever le voile de chair qui lui cachait même le visage de ses amis des heures mauvaises. Au dehors, c'était le tumulte de Paris, jadis si cher au libertin sentimental, au journaliste boulevar-
(i) Mémoires de H. Heine (traduction de J. Bourde.\u, 1884).
dier, au causeur mordant qu'il avait été dans ses jours de « divinité », comme il disait lui-même. Au loin, c'était l'Allemagne avec ses noires forêts, ses rivières bleues, ses villes anciennes. Et plus loin que l'Allemagne, c'était la vie. Combien le poète, maintenant pour toujours immobile, l'avait aimée, cette vie qu'il lui fallait quitter! Comme il en avait ardemment goûté la saveur, amère ou douce!... Des ombres sortaient alors des ténèbres de sa mémoire, sveltes fantômes des amies depuis longtemps disparues. Par une étrange tournure de son imagination, Henri Heine ressentait avec d'autant plus d'intensité les émotions de la tendresse que l'objet de cette tendresse était plus profondément perdu dans la distance infinie du rêve et du passé. < Vous célébrez toujours des tableaux et des statues, > lui disait-on, t n'avez-vous donc jamais aimé que des femmes sculptées ou peintes?... », et il répondait : c J'ai aussi aimé des mortes... > Avait-il évoqué l'image incorporelle d'une de ces mortes le jour où il commença de dicter les pages des Mémoires que M. Bourdeau a traduites pour nous? Je le croirais presque, à lire ces lignes de la dédicace à une Dame innommée : « Voici que ta douce image pénètre dans ma chambre, et le loquet n'a pas bougé. Tu te couches sur le coussin, juste à mes pieds. Appuie contre mes genoux ta tête si belle, et écoute sans lever les yeux. — Je veux te dire le conte de ma vie... Si parfois d'épaisses gouttes tombent sur tes cheveux ondulés, reste pourtant tranquille; ce n'est
pas la pluie qui suinte à travers le toit. Ne pleure pas, ne parle pas. Presse-moi seulement la main... »
Henri Heine mentait dans cette poignante dédicace. Les poètes mentent toujours un peu, quand ils s'adressent à des femmes. Ce n'est pas le conte de sa vie qu'il raconte à sa mystérieuse confidente. Il lui dévoile seulement quelques scènes de son enfance. De vieux portraits effacés se raniment à ses paroles magiques : sa mère et son oncle, son père et un parent d'une autre génération, puis la fille du bourreau de Dusseldorf, Sefchen la Rousse. Le conte de sa vie?... Il semble certain que Henri Heine l'avait écrit en effet, car il se vante, dans ses lettres, d'avoir composé des Mémoires qui feront autant de tapage à travers le monde que le Livre des chants. Que sont devenues ces feuilles, oii le plus vindicatif des railleurs avait sans doute cédé au plaisir de traiter ses ennemis comme Apollon traita Marsyas? Dix légendes courent à ce sujet, vraies ou fausses. Nous devons, pour aujourd'hui, nous contenter des confidences faites au fantôme qui entrait, « sans que le loquet de la porte eût bougé... » Dans ces confidences-là, c'est uniquement le Henri Heine émotif qui parle. Ne croyez pas que ce Henri Heine n'ait pas autant d'esprit
que l'autre, seulement c'est de l'esprit trempé de larmes et baigné de rêve. Du temps que le poète habitait la France, et depuis sa mort, il est passé en lieu commun de donner à cet esprit de Heine le qualificatif de Parisien. Cette épithète peut paraître juste pour quelques-uns des o mots » de ce terrible persifleur. Elle est très inexacte s'il s'agit de caractériser le tour habituel de sa moquerie. Henri Heine était d'origine juive. Il a possédé, plus que personne, l'extraordinaire don d'assimilation propre à sa race. Il a voulu être un humoriste septentrional, et il l'est devenu. Jamais chez lui le rire ne s'éveille, sans que l'imagination tout entière n'entre en branle, comme chez un Sterne, ou mieux un Shakspeare. C'est alors un concert d'idées tour à tour fines et pittoresques, gaies et songeuses, une féerie intellectuelle comparable, par la fantaisie charmante ou perfide, aux comédies romanesques de l'auteur d'As you like. Rien de plus contraire à la moquerie pratiquée par Rivarol et Chamfort, ces deux maîtres en ironie française. Henri Heine, comme Shakspeare, semble avoir toujours du clair de lune dans sa tête. Si ces deux poètes plaisantent, c'est, dirait-on, avec des larmes au bord de leurs yeux, c'est avec des rêves dans le fond de leur pensée : car chez Henri Heine, un soudain et cruel passage de nihilisme lucide vient sans cesse prouver que l'humoriste n'est pas un enfant du Nord, et qu'il est resté un arrière-petit-cousin de l'Ecclésiaste. — 0 Regarde-moi dans l'âme, » dit-il à son fantôme
