‹ Pages détachées, notes de voyageChapitre 18 sur 33 · ILE · texte numérisé non relu

ILE

Taio-Hae, dans l’île de Nuka-Hiva, est le siège de la résidence. C’est un petit village mi-européen ou américain, mi-indigène, aux maisons disséminées sur le bord de la mer, au fond d’une assez large baie.

Deux mornes d’aspect désolé font sentinelle de chaque côté à l'entrée; un demi-cercle de montagnes l'entoure; derrière le village, le terrain bien boisé s'élève en pente assez douce jusqu’au pied de la montagne qui ferme la vallée dans le fond par une muraille presque à pic de près de mille mètres.

C’est de Taio-Hae qu'avec un de mes compagnons du bord je partis, vers une heure de

l'après-midi, par une belle journée, pour aller

à Atihéou. Nous voulions ainsi traverser l’île dans sa largeur, c’est-à-dire franchir la première crête, traverser la grande vallée centrale de Taïpivaï et, après avoir gravi la seconde ligne de crête, descendre de l’autre côté sud de l’île dans la baie d’Atihéou.

Toutes les îles de cet archipel des Marquises se ressemblent : d'origine volcanique, elles peuvent être ramenées à un type commun, que l’on trouve dans sa plus grande simplicité à Hiva-Oa : une crête médiane d’où se détache une série de contreforts qui viennent en pentes raides tomber à la mer en hautes falaises abruptes et qui limitent de profondes vallées et de nombreuses baies.

Vues du large, ces îles offrent un aspect un peu différent, suivant qu’elles présentent leur côté nord ou leur côté sud.

Dans le sud, exposé aux brises fraîches et constantes des alizés, une végétation puissante couvre tout d’un magnifique manteau de verdure, depuis le fond des vallées jusqu'aux

crêtes des montagnes.

Le côté nord est plus aride; en maints éndroits, les collines montrent leur dos pelé, leur terre rouge brûlée par les rayons du soleil ou ravinée par les pluies; le roc apparaît gris et nu, découpé en pointes pittoresques où la clarté crue du jour met, dans la lumière irradiée, comme un flamboiement tremblotant.

C’est seulement dans la vallée que la végétation reparaît puissante et touffue.

Mais si, d’une baie à l’autre, les lignes générales du paysage changent peu, les détails varient à l'infini; et comme l’ensemble est toujours grandiose et sauvage, les détails toujours pittoresques, on ne se lasse pas du spectacle.

Le sentier qui part de Taio-Hae va d’abord montant doucement : c’est de chaque côté un fouillis inextricable de goyaviers toujours chargés de fruits, de « borao » couverts de fleurs en forme de coupe d’une belle couleur jaune orange, à fond de pourpre, puis des papayers, des cotonniers, des citronniers, des orangers, de grands « mapés » aux troncs énormes s’éle-

vant tout droit avec des contreforts qui s’avan-

cent comme des murs, et dont les fruits Jonchent le sol comme de grosses châtaignes, et par-dessus tout les têtes élancées et mobiles des cocotiers dont les grandes feuilles se balancent constamment avec un sourd bruissement.

Des ruisseaux roulent de tous côtés sur des cailloux leur eau limpide et fraîche, tandis qu'on a jeté comme des ponts, d’un bord à l’autre, quelques troncs de cocotiers à demi pourris.

Et partout, sur le sol, un éboulis de roches et de pierres roulées, de toutes grandeurs, vomies là dans je ne sais quel cataclysme.

Çà et là, près des ruisseaux, quelques cases isolées ou groupées, toutes pareilles : une large plate-forme, haute d’un mètre ou un mètre cinquante, faite de fragments de roches entassées, l’assise supérieure formée de larges pierres plates et polies, c’est le « paepae ». Là-dessus, le Canaque a élevé sa case, dont les troncs de cocotiers forment la charpente, des bambous entre-croisés les murs et un épais

feutrage de feuilles de cocotier la toiture.

À notre approche, les chiens, debout sur le paepae, s’enrouent à force d’aboyer, ou nous voyons quelques femmes à demi nues rentrer précipitamment et sortir l'instant d’après en mettant à la hâte leur longue robe de couleur voyante : coquetterie et non pudeur. Les hommes nous saluent d’un « cahoa » sonore et nous invitent à entrer.

Hommes et femmes, ces Marquisiens sont les dignes représentants de cette belle et forte ands et

race maorie qui peuple la Polynésie : OT

gure

bien musclés, aux traits réguliers, à la fi énergique, les hommes vont presque nus, leur costume se réduisant à une étroite ceinture ou au pareo tahitien.

Ils sont tatoués de la tête aux pieds par de larges bandes de couleur gris fer, séparées par des arabesques; et ce tatouage, à lui seul, constitue un véritable vêtement.

Les femmes ne sont vêtues généralement que d'une sorte de pagne serré à la taille, pardessus lequel elles jettent à l’occasion une

longue robe légère.

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té

Moins tatouées que les hommes, elles n’ont sur les lèvres que quatre ou cinq lignes verticales bleuâtres, tandis qu'aux mains et aux poignets un tatouage d’arabesques serrées et fines dessine comme un gant à jours.

Aux cheveux et aux oreilles, des fleurs ou du feuillage, et au cou un petit paquet d’herbes odorantes.

Tout en suivant le sentier, nous rencontrions, çà et là, de ces entassements réguliers de pierres, assises d'anciennes cases aujourd’hui disparues. À un endroit surtout, les paepae sont nombreux et se touchent presque sur une assez grande étendue; 1l y a là les restes d’un grand village dont les vieux Canaques (1) parlent encore.

Sur le bord de la route, on montre un emplacement qui aurait été celui de la case du

(1) J'emploie indifféremment pour désigner ces peuples polynésien, tahitien, marquisien, tongien, samoan, le terme de Canaque ou de Maori ; bien que consacrée par l'usage, cette façon de parler repose sur une inexacti tude : Canaque devrait désigner spécialement les Néo- Calédoniens, de race papoue, race absolument différente de la race maorie.

« taoute » (sorcier), et, comme appui à cette assertion, au pied d’un vieux cocotier oît un tas d’ossements humains à demi enfouis dans le sol et blanchis par le temps : restes de sacri-

fices humains.

Un peu plus loin, sur un point plus élevé et perdu dans la broussaille, est encore le paepae de la case du chef de la pêche. De là on découvre toute la baie, et quand des troupeaux de requins ou quelques baleines apparaissaient, la conque donnait le signal à toute la population.

Nous passâmes devant le village disparu, et cest en vain que nous nous arrêtâmes un instant pour Y évoquer les ombres de ses anciens habitants : rien n'apparut, tout resta silencieux ; seule, la brise de la mer en passant dans les cocotiers faisait s'entre-choquer les feuilles avec un petit bruit sec; le taoute ne se dressa pas pour nous immoler À ses dieux vengeurs, mais un bœuf, à demi sauvage, qui, Sous un oranger, broyait tranquillement les fruits tombés, s'arrêta à notre vue et s’enfonça

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au petit trot dans les broussailles, avec un long mugissement.

Peu à peu la route s'élève, et c'est par une pente fort raide et après de nombreux lacets que l’on arrive au col de la première crête.

Un petit coin d'ombre : on s’y assoit et l’on admire le paysage qui se déroule à vos pieds tandis qu à cette hauteur une brise plus fraîche vous caresse le visage.

Et véritablement le paysage est admirable :

toute la baie et le cirque de Taio-Hae avec ses vallées secondaires apparaissent ruisselants de lumière, la mer d’un bleu d'azur étincelle sous le soleil, et d’ici notre navire parait réduit aux dimensions d'un jouet d'enfant.

A côté de nous se dresse encore une srande muraille noire et à pic qui nous domine de plus de cent mètres.

Nous tournons le dos à Taio-Hae et fran-

chissons le col ; le sentier fait quelques détours, et brusquement la grande vallée de Taïpivai se déroule à nos pieds.

Nous nous arrètons surpris . le fond en est

à près de mille mètres au-dessous de nous, et plusieurs kilomètres nous séparent de l’autre crête; à notre gauche, la vallée est fermée par une haute chaîne presque à pic et tapissée du

haut en bas par une végétation touffue ;

sur ce fond sombre tranchent les longues traînées blanches de six cascades dont on aperçoit l'eau écumante tomber en bouillonnant de roches en roches; la rivière qu'elles forment va se perdre sous la forêt qui est à nos pieds.

Le soleil commençait à baisser, de sorte qu’en bas, tout se noyait déjà dans une ombre qui montait lentement, tandis que les crêtes étaient vivement éclairées et qu'au-dessus de nos têtes passaient de grands nuages rouges comme embrasés.

Un grand silence régnait partout, on n'’entendait même pas le fracas des cascades trop éloignées de nous.

Tout ce paysage est d’un grandiose et d’une solitude qui nous étreignent, et l’on devine quelle influence a pu avoir une telle nature sur

l’homme qu’elle écrase de sa grandeur sauvage.

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Par une route un peu vertigineuse nous dégringolons dans la vallée : des troncs de cocotiers, des bambous ont été fichés dans le roc les uns à côté des autres et forment un sentier d’un mètre cinquante de large qui descend en lacets le long des parois à pic de la montagne; une sorte de œarde-fou en bambous court du côté du précipice, précaution non inutile, car un tel chemin donne le vw rtige, d'autant que par endroits quelques troncs pourris ont cédé et que sous vos pieds par de

lar

et le ravin béant.

es brèches vous voyez les lacets inférieurs

On descend ainsi quelques centaines de mètres, puis la pente s'adoucit, la route s’élargit et l’on s'engage dans la forêt.

Quelques cochons sauvages fuient tout effarés à notre approche avec un bruit de feuilles sèches froissées: la nuit gagne peu à peu; autour de nous, nous entendons, sans la voir, l’eau courir sur les cailloux ; dans ce demi-jour tout prend une teinte grise et comme mysté-

rieuse, les moindres bruits résonnent étran-

œsement ; laorandeur un peu triste de la nature O } O

qui nous entoure, cette solitude et ce grand silence ‘aue trouble seul le: bruit de RETES silence que trouble seul le bruit de nos pas nous impressionnent maloré nous, mon compaonon et moi; machinalement nous nous hâtons,

} Z e SE A sn " Re Re ET LT CE 2e n échangeant que de rares paroles.

T Ur) onu ed Vas + RUN ER PET = Un 9Tan li pont de troncs de cocotiers sur

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voilà de l’autre côté de la vallée.

Nous montons rapidement et arrivons un peu

Pendant une minute, tout au loin. à nos pleds, OU > ap FCCVOIILS GAITS'IC CIrque qui OFrme la bai PRE M la mer à 4 ERNEST MR a baie d Atihéou la mer à demi novée dans de

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d 3 1) £S AFS Re EN AE PU :. Rp du chef d’Atihéou, ce serait trop long à ra-

conter; nous ne le savions guère trop nousmêmes, mais nos jambes le savaient de reste.

Nous poussâmes la porte de la demeure de notre vieille connaissance le chef Coamoa, célèbre pour avoir goûté quelque peu à la chair d’une sienne parente qu'il abhorrait ; mais 1l y avait si longtemps qu’il en souriait maintenant d’un air un peu confus, quand on lui rappelait ce léger péché de jeunesse.

Disons tout de suite que le cannibalisme a disparu depuis longtemps des Marquises; la dernière scène de ce genre remonte à une vingtaine d’années, époque à laquelle un Européen, un Allemand, fut, par vengeance, pendu à un arbre au moyen d’un hamecçon piqué dans la bouche, découpé, distribué par tranches et mangé.

À notre entrée, tous les fantômes étendus dans les coins de la vaste chambre se redressèrent, et la petite lampe posée à terre au milieu de la pièce dessina sur la muraille des

ombres fantastiques.

Le vieux chef se leva, sa femme nous éten-

dit une natte et nous offrit quelques cocos frais, tandis que son dernier-né, marmot de trois ou quatre ans, se tenait debout tout nu, arc-bouté sur ses deux jambes peu solides, et

frottait énergiquement ses yeux endormis de

ses petits poings fermés.

Nous tentâmes dans un langage imagé de a - n w CA 1 PA c Du c =" 5 - LS / : CRAQUE PL conter au vieux notre odyssée; celui-ci à moitié endormi nous regardait en souriant vaguement, accentuant son sourire et essayant

d’écarquiller ses paupières quand nos regards

rencontraient le sien.

Un à un, tous les fantômes s'étaient recou-

chés. Dans l'appartement voisin, les deux

filles de Coamoa étendirent pour nous deux

nattes, et déposèrent à côté des cocos, des

oranges, des éventails et une lampe fumeuse.

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Comme elles se retiraient, Coamoa entra et

leur adressa quelques mots.

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Les jeunes filles, au torse nu qu'éclairait

avec d'étranges reflets la lueur vacillante de la

lampe, éclatèrent de rire en montrant leurs

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dents blanches.

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Le vieux se pencha vers nous. Nous savions trop jusqu'où va l'hospitalité, pas toujours désintéressée, des Marquisiens, et la bonne volonté des Marquisiennes, pour ne pas avoir prévu l'offre qu’il nous fit.

Nous déclinâmes poliment un tel honneur, et toujours grave, Coamoa se redressa et sortit

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