‹ Pages détachées, notes de voyageChapitre 11 sur 33 · RS QE · texte numérisé non relu

RS QE

côtés dans le sol c'est un ruissellement continu, un suintement d’eau qui s’égoutte.

À part quelques gros canards qui s’enfuient bruyamment en battant de leurs ailes la surface de l’eau, le silence le plus profond règne,

et aucun être animé ne se montre.

Quand, le lendemain, nous continuâmes notre route, la pluie s'était définitivement établie, une pluie fine et continue que coupaient par moments de grandes rafales de tempête.

Et, dans ce paysage si tourmenté et si sauvage, une impression de tristesse immense et de je ne sais quelle angoisse montait avec la sensation d’être comme perdus tout au bout du monde, tout près de la fin de tout.

À neuf heures du matin, nous apercevions le premier glacier.

Au milieu des neiges qui couvraient une haute montagne se dessinait une grande tache d’un bleu verdâtre, comme translucide, et, à la lorgnette, on y distinguait un amoncellement

de glaçons énormes grimpés les uns sur les

autres, comme des vagues se heurtant dans un tourbillonnement de tempête et surprises ainsi au milieu de leurs luttes et de leur conflit.

De nombreux troupeaux de phoques passèrent en bondissant non loin du navire, et deux baleines nous suivirent assez longtemps, lançant de grandes gerbes par leurs évents.

Le 27 fut la dernière journée dans le détroit; la côte s’abaissait : c'était un dédale de rochers noirs et arides s’enchevêtrant les uns dans les autres; le détroit de Magellan reprenait un peu, à sa sortie, l'aspect qu'il avait à l'entrée; les deux rives s’écartaient et ne se distingualent plus que confusément derrière un rideau de brume ou de pluie.

Alors, venant vers le nord en sortant du détroit, nous nous engageâmes au milieu de ces îles qui couvrent la côte ouest de la Patagonie et qui forment ce qu’on appelle les

canaux latéraux.

30 avril. — Pluie, vent et grêle font rage

et nous masquent parfois complètement la

re TE =

nie à ee ee ns 2

route. Par instants, la rafale s’apaise, une éclaircie se fait, le rideau se déchire, et nous nous voyons dans un étroit canal que bordent les masses énormes de rochers tombant à pic dans la mer, tout ruisselants d’eau; en

arrière s’étagent d’autres chaînes plus élevées

et couvertes de neiges : un pic se dresse tout éclatant de blancheur ; ici se déroulent de fantastiques glaciers ; l’un d’eux, le glacier de Sarmiento, nous apparaît au loin comme un immense lac de glace et, renvoyant fortement la lumière, tranche vivement sur le reste

du paysage embrumé.

Au mouillage de Puerto-Bueno, où le mauvais temps nous retint trente-six heures, toute une famille de Fuégiens accosta : huit hommes, quatre femmes et une dizaine de marmots.

Dans un grand canot, débris de quelque naufrage, ils grelottaient sous le vent et la pluie, accroupis autour d'un feu maigre qu'ils entretenaient avec soin au fond de l’embarca-

tion.

Ils étaient presque tous entièrement nus.

Les hommes et les enfants montèrent à bord, les femmes restèrent dans le canot. Ils présentaient le même type que ceux rencontrés précédemment : les membres grèles, le torse peu musclé, le tissu graisseux assez développé, l'abdomen gros et proéminent, les pieds et les mains petits. La tête est ronde, la face aplatie, le nez épaté, de fortes lèvres et généralement de mauvaises dents; les pommettes sont saillantes et, sous un front bas et étroit, de petits yeux mobiles avec une expression inquiète et bestiale; en somme, des êtres au dernier échelon des races humaines.

Pas de barbe, quelques poils hérissés à la lèvre et au menton.

Ils se parlaient très vite une langue sonore, dure, un peu rauque, paraissant presque exclusivement composée de voyelles.

Errant sur le pont, ils rôdaient autour des cuisines avec des allures de chiens affamés et se défiant des coups de pied; ils se chauffaient aux fourneaux et allongeaient leurs têtes au-

RS

ee + né 8

"tn

dessus des panneaux ouverts de la machine, des profondeurs de laquelle montait une buée chaude.

Ils attrapaient ici un os, là un biscuit, plus loin une poignée de tabac, que leur donnaient les matelots, ces autres grands enfants qui les regardaient curieusement avec de grands éclats de rire et les bousculaient amicalement.

Ils allaient sans cesse du pont à leur canot, partageant avec leurs femmes ou serrant avec soin leur butin.

L'instinct du vol perçait, et, quand ils ne se croyaient pas observés, ils cachaient vivement sous leurs haiïllons les quelques débris ou menus objets qu’ils pouvaient prendre.

Vers le soir, leur ayant donné qui un vieux pantalon, qui un vieux paletot, qui une paire de souliers percés, ils s'étaient un peu apprivoisés, causalent bruyamment, grotesques sous leurs oripeaux européens, et leur bouche se fendait d’une oreille à l’autre dans un rire bête.

Dans l'après-midi, une pirogue avait passé

rès du bord sans s'arrêter: trois femmes la )

montaient, couvertes de peaux de bêtes, et trois hommes absolument nus, barbouillés de

guerrière.

noir : peut-être en expédition

2 mai. — Hier et aujourd'hui, la pluie a continué, masquant à peu près complètement notre horizon. De chaque bord, nous apercevons les silhouettes immenses et sombres des rochers et des monts qui semblent faire la haie sur notre passage.

Par intervalles, la brume est zébrée de grandes raies blanches : ce sont les cascades innombrables qui ruissellent sur le flanc des rocs et qui, toutes blanches d’écume, tranchent sur le fond gris de notre horizon rétréci.

Nous avons mouillé aujourd’hui au havre Grappler.

Sur la plage, à trois cents mètres, une vingtaine de Fuégiens s’agitent, et nous voyons distinctement trois ou quatre huttes d’où s’échappe une fumée épaisse.

Nous débarquons; il y a là une quarantaine

d'hommes, femmes et enfants; trois grandes

er

tnt ment =

pirogues sont tirées sur les galets de la plage; toute la bande nous entoure, tandis qu’une douzaine de chiens faméliques à mine de chacal, au pelage gris et noir et au long museau pointu, nous accueillent par des aboiements féroces.

Sur de petits tertres formés de détritus de toutes sortes et couverts des débris de grosses coquilles de moules, se dressent les huttes.

De forme arrondie, faites de branchages, recouvertes de peaux de phoque ou de daim, avec un trou au sommet pour la fumée, elles sont d’ailleurs fort grossièrement construites; le vent et la pluie y entrent largement par maintes ouvertures qui, à notre approche, laissent passer une tête étonnée d'homme, de femme ou d'enfant.

Trois femmes sont debout à l’entrée de la première hutte que nous rencontrons : deux jeunes au visage relativement agréable, qui manifestent leur contentement par de joyeux éclats de rire; la troisième est une horrible

vieille parcheminée dont une peau de bête

couvre les épaules maigres et dont le ventre ridé et flasque tombe sur les cuisses en triple besace.

Elle gesticule avec fureur, tendant vers nous un bâton dont elle nous menace; un peu de galette la fait taire; ses compagnes nous font signe d'avancer, nous les comblons de biscuit ; à l’une d’elles l’un de nous donne même une espèce d’écharpe en mousseline, vêtement assurément bien approprié au climat ; elle le noue aussitôt autour de sa taille avec de petits cris de singe joyeux : c'est son unique vêtement.

On fait cercle autour de nous et on nous présente des peaux de loutre, de daim ou de phoque, des têtes de renard et quelques armes primitives en os taillé.

Ils sont arrivés à pousser la familiarité jusqu’à tâter avec soin nos vêtements, en se regardant entre eux avec des claquements de langue significatifs.

Mais voilà que P... tire sans crier gare un

coup de fusil sur je ne sais quoi; l'effet de la

détonation est immédiat : ceux qui nous entourent fuient à toutes jambes en hurlant, et à tous les trous des cases surgissent des têtes effarées et grimaçantes, livides de peur sous l’épaisse couche de crasse qui les protèse du froid.

Notre attitude les rassure, et, bien que timidement, ils reviennent peu à peu.

Ce furent les derniers Fuégiens que nous

réencontrâmes.

5 Mat. — Nous continuons notre route dans un dédale formé de petits îlots couverts de bois; à notre approche, toute la gent emplumée, assez nombreuse dans ces parages, plongeons, cormorans, canards, fuit à tire-d’aile.

L'approche de l'hiver avait d’ailleurs fait émigrer vers le nord oiseaux et quadrupèdes ; pendant l'été et le printemps, ces rivages sont au contraire peuplés d’une multitude d’oiseaux et animaux de toutes sortes.

Par moments, le canal où le navire s'engage est tellement resserré qu'on dirait un étroit

couloir où deux navires pourraient à peine se

croiser, et nous longions presque à la toucher l'immense muraille de rocher, haute de deux à trois cents mètres, qui tombait à pic dans la mer de chaque côté de nous, striée bizarrement de larges raies longitudinales alternativement blanches et noires.

gues frôlaient

En d'autres endroits, nos vei les arbres du rivage, et les détours les plus brusques et les plus capricieux faisaient à chaque instant varier le paysage.

Le Icely-Sound, devant lequel nous passons, étend à perte de vue son immense champ de glace, et de gros glaçons détachés de l’ice-feld flottent çà et là.

Vers six heures du soir, nous sortions des canaux; des vagues énormes nous faisaient tanguer effroyablement; des nuages s’amoncelaient, poussés dans une course folle par un vent déchaïîné; sous les coups de mer, le navire craquait lugubrement et vibrait dans toute sa coque.

Nous entrions dans le Pacifique en pleine

tempête.

Page 1