dans ces Mémoires d'aujourd'hui, a tu n'y verras pas une tache, mais tout est blessure... » Et tout de suite, il ricane : « Ils disent que la gloire réchauffe notre tombe. Ah ! mieux vaut, pour nous réchauffer, les baisers d'une vachère amoureuse. » Non, la gaieté de l'homme qui sent ainsi n'a rien de commun avec celle de Voltaire ou du prince de Ligne. Ce n'est pas non plus celle d'Orlando badinant avec l'amour et avec Rosalinde. La maladie nerveuse est au terme de ce rire comme de cette émotion. C'est pour cela qu'on souffre à lire Henri Heine, même quand il veut être doux et ne pas blasphémer. Il blasphème toujours malgré lui. L'implacable négation Juive est dans l'arrière-fond de toutes ses extases comme de tous ses caprices, de tous ses enthousiasmes comme de toutes ses douleurs !
Le vif intérêt des Mémoires traduits par M. Bourdeau, c'est d'abord que cet esprit diabolique et caressant, délicieux et féroce de Heine s'y donne libre cours comme dans le Tambour Legrandy — ce morceau unique des Reisebilder, — et c'est aussi que l'on y saisit quelques-unes des principales influences qui déterminèrent, sinon la vocation, au moins la direction poétique de son étonnant génie d'artiste. Il était né à Dusseldorf et
les années <^e son enfance coïncidèrent avec les années de triomphe de Napoléon. S'il faut en croire les Mémoires, il dut à sa mère le culte passionné dont il entoura toujours l'Empereur. Personne, mieux que ce poète qui écrit en allemand, — je n'ai pas dit poète allemand, — n'a célébré la mélancolie épique des désastres qui suivirent l'enivrement des jours de gloire. Précisément le Tambour Legrand renferme un récit du retour d'un des soldats de la grande armée après la retraite de Russie, d'une émotion tragique et profonde. On connaît la ballade des Deux grenadiers. Ce que l'on ne savait pas, c'était que la mère de Heine eût nourri le rêve d'attacher son fils à la fortune du prestigieux César, a La fille d'un fabricant de fer des environs, son amie, devenue duchesse, lui avait raconté que son mari avait gag^é beaucoup de batailles, qu'il aurait bientôt de l'avancement et parviendrait au grade de roi ; — voici, hélas ! que ma mère, rêvant pour moi les épaulettes les plus dorées ou les hautes •charges les plus brodées à la cour de l'Empereur, voulait me consacrer tout entier à son service. » Qu'on imagine, en effet, quel singulier trouble des imaginations produisait chez les honnêtes bourgeois des bords du Rhin le passage de ces vainqueurs du monde, commandés par des parvenus, et faisant s'écrouler les monarchies héréditaires d'un coup de plat de sabre, — pour toujours, semblait-il. Et pour des Juifs, pour les parias de ces sociétés traditionnelles et hiérarchisées, quelle re-
vanche ! Toute sa vie, Henri Heine s'est souvenu d'avoir vu Napoléon passer sur les plates-bandes réservées du parc de sa ville natale, flattant le col de sa monture avec sa petite main, — et l'enfant, accroché à la perruque de la statue d'un vieil Electeur afin de mieux apercevoir le grand homme, n'a jamais pu oublier la magie de cette apparition qui vengeait ses aïeux de tant d'humiliations. Sa mère pourtant s'était mis en tête, après la chute de l'Empire, des idées plus pacifiques. Elle le destinait au barreau. La pauvre femme semble avoir eu le pressentiment que son fils se donnerait un jour tout entier à la torturante et ensorcelante littérature. Elle redoutait par-dessus tout, pour l'enfant, les romans et les pièces de théâtre, «et, » dit Henri Heine, « toute poésie lui inspirait de l'angoisse. » Aussi n'était-ce pas à sa direction que le jeune songeur se soumettait. A son oncle maternel, et plus encore au souvenir de son grandoncle, il demandait des conseils et une règle de vie.
L'oncle Simon de Geldern aurait dû lui enseigner, par son seul exemple, combien ce monde de la vieille Europe était pourtant favorable aux Israélites qui l'acceptaient. C'était un vieillard du dix-huitième siècle, avec des culottes courtes, des bas de soie blancs, des souliers à boucles, les cheveux tressés en une longue queue, qui trottait à pas menus à travers les rues et que possédait la manie d'écrire. Le grand-oncle, lui, s'appelait aussi Simon de Geldern, mais il était
mort depuis longtemps, après avoir mené une existence errante qui l'avait fait surnommer V Oriental. Il avait parcouru, à travers toutes sortes d'aventures, les villes côtières du nord de l'Afrique, visité Jérusalem, et rapporté de ses voyages un grand talent d'écuyer, un costume levantin, et le goût des intrigues galantes, si bien qu'il dut quitter la vertueuse ville allemande où il s'était établi, à la suite d'une liaison c avec une dame de haut parage ». Vous reconnaissez ce goût de briller et cet art de séduire inné dans cette race. Disraeli fut le type le plus accompli de ces aventuriers-là. On comprend de quelle auréole de légende le grandoncle était entouré dans la famille de Heine. Tous les objets qu'il avait laissés derrière lui en quittant la ville s'empilaient dans un grenier où l'enfant faisait d'interminables séances, méditant sur les aventures du disparu et s'identifiant avec lui. Tandis qu'il feuilletait les manuscrits, en proie aux songes, tout alentour une chatte faisait rouler une vieille flûte qui avait appartenu jadis à un autre Heine. Sur une planche branlante un perroquet empaillé se dressait. Au fond d'un berceau brisé, la perruque du grand-oncle s'effiloquait Une épée de cour était appendue au mur. Le soleil glissait ses rais à travers la lucarne, et l'enfant voyageait à la suite de V Oriental dans les terres merveilleuses, remplies de fleurs aux pétales bariolés, de passants aux costumes brodés d'or ou d'argent, au teint basané, aux yeux de flamme, sans doute aussi de passantes au beau regard
aperçu à travers un voile. La brûlante poésie du Cantique des cantiques s'éveillait ou plutôt se réveillait en lui. N'y a-t-il pas dans ses vers, dans le Romancero et dans Almanzor, notamment, une constante nostalgie de terres lointaines, de paysages jadis entrevus ? Lui qui avait à peine connu un coin d'Italie, un coin d'Angleterre, une portion de l'Allemagne et de la France, paraît garder le souvenir de vagabondages indéfiniment prolongés au pays des khalifes et des sultans. C'est à sa piété pour V Oriental qu'il doit cette couleur étrangement riche de son imagination et aussi à ses inconscients atavismes. Les plus grands poètes n'ont eu qu'à copier leurs rêves d'enfance, et à écouter l'appel de leurs morts, pour trouver leur véritable talent.
