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Le 22 avril, le soleil se levait comme je montais sur le pont, un soleil pâle perçant à peine le brouillard froid qui s’étendait sur la mer et qui noyait tout d’une teinte grise et triste.
L'eau calme clapotait le long du navire, qui filait rapidement; au lieu de cette couleur bleue intense qu'elle avait encore la veille, elle avait pris cette nuance vert sombre qui indique le voisinage de la terre.
Nous avions déjà dépassé le cap des Vierges, qui s’allonge à l'entrée du détroit de Magellan, et dont la pointe, sablonneuse et plate, par un singulier effet de mirage, se relevait au-dessus de l'horizon, en dehors de
l'eau, comme un éperon de navire.
De chaque côté de nous, à travers les vapeurs du matin, se dessinaient dans le lointain de grandes terres basses et sablonneuses.
Des bandes d'oiseaux innombrables, plongeons, albatros, mouettes, piquaient la côte de milliers de points blancs courant sur la grève ou posés par centaines sur les bancs d'herbes marines qui formaient de larges plaques noires à la surface de la mer; 1ls prenaient leur vol à notre approche en décrivant de grands cercles.
À mesure que nous avancions, peu à peu l'aspect de la côte se modifiait, le sol se relevait, se couvrait de quelque végétation, et deux ou trois lignes de collines ondulaient les unes derrière les autres d’un vert sombre au premier plan, et noyées au dernier dans de légères vapeurs violettes.
Notre premier mouillage dans le détroit de Magellan fut celui de la baie Gregory, où notre ancre tomba vers quatre heures et demie du soir.
Un demi-cercle de collines élevées, couvertes d’épaisses forêts et tombant en pente
douce dans la mer, enserrait la baie. Sur la
gauche, une large coupure faisait une profonde trouée dans leur masse sombre et une vallée s’enfonçait, pleine de lumière et tapissée d’une herbe d'un vert clair comme une prairie. Le soleil se couchait derrière la ligne de montagnes, éclairant les crêtes et les frangeant d’une ligne d’or éblouissante, tandis que la baie se remplissait peu à peu d'ombre et que la surface de l’eau, unie comme un miroir, prenait une teinte grise et métallique.
La nuit venait lentement, un silence écrasant régnait que coupait parfois le cri rauque d’un oiseau de mer passant rapidement.
Accoudés sur les bastingages, nous avions cessé nos conversations, et, dans cette solitude et ce grand silence, une étrange angoisse nous
serrailt.
Le lendemain, nous arrivions à Punta- Arenas, la dernière ville du Sud-Amérique.
Deux ou trois navires étaient au mouillage, et sur un vieux ponton flottait le pavillon natio-
nal chilien.
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Un grand warf permet aux navires d’un petit tonnage d’accoster.
Cette petite ville, d'apparence assez misérable, est entièrement construite en bois; quelques maisons propres et coquettes prennent des airs de chalet suisse; des palissades entourent çà et là de grands carrés vides réservés à des constructions futures ou enferment des jardins potagers et des dépôts de planches. Bois de construction, charbon de terre et élevage des bœufs et des moutons sont les trois sources assez importantes de revenus du pays.
Nous restâmes à Punta-Arenas jusqu'au lendemain matin.
Quelques heures après notre départ, une effroyable catastrophe s’y produisait.
Nous avions rencontré, une quinzaine de jours auparavant, pendant le court séjour de notre croiseur à Montevideo, une canonnière anglaise toute neuve, montée par une centaine d'hommes et qui, comme nous, se rendait en croisière dans le Pacifique.
Nous nous étions mutuellement rendu visite
et nous nous étions donné rendez-vous à Valparaiso.
Elle avait quitté Montevideo vingt-quatre heures après nous et mouillait à Punta-Arenas quelques heures à peine après notre départ.
L’ancre était tombée depuis un quart d'heure et le commissaire du bord venait d’accoster le warf dans une embarcation chilienne, quand une formidable explosion secoua toute la ville, la couvrant de débris de toutes sortes. Le navire anglais venait de sauter et en quelques minutes s’abimait, corps et biens, dans la mer.
L’équipage entier périt, moins le commissaire, qui était à terre, et cinq ou six hommes.
Nous apprimes la nouvelle à Valparaiso.
Au fur et à mesure de notre marche, le détroit se rétrécissait peu à peu et le paysage devenait de plus en plus sauvage. Aux collines élevées et couvertes d’épaisses forêts succédaient des montagnes abruptes montrant le roc noir et nu ou à peine recouvert d’une mousse
rougeâtre, Sur les sommets les plus élevés la
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neige commençait à paraître, jetant sa note blanche sur le fond bleu du ciel.
Une pirogue apparut où quelques gens debout agitaient un haillon rouge au bout d'un bâton.
On stoppa pour la laisser arriver.
C'étaient les premiers Fuégiens que nous rencontrions : il y avait un homme et trois femmes; malgré la bise froide qui soufflait, ils étaient presque entièrement nus, n'ayant qu'une peau de daim aux longs poils, nouée autour des reins.
Avec leurs membres grêles, leur grosse tête au visage aplati, aux traits accentués, leur large bouche, leur nez épaté, leurs cheveux longs, droits et lisses, ils s’agitaient bruyamment dans leur étroite pirogue, demandant du « tabaco » et de la « galeta » en tendant des peaux de daim et de loutre.
Leur pirogue, longue d’environ cinq mètres, à peine large d’un, paraissait faite d'écorce et de peaux de phoque cousues ensemble; quel-
ques tisons fumaient au milieu; une femme
accroupie tenait dans une peau de loutre un enfant entièrement nu, et un grand vieux aux cheveux srisonnants portait sur ses épaules un long manteau à la fourrure usée et sale.
Après avoir échangé quelques mauvaises
peaux et des espèces de sag rales en os taillé
| | à contre quelques poignées de tabac et une AE zaine de Ha) nous continuâmes notre
route, les laissant crier, gesticuler et rire. fr Srhiccait D nnce | 1£ e
La brise fraîchissait et dans le ciel de grands
nuages sombres couraient; de hautes monta-
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ruissellent sur les flancs des rocs; partout un chaos indescriptible de montagnes couvertes de neige; c’est une immense muraille de granit qui se dresse, une gorge qui s'enfonce subitement, une baie qui se creuse avec un fond de forêts d’un vert sombre, un cap qui barre la route se dressant en falaise à pic, ou s’allongeant en pointe basse couverte d'arbres aux baies rouges. Entre deux nuages, le soleil glisse une vive traînée de lumière qui va s'éparpiller, mettant sur les choses des oppositions inattendues et rapides d'ombre et de vive clarté, pour disparaître l'instant d’après, tandis que sous un rideau de pluie le paysage prend une teinte grise uniforme et triste.
Dans la matinée, une pirogue encore s'avance vers nous, on diminue de vitesse et on la laisse accoster.
Dans celle-ci il y a trois femmes et un homme.
Ils sont couverts de lambeaux de vêtements européens ou de peaux de bêtes sales et déchi-
quetées.
Une vieille femme accroupie et qui paraît chargée du soin d'entretenir le feu qui brûle dans le fond de l’embarcation, rit d'un air abruti en montrant ses gencives édentées; de longs cheveux gris tombent sur sa face ridée couleur de cuivre sale, et elle promène vaguement ses regards sur nous.
Une autre, d’une vingtaine d’années, est debout à côté d'elle et d'une voix d'enfant nous demande du tabac en tendant les mains.
Elle porte pour tout vêtement un court paletot de toile grise en loques, qu’elle a boutonné à grand peine sur sa poitrine et qui fait ressortir davantage son torse gras et ses fortes hanches en désaccord avec ses bras et ses jambes grêles.
Un grand chien maigre au poil long et gris, assis sur son cul, tend-vers nous son museau allongé.
On leur jette quelques biscuits qu'ils attrapent au vol et on leur passe une pipe allumée. L'homme en tire avidement quelques bouffées
qu'ilavale et la donne à ses compagnes qui, mal-
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oré les nausées et la toux que la fumée aspirée eur cause, paraissent absolument satisfaites. Alors une des femmes, vraisemblablement pour marquer son contentement, se met à chanter doucement sur un ton sourd et grave.
Tout en chantant, elle se balançait, s'interrompant pour cracher et baver sur elle avec
insouciance tandis que la salive lui dég outtait
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du menton.
Vers trois heures de l'après-midi, nous
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tricable de bois en couvre le fond qui s'élève en pente assez raide par ondulations successi-
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