EGLISE ET COUVENT ACTUELS DE SAINT-MALO
« Ma foi, messieurs, dit-il, je crois avoir votre affaire: il y a à quelque six milles d’ici une jolie prairie avec la rivière d’un côté et, de l’autre côté, une colline boisée; c’est coquet et c’est excellent pour y faire de l’élevage, venez voir. » Et quelques minutes après, monsieur le curé monte en voiture avec ses hôtes et va leur montrer l’endroit.
Ces messieurs sont charmés, surtout lorsque monsieur le curé leur eut dit qu’il croyait qu’on pouvait acheter là deux milles âcres peut-être pour une moyenne de deux piastres l’âcre.
Peu de temps après, le terrain était acheté. On y construisait une vaste maison qui pouvait, devenir un vrai phalanstère, de vastes dépendances, et déjà une douzaine d’hommes, que l’abbé aumônier avait été chercher un peu partout dans les environs de Paris, particulièrement à Argenteuil, étaient rendus sur place.
On établit bientôt une beurrerie et ce fut vraiment une grande aide pour les quelques familles qui se trouvaient à proximité. Au bout de deux ans, l’entente cessa entre l’abbé aumônier et les directeurs de « Fanny Lux, «l’association prit fin et «Fanny Lux » avait vécu. La duchesse fonda ensuite des fermes à six milles de Starbuck et donna à l’endroit le nom de « Fannystelle » toujours en souvenir de Fanny R. Un argent fou fut dépensé bêtement dans ces deux projets d’établissement; la paroisse de Fannystelle y gagna une toute petite chapelle et un modeste presbytère. Tout cela sentait fortement le juif. Je n’ai pas à dire qu’à la mort de la duchesse, la famille contesta à l’abbé juif un legs d’un million et
quart et qu’elle crut bon de transiger pour la moitié. Mais quelques années après, l’ex-aumônier disparut à la suite d’une affaire de captation et la police de France n’a pas encore pu mettre la main dessus.
« Fanny Lux » prit le nom de La Borderie. On y fit un peu de tout, même une société anonyme qui exploita un certain temps une usine de lait condensé. Le tout fut vendu. La Borderie prit le nom de La Rochelle. L’établissement changea de mains une seconde fois et brûla. Ce fut la fin.
En quatre-vingt-neuf donc, il fut question d’une chapelle à Saint-Malo.
Le nom de Saint-Malo vint de ce fait que le premier colon canadien qui s’établit par là fut Louis Mal o. Quand on le voyait arriver à la messe le dimanche à Saint-Pierre, les gens s’amusaient à lui demander: « Comment ça va-t-il à Saint-Malo? » Le nom est resté.
Au mois de janvier 1890, monsieur le curé de Saint- Pierre réunit les chefs de famille de Saint-Malo dans la petite maison d’école de l’endroit. La plupart trouvaient que c’était prématuré de faire là une paroisse séparée. Monsieur le curé les encouragea :
« Nous ne sommes pas capables d’entretenir une église et de faire vivre un prêtre, disaient-ils. Il y a dix ans, à Saint-Pierre, il y avait exactement le même nombre de familles que vous avez ici aujourd’hui, quarante-six, et voyez maintenant; quand vous aurez une église et un prêtre, vous verrez le développement que prendra votre établissement. »
Le lendemain, un certain nombre d’hommes par-
taient pour le grand bois. On coupait la charpente de la chapelle de Saint-Malo.
Dans le cours de l’été suivant, monsieur Albert Préfontaine transporta sur les lieux son moulin à scie et faisait scier la charpente de la future chapelle. Monseigneur paya le temps des hommes, cinquantequatre piastres. Ce fut tout ce que le bois du gros coûta.
A la fin de septembre, on avait choisi l’emplacement de la future chapelle, et le XXème dimanche après la Pentecôte, en la fête de la Maternité de la Très Sainte Vierge, monsieur le curé de Saint-Pierre faisait cette annonce au prône de sa paroisse : « Tous
les hommes capables de travailler le bois sont invités à se rendre à Saint-Malo ce soir pour être prêts à commencer demain matin à mettre debout la chapelle de Saint-Malo. Je leur demande à chacun une journée de travail gratuit. Rendez-vous au presbytère à cinq heures; il y aura des voitures pour transporter les hommes et les outils.
Le soir en effet, le curé de Saint-Pierre arrivait à Saint-Malo avec douze charpentiers. Par groupes de deux ou trois, ils logèrent chez des amis.
Le curé alla chez le patriarche de l’endroit, Louis Malo. Il y avait là aussi nombreuse société que le permettait la petite maison; la soirée fut joyeuse et chacun se retira avec l’intention de faire une bonne journée le lendemain.
Vers minuit, le vent se lève et la pluie se met à tomber à torrents. Vers les trois heures du matin, la toiture en terre de la maison du père Malo était pénétrée et des paquets de glaise arrivaient sur le
plancher: ploc! ploc, sur les lits, plouf! plouf! Monsieur et madame Malo sont bientôt debout, car l’eau s’est fait un chemin et un petit Niagara tombe sur leur lit. On roule le lit un peu plus loin: « Monsieur le curé, est-ce qu’il pleut sur vous ? — Non, pas encore, mais il tombe de la glaise! » De temps en temps: plouf! plouf! le curé avait fourré la tête sous les couvertures pour se garer. Mais bientôt il y avait dix chutes d’eau en miniature dans la chambre et le froid arrivait; le vent d’ailleurs soufflait en rage au dehors. Voilà vite trois pouces d’eau dans la maison. Il fallut bien se lever, car, comme dit l’abbé Noret dans une chanson où il décrit la scène:
« Un lit pourtant, ce n’est pas un bateau! »
Peu après, la pluie tourne en neige et la couche blanche qui s’accumule raccommode la toiture de la maison. Toute l’avant-midi, c’est une furieuse tempête; pas un ouvrier ne vient aux nouvelles. Cependant, après-midi, la neige diminue, mais il fait un froid de chien. Un à un, les gens de Saint-Pierre arrivent chez monsieur Malo et l’on décide à l’unanimité de remettre la partie à une huitaine et de s’en retourner, ce qui fut fait. Les chemins étaient abominables et les mares d’eau s’étaient couvertes d’une glace de l’épaisseur d’une vitre.. Nous sommes obligés de mettre trois heures pour revenir à Saint- Pierre où nous arrivâmes gelés jusqu’aux moelles.
Huit jours après les mêmes hommes de bonne volonté retournèrent à Saint-Malo, et le lundi matin, par un très beau temps, tous se mirent à l’ouvrage sous la direction de monsieur Sévère Beaulieu. Quelques-uns des ouvriers donnèrent encore la journée