L'admiration de l'Empereur et de la Révolution, — il a sagacement confondu toujours l'un et l'autre, — le sentiment d'une étrange ardeur asiatique dans la passion et dans le paysage, ce sont bien deux des grands éléments de l'œuvre de Henri Heine. A la petite Sefchen il dut la passion des chants populaires et le goût du romantisme. Elle était, comme je l'ai dit, la fille du bourreau, et elle habitait une maison maudite, oii la tradition voulait qu'il y eût des visites de rêve-
nants. Le gibet dressé à côté de la porte, dans le grenier, de vieilles épées rouillées, une sinistre atmosphère autour du logis, et cette enfant avec des cheveux tout rouges, — on conviendra que c'était là un décor fantastique. De fait, ce premier amour de Henri Heine teinta de sa sanglante couleur ses premiers poèmes, — ceux qui précèdent Vlntermezzo. C'étaient ses atavismes encore qui lui firent trouver aussitôt un goût sauvage à mélanger les rêves d'amour et de volupté aux rêves de mort et de néant. Il n'est question, dans ces Ballades et ces Nocturnes, que de cimetières où des jeunes femmes aux cheveux d'or creusent des tombeaux, que de filles de roi en train de danser tandis que le bourreau se tient devant la porte, que de barques lancées sur le Rhin au milieu de cadavres flottants, que de squelettes évoqués hors des tombes et menant une ronde macabre au son du violon d'un ménétrier- fantôme. Dans les clairières, éclairées par la lune, frémit la fleur de l'âme damnée, issue du sang des suicidés. Ce fantastique macabre n'est pas, chez Heine comme chez la plupart des romantiques, un simple décor littéraire. Il est peint, si l'on peut employer ici une telle expression, d'après nature. Pour l'évoquer, le poète n'a eu qu'à se souvenir des récits que lui faisait l'enfant rousse, fille du bourreau. Pour elle, ces visions d'horreur, c'était la norme. Elle était à ce point séparée de toute société que, dans ses songes, elle ne se voyait jamais en rapport avec des êtres humains. Elle s'imaginait vivre avec des bêtes.
Henri Heine apprit d'elle un autre secret encore, celui d'accommoder ses vers compliqués sur le rythme des chansons populaires. Talent avisé, presque retors, calculé, mais avec tant d'art, qu'il paraît, comme La Fontaine, d'autant plus naïf qu'il est plus réfléchi, il a su imiter avec une perfection souveraine, ce qui est, par définition, inimitable : le chant spontané de l'homme primitif, le balbutiement mélodique d'une âme encore tout instinct. Le Pèlerinage à Kevlaar reste comme le chef-d'œuvre de cet art, et un chef-d'œuvre d'autant plus extraordinaire que cet admirable chant, si profondément, si simplement chrétien a pour auteur un poète apparenté à une famille de gens d'affaires, lui-même le moins chrétien des hommes, et dont l'éducation poétique fut faite dans l'ombre d'un gibet ! Le miracle rêvé par l'antique alchimie, la transmutation du plomb en or, le génie les accomplit tous les jours.
Comment ne pas regretter devant l'intérêt de ces premières confidences que nous n'ayons pas la suite de cette autobiographie? On raconte qu'elle fut écrite et qu'elle a disparu. Sans doute le très méchant homme que fut ce grand poète y satisfaisait-il des rancunes dont les dépositaires de ces papiers ne voulurent pas devenir les complices. Bien des bruits courent à ce sujet que je ne mentionnerai pas, n'ayant pu les contrôler. Le droit des vivants sur les écrits des morts a ses légitimités et ses limites qu'il est malaisé de fixer. I. 16
Pour le psychologue qui voit dans les Correspondances et les Souvenirs des documents d'un ordre particulier à recueillir et à interpréter, ces Mémoires de Heine étaient d'un prix incomparable. Il reste à savoir si le redoutable ironiste y eût dit la vérité sur sa jeunesse et son âge mûr, comme il l'a dite sur son enfance. La phrase de la dédicace : I Tu n'y verras pas une tache, » permet d'en douter.
Les années succèdent aux années, et le siècle qui semble avoir commencé d'hier, — ce dixneuvième siècle baptisé jadis par ses poètes le siècle jeune, est en train de devenir un siècle vieux, en attendant qu'il soit, à son tour, un siècle mort (2). Ce ne sont pas seulement les chiffres écrits sur le calendrier courant qui annoncent cette fin prochaine, c'est aussi et c'est surtout la métamorphose des mœurs et des âmes. Ouvrez au hasard un des premiers romans de Balzac, de ceux qui fondèrent sa renommée de scrupuleux obser-
(i) A l'occasion de Ma Jeunesse (1814-1830). Souvenirs, par le comte d'Haussonville.
(2) Ces lignes datent cet essai, composé en 1884.
vateur : la Peau de chagrin ou Madame Firmiani, le Bal de Sceaux ou la Femme de trente ans. Les jeunes hommes de ces livres sont-ils assez loin de nous, et assez loin les jeunes femmes, assez loin nos façons de sentir de celles qu'exprimaient les Fremières Méditations de Lamartine et les Odes de Victor Hugo? Nulle lecture n'inflige plus fortement à l'analyste des esprits cette impression d'un changement total des points de vue que la lecture des Mémoires relatifs au temps de l'Empire et de la Restauration. Dans ces pages écrites par ceux qui entraient alors dans le vaste monde, nous saisissons la dernière lueur et comme le suprême reflet des espérances, des passions, des idées dont vécurent nos pères. De ces espérances combien peu se sont réalisées; de ces passions combien avortèrent; de ces idées combien furent inefficaces !...
Dans la série, déjà longue, de ces livres de confidences, l'ouvrage posthume du comte d'Haussonville, paru d'hier, a déjà sa place marquée et définitive. L'auteur qui avait cinq ans à l'invasion, et vingt et un aux journées de Juillet, se présente à notre observation comme un exemplaire précieux d'une classe d'honmies aujourd'hui disparue. Fils d'un pair de France de la Restauration et destiné
lui-même à prendre place sur un des fauteuils de la Chambre haute, petit-tls d'un grand dignitaire de la cour du roi Louis XIV, il se trouvait être l'héritier direct d'une famille très ancienne et encore très influente. D'heureuses circonstances avaient permis aux siens de traverser la tourmente révolutionnaire sans y laisser leur fortune. Aussi le premier caractère de ces Souvenirs est-il une aristocratie de ton véritablement inimitable : entendez par là un tour de plume qui a disparu avec le dix-huitième siècle, une façon de conter l'anecdote, tout ensemble précise et détachée, familière et digne, qui rappelle une causerie très différente de celle de nos jours. Cela dit tout et cela demeure discret. La parfaite mesure préside à ces demiconfessions qui révèlent une sensibilité surveillée, une intelligence avertie, une bonne humeur contenue. Mais ce qui achève de donner une physionomie spéciale à ces mémoires de jeunesse, c'est leur mélange de lucidité et d'illusion, de désabusement et de naïveté. On sent que l'auteur voit avec une extrême perspicacité les défauts de l'ancien régime, et qu'il ne prévoit encore aucun des vices du nouveau. Une grande portion de la noblesse la plus haute était ainsi. Ces aristocrates, tout imprégnés, à leur insu, de la philosophie du dix-huitième siècle, avaient vu la Révolution à ses débuts avec sympathie. Ils avaient eu l'horreur de ses excès, sans se rendre compte qu'un lien de conséquence nécessaire unissait 93 et 89. Ils n'avaient pas hésité à servir Napoléon dans son œuvre de réparation
sociale, sans se rendre compte davantage qu'elle n'était qu'apparente. Ils avaient vu dans l'excès de son despotisme la cause de sa chute, au lieu que la nécessité de la guerre et de la défaite finale était déjà inscrite dans le caractère révolutionnaire de son origine. Ils croyaient au système des deux Chambres, aux courants qu'on ne remonte pas, et ils n'éprouvaient visiblement aucun désir de retourner à trente années en arrière. Ayant pris leur parti d'un ordre de choses qu'ils jugeaient inévitable, leur sincère ralliement aux idées modernes devait s'accommoder à merveille du régime à demi démocratique de 1830. Ils acceptaient comme un dogpnae de vérité politique ces paroles prononcées par Napoléon aux Tuileries, à l'occasion d'un discours d'Académie qui lui avait déplu : « Tous mes efforts tendent à faire vivre en paix l'ancienne et la nouvelle France. J'ai réuni autour de ma personne des hommes qui naguère se détestaient Je fais vivre en bonne amitié dans ma cour, autour de moi, les anciens émigrés, les membres du comité de Salut public, et des régicides. Car vous avez voté la mort de Louis XVI, vous, Cambacérès, — quoique vous vous en défendiez, mais je sais bien ce qu'il en est... » Oui, créer une France moderne qui bénéficiât de ce qui restait des forces sociales de l'ancienne France, trouver un compromis d'apaisement, en un mot, un pendant de la monarchie anglaise sur ce côté-ci du détroit, tel fut le programme de toute une portion de la noblesse de la Restauration, et les traces de ce
programme se retrouvent partout dans le livre du comte d'Haussonville. Parlant du Journal des Débats, il s'écrie : « La politique de cette feuille, à la fois royaliste et libérale, me transporte d'admiration... » Racontant les débuts dans le monde de MM. Walewski et de Morny : « On se montrait alors, » dit-il, « infiniment plus tolérant les uns envers les autres et de plus facile commerce entre dissidents politiques qu'on ne l'est au quart d'heure où ces lignes sont écrites. » Libéralisme, tolérance, — ces mots reviennent sans cesse sous la plume de l'ancien pair de France. Mais le libéralisme et la tolérance sont des résultats, comme toutes les choses humaines. Pour que les libertés soient possibles, pour que l'apaisement se fasse entre les haines civiles, il faut des conditions. La preuve que ces conditions n'ont été remplies par aucun des régimes issus de la Révolution, c'est l'aveu même fait par M. d'Haussonville, que la France où il achevait de vivre était plus déchirée encore que celle où il avait grandi. Pourquoi? Il ne répond pas à cette question, et il ne pouvait pas y répondre. Il lui aurait fallu reconnaître que la vérité politique et sociale était, en 1800, avec les Maistre et les Bonald, c'est-à-dire avec ceux que ses contemporains et lui avaient jugé les plus chimériques, — et c'étaient eux, les réalistes, parce qu'ils voyaient les lois, ce que Le Play devait appeler la constitution essentielle, hors de laquelle il n'y a vraiment pas de salut.
Du moins, si ces hommes se sont trompes, ce fut, hâtons-nous de le dire, avec une générosité qui réchauffe l'atmosphère dont sont enveloppés ces Souvenirs. Elle est cordiale. Elle est aimable. Même si l'on donne tort à l'esprit d'optimisme qui s'y respire, on se laisse charmer par la belle humeur, par la bonhomie un peu hautaine, mais large et virile de ce gentilhomme qui n'a jamais accepté d'être un émigré. C'est si dur, d'être un émigré, que l'on ne saurait lui en tenir rigueur. Et puis ces Souvenirs ont un autre intérêt que de nous fournir ce document de premier ordre sur certaines nuances de sensibilité sociale et politique. Ils sont remplis d'anecdotes et de portraits, dont quelques-uns d'un admirable relief, ainsi celui de Chateaubriand, que le comte d'Haussonville connut à Rome. C'était en 1828. Le grand écrivain représentait le roi de France auprès du Saint-Siège, et le jeune M. d'Haussonville était un de ses attachés. Le chapitre cinquième des Souvenirs, consacré à l'auteur de René, pourrait s'intituler : l'envers d'une légende (i). Chateaubriand y apparaît sous un jour
(i) La justesse des observations faites par M. d'Haussonville a encore été confirmée depuis. On en trouvera la preuve dans
de familiarité souvent en contradiction avec les éloquents mais inexacts Mémoires (V outre-tombe : « Je ne fus pas plus tôt parti, » est-il écrit dans ces Mémoires, a que ma tristesse naturelle me rejoignit en chemin. » Les causes de cette tristesse n'étaient pas toujours aussi poétiques qu'il plaisait à l'enchanteur — comme l'appelait son ami Joubert — de le faire supposer. Mme de Chateaubriand voyageait avec son mari et les petites misères d'un ménage peu uni abondaient dans le palais de l'ambassadeur. Se plaignait-il de la chaleur, Mme de Chateaubriand sonnait pour qu'on remît du bois au feu. Accusait-il le froid, elle faisait ouvrir les fenêtres. Lui, cependant, supportait ces taquineries en homme qui a beaucoup à se faire pardonner. Il s'en consolait en accordant aux visiteuses de la Ville Eternelle des audiences dans lesquelles il débitait — faut-il l'avouer? — une même tirade préparée à l'avance. La conversation tombait sur le Vatican. Chateaubriand parlait du Torse antique, du Laocoon, puis de l'Apollon du Belvédère, et une comparaison suivait entre l'art grec et l'art romain, qui le conduisait à une éloquente opposition entre l'Italie et l'Attique. Si l'interlocutrice avait visité le Capitole au lieu du Vatican, le Gladiateur mourant servait d'introduction. Venaient ensuite la statue de l'Orateur, puis la fameuse Vénus du Capitole, qui naturellement
le livre si fin, si pénétrant de M. André Beaunier : Trois amies de Chateaubriand, qui pourrait bien être définitif. (Note de 1912.)
amenait la comparaison entre l'Italie et la Grèce. « ... A partir de là, > dit malicieusement M. d'Haussonville, « le reste comme ci-dessus!... » Le jeune attaché, tandis qu'il aidait les voyageuses émues à remettre leur manteau dans le vestibule du palais Simonetti, s'amusait à leur faire raconter l'entretien. Il ne manquait pas de dire à chacune d'elles que personne jusque-là n'avait inspiré ainsi M. de Chateaubriand.
Toutes les distractions du grand homme n'étaient pas innocentes au même degré. Il est bien vrai qu'il s'ennuyait, comme toujours. Comme toujours aussi, son goût pour le romanesque lui offrait de clandestines consolations. C'est durant cette période qu'il commença de s'attacher à une jeune femme qui devait un jour se confesser elle-même dans un livre scandaleusement célèbre : les Enchantements de Prudence. Cette intrigue galante ne l'empêchait pas d'écrire à Mme Récamier, la pure idole, des lettres remplies de la nostalgie de la revoir. Au demeurant, il était sincère. Il le fut sans cesse à travers les contradictions d'un génie qui se voulait sublime et d'une vie qui n'était que celle d'un homme. M. d'Haussonville, en soulignant avec ironie les attitudes théâtrales de Chateaubriand, ne semble pas, ici non plus, accepter assez l'idée des conditions nécessaires. Comme il y a des lois de la nature politique, il y a des lois de la nature littéraire. Certains défauts sont la rançon inévitable de certaines puissances. Ce qu'il faut demander à l'écrivain, c'est d'abord d'appor-
ter le message dont ses facultés le rendent capable. Il ne saurait le faire sans des déformations qui prouvent que le monde de l'art n'est pas toujours celui de la vertu. Peut-être faut-il voir là le motif de la sévérité avec laquelle les Pères de l'Eglise ont jugé le talent d'écrire. Ils y voyaient un péché splendide, mais un péché le plus souvent. Avaientils si tort? Quoi qu'il en soit de ce problème, l'auteur de René, pour en revenir à lui, comme un peu plus tard l'auteur des Méditations, avait pour tâche d'incarner tout le cœur d'une époque. Le moi que ces deux artistes peignirent dans leurs œuvres se trouva être ainsi comme le type agrandi d'un millier d'autres. Un tel agrandissement ne saurait se produire sans qu'il y ait dualité dans l'écrivain. L'être de représentation sent d'une certaine manière, l'être de coulisses, si l'on peut dire, agit souvent d'une autre. Opposer le premier au second n'est pas entièrement juste, car le premier est l'homme même, le vrai, tel qu'il serait sans les humiliations de la destinée, et le second, avec ses misères, prouve seulement qu'entre l'Idéal et le Réel se creuse un abîme jamais comblé. Soyons plutôt reconnaissants aux poètes de valoir mieux dans leurs livres qu'ils ne valent dans leur existence de chaque jour, et pardonnons-leur, au nom des fêtes d'imagination qu'ils nous donnent en se les donnant, et leurs vanités et leurs ridicules et leurs communes erreurs.
