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venir aux colonies; ce sont les officiers entrainés par de précédents séjours dans les pays chauds qui résistent le mieux.
Quant à mes petits soldats d'infanterie de marine que le paquebot de France avait débarqués à Dakar et qui, dix jours après, étaient dans le haut fleuve, ils sont aujourd’hui presque tous sur les cadres.
Quand aurons-nous une armée coloniale et cesserons-nous d'envoyer mourir aux colonies des enfants de vingt à vingt-deux ans?
J'en ai deux, surtout, deux tout jeunes soldats que la dysenterie mine et qui sont couchés côte à côte. L'un est un artilleur de vingt-deux à vingt-trois ans, un grand garçon qui devait être d’une rare vigueur; il est étendu, morne, immobile, des heures entières, sans faire d’autre mouvement que de prendre machinalement la tasse de lait qu’on lui remplit de temps en temps ; il répond à peine aux questions, et, le regard fixé obstinément vers ur point toujours le même, 1l semble rêver à quelque paysage
connu ou évoquer quelque vision chère.
AU SÉNÉGAL. Gr
L'autre est un de ces petits soldats français de vingt ans, paysan imberbe aux joues roses que le hasard d'un recrutement bien défectueux a jeté aux colonies sans qu'il y comprenne rien et sans préparation.
Il a, dans son cadre, une tête d'adolescent, amaigrie et jaune ; il agite sans cesse ses bras maigres, marmotte de vagues paroles d'enfant dans un demi-délire, et ses regards inquiets cherchent de tