LE MARQUIS
Il arrive parfois qu'une lettre, mise à la poste et qui a dû subir le délai normal de la distribution la plus régulière, arrive au destinataire après que l'expéditeur est mort, — soit qu'envoyée de l'étranger, elle ait voyagé un trop long temps, soit qu'une foudroyante catastrophe ait soudain immobilisé pour toujours la main qui en traçait les lignes, quelques heures seulement avant le passage du facteur. Quelle émotion nous étreint alors, à la lire, mot par mot, syllabe par syllabe, cette lettre, reçue ainsi ! Comme nous
(i) A l'occasion de son livre posthume, Pages d'histoire et de guerre, 1909.
mesurons la profondeur de l'abîme soudain creusé entre nous et l'être quelquefois très cher dont nous entendons la parole, dont nous voyons les gestes, la physionomie, le regard à travers la personnalité de cette écriture! Cet être pensait, sentait, vivait, quand ses doigts faisaient courir la plume sur ce papier dont ils ont fermé les plis. Et maintenant, c'est le silence total, l'absence définitive, la séparation absolue...
Cette sensation, poignante et douce, — car si elle nous prouve que le passé l'est pour toujours, elle nous le fait pourtant revivre, — je l'ai souvent subie, à feuilleter les ouvrages posthumes de mes compagnons de route, tombés avant moi, une fois de plus en lisant et relisant les Pages d'histoire et de guerre de mon regretté confrère et ami le marquis Costa. La mort l'a empêché de réviser les épreuves de ce recueil. Je le ferme, et voici qu'une demi-hallucination évoque devant mon souvenir le spirituel et charmant seigneur de l'île de Port-Cros, qui nous a quittés d'hier. Oui, tel il était quand je me promenais avec lui et avec Eugène-Melchior de Vogiié, sous ses pins d'alep, il y a déjà près de quatorze ans. Costa en avait tout près de soixante-quatre. Il était encore magnifique de port et d'allure, haut de taille, large de poitrine et d'épaules, avec une physionomie à la fois énergique et subtile, des traits fins dans un visage puissant. Si quelqu'un mérita qu'on lui appliquât cette formule indéfinissable et si précise : avoir grand air, ce fut bien l'auteur I. 17
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d'Un homme d'autrefois. Mais il l'avait, ce «grand air », avec une bonhomie, une simplicité qui révélaient de longs atavismes de vie rurale. On n'eût rien su du marquis Costa que l'on eût reconstitué sa race rien qu'à le regarder aller et venir, causer et se taire, écouter et sourire. Visiblement, il n'était pas tout à fait de chez nous. Ce très bon Français — qui écrivit si alertement notre langue et qui se battit avec un héroïsme si gai pour son pays d'adoption — avait en lui de l'Italien, et de l'Italien de montagne et de frontière. Son regard aigu et caressant disait quel diplomate il fût devenu, et l'autorité, comme répandue sur toute sa personne, quel chef militaire. C'est toujours, toujours le vers de Virgile, plus cruellement vrai de nos jours pour tant d'hommes supérieurs :
...Si quâ fata aspera rumpas.
La mélancolie, très secrète, très voilée, de hautes facultés, employées incomplètement, flottait par instants au fond des prunelles de Costa et autour de son sourire. Elle se manifestait par une ironie, tout ensemble perçante et légère, à l'égard des choses et des gens dont le triomphe froissait en lui des convictions restées profondes, même sans esp>érance. La belle humeur du Savoyard prenait vite le dessus, et l'on sentait battre ce cœur généreux, étranger aux mesquineries, qui poussait parfois le chevaleresque jusqu'au chimérique. Et par-dessous ou par-dessus toutes les originalités de cette nature, opulente autant que dis-
tinguée, ce que l'on retrouvait sans cesse, c'était une foi profonde, une ferveur de piété qui l'a soutenu dans l'épreuve de la plus redoutable maladie, comme jadis dans les pires dangers de la guerre. Les dernières lignes peut-être que sa main ait tracées expriment cette foi avec une mâle et sobre éloquence : « Il faut fermer la porte du monde pour ouvrir celle du ciel. Nous sommes tous entraînés vers ce moment, le dernier des moments, où toutes les passions qui nous agitent aujourd'hui ne seront plus pour nous que des souvenirs inutiles et amers. Anticipons sur Vinstant solennel où nous achèverons de mourir. j>
Les traits complexes et séduisants de cette rare personnalité sont marqués avec une netteté saisissante dans ces Pages d'histoire et de guerre. Les six études réunies sous cette étiquette sont intéressantes à des titres divers. Trois sont simplement de petits chefs-d'œuvre : VEnvers d'un grand homme. Mon oncle le général. Fendant et après les coups de feu. Le grand homme dont il s'agit dans la première n'est autre que cet habile et heureux duc de Savoie, Victor-Amédée II, dont le traité d'Utrecht fit un roi, en 171 3, fondateur génial par certains côtés, grotesque par d'autres, d'une
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dynastie dont on sait la fortune. Avec quelle verve malicieuse, où il entre pourtant du respect, celui d'un gentilhomme pour un prince que servirent les siens, Costa nous dessine la figure de ce prince, dissimulé, inquiet, excentrique et profond ! Le voici enfermé dans une cave, où il passe chaque jour de longues heures à songer creux. Le voici qui court les rues de Turin, à la suite des promeneurs; il se faufile dans les groupes, regardant tout, ne perdant rien de ce qui se dit. A cette étrange école d'espionnage il acquiert la science des hommes, et, en quarante ans, de son maigre duché, il fait un bon et solide royaume. Le voici plus âgé, ses membres robustes pris dans son habit de drap marron, sans or ni argent, ses pieds chaussés de souliers à double semelle, les jambes moulées dans de gros bas de fil, si c'est l'été, de laine, si c'est l'hiver. Il est si avare qu'il ne porte que des chemises de forte toile commune... « C'est pour mes rhumatismes, » dit-il. Par crainte d'user ses basques, il a fait garnir de cuir la poignée de son épée. Sa main droite, qui a signé de si profitables traités, s'appuie sur la pomme de cuivre d'un méchant jonc. La gauche joue avec une tabatière de corne. Une énorme perruque et un chapeau démesuré achèveraient de faire de lui une caricature, — n'étaient les yeux, où brille l'énergie du commandement, et aussi une ardeur de passion amoureuse, hélas! qui transforma le père de la duchesse de Bourgogne, au soir de ces jours, en héros de la plus bouffonne tragi-comédie.
Cette comédie, le marquis Costa nous la raconte, et de quelle plume railleuse, impitoyable, alerte, éloquente!... Le vieux roi s'éprend, à soixantequatre ans, d'une femme qui en a quarante-cinq. Elle rêve de tenir auprès de lui l'emploi de Mme de Maintenon auprès de Louis XIV, et elle y arrive. Le roi l'épouse secrètement. Elle avait trop bien joué son rôle d'amoureuse. Le vieux fou s'avise, touché par tant de dévouement, de faire à cette compagne morganatique la plus inattendue des surprises. Il abdique, pour se consacrer tout entier aux joies du ménage. A un dramaturge en quête d'un magnifique sujet de farce historique, je signale le scénario qu'a tracé Costa en se jouant : la déception aussitôt cachée de l'intrigante, la retraite du couple en Savoie, l'enfer installé au foyer du roi sans royaume, son effort pour reconquérir la couronne et le dénouement de cette équipée, Victor-Amédée arrêté par le comte de La Pérouse, et comment? Le roi et sa femme sont au lit. On enfonce la porte. Le roi refuse d'obéir à l'officier. Il se cache sous les couvertures. Des soldats l'en arrachent, pendant que d'autres emportent la pseudo-Maintenon. Cocasse et sinistre aventure qui coûta la raison au prince! On en rit, on s'en étonne, on est tout près de s'en indigner, et le coloris de la peinture est si intense qu'il y passe par instants comme un souffle shakspearien.
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Pendant et après les coups de feu et Mon oncle le général sont deux recueils de notes de guerre, bien différents, car le premier est le journal du commandant des mobiles de Savoie en 1870. Le second est le récit des campagnes, faites au service de l'Autriche, et contre la France, par un émigré savoyard, Henri de Faverges. On ne songe pas à les opposer, tant ils sont admirables, l'un et l'autre, de loyalisme. Le traité de 1860 a été signé entre temps. La fidélité invincible qu'Henri de Faverges professait pour son prince Albert, le marquis Costa la professe pour le pays auquel sa petite patrie s'est donnée. Elle est héroïque et simple, cette fidélité, avec des touches d'une poésie forte et virile. Ainsi le récit d'une messe de Noël célébrée par un aumônier militaire sous les sapins de la forêt de Vierzon. C'était dans le plus terrible moment de la terrible année. L'écrivain, ou mieux, le témoin, nous montre la terre et le ciel « morts de froid ». Les Prussiens errent dans le voisinage. Les mobiles ont cheminé tout le jour, glacés sous leur vareuse, le chassepot en bandoulière, parmi les grandes fougères, blanches de givre La nuit tombe. Défense d'allumer du feu. On espère encore tromper l'ennemi. Les hommes
se couchent les uns contre les autres, pour se réchauffer un peu, sous la neige qui commence à floconner, épaisse, blanche et muette. Il n'y a de jovial que l'aumônier. Il vient sans doute de lire dans son bréviaire les beaux versets empruntés par l'Eglise, l'un aux Paralipomènes (II, 20, v. 17) : « Confidentes state et videbitis diem Domini; » l'autre à YExode (XVI, v. 6 et 7) : « Ves- ■pere scietis quod Dominus eduxerit vos ; et mane videbitis gloriani Domini. » — « Tenez-vous debout dans la confiance et vous verrez le jour du Seigneur... — Ce soir vous saurez que c'est Dieu qui vous a conduits, et au matin vous verrez la gloire du Seigneur... » Ce prêtre courageux dit au commandant : a Je vais mettre vos hommes debout...
— « Et comment?
— « En leur disant une belle messe de minuit... »
Et qu'elle est belle, en effet, cette messe, célébrée dans une masure qui abrita jadis un garde-route! La pierre d'autel est posée sur une planche, le bréviaire fiché, en guise de missel, sur deux baïonnettes croisées. Deux bougies plantées dans les fentes de la muraille servent de cierges. Quand tout est prêt, l'abbé bat « doucement, et pour cause, le rappel sur un bidon vide. Les soldats émergent de la neige épaisse. Ils viennent s'agenouiller... Jamais, » conclut le narrateur, « jamais Dieu ne descendit sur terre dans un plus triste réduit. Jamais non plus il ne fut adoré par
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des êtres si douloureux. Qu'étaient les pâtres de Galilée auprès de mes troupiers boueux, g^lottants, exténués, qui, si dévotement, ont prié ce soir- là ? >
Ne vous y trompez pas, celui qui écrit ces lignes — cette nuit même ou le lendemain — a, certes, le cœur serré. Une allégresse le soutient pourtant. Il y a en lui du partisan, et cette guerre, qui prend les allures d'une chouannerie, réveille ses plus lointains atavismes. On s'en rend compte à le voir dessiner avec tant de complaisance la silhouette de cet Henri de Faverges qui, à dix-sept ans, en 1793, comptait déjà deux campagnes dans les Alpes. Comme il se divertit aux équipées de ce jeune fou qui, explorant avec son cousin, sur des ânes, les avant-postes français, s'avise de peindre en rouge et en bleu les oreilles des montures! Il lui envie presque la fantaisie de ses expéditions : tel ce voyage de Turin à Venise sur le Pô encombré de glaçons, dans l'hiver de 1798. Joseph de Maistre qui fut de la partie, nous a laissé de cette aventure une description saisissante : « J'avais passé cette nuit à l'ancre, sur une barque découverte, sans feu ni lumière, assis sur des coffres avec toute ma famille, sans pouvoir nous coucher ni même nous appuyer un instant, n'entendant que les cris sinistres de quelques bateliers, qui ne cessaient de nous menacer, et ne pouvant étendre sur des têtes chéries qu'une misérable natte, pour les préserver d'une neige fondue qui tombait sans relâche. » Ce passage des Soirées de Saint-Pétersbourg est noté
par M. François Descottes dans son Joseph de Maistre inconnu. Cette brochure d'un érudit nous permet de constater chez Costa la scrupuleuse exactitude de la documentation. Mais c'est une documentation vivante, amusée, qui sent la poudre. Il faut avoir fait le coup de feu pour écrire de cette encre-là, celle que Faverges employait lui-même pour narrer sa jeunesse de casseur héroïque : « Après avoir chargé de son mieux, » nous dit son neveu, « les moulins que faisait tourner le vent révolutionnaire, le général, pour charmer le temps de ses rhumatismes, arrachait sur le tard une plume de son panache, plume un peu défrisée, alerte encore à courir parmi les gaillardises et les pâtés d'encre qu'elle crachait, sous couleur de souvenirs. »
Les Pages d'histoire et de guerre vont ainsi, orientées sans cesse vers la Savoie. C'est là encore, une de leurs caractéristiques : l'amour passionné du sol natal. Je m'explique bien que M. Henry- Bordeaux se soit délecté à en écrire la préface, lui, le romancier à qui nous devons ces fervents essais d'art traditionnel : les Roquevillardy les Yeux qui s'ouvrent, et, hier, la Croisée des chemins. Savoyard lui-même, ayant eu le bonheur d'être
admis tout jeune dans l'intimité du marquis Costa de Beauregard, je voudrais que le pénétrant moraliste ne s'en tînt pas à ce court portrait et qu'il nous donnât une longue biographie intellectuelle de celui qui fut son paternel ami. Costa la mérite. Il a une place marquée pour toujours dans l'élite des écrivains du dehors. J'appelle de ce nom ceux qui sont arrivés à la littérature par la voie indirecte, les uns pour tromper une destinée trop contraire, les autres pour revivre dans la pensée une existence vécue d'abord dans l'action, ceux-ci pour rendre hommage à quelque mort vénéré, ceuxlà pour défendre leur propre mémoire devant f l'équitable avenir », comme disait Chénier. Est-il équitable? Non. Pas plus que l'opinion contemporaine, et quelle ironie que la prétendue justice de l'histoire !
Cette liste des écrivains du dehors renferme, ne vous y méprenez pas, quelques-uns des maîtres incontestés de notre prose, tous les mémorialistes d'abord : le Loyal serviteur, Retz, Saint-Simon, Marbot, et des politiques : ainsi l'auteur d'Adolphe, et des peintres : le romancier de Dominique, et des savants : ainsi l'analyste du Discours de la méthode. Je rangerais volontiers Costa dans cette série, entre le prince de Ligne qui fut un grand seigneur et un homme de guerre, par accident, comme lui, et ce moraliste trop peu connu, Sénac de Meilhan, auquel Sainte-Beuve, l'infaillible arbitre, consacrait deux admirables articles des Lundis, a Dans ses pensées, » disait, de Sénac, le
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prince de Ligne lui-même, « il y a des traits de feu qui éclairent toujours et des fusées qui vont plus haut qu'elles ne font de bruit. Le tout est toujours terminé par une belle décoration. C'est qu'il est un homme d'Etat et un homme du monde... » Le marquis Costa fut lui-même tout cela, et il fut surtout une haute et belle âme, avec des façons de sentir qui n'étaient jamais médiocres. C'est notre devoir de lui apporter ce témoignage, nous qui l'avons connu et aimé. Il y a encore des vers de Virgile sur ces honneurs rendus aux morts, si touchants de piété et si chargés de cette mélancolie humaine dont ce grand poète semble avoir eu le secret : « Furfureos spargam flores et fungar inani munere... Je repeindrai sur sa tombe des fleurs de pourpre, inutile hommage, — mais je le lui aurai rendu... »
FRANÇOIS COPPEE ^'^
Le poète exquis, l'homme excellent que les Lettres et la Patrie viennent de perdre, aura survécu peu de jours à la sœur dévouée qui veilla tant d'années, pieusement, autour du travail de son frère. La maison de la me Oudinot, où Coppée habitait déjà en 1872, quand je l'ai connu, ne verra plus passer sur le pavé de sa cour, où avait reposé le cercueil de leur mère, ni la vieille fille au sourire demeuré si naïf, ni le célèbre écrivain. Le frère et la sœur s'en sont allés, à une semaine d'intervalle, rejoindre au pays d'où l'on ne revient pas et cette mère et les familiers de leur foyer : Barbey d'Aurevilly, Gobineau, Francis Magnard, Luigi Gualdo, Amédée Pigeon, Alexis Orçat, le marquis
(i) A l'occasion de sa mort (1908).
d'Ivry, Jules Valadon... Que de figures disparues s'évoquent pour moi autour de celles de Coppée et de Mlle Annette! Que de convives se sont assis à cette table hospitalière, dans ce modeste appartement qui fut longtemps le logis d'un sage, avant de devenir le calvaire d'un martyr. Dans ces années-là, Coppée excitait l'envie. Il semblait qu'une bonne fée présidât à la conduite de sa vie personnelle et littéraire. Le succès lui avait été accordé très jeune. Depuis le Passant, ses œuvres se succédaient, toutes originales, toutes bien accueillies d'un public pour lequel il était mieux qu'un auteur, un ami. De santé fragile, il s'était fortifié assez pour suffire à un labeur assidu. Coppée avait la production non pas facile, mais heureuse. Heureux, il l'était, autant qu'il pouvait l'être, dans cet intérieur d'affection familiale et chaude, demandant peu de chose à la vie, et toujours comblé au delà de ce qu'il demandait. Il a lui-même décrit, au début du plus autobiographique de ses poèmes, Olivier, S3. chance d'alors :
...Ce n'était pas qu'il eût, comme homme et comme artiste, Le sujet de se plaindre et le droit d'être triste. Au contraire, il avait, cet heureux Olivier, Le plaisir délicat de se voir envier... La vie avait été facile à ce poète...
Ce bonheur prolongé de sa jeunesse et de son âge mûr, Coppée le reconnaissait, et comme s'il eût eu la vision anticipée des épreuves compensatrices, il avait peur de cette constante fortune. Bien des fois je l'ai entendu me dire, après un
volume qui avait réussi, au sortir de la première représentation d'une pièce acclamée : t Je paierai cela quelque jour... » Ceux qui l'ont vu lutter, durant des mois, avec la plus atroce des maladies, savent trop combien cet étrange pressentiment avait raison. Pourtant si quelqu'un méritait de s'éteindre doucement, longuement, dans l'admiration et le respect universels, n'était-ce pas ce délicat et noble artiste, tout générosité, tout bonté, — main ouverte à toutes les misères, cœur ouvert à toutes les charités, intelligence prête à tous les enthousiasmes ? Il en aura été décidé autrement par cette Providence à laquelle Coppée croyait si profondément, si simplement, et dont les voies sont impénétrables. Si nous avons tous, même les meilleurs, une dette de souffrance à payer, ce chrétien fervent aura, certes, payé la sienne, dès ici-bas, durant cette agonie. « Je suis bien malheureux, mon cher ami... » Je l'entendrai toujours prononcer ces mots, les derniers qu'il m'ait dits quand je l'ai vu pour la dernière fois. C'était la plainte involontaire d'une âme en qui la nature gémit, mais sans que la foi en Dieu soit ébranlée, c'està-dire la persuasion que l'univers a un sens et que ce sens est conforme aux intimes appels de notre intelligence et de notre cœur, puisque cette intelligence et ce cœur en font partie.
Il y avait du soldat dans Coppée, dans ce fanatique du drapeau. Pour lui l'armée n'était pas seulement la patrie vivante. Il y voyait aussi l'école de la discipline et de la dignité. Il en aimait les très grandes et les très petites vertus : rhéroïsme et la tenue. Dans certaines épreuves, à la fois humbles et tragiques, comme celles des maladies, les deux vont ensemble. J'en trouve le symbole saisissant dans cette volonté suprême, que son visage, émacié par la cachexie de cette longue torture, fût voilé après sa mort. On manquerait à la pudeur qu'il eut de sa propre misère en insistant davantage sur la mélancolie de sa fin, et c'est se conformer à ce qui eût été son vœu que d'évoquer au contraire l'image du vaillant, de l'infatigable ouvrier de lettres qu'il sera resté jusqu'au bout. Six semaines avant sa mort, il écrivait, au bas de son portrait de jeune homme :
...Jeune front caressé par un rayon de gloire,
Tel je fus. C'est l'auteur applaudi du Passant.
Malade, infirme, vieux, tel je suis à présent.
Que c'est près, cette aurore, et voici la nuit noire!...
Elle fut immense et inlassable, cette activité littéraire de Coppée. Elle fut aussi, on ne l'a pas assez remarqué, sans cesse renouvelée. Il a eu,
comme tous les artistes personnels, une manière très caractérisée, mais dont il a varié les applications avec un rare bonheur. Il aura été tour à tour un poète élégiaque de la plus fine sensibilité, — relisez dans le Reliquaire : V Adagio et les Aïeules^ relisez les Intimités, — puis, dans les Récits épiques, un large peintre de fresques, — relisez la Tète de la sultane, les Deux Tombeaux. Entre temps, il s'était révélé comme le miniaturiste de la petite vie, dans les Humbles et surtout dans les dizains des Promenades et intérieurs, son chefd'œuvre, qui rappellent le a faire » de Chardin. Toujours soucieux de ne pas se répéter, il avait tenté et presque réussi, dans cet Olivier que je rappelais, ce roman en vers rêvé par Lamartine dans Jocelyn, et par Sainte-Beuve dans Monsieur Jean, pour ne citer que deux noms. Auteur dramatique, il avait, avec le Passant, pris place dans la lignée des fantaisistes issus du Comme il vous plaira de Shakspeare, pas trop loin du Musset à' A quoi rêvent les jeunes filles. Avec Severo Torelli et Pour la Couronne, il sut se créer un drame à lui, fusion singulièrement habile de la formule romantique et de la formule classique, — ce qui ne l'empêchait pas d'avoir, dans le Luthier de Crémone et dans le Trésor, inauguré un type inédit de la pièce en un acte. Venu un peu tard à la prose, il sut écrire des romans sans analogue. Admirateur passionné de Balzac et de Dickens, il a, dans VIdylle pendant le siège, et surtout dans Toute une jeunesse, marié le réalisme de l'un et
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Yhumour de l'autre, en restant bien lui-même, l'observateur à fleur de peau mais très avisé de la vraie vie parisienne, celle que l'on ne voit pas. Il en a donné des tableautins exquis dans ses nouvelles. Ses nombreux recueils : Contes en prose, Vingt contes nouveaux, Contes rapides. Longues et brèves, abondent en récits qui seraient aussi célèbres que tels morceaux de Mérimée ou de Maupassant, si Coppée n'avait pas auparavant conquis une autre gloire. Quand le public a classé un de ses favoris dans un genre, il ne convient pas aisément que l'artiste, étiqueté ainsi, excelle ailleurs. L'auteur du Passant partageait un peu cette injustice à l'égard de sa propre renommée. Il eût volontiers sacrifié son œuvre de prosateur à son œuvre de poète, fidèle à la fière divise :
L'amour sans plus du vert laurier m'agrée...
Il n'empêche que le prosateur, chez lui, était savoureux, ferme, coloré et d'une verve intarissable. Il l'a prouvé lorsqu'il s'improvisa journaliste sur le tard et qu'il composa ces chroniques, dont les quatre volumes, réunis sous ce titre : Mon franc-parler, nous le rendent si présent, si vivant. C'est bien sa conversation, notée au passage, avec des contrastes de naïveté émue et d'ironie, j'allais dire des blagues gouailleuses, de la fantaisie et du désenchantement, des exaltations et soudain des éclats de rire d'une gaminerie toujours indulgente. Tel il était, quand, par les beaux soirs d'été, parmi les rosiers de son jardinet, I. 18
roulant entre ses doigts son éternelle cigarette, il s'amusait à taquiner cet autre causeur, mais d'un esprit si différent, qu'était Barbey d'Aurevilly. Leur dialogue donnait parfois l'illusion de la rencontre de Gavroche avec Don Quichotte, — un gavroche-Ariel, qui savait ce que la chimère du c Preux de Valognes », enveloppait d'idéal, — un Don Quichotte qui savait quelle sensibilité se dissimulait sous la moquerie un peu faubourienne de son interlocuteur :
— c Son ironie me glace, » me disait d'Aurevilly, un soir que je le reconduisais rue Rousselet, c mais c'est le meilleur cœur que j'aie connu. >
Cette ironie n'était que la défense de ce cœur, et c'est ce cœur, si humain, si généreux, qui se reconnaît à travers ces manifestations très diverses d'un talent dont la première qualité fut d'être sincère. Poésie ou prose, la marque propre de Coppée est une probité absolue dans l'expression, qui résulte d'une égale probité dans l'impression. Il avait une répugnance instinctive pour le mensonge, qui s'étendait aux moindres nuances de ce dangereux défaut : il ne supportait ni le charlatanisme, ni la prétention, et il s'en abstenait comme il se fût abstenu d'une action honteuse. L'influence d'aucun milieu ne put jamais entamer
cette simplicité de sa pensée. Jeune, il avait fréquenté le groupe des Parnassiens. Reprenez son premier recueil, le Reliquaire; vous y admirerez le tact averti avec lequel l'apprenti-poète a retenu de cette école l'enseignement légitime; et il en a, instinctivement, rejeté les défauts. Il est devenu un maître-orfèvre dans la fabrication des vers. Ses rimes sont choisies et savantes. Il sait et il pratique la règle formulée plus tard avec ingéniosité par Banville, l'importance dans les vers français de ce mot final, celui qui frappe l'oreille davantage. Il rime riche, il rime rare, et il ne donne jamais cette sensation de virtuosité contre laquelle les disciples de Verlaine ont réagi, avec un excès plus absurde encore, en substituant plus tard l'assonance à la rime. Mais surtout par le choix des sujets, Coppée révèle sa réaction contre la tendance de ce groupe qui s'appelait volontiers : les Impassibles et dont ce même Verlaine, alors adolescent, formulait ainsi l'esthétique :
...A nous qui ciselons les mots comme des coupes Et qui faisons des vers émus très froidement...
Coppée écrit, lui, un poème qu'il dédie à sa mère et qu'il appelle : Une Sainte. C'est l'évocation d'une vieille fille qui ne s'est pas mariée, pour servir de mère à un frère plus jeune et malade. Il la montre, assise à sa fenêtre, maniant les grains
...De son lent chapelet. Et le soleil d'automne, Qui dore les carreaux de ses rayons tremblants, Met de vagues lueurs parmi ses cheveux blancs...
Il écrit Rédemption, prière douloureuse pour la venue d'une fiancée :
...Elle m'écouterait, pensive et sans rien dire, Mais fixant sur moi ses grnnds yeux
Avec tout ce qu'on peut mettre dans un sourire D'amour pur et religieux.
Il écrit les Aïeules, simple fragment d'épopée rustique, où il nous montre, courbées sous le poids de l'âge et rêvant au passé, sans amertume, les paysannes laborieuses et fécondes, qui vont mourir et dont
Rien n'a troublé le cœur héroïque et chrétien.
Le Parnassien de vingt -cinq ans est déjà résolu à ne rimer que pour dire quelque chose. Modeste formule, et qui contient \alpha et Voméga de toutes les rhétoriques. Ce < quelque chose », il n'ira pas le chercher bien loin. Il n'a pas traversé la jeunesse, comme tant d'autres, en mettant, entre lui et ses impressions de la réalité, un mirage de livres. Enfant d'un ménage pauvre, il a vu souffrir autour de lui, sa mère et ses sœurs peiner, son père mourir. Son cœur s'est ému devant l'épreuve des siens. Il a senti leur affection, la chaleur de leur dévouement. A côté de sa famille, il a vu d'autres petits bourgeois pâtir et lutter comme ses proches. La secrète poésie de ces étroites existences s'est révélée à lui. Il la dira, pêle-mêle avec les bonheurs et les chagrins de son premier amour. De là cette veine de poésie très neuve dans notre littérature, et que Sainte-Beuve, Baudelaire, Hugo,
avaient indiquée sans l'exploiter, le Sainte-Beuve de Joseph Delorme et de quelques Consolations :
...Et tout cela revint en mon âme mobile
Ce jour que je passais le long du quai de l'île,
le Baudelaire du poignant fragment :
...La servante au grand cœur dont vous étiez jalouse Et qui dort maintenant sous une humble pelouse,
le Hugo des Pauvres gens :
L'homme est en mer, depuis l'enfance matelot.
C'est le secret de cette immense popularité qui accompagna aussitôt le nom de Coppée. Il avait trouvé une poésie vraie, et il l'avait trouvée, comme je le disais, avec son cœur. Cela signifie, non pas qu'il avait fait étalage de sentimentalisme. Bonnement, simplement il avait laissé la vie, sa vie entrer dans sa sensibilité, et, de là, passer dans son œuvre.
Il devait donner une nouvelle preuve de sa résistance au factice et à l'artificiel, dans son succès même. Aucun écrivain contemporain n'aura connu une saute plus brusque de destinée que le petit employé du ministère de la guerre qui se trouva tout d'un coup, en 1869, être devenu cet a auteur applaudi du Passant ». Tous les salons s'ouvrirent soudain devant ce jeune homme. Du plus modeste des milieux, il fut transporté dans le plus luxueux, comme par la magie de cette lampe merveilleuse qui fait d'Aladin, le fils du
pauvre tailleur, le gendre d'un roi. C'était de quoi subir une crise de déclassement par en haut, comme Balzac, qui en traversa une lui-même et si aiguë, en a peint souvent. Coppée était de tempérament trop fin pour n'avoir pas goûté le charme du décor élégant. Quelques-uns de ses vers de jeune homme en témoignent : — ce pastel délicieux de jeune fille, qui s'intitule Amazone, — les stances du Cahier rouge composées sur la terrasse du château de R... Il avait aussi un goût trop vif de la vérité pour ne pas s'en rendre compte : les sources profondes de l'inspiration d'un artiste sont dans sa sensibilité d'origine. Il sut se prêter au monde qui le fêtait, mais dont il n'était pas, sans rien lui donner que son attention amusée un instant La maison où l'académicien illustre vient de mourir était celle-là même d'où le petit fonctionnaire à deux mille huit cents francs partait le matin pour se rendre à son bureau. Avec l'aisance, le poète avait troqué le rez-de-chaussée sur la rue contre un rez-de-chaussée sur le jardin. Il avait obtenu de son propriétaire la construction d'une aile en retour, afin d'y loger ses livres. Les meubles avaient changé. L'appartement avait pris cette physionomie de solide bourgeoisie qui convenait à la situation de l'écrivain. Mais c'était toujours la même bonhomie d'aspect qui correspondait à la même bonhomie dans les mœurs. Rien qui ressemblât moins à cet à-peu-près de grande vie, tentation trop naturelle de l'artiste enrichi. Coppée ne cessa jamais de réagir, par son exemple, comme
par ses railleries, contre cette trop rapide poussée en avant, bien inoffensif snobisme, où il voyait, lui, un principe de prétention intellectuelle et de frelatage moral. Personne, plus que ce fils célèbre d'un pauvre employé, qui avait franchi l'étape si vite, ne fut persuadé du péril que représente l'ascension sociale trop rapide. Personne ne pratiqua plus constamment la sage maxime qui veut que les aristocraties naturelles enrichissent le milieu où elles ont grandi, en y demeurant.
Nous touchons au point précis qui fait l'unité profonde de l'œuvre de François Coppée. Ainsi s'explique la ferveur avec laquelle il entra dans la bataille politique, à une heure très trouble de l'histoire morale du pays. Pénétré comme il était des idées de famille, de fidélité à sa classe, d'acceptation du sort, il ne pouvait être qu'un traditionnel. Aimant véritablement le peuple, il connaissait trop bien la valeur des humbles, en tant qu'humbles, pour ne pas détester ce travail de destruction entrepris sur eux par les redoutables utopistes qui veulent substituer la demi-instruction aux simples et forts instincts de la couttune, la demi-éducation à la saine rudesse des mœurs héréditaires, enfin faire de l'ouvrier et du paysan des
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quarts de bourgeois. Coppée qui vivait dans un faubourg de Paris, dont le grand plaisir était de se mêler aux petites gens de son quartier, les jours de fête, qui chérissait les pauvres d'un efficace amour, Coppée, le plus charitable et le plus simple des hommes, ne fut jamais un démocrate. Il se contenta d'être un démophile, ce qui est exactement le contraire. Il croyait, comme Balzac, à la nécessité de cadres très fixes pour contenir et régler ce peuple dont il sortait, dans lequel il se replongeait sans cesse. Il aimait les pouvoirs forts, parce qu'il croyait, toujours comme Balzac, à leur bienfaisance. Il haïssait l'individualisme et l'anarchie. Regardez-y de près : ses drames et ses poèmes, grands ou petits, de même que ses romans et ses nouvelles, ne sont jamais qu'un appel à quelque principe d'ordre et d'autorité, soit qu'il exalte, dans Severo Torelli ou Pour la Couronne, le culte passionné de l'autonomie nationale, soit qu'il nous montre, dans la Grève des forgerons, les sinistres conséquences de l'excitation à la révolte, soit enfin qu'en d'innombrables pages, il ravive en nous le souvenir de la légende impérialiste. Car il était cela par-dessus tout, un de nos jeunes confrères, M. Henri Vaugeois, l'a dit avec une extrême justesse, un impérialiste, — c'est-à-dire un partisan passionné de la plus grande France. Pensant et sentant de la sorte, les campagnes contre l'Armée et contre l'Eglise, les deux plus précieuses forces d'organisation qui restent à notre pays, l'avaient remué d'une indignation dont ses
derniers écrits portent la trace douloureuse. On sait quel rôle il joua dans la plus funeste des guerres civiles. On ne saura jamais sa douleur devant les attentats qui se consommèrent, chaque- jour, depuis ces dernières années, contre l'ordre catholique et la discipline militaire. Je ne lui ai pas fait une visite, durant sa longue maladie, sans qu'il m'ait parlé de la chose publique avec le désespoir d'un bon citoyen, qui découvre de plus en plus, en approchant de l'autre vie, les vérités éternelles, et chez qui cette vision exalte encore le sens des vérités actuelles. Eprouvant par lui-même, dans l'extrémité de misère où cette cruelle maladie le réduisait, l'incomparable bienfait de la foi, il frémissait de douleur devant la criminelle besogne de ceux qui ont entrepris de déchristianiser les déshérités du sort. Sentant, à retourner en arrière par la pensée, de quel secours avait été pour lui l'atmosphère de sa famille, il se désespérait de ces sacrilèges campagnes menées contre ce qui fait les familles vigoureuses et durables, depuis la loi sur le divorce, jusqu'aux meurtriers et perfides programmes de l'enseignement primaire d'aujourd'hui. Artiste probe et chaste, ayant toujours respecté en lui le don sacré d'écrire, il éprouvait une mélancolie singulière aux signes de décadence morale multipliés dans notre littérature. Et cependant telle était sa foi dans le génie français qu'il espérait contre l'espérance. Il attendait le relèvement extérieur dont notre ami Paul Déroulède lui a comme apporté la promesse, en mettant dans
son cercueil une médaille digne du poète qui, en 1871, écrivait ces vers, A un o^cier, d'une martialité si juvénile :
Vous portez, mon bel officier, Avec une grâce parfaite, Votre sabre ii garde d'acier ; Moi, je songe à notre défaite...
Et plus loin :
Vos soldats sont-ils vos enfants ?
Ëtes-vous leur chef et leur père?
Je veux le croire et me défends D'un doute qui me désespère.
Tout galonné sur le chemin.
Pensez-vous à la délivrance ?
— Jeune homme, donne-moi ta main.
Crions un peu : « Vive la France! »
Il y a trente-cinq ans déjà — j'étais très jeune alors — Coppée me lut ces vers qu'il venait de composer. Je retrouve, en les transcrivant à cette heure, avant d'aller à la messe de ses funérailles, une émotion qui me fait mieux sentir ce que valait cet aîné disparu. Il n'aura aimé et servi que les plus nobles causes. Je voudrais, devant sa tombe, secouer, moi aussi, ce « doute qui désespère » et croire que ces causes ne seront pas toujours des causes vaincues.
Mai 1908.
Monsieur le Directeur,
Vous me demandez de préciser, pour les lecteurs de votre journal, quelques souvenirs personnels qui jettent un peu de lumière sur la physionomie intime du grand homme de lettres mort hier. On vous a dit, et c'est exact, que Brunetière et moi, nous avions passé côte à côte plusieurs années de notre commune jeunesse. Ayant, dès cette époque, appris à respecter en lui une des intelligences les plus loyales et l'un des caractères les plus droits que j'aie connus, je lui apporte bien volontiers un témoignage qui aura du moins cette valeur d'être direct. Vous excuserez ce que ces pages auront nécessairement de hâtif et de heurté, de troublé surtout et, par
(i) Note adressée à un directeur de journal, au lendemain de la mort de Brunetière (1906).
suite, de trop personnel peut-être. On ne voit pas s'en aller un compagnon de trente-cinq ans sans que le cœur s'émeuve et sans que la main tremble, même pour lui rendre le devoir pieux du dernier hommage.
J'ai connu Ferdinand Brunetière au lycée Louisle-Grand, où, plus âgé que nous, — c'était dans Tannée scolaire 1 869- 1 870, et il était né en 1 849, — il se préparait à l'Ecole normale. Il suivait le cours de philosophie de M. Emile Charles, et en même temps une partie de notre rhétorique. Cette situation de double vétéran ne comportait aucun classement dans les compositions, ni aucun envoi au concours général. Aussi chercheriez-vous vainement le nom de Brunetière dans le palmarès de cette année. Il était dès lors ce qu'il est resté toute sa vie, un peu hors cadre. Il l'était aussi par des inégalités assez singulières dans sa culture. De tout premier ordre dans la dissertation et le discours, il n'avait jamais pu mettre sur pied un brillant morceau de vers latins, ni composer un élégant thème grec. Ce fut la raison de son échec à cette Ecole normale où il devait enseigner, moins de quinze ans plus tard, avec éclat.
Je l'avais perdu de vue pendant la guerre. Il fit bravement et simplement son devoir de soldat Je ne le retrouvai qu'en 1873, professeur libre comme moi-même, dans une institution qui existe, je crois, toujours. C'était la pension Lelarge, dont la porte d'entrée ouvrait et ouvre encore, me semble-t-il, sur l'impasse Royer-Collajd. Séparés
tous les deux de nos familles, qui n'approuvaient pas nos projets littéraires, nous étions l'un et l'autre réduits, pour vivre, à exercer ce très pénible métier, mais qui nous laissait libres de travailler d'après nos goûts. Je me vois encore, à mon arrivée dans la cour de cette pension, croisant mon ancien condisciple de Louis-le- Graqd, et notre mutuelle surprise. Elle eût été plus grande si l'on nous eût annoncé qu'après avoir été collègues dans cet humble asile de nos jeunes ambitions, nous serions un jour confrères à l'Académie française. Et pourtant, même dans l'exercice de ces modestes fonctions de préparateur au baccalauréat, la supériorité de Brunetière était si éclatante, il y déployait de telles vertus intellectuelles qu'il portait avec lui l'évidence d'un magnifique avenir. Maîtres et élèves le sentaient. Ce maigre et pâle jeune homme, aux yeux dominateurs derrière les verres de son lorgnon, avait déjà, comme répandue sur toute sa personne, cette puissance qu'il garda jusqu'à la fin, malgré l'accablement physique des dernières années : X autorité. Il la devait d'abord à sa conscience intransigeante. Cette conscience se manifestait par une rigueur dans l'exécution des plus arides besognes qui ne s'est jamais démentie, durant les trente mois environ que nous avons peiné là de compagnie. Voici quelles étaient ses habitudes. Il arrivait à la pension à huit heures et demie du matin. Il y faisait deux cours d'affilée, d'une heure et demie chacun. Il s'en allait à onze heures et
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demie, pour revenir, à trois, donner une heure encore de conférence, et cela tous les jours de la semaine, y compris le jeudi, sans vacances. C'était surtout dans les mois d'août et de septembre que les élèves refusés en juillet affluaient sur les bancs. Il en avait vingt-cinq, trente, quarante, et il mettait à préparer cette classe d'apprentis bacheliers autant de soin que plus tard ses plus retentissantes leçons. Pas une copie qu'il ne corrigeât de son écriture singulière, dès lors la même et d'une telle fermeté dans son archaïsme. Pourquoi n'ajouteraisje pas ce détail qui rendra comme concrète l'austérité de cette existence de répétiteur? Ce travail lui était payé au taux de cent cinquante francs par mois. Il augmentait ce chétif budget par quelques leçons, par des travaux de librairie. C'est durant cette période qu'il a pourtant acquis cette immense érudition si fidèle et si complète dont ses moindres articles sont nourris. C'est alors aussi qu'il contracta cette dangereuse habitude de la composition nocturne qu'il conserva jusqu'à la veille de sa mort. Sa véritable vie n'était pas celle du professeur, c'était celle de l'étudiant qu'il devenait avec le soir, quand, seul à sa table et parmi ses livres, il commençait à a travailler » après avoir « besogné ». C'étaient deux de ses mots. Les heures passaient Minuit sonnait. Deux heures. Quatre heures. Il était si absorbé par ses pensées que souvent il ne s'apercevait pas que sa lampe achevait de mourir dans les premières clartés de l'aube. Il allait reposer alors. Pour combien de temps?
Comment cet organisme d'aspect si fragile suffisaitil à cet excès d'effort mental ? Nous en restions étonnés, nous ses amis, comme Théophile Gautier jadis devant les débauches cérébrales de Balzac. Chez l'un comme chez l'autre, chez le grand critique comme chez le grand romancier, il y avait du héros, au sens où Carlyle a employé ce terme. Cet héroïsme est toujours beau, mais il semble plus naturel dans la gloire. Quand il est celui d'un jeune homme de vingt-quatre ans, inconnu et solitaire, il revêt un caractère pathétique, une poésie sévère et poignante, celle dont Balzac, justement, empreint les pages de la Peau de chagrin ovl il raconte la tragédie de sa propre destinée sous le masque transparent de son Valentin. Quand on a connu Brunetière jeune, les miracles de travail prêtés par le conteur à son personnage ne paraissent plus impossibles.
Une telle tension de la volonté aurait dû rendre celui qui la pratiquait peu sociable. Le futur auteur des Discours de combat l'était au contraire extrêmement, dans ces années-là. Il trouvait le loisir, entre ses classes et ses recherches, de causer, ou plutôt — car la dialectique était son goût passionné, comme elle était son talent — de discuter, indéfiniment. Que de fois, nos cours finis, avons-nous arpenté ensemble le trottoir de la rue Gay-Lussac, prenant et reprenant les plus hautes questions d'esthétique et de morale, de métaphysique et d'histoire ! Tout le Brunetière qui s'est développé depuis avec tant d'éloquence, était dans
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ces conversations de sa vingt-cinquième année. La maîtresse idée de son esprit était dès lors celle He l'ordre, et de Vordre français. L'individualisme anarchique faisait l'objet de sa haine. Le dixseptième siècle et Bossuet revenaient sans cesse dans ses propos. Je crois- l'entendre me disant : € Ce coquin de Fénelon ! ■ du même accent que s'il eût parlé d'un camarade in^Iicat et dont il eût eu à se plaindre personnetfement, tant était déjà forte sa ferveur pour l'impérieux évêque de Meaux. Comment conciliait-il cette passion de la règle et sa foi dans la démocratie? Cet illogisme d'un si rigoureux logicien venait de ce qu'il était au plus haut degré, à travers les abstractions de ses études, un homme de son temps. Il en partageait même les illusions. L'ardeur qu'il montra, depuis, à prendre parti dans la mêlée contemporaine n'aura surpris que ceux qui l'ont mal connu. Avec un appareil scolastique qui n'était chez lui que l'armature du raisonnement, il n'a jamais cessé de s'intéresser jusqu'à la fièvre aux problèmes actuels. Les ouvrages des grands écrivains de l'époque de Louis XIV coudoyaient dans sa bibliothèque les livres des plus récents philosophes et sociologues, et il passait du Discours sur l'histoire universelle au traité de VOrigine des espèces, de Descartes à Auguste Comte, avec une rapidité déconcertante pour les préjugés de 1875. Ses théories sur l'Evolution des genres et sur l'Utilisation du positivisme étaient en germe dans ses études d'alors. Si ma mémoire me sert
bien, un des premiers essais qu'il ait signés fut un article sur Darwin, paru dans la revue que dirigeait M. Eugène Yung et qui est devenue la Revue Bleue. Ses points de vue se sont classés depuis et mis en perspective. Il les avait tous quand il est sorti de cette période de préparation qui m'a laissé le souvenir d'un des beaux spectacles humains auxquels j'aie assisté.
Un hasard détermina cette sortie, à laquelle je ne fus pas étranger. L'excellent M. Saint-René 1 aillandier, qui avait bien voulu s'intéresser à mes premières tentatives d'écrivain, m'avait présente à François Buloz, le redouté directeur de la Revue des Deux Mondes. J'avais écrit dans ce recueil quelques pages peu remarquées auxquelles Buloz avait bien voulu trouver cependant quelque valeur. Il me demanda une étude sur la poésie française contemporaine. Nous eûmes à cette occasion une entrevue d'où il résulta que nous différions par trop de sentiment sur ce sujet. Il fut convenu que je n'écrirais pas l'article. J'ai toujours dans l'oreille la voix de ce dur pasteur d'esprits s'écriant : « Ah! Planche! Planche! Je ne remplacerai donc jamais Planche!... » Je descendais l'escalier de la maison de la rue Bonaparte avec l'obligeant et laborieux M. Radau, aujourd'hui membre de l'Académie des Sciences pour la section d'astronomie, et qui était un des secrétaires de la Revue. Comme il faisait écho aux plaintes de son directeur, l'image de Brunetière se présenta soudain à ma pensée, et je le nommai. I. 19
J'avais eu avec mon camarade de corvée tant de conversations où il m'avait développé des idées ! sur la littérature contemporaine très opposées aux miennes et très voisines du classicisme de Buloz ! « S'il y a quelqu'un qui puisse exercer chez vous le rôle de critique, c'est lui et lui seul, » affirmai- je. — « Nous en avons tant essayé ! » me dit M. Radau, avec découragement. Il soupira : c Essayons encore celui-là!... » Une demiheure plus tard, j'étais chez Brunetière. Que de fois je lui ai rappelé, depuis, son peu d'empressement devant cette porte entr'ouverte ! Son naturel pessimisme lui faisait appréhender un insuccès. Son caractère fier lui faisait craindre de trop rudes heurts. Enfin, il se décida. M. Radau n'avait pas causé vingt minutes avec lui qu'il donnait raison à mon pronostic. On sait le reste.
Je viens d'écrire le mot de pessimisme. Ces âpres années de jeunesse avaient en effet marqué Brunetière d'un pli précoce de mélancolie qui ne s'est pas effacé. Il avait trop peiné, trop jeune. De sa gaieté première — car il avait été très gai — il lui était resté une verve où se trahissait son éducation méridionale, mais qui n'arrivait pas à le distraire d'une pensée à la Pascal que seule la foi religieuse de ses dix dernières années a consolée. Il n'était pas un misanthrope. Il aimait les I hommes et il croyait en eux. Il ne croyait pas à ■; la vie. Il la considérait comme foncièrement mau- ■ vaise et douloureuse. < Si je ne m'écrasais pas de travail, » me disait-il un jour, a je mourrais de
chagrin devant la couleur de mes méditations. » C'est là qu'il faut chercher le secret de cette extraordinaire ardeur à multiplier les tâches qui nous remplissait d'admiration et de terreur, — une terreur trop justi&ée. Brunetière ne fut-il pas à la fois, et pendant combien de temps, maître de conférences à l'Ecole normale et directeur d'une grande revue, publiciste faisant des campagnes d'articles et orateur faisant des campagnes de conférences ? C'était de quoi employer quatre activités d'homme. La sienne s'y prodiguait sans s'y épuiser.
Il ne demandait pas seulement à cette existence intellectuelle toujours sous haute pression un dérivatif à une philosophie trop amère. Il y était entraîné par cette ardeur pour le bien du service, je ne trouve pas d'autre expression, qui est plutôt la caractéristique des hommes d'action que des hommes de plume. Ferdinand Brunetière, si épris fût-il de littérature, n'était pas un littérateur du type habituel. Dans les idées il apercevait leur action possible, mieux que cela, obligatoire, et il y courait. Je n'ai rencontré personne parmi les écrivains de notre génération qui ait été persuadé \ plus que lui que l'esprit mène le monde, et qui, par suite, ait eu un plus fort sentiment de la responsabilité de la pensée. C'est le secret de la prise extraordinaire qu'exerçait sa parole. Dès les premières minutes son auditoire comprenait que cet homme se donnait tout entier. Son visage contracté, où se lisaient les innombrables veilles du
courageux ouvrier de plume, s'éclairait d'une flamme. L'énergie d'une vitalité dépensée sans mesure passait dans son geste, dans ses mots, dans son regard. Un esprit enflammé, agissant, était là devant vous. Cette flamme et cette action faisaient de lui un professeur incomparable auquel pas un élève n'est demeuré indifférent, — un directeur de revue toujours en éveil, également prêt à recueillir les talents nouveaux, à susciter pour de nouveaux efforts les talents fatigués, — un propagateur d'idées, j'allais dire un prédicateur, qui a rajeuni l'art de la chaire en la laïcisant, — enfln un historien des lettres françaises qui a trouvé le moyen de renouveler presque tous les points qu'il a touchés.
Cette dépense de sa personne, prolongée depuis sa jeunesse, a tué Brunetière. Nous l'avons vu, année par année, mois par mois, se consumer, sans qu'il ait jamais consenti à se relâcher de ce qu'il considérait comme sa mission d'homme de lettres. Il semblait avoir pris pour devise ce mot d'un si fier stoïcisme : « Puisqu'il faut s'user, usons-nous noblement. » Témoin de sa jeunesse, j'ai été celui de sa longue agonie.* Je l'ai vu prisonnier de son cabinet de travail, dans une rue voisine de ce Jardin du Luxembourg où nous avions tant erré à vingt ans, causer d'idées, d'une voix qui n'était plus qu'un souffle, s'interrompant pour subir une de ces terribles quintes où l'on tremblait qu'il ne passât, et reprenant sans permettre qu'on le plaignît autrement que du regard. Je l'ai vu enfln,
couché sur son lit, immobile pour toujours, et j'ai éprouvé devant sa frêle enveloppe, qui n'était plus réellement que la dépouille d'un esprit parti, un peu du respect que je ressentais autrefois devant le masque usé de Taine. Brunetière a été, lui aussi, un martyr de l'intelligence. Ces quelques notes n'^nt d'autre prétention que de faire sentir cela, devant cette tombe ouverte, à ceux que les légendes inséparables des grandes réputations ont pu égarer à l'endroit de ce génie combatif, mais désintéressé, mais généreux, mais vraiment digne d'être aimé et regretté. On mesurera la place qu'il occupait, au vide que va laisser sa disparition dans les Lettres françaises contemporaines.
Décembre 1906.
Le grand seigneur belge qui vient de mourir subitement à Royat cxrcupait dans la littérature française une place très originale, sinon très éclatante. Sa perte sera vivement sentie par tous ceux qui suivaient ses patients et curieux travaux. M. de Spoelberch était un des rares élèves d'un maître qui aurait dû, semble-t-il, en laisser beaucoup, tant sa méthode fut excellente : Sainte- Beuve. On compte ceux qui l'ont vraiment suivie. L'auteur des Lundis définissait la critique : une botanique morale. Il voulait qu'avant de juger une œuvre, l'analyste littéraire essayât de la com-
(i) A l'occasion de sa mort (1907).
prendre, et d'abord de la situer, de noter dans leur détail les moindres circonstances où elle se produisit Une telle étude comporte des recherches qui ne sauraient être trop minutieuses, sur la biographie de l'écrivain, ses hérédités, sa famille, ses amis, son temps, les étapes de son labeur, recherches appuyées sur des documents vérifiés. Il suffit d'avoir approché quelques hommes célèbres, pour savoir combien une telle enquête est difficile. Presque toutes les anecdotes sont controuvées, presque toutes les légendes défigurées, les « mots » truqués, les témoins incompétents ou prévenus. Tous les Mémoires sont faussés involontairement, ceux d'un Chateaubriand ou d'une George Sand, aussi bien que ceux d'un Maxime du Camp ou d'un Edouard Grenier. Les lettres intimes, dont notre époque est si friande, sont la pire source d'erreur. Elles exigent une mise au point presque toujours impossible. Il faudrait y discerner — par quel procédé? — l'humeur du moment, les réserves forcées, les exagérations suggérées, ici par l'attitude morale du correspondant, là par une causerie qui n'est pas rapportée, les illusions d'optique tantôt à demi sincères, d'autres fois systématiquement mensongères. Les journaux personnels, les a cahiers rouges » comme celui de Benjamin Constant, ou comme les Souvenirs d'égoiisme de Beyle, deviennent inexacts, dans leur franchise la plus crue, par un manque de perspective. Ce qu'ils racontent n'a pas sa vraie valeur, à cause de ce qu'ils omettent. Une immense besogne de réduc-
tion est nécessaire pour que les renseignements en apparence les plus authentiques prennent leur place, se raccordent les uns aux autres. L'évidence de ces difficultés explique la quasi-solitude du seul historien littéraire qu'ait eu le dix-neuvième siècle. Elle fait comprendre pourquoi ses plus remarquables successeurs ont abandonné cette investigation, naturaliste et scientifique, qu'il a réussie, quarante ans durant, par un miracle inégalé de génie inductif. Ils se sont confinés, un Taine dans la psychologie ethnique et collective, un Weiss, un Jules Lemaître, dans un impressionnisme exquis mais sans intention objective, un Brunetière, un Faguet, un Maurras, dans des problèmes de rhétorique, de morale ou de sociologie. Le beau talent de Sainte-Beuve domine bien ce groupe d'intelligences supérieures. De pas une on ne pourrait dire qu'elle continue l'œuvre du Lundiste. Si l'on veut chercher sa véritable lignée, on la trouvera chez les monographistes. Parmi eux, M. de Spoelberch tenait sans conteste un des premiers rangs. Profondément attaché à la méthode de Port-Royal et des Causeries, il s'était proposé, très jeune, de dresser le dossier complet de quelques grands artistes littéraires. Il avait constaté aussitôt dans quel déplorable esprit d'à peu près sont composées toutes les biographies et, chose plus étonnante, toutes les bibliographies des auteurs les plus célèbres. Comment écrire cependant l'histoire entière d'une pensée sans ces données? Charles de Spoelberch fut conduit par cette idée à des re-
cherches d'une érudition de plus en plus minutieuse. Elles ont fait de lui le Bénédictin de la plus inédite des sciences, celle des documents littéraires. Il a d'abord eu l'ambition d'établir le dossier complet de six écrivains : Gautier, George Sand, Musset, Mérimée, Sainte-Beuve lui-même et Balzac. Ses Lundis d'un chercheur^ sa Véritable Histoire d'Elle et Lui, ses deux volumes surtout sur VHistoire des Œuvres de Théophile Gautier représentent les débris précieux de ce premier projet, auquel s'en substitua peu à peu un autre. La plus puissante des figures ainsi apparues dans son laboratoire de critique finit par occuper le champ total de son attention, et, par une singulière ironie du sort, ce disciple de Sainte-Beuve se trouve être devenu presque uniquement l'historiographe du contemporain que Sainte-Beuve a le plus détesté : Honoré de Balzac.
Balzac! Qui n'a pas entendu Charles de Spoelberch prononcer ce nom n'a pas connu à quel degré un homme peut, du fond de son tombeau, en fanatiser, en hypnotiser, en obséder un autre. Le visage, volontiers fermé et concentré, de ce Flamand à demi Espagnol s'éclairait, ses manières un peu hautaines se réchauffaient, ses yeux bril-
laient, sa voix s'enfiévrait Alors, quand il était en confidence, commençait le récit de ses chasses au document balzacien, qui ressemblaient, par leurs complications, leur ardeur, leur fantasmagorie réelle, à quelque épisode de la Comédie humaine. Il arrivait chez vous, en coup de vent, et sans autre préambule : « Je sais où elle est, » disait-il : c elle est en province. — Et qui, elle? » lui demandait-on, interloqué. Et lui : « Mais la canne!... » On ne l'interrogeait pas davantage. De quoi pouvait-il s'agir, sinon de la canne de Balzac? Canne extraordinaire : le pommeau d'or en était incrusté de pierres, enlevées, prétendait cet audacieux fabuliste que fut le romancier, aux bijoux dont ses admiratrices inconnues lui faisaient présent après les avoir portés. Cette canne, qui fournit son titre à une charmante fantaisie de Mme de Girardin, fut donnée par Mme de Balzac, après la mort de l'écrivain, au docteur Nacquart, le médecin auquel est dédié le Lys dans la vallée. Spoelberch arrive à savoir ce détail, à connaître les héritiers de l'heureux légataire, à les approcher. Puis la canne disparaît, a Je l'ai tenue entre mes mains, » disait-il en crispant ses doigts, et il combinait des conspirations pour retrouver la relique et la conquérir, — la reconquérir plutôt. N'avait-il pas rapatrié ainsi dans son musée du boulevard du Régent, à Bruxelles, aménagé suivant son plan, à lui, les portraits, les livres, l'encrier, tous les manuscrits de Balzac? — Presque tous. Celui d'Eugénie Grandet lui man-
quait. Il savait où il était. Il l'avait vu. Qu'il m'a dit souvent, en me parlant du possesseur : a Que je sache seulement ce qu'il désire le plus, je le lui aurai contre son trésor!... » Et il rappelait la période héroïque de ses recherches, lorsque, après la mort de Mme de Balzac, il parcourait les boutiques du quartier Beaujon, en quête des papiers pillés dans l'hôtel du romancier par les fournisseurs non payés. Il avait découvert ainsi chez un épicier une lettre d'amour de Balzac autour d'une motte de beurre, d'autres lettres chez un cordonnier. Il mimait son dialogue avec les receleurs, ■ — tout fragment de Balzac qu'il ne possédait pas lui avait été dérobé. Et l'on songeait au cousin Pons, à Balthazar Claës, à Frenhofer, à ces poètes de l'idée fixe dont le visionnaire de la Comédie humaine^ leur frère en illuminisme, a célébré les enthousiasmes et pleuré les déceptions.
Cette fièvre balzacienne était contagieuse. Aussi M. de Spoelberch avait-il suscité autour de lui un petit monde de ckabbalistes en Honoré. Ces disciples ne l'appelaient jamais que « le Vicomte », avec mystère et non sans terreur. Très galant homme et très gentilhomme, Spoelberch avait trop de goût pour ne pas le sentir : sa dévotion intel-
lectuelle envers son héros risquait de prendre, au regard des malveillants ou des ignorants, un air de manie. Il n'était pas un maniaque. Il aimait Balzac comme Balzac avait souhaité d'être aimé, avec une intelligence et une lucidité entières. Mais sa poursuite acharnée du livre, du papier et de l'objet avait fait de lui par certains côtés une sorte de bric-à-braquiste de la Comédie kumaine. Comme tel, il avait des jalousies d'amateur, et, pareil en cela à tous les passionnés, il redoutait l'ironie. C'est le motif pour lequel il écartait de lui, implacablement, les balzaciens sans nuance. Il avait ainsi pris à tic Anatole Cerfberr, un des deux auteurs de ce chimérique répertoire des personnages de la Comédie humaine^ où se trouve biographie, — entre Napoléon, Rastignac, Talleyrand, Rubempré, pêle-mêle, — le crapaud Astaroth qui servait à Mme Fontaine, la tireuse de cartes! c Batracien de dimension énorme, » dit ce Vapereau d'un genre unique « qui vivait sous Louis-Philippe... » Pour Cerfberr ce détail était aussi important que la date de naissance de l'Empereur, mentionné, dans ledit volume, à titre uniquement balzacien, pour avoir, « en avril 1813, passé une revue sur la place du Carrousel et remarqué Mlle de Chatillonest. Se penchant vers Duroc, il lui dit une phrase courte qui fit sourire le grand maréchal. » Bien entendu, cette notice ne mentionne même pas Waterloo. Ce fut un jour d'ivresse pour Cerfberr, quand parut cet ouvrage auquel il avait travaillé des années avec un autre
fervent de Balzac, Jules Christophe, — joie empoisonnée par la brouille avec l'irréconciliable a Vicomte ». Celui-ci ne pardonnait pas, au biographe, des excentricités, suggérées par leur commun auteur cependant, telles que d'arriver en regardant autour de lui, avec une prudence effrayée, comme traqué par la police. Le comique était que Cerfberr exerçait avec une parfaite régularité des fonctions d'employé au chemin de fer du Nord. Il apparaissait donc, le collet relevé, parlait bas, vous entraînait vers un fiacre déjeté, sordide, le plus minable de la banlieue, arrêté à un angle de rue. Il vous y faisait monter, puis, à l'entrée d'un passage, descendait précipitamment, et il disparaissait en vous disant avec un clignement d'yeux : « Aujourd'hui, je suis Ferragus, chef des dévorants. » Et il le croyait. Spoelberch, lui, souffrait de ces jeux comme d'une profanation. Je m'amusais à le taquiner en les lui racontant, et comment, trois jours avant sa fin, Cerfberr s'était traîné jusque chez moi : « Je crois, » me dit-il « que j'ai une des trois maladies mystérieuses de Balzac... Cela me console de mourir... » Mot sublime qui n'eût pas étonné le grand homme! C'est le pendant de sa soudaine arrivée chez sa sœur : « Savez-vous qui Félix de Vandenesse épouse? Une demoiselle de Granville. C'est un excellent mariage qu'il fait là... », ou de son cri dans son agonie : a Qu'on aille me chercher Bianchon. »
Il y avait un coin de folie dans Cerfberr, au lieu que chez Charles de Spoelberch, je le répète, rillumination balzacienne était doublée d'un jugement sûr et dominée par une méthode rigoureuse. Son émotion devant ses découvertes de textes inconnus ressemblait au noble frémissement du grand Trousseau à l'hôpital : « Il faut voir, toujours voir des malades! » et parlant du « charme, de l'attrait irrésistible » de la clinique. C'était la Littérature que Spoelberch chérissait de cet ardent amour à travers Balzac. Dans la préface des Lundis d'un chercheuTy il a donné sa profession de foi, trop modeste, quand, après avoir salué dans Sainte-Beuve a le trouveur sagace, le pénétrant scrutateur d'âmes, le maître critique du dix-neuvième siècle », il s'est assigné le rôle de celui c qui sauve de l'oubli, ou de la destruction, des pages et parfois des œuvres très supérieures à celles qu'il pourrait produire luimême ». Les morceaux qu'il a réunis dans ces Lundisy — ses pages sur Balzac et Mme Hanska dans un Roman d'amour; — le bref et substantiel essai à la manière anglaise qui le précède : Contre V oisiveté; — ce chef-d'œuvre de reconstruction qui s'appelle la Genèse d'un roman de Balzac; — les
esquisses rassemblées sous le titre : Autour d'Honoré de Balzac, je cite de mémoire, témoignent que le « chercheur » de Bruxelles était, lui aussi, un « trouveur ». Ce sont de ces chapitres de botanique morale dont l'auteur de Volupté a donné tant de modèles. Ils eussent été plus nombreux s'il n'était arrivé à Spoelberch de Lovenjoul ce qui arriva au peintre du Chef-d'œuvre inconnu, lequel dépense sans compter 'son énergie créatrice en préparations. Notre ami n'aura écrit que des fragments de cette Psychologie de Balzac qu'il était seul capable de rédiger. Quand nous ne lui devrions que la Correspondance du romancier, qu'il a en effet sauvée, son nom serait sûr de ne pas périr. Il l'a pour toujours associé à celui qui fut vraiment le Napoléon littéraire du dixneuvième siècle français. Spoelberch a tout compris de ce génial, de ce déroutant Balzac : et ses complexités sentimentales, et ses procédés d'art, et sa forte doctrine sociale et ses vues divinatoires. Il nous est désormais impossible d'écrire sur la Comédie humaine sans nommer et sans célébrer l'inlassable et infaillible commentateur.
Ce passionné de littérature avait une âme très tendre. Il n'a pas pu se guérir de la plaie ouverte en lui par la mort de la compagne de sa vie. Depuis son veuvage, qui précéda de bien peu sa an, il n'était plus lui-même. Le travail ne parvenait pas à lui faire oublier de longues années d'une intimité complète de cœur et d'esprit. Certaines affections trop vives sont comme une place
offerte au destin pour qu'il nous frappe plus durement. Charles de Spoelberch ne se plaignait guère, mais, dans ces derniers temps, nous mesurions sa souffrance à certains changements trop évidents. Il ne se prêtait plus que par instants à ce plaisir de la conversation, si intense pour lui autrefois. Même de dépouiller, dans son appartement de la rue d'Alger, les liasses de papiers qui lui étaient offertes de toutes parts, aussitôt son arrivée à Paris connue, ne dissipait pas sa mélancolie. De plus en plus il s'enfermait à Bruxelles dans sa galerie littéraire, parmi les trésors de sa bibliothèque, qu'il a si généreusement léguée à Chantilly, nous prouvant son culte pour notre pays et pour les lettres. Le très distingué critique de Louvain, M. Eugène Gilbert, était à peu près le seul ami qu'il continuât de voir aussi assidûment. Aux autres, il écrivait pour s'excuser de ne pouvoir plus vaincre sa sauvagerie grandissante. Du moins, en mourant loin de ses chers livres, dans une chambre d'hôtel, aura-t-il eu auprès de lui ce disciple dévoué, et il aura pu prononcer devant le monument inachevé, mais si précieux, qu'il a dressé à son romancier, le non totus moriar du poète antique, cette suprême consolation pathétiquement résumée par Balzac, — qui citer, sinon Balzac, à propos de Spoelberch de Lovenjoul ? — quand il définissait la Renommée : a le soleil des morts!... >
Juillet 1907.
J'ai connu Edouard Rod vers 1880. C'était l'époque de ses tout premiers débuts. Il venait de publier Palmyre Veulard, et l'école de Médan le comptait parmi les recrues de l'étranger dont elle était fière. « Dans dix ans, toute la littérature européenne sera naturaliste, » disait-on volontiers dans ce naïf cénacle qui n'avait guère d'existence que par la fascination de Zola, sa renommée, ses théories simplistes mais nettes, sa magnifique vertu de travail, et la chaude bonhomie de son accueil. Que Maupassant et Huysmans pussent se considérer comme relevant d'une même doctrine, c'était déjà extraordinaire; moins que la présence de Rod dans ce groupe. Le futur auteur
(i) A l'occasion de sa mort (19 10).
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du Sens de la vie, du Silence, de VIndocile, de V Ombre s'étend sur la Montagne fraternisant littérairement avec celui de Marthe et celui de la Fin de Lucie Pelle gr in, — voilà une de ces anomalies qui prouvent combien nous souffrons du manque de milieu. L'histoire de notre âge aura présenté un trop grand nombre de ces étrangetés. Ne cherchez pas une autre cause à l'incohérence dont il demeure frappé dans ses meilleurs représentants.
Il y avait pourtant une logique dans cet attrait exercé par le naturalisme sur le jeune romancier, Suisse par sa naissance et ses hérédités, à demi Allemand par son éducation, Edouard Rod se cherchait. Il arrivait à Paris, appelé par cet instinct de se distinguer qui conduit, chaque automne, tant de jeunes gens « au vrai pays de gloire », disait Baudelaire. Un autre instinct animait notre camarade, plus désintéressé. Il entrevoyait une formule nouvelle à trouver dans l'art du roman. Quelques années plus tard, dès 1885, il l'avait découverte en effet. La Course à la mort est déjà un livre d'un type bien individuel, une création à la ressemblance de l'esprit qui l'a conçue et réalisée. Un dernier motif encore explique cette crise de naturalisme. Rod s'en rendait compte : l'expression serait toujours pour lui, comme pour tous ceux qui portent dans leur esprit un riche univers d'idées et de sentiments, le problème difficile. Or, c'était le souci de l'expression qui caractérisait surtout les écrivains de l'école de Médan.
Elèves de Flaubert et de Concourt, ils avaient à leur service, les uns et les autres, une « patte » très savante. Dès ce temps-là, ils étaient des artistes achevés, dans leur donnée. Huysmans n'a pas progressé en facture depuis le Drageoir à épices, ni Maupassant depuis Boule-de-Suif. Le relief du rendu, les partis pris nets de composition, l'absence d'à peu près et d'incertitude, tels furent, j'imagine, les prestiges qui déterminèrent cet enrôlement d'une saison dans un cercle où beaucoup d'autres éléments déplaisaient à Rod. Remarquables par la vigueur de leur « faire », les naturalistes ne l'étaient pas moins par le contraste entre cette vigueur et l'étroitesse à demi voulue de leur observation. Je dis « à demi », car s'il y avait chez eux du système, il y avait aussi de la nécessité. Cette pression des circonstances les rend pathétiques à distance, quand on les a connus personnellement. La disproportion était trop forte entre leur sort et leur talent. S'agit-il de Huysmans, par exemple? Il ne faut jamais oublier que ce sensitiï subissait et n'a pas cessé de subir l'affreux esclavage d'un bureau. De dix heures à quatre heures, il ne vivait pas. Le reste du jour il lui fallait travailler, dans quel décor de médiocrité, dîner dans des gargotes et avec quels compagnons, exaspérer ses nerfs aux misérables contrariétés de l'existence pauvre à Paris ! Le temps de la libre et large culture lui a trop manqué. En a-t-il seulement eu la notion? J'en doute. Quoique peu fortuné, Rod avait, lui, le goût de cette cul-
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turc Dès 1880, il avait commencé de se la donner. Il avait vu des gens et des paysages. Il comprenait, non pas pour 1 avoir lu dans les livres, mais par expérience, que Paris n'est pas isolé dans le vaste monde. On se rappelle la boutade de Flaubert : c II n'y a pas que la Bièvre. Le Gange existe. » Rod savait à tout le moins qu'il y avait le Rhin. L'Europe cosmopolite lui avait été révélée. C'était de quoi le détacher vite de ses premiers amis littéraires. Il ne cessa jamais de reconnaître leur réelle valeur, ni surtout de rendre hommage au puissant brosseur de fresques sociales que fut Zola. Il ne retint rien de leurs procédés, ni dans le choix des sujets, ni dans la composition, ni dans ce que nous appelions alors d'un mot inutilement barbare, inventé par ce barbare raffiné, ce névropathe, étonnamment subtil et étonnamment illettré, que fut Concourt : < l'écriture. »
Je me rappelle très bien avoir pressenti cette évolution de Rod, et entrevu son originalité naissante, lorsqu'il publia en 1883 la Femme (V Henri Vanneau dans le feuilleton du Parlement. Ce journal était dirigé par M. Ribot, et il avait pour rédacteur en chef M. Jules Dietz. Aucune feuille ne fut plus hospitalière aux Lettres. Louis
Ganderax et Elémir Bourges y tinrent la chronique dramatique. André Michel y fit la critique d'art. James Darmesteter y publia ses Lettres sur l'Inde. André Hallays y débuta. Rod y collaborait assidûment. Nous ne pouvons pas nous reprocher d'avoir méconnu la généreuse et libérale maison où l'on nous avait si bien reçus. J'oubliais de dire que je figurais moi-même sur le contrôle de cette jeune équipe. Quand le Parlement se fondit en 1883 avec le Journal des Débats, nous célébrâmes sa disparition par une sorte de banquet funéraire, qù Rod récita une complainte de sa façon sur le sort de notre journal et sur le nôtre. Nous n'étions pas très malheureux, car nous retrouvâmes dans l'antique demeure de la rue des Prêtres le même accueil indulgent. Tout de même, c'était un morceau de notre jeunesse qui s'en allait. Edouard Rod avait la conscience de ces fins partielles et de leur mélancolie, plus que personne. Je le revois, à cette minute, comme si plus d'un quart de siècle ne nous séparait pas de cette scène, et la petite salle de restaurant, et les convives, et lui, debout, assurant son lorgnon, son papier à la main, et nous récitant son poème, mi-goguenard, mi-douloureux. C'est encore dans la compagnie de deux de nos collaborateurs du Parlement, André Hallays et André Michel, que je Taurai vu pour la dernière fois, par le triste jour d'automne où nous conduisions à sa dernière demeure cette femme si distinguée, si délicate d'intelligence et de cœur : Mme René Doumic. Ces souvenirs m'ob-
sèdent en traçant ces lignes, et un autre souvenir me reporte bien loin encore, à une chambre de l'avenue du Maine où je rendais visite à Taine, vers cette même époque. Il était venu à Paris, pour la mort de sa mère : t Nous sommes tous des arbres qu'un implacable bûcheron va couper, » me disait ce rude maître, sans me regarder, et, fouillant la cheminée d'une pincette qui écrasait des cendres, il ajoutait : « En voilà un qui vient d'être abattu. Demain ce sera mon tour. Puis le vôtre... > De pareils mots prennent un relief cruel à de certains moments, ils deviennent vrais d'une vérité qui glace. C'est comme le froid de la main d'un mort serrée dans la nôtre !
De telles visions sont celles de l'âge que j'ai aujourd'hui, celui qu'avait Taine quand il proférait à mes vingt-cinq ans la dure sentence. Dès ses vingt-cinq ans, lui, Edouard Rod subit cette hantise de la mort. Ses livres de jeunesse : la Course à la mort, le Sens de la vie, témoignent que cette idée de la fin certaine, toujours menaçante et si rapide, même lorsqu'elle est tardive, a fait comme un fond premier à sa pensée. Il a décrit cette obsession avec des accents dont la simplicité tragique rappelle ces fragments oij Pascal se soulageait d'une terreur pareille. Terreur? Est-ce bien le mot juste? L'idée de la mort, quand elle s'empare passionnément d'une intelligence ou d'une sensibilité, devient à la fois une épouvante et une attraction. Il y a du vertige et de la douceur dans cette sensation presque physique
de l'insondable abîme. . . « Que l'agonie soit rapide ou lente, il y aura un déchirement de notre être, — puis nous tomberons dans un vide infini, sans forme, sans bruit, sans couleur, où rien ne troublera le silence absolu de nos sens... » Il faut lire tout le morceau dans le Sens de la vie (liv. IV, 6). Il éclaire profondément l'histoire de la pensée d'Edouard Rod, la genèse de son art et la dialectique intérieure qu'il semble avoir suivie. Cette page est de 1885. Ouvrez maintenant un livre composé vingt ans plus tard, l'un de ses meilleurs, de ses plus significatifs : VOmbre s'étend sur la Montagne. Comme il rend aussitôt le même son de mélancolie devant les ténèbres montantes ! De quel regard Franck Lysel et Mme Jaffé contemplent le soleil descendant derrière la Jungfrau, — cette lutte du jour et de la nuit que le romancier ne craint pas d'appeler le Drame du couchant ! Qu'il est bien resté le même, et comme il éprouve, lui, l'artiste de cinquante ans, connu et chargé d'oeuvres, la même impression que le pauvre jeune homme de lettres ignoré qu'il était jadis, devant la nuit « qui triomphe toujours, la nuit muette, aveugle et sourde, où la force se déconcerte et où les bruits se taisent, où le silence est humide, l'obscurité pesantes!... Elle est la nuit, pleine de mystère, image de l'autre nuit éternelle, dont nous ne savons rien, qui nous guette, nous épouvante et nous appelle... » C'est parce qu'ils pensent toujours aux ténèbres sans fin dont cette nuit est le symbole, que Lysel et Irène Jaffé sont
bien des personnages selon le cœur de Rod. C'est parce qu'ils mélangent à leurs impressions les plus enivrées le goût de la cendre, du précaire, de l'incomplet, qu'il les a dessinés avec tant de complaisance. Il leur a donné ce qui fait le thème constant de ses créations : l'intensité de la vie sentimentale et morale empoisonnée à la fois et exaltée par l'attente du dénouement inévitable. Plus il l'est, inévitable, plus il nous est urgent de ne pas manquer cette courte, cette fugitive opportunité qui nous est prêtée plus qu'accordée. Les livres d'Edouard Rod — essais de critique, nouvelles, romans — sont tous imprégnés d'un sentiment issu de cette idée : le besoin d'une vérité qui nous assure que nous n'avons pas perdu nos brèves et irréparables années, l'angoisse de rencontrer cette vérité avant qu'il ne soit trop tard. Les lecteurs habitués à la littérature religieuse reconnaîtront là un des états d'esprit que les maîtres de l'ascétisme chrétien s'appliquent à cultiver : l'appel à la conversion par l'épouvante devant l'écoulement hâtif des jours. Qui a pu lire le Panégyrique de saint Bernardy et oublier la page sublime : o Bernard, Bernard, > se disait-il, a cette verte jeunesse ne durera pas toujours... La vie nous manquera comme un faux ami, au milieu de nos entreprises... Ah ! puisqu'elle est toujours emportée par le temps qui ne cesse de nouÇ échapper, tâchons d'y attacher quelque chose qui demeure... » Mais saint Bernard, mais Bossuet, mais Pascal, mais Bourdaloue n'avaient pas de doute sur ce quelque chose qui
demeure. Le pathétique d'Edouard Rod, c'est qu'il le cherche, lui, ce quelque chose, sans jamais être assuré de le trouver. Cette vérité de notre être intérieur, qui fasse point fixe en nous, oii donc était-elle dans cette fin du dix-neuvième siècle français, dont Rod a si bien connu les doctrines, si intimement partagé les aspirations contradictoires? Ses Idées morales du temps -présent nous apportent sa réponse, et c'est le doute, un doute oii la hauteur de l'Idéal se mélange à l'hésitation de l'intelligence.
Il semble bien que telle a été jusqu'au bout l'attitude mentale de Rod et qu'il ne s'est fixé dans aucun dogme, dans aucune doctrine. Il est allé jusqu'au bord du catholicisme. Le Sens de la vie contient des pages émues sur l'Eglise qui ont pu le faire ranger un instant parmi ceux que l'on surnommait les néo-chrétiens. Deux très bons juges, M. Jules Lemaître et M. l'abbé Félix Klein, y ont été pris (i) : « Elle est immobile et tout passe... Elle a vaincu les schismes, les hérésies, les incrédulités. Elle a vaincu jusqu'aux germes
(1) Les Contemporains (5' série). — Le Mouvement nêo-chrétien.
putrides qui la décomposaient ; les empires se sont abattus devant elle. Elle brave la Science dont tous les relatifs se brisent contre son absolu... » Celui qui a écrit ces lignes va croire. Il croit. Tournez trois pages et écoutez-le : « Je me mis à murmurer des livres^ hélas! des livres seulement : Notre Père qui êtes aux cieux. » Rod n'alla jamais plus loin. Il a entrevu pareillement la beauté propre à l'action. La monographie en deux volumes qu'il a intitulée la Vie privée de Michel Teissier et la Seconde Vie de Michel Teissier le démontrent. Oui. L'action le tenta une heure, mais il démêla vite ce qu'elle a de féroce. Elle lui fit horreur, et c'est là ce qu'il signifie lorsque, à la fin du second de ces documents, il évoque Michel regardant sa femme et sa fille pleurer front contre front « Il ne comprit pas le sens profond de leurs larmes. Il ne devina pas^ qu'elles venaient d'une même source pour aller se perdre dans le même courant, qu'elles n'étaient qu*un soupir dans la plainte éternelle de celles qui seront les éternelles victimes de notre égoisme^ de nos ambitions et de nos duretés. » D'ailleurs, pour agir, quand on a comme lui l'appétit de la vérité, il faut savoir. A quelle cause se dévouer, quand toutes celles que les hommes défendent ont tour à tour été éprouvées par l'expérience et condamnées? Est-il, dans notre littérature actuelle, une analyse plus pénétrante et plus cruelle des erreurs sociales contemporaines que Vlndocile, qui date de quatre ans à peine? Cette pensée inquiète et lucide erre
ainsi, d'une extrémité à l'autre du monde des idées et du monde des faits et jamais elle ne peut ni oublier que tout nous fuit d'une fuite éternelle, ni prononcer une seule fois cette parole de vérité, dont elle a faim et soif comme de pain et d'eau ; cet : « icy est fondée la foi profonde » que la folle espérance de la Renaissance rêvait d'écrire sur les portes de la Cité de l'avenir. C'est la vieille et désolante inscription, le Lasciate ogni s-peranza du proscrit Florentin que Rod aurait épelée sur toutes les murailles d'aujourd'hui! S'il ne la lit point, s'il -ne désespère pas, c'est qu'il a fini par en appeler de l'intelligence au cœur, et par apercevoir la vérité de l'âme humaine dans la palpitation même de cette âme. C'est là ce qu'expriment, avec une poésie singulière, ses deux chefsd'œuvre, à mon avis du moins : le Silence et l'Ombre s'étend sur la montagne.
Plus d'idéologie dans ces deux récits, — et quand je parle du Silence, c'est bien entendu la première des deux longues nouvelles réunies sous ce titre que je désigne, la seconde étant très inférieure à la premièra Les personnages ne sont plus des intellectuels à la poursuite d'une doctrine. Ce sont des sensibilités dévorées par la passion, mais pure, mais si dégagée de bassesse que sentir de la sorte, c'est presque prier. L'énergie des caractères ne se déploie plus dans les événements. Elle est tout intérieure. Kermoyan et Mme Herdevin, les héros du Silence, Lysel et Mme Jaffé, ceux de l'Ombre s'étend, ont concentré leur être le plus secret dans
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leur puissance detre heureux et de souffrir par et pour ce qu'ils aiment Ce sont des solitaires qui habitent un cloître invisible, celui qu'ils portent en eux. Ils en sont à la fois les architectes mystiques et les desservants. L'émotion leur creuse l'âme à une telle profondeur qu'ils atteignent par elle à cet absolu, que leur père spirituel a vainement demandé aux spéculations de l'esprit Dans ces deux livres, Edouard Rod souhaite visiblement de produire avec de la littérature une impression pareille à celle que donne un autre art dont il fut un dévot : la musique. Lui, l'ancien disciple du maître de Médan, c'est l'indéfini, c'est l'au-delà qu'il cherche maintenant. Il voudrait que sa phrase s'étouffât comme un soupir, s'attendrît comme un regard, exprimât l'inexprimable de la tendresse et de la douleur. Il y réussit Ecoutez Lysel jouer sur le violon, auprès du lit de Mme Jaffé mourante, des airs composés pour elle : « Ces airs expriment, dans la seule langue appropriée et accessible à tous, une émotion dont Vtntensité ferait éclater les formes du discours. Tendres, éloquents, parfumés, déchirants, ils ouvrent comme une échappée sur l'infini de tendresse où se placent deux cœurs qui ne ^épanchèrent jamais complètement Vun dans Vautre. Leurs notes vibrent comme des paroles essentielles qui ne seront jamais prononcées, et dont l'écho pourtant ne s'est pas perdu. Si les sens amortis d'Irène les apportèrent à sa conscience, elle apprit à ce moment que le mystère de V amour
et celui de la mort ne s'éclairent qu'en se rencontrant. C'est en se trouvant ensemble aux heures de l'agonie, quand l'un sent échapper les dernières gouttes de sa source de vie, quand l'autre aspire en vain à verser dans cette source tarie les ondes inutiles de son sang, c'est alors que Von comprend ce que c'est qu' aimer ^ ce que c'est que mourir... » Il faut remonter au Michelet de la mort de Watteau et au Henri Heine du Livre de Lazare pour trouver des phrases aussi voisines des mélodies d'un Chopin et d'un Schumann, aussi soutenues par la passion, avec ce qu'elle enveloppe d'indéterminé et pourtant de si précis. Celui qui a écrit cette fin de V Ombre s'étend sur la Montagne fut, ce jourlà, un grand artiste littéraire, dans le meilleur sens du mot.
Il le fut toujours par les plus nobles vertus professionnelles : l'assiduité du labeur, la conscience dans la tâche, 'la richesse de la culture. J'ai dû forcément négliger, dans ces notes hâtives, bien des côtés du talent d'Edouard Rod. Je n'ai pas dit combien cet art si exalté, si lyriquement intime était en même temps un art de mesure et de netteté. Il avait retenu de son passage chez les naturalistes le sens du personnage moyen, de ce que ces messieurs appelaient dans leur jargon d'atelier : a le coudoyé ». Il a été préservé ainsi
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du danger que son Idéalisme lui faisait courir : celui de la chimère. Même les plus exaltés de ses héros sont bien des hommes d'aujourd'hui, avec un état civil. Les plus exceptionnels ont une physionomie vraie, des gestes, un parler de réalité. Je n'ai pas dit non plus qu'à côté du romancier d'idées et de passion, il y eut chez lui un romancier de mœurs et qui écrivit dans ce genre des études de premier ordre : ainsi le Ménage du fasteur Naudié. Je n'ai pas dit la valeur de ses essais de critique. Il restait au courant de tout le mouvement contemporain et dans tous les sens, depuis la sociologie jusqu'à l'esthétique. Le scrupule et l'abondance de sa documentation étaient extraordinaires. Il connaissait, et très bien, pour y avoir séjourné, l'Italie et l'Allemagne, l'Angleterre et l'Amérique. Il avait appris la France, qu'il possédait comme un autochtone, et il n'avait pas désappris la Suisse, sa petite patrie, à laquelle il demeurait fidèle, avec une piété d'autant plus touchante qu'elle était plus discrète. J'en peux apporter un témoignage personnel. Le hasard voulut que, l'été dernier, nous nous rencontrâmes à Versailles où nous nous étions retirés tous les deux, afin d'achever un travail en retard. Rod prenait aux assises de la ville les notes de son roman judiciaire : le Glaive et le Bandeau. Nous nous promenions longuement dans le vaste parc, par les fins si douces des belles après-midi. Nous regardions ces vieux arbres taillés, ces eaux encadrées de statues, cette nature ordonnée, comme
pensée, et nous évoquions nos compagnons disparus qu'il devait si vite rejoindre. Au cours d'une de ces cordiales causeries, je lui rapportai le désir exprimé devant moi par plusieurs de mes confrères de l'Académie qu'il fît comme Cherbuliez et se présentât. Il eût été nommé certainement et je le lui dis. Il lui suffisait de se faire naturaliser.
« — Il faudrait cesser d'être Suisse, » me répondit-il. « Je ne m'estimerais pas de renier mon pays pour un motif d'ambition. Cherbuliez est venu à la France au lendemain de la guerre de 70 et de vos malheurs. Cela justifiait tout. Aujourd'hui, il penserait et agirait comme moi. »
Ce que cette phrase ne rend pas, c'est la simplicité de la voix pour la prononcer, le regard réfléchi et clair des yeux, cette belle probité tranquille, comme répandue sur ce visage sérieux. Et je crois le voir encore sourire du sourire gai, presque enfantin qu'il savait avoir, quand je lui répondis à mon tour :
a — Alors nous vous dirons le mot de Valentine de Milan à Dunois : Vous nous avez été dérobé!... »
L'œuvre de l'écrivain ne nous a pas été dérobée, elle. Nous la gardons. Elle a sa place marquée dans l'histoire de la littérature française. J'aurais voulu avoir plus d'autorité pour le dire, et plus d'espace pour le démontrer.
Février 1910.