Cette légère réserve une fois faite, il ne reste qu'à louer le détail de ce portrait en pied de Chateaubriand, à côté duquel se place, dans ces Souvenirs, un incomparable profil du prince de Talleyrand, au cours d'un de ses multiples rôles : celui d'ambassadeur à Londres après la révolution de 1830. Avec M. d'Haussonville, on voit descendre de sa voiture de voyage le vieux diplomate, acclamé par la foule, et soulevant, pour répondre à cet accueil, son chapeau rond, chargé d'une cocarde tricolore qui le cache presque tout entier. Le voici qui entre dans le palais, soutenu par son valet de chambre, vêtu à la mode du Directoire, les cheveux poudrés, la lèvre inférieure dédaigneusement f>endante, avec ce regard à la fois impénétrable et perçant qui lui donnait tout ensemble la physionomie d'un sphinx et d'un devin. Il était si glacial, ce regard, et l'homme savait si bien mettre son abord en harmonie avec ses yeux, quand il le voulait, que M. d'Haussonville, ayant assisté à une scène de reproches faite par l'ambassadeur à ses attachés, s'esquiva plutôt que d'affronter la présentation. Le prince devait pourtant avoir le jeune homme à sa table quelques mois plus tard, et ce dernier nous conte, à cette
occasion, une anecdote où se révèle la magnifique impertinence de ce grand seigneur, chez lequel une finesse d'ancien prélat, un doigté d'homme d'affaires, une éducation parfaite s'associaient à une insolence de talon rouge. Lors des grands dîners, le maître d'hôtel plaçait devant M. de Talleyrand un plat que ce dernier se réservait de servir à ses convives de ses propres mains. C'était, pour le prince, une manière de graduer son amabilité à leur endroit. Il commençait : « Monsieur le duc, aurai- je l'honneur de vous offrir?... Monsieur le marquis, voulez-vous bien permettre?... Mon cher comte, vous en verrai- je?... Baron, vous plaît-il?... Hé! là-bas, Montrond?... Et vous, Jeanbienne?... » Un simple signe de tête accompagnait ces mots. Enfin pour les invités d'importance minime, c'était un geste à peine indiqué de la cuiller. Le prince excellait dans cet art des nuances dont il faisait un instrument redoutable au service de ses prétentions, mais aussi au service du pays qu'il défendait. Songeant à cela, comment ne pas regretter que M. d'Haussonville ne nous ait pas raconté par le menu les épisodes de la lutte que son chef soutint contre lord Palmerston, — duel d'impertinence où le vieillard eut le dessus, s'il faut en croire les légendes des chancelleries? A l'époque où ces scènes se passaient, la jeune monarchie constitutionnelle française avait besoin d'un champion de cette force vis-à-vis de la vieille monarchie anglaise. Il en fut à Londres comme à Vienne, Talleyrand s'y comporta en grand servi-
teur du pays. Le pays, — ce fut, malgré tout, la foi, semble-t-il, la religion de cet ancien évêque, resté grand seigneur. Il ne croyait plus en la monarchie. Il ne croyait plus à l'Eglise. Il a toujours cru à la France, quand il était tourné vis-àvis de l'Europe. C'est peut-être la raison pour laquelle il voulut mourir en catholique, attestant ainsi, malgré son scepticisme, que l'Eglise et la France ne peuvent pas se séparer.
D'autres personnages apparaissent dans les mémoires de M. d'Haussonville : son grand-père, son père et sa mère en première ligne, types accomplis de cette société qui fut comme la transition entre l'ancien régime et le nouveau. Des visages originaux, dont le caractère est surtout d'être pittoresque, revivent, évoqués d'un trait de plume, par un mot, par une anecdote, celui, par exemple, d'une Mme de J..., si parfaitement laide que son cocher vint un jour lui dire : a Quand Madame est dans sa voiture, cela va bien, personne ne me dit mot, mais quand Madame est descendue et que je mène la voiture vide, alors mes camarades me crient en me croisant : c Tiens, tu ne promènes « pas ta guenon, aujourd'hui? » Cela m'est trop désagréable, parce que je suis extrêmement attaché à Madame, et je viens lui demander mon compte. Je préfère quitter Madame, plutôt que d'entendre journellement des choses pareilles... » Il est encore parlé, dans ces Souvenirs, du fameux Montyon, qui, de son vivant, affectait de songer plutôt à sa réputation de vieux beau qu'aux prix
de vertu. Par une matinée très froide de printemps, Mme d'Hausson ville le vit entrer dans son jardin, vêtu de nankin, et comme elle lui en faisait l'observation : « Eh! madame, » répondit-il, a ne sommes-nous pas aujourd'hui le i*' mai, j'ai pris ma tenue d'été... » Ces traits abondent sous la plume de M. d'Haussonville. Mis les uns à côté des autres, ils finissent par donner une impression bien complète de tout un coin du faubourg Saint- Germain à cette époque, — impression qu'-n retrouverait malaisément ailleurs. En ces temps-là, plus encore qu'aujourd'hui, ceux qui fréquentaient les salons de la haute, société n'écrivaient guère, et ceux qui écrivaient ne les fréquentaient pas. Le comte d'Haussonville a donc réuni deux bonheurs, et le charme de ses Souvenirs en est double, — double aussi notre regret que la mort ait interrompu cet ouvrage chargé de tant de signification dès son premier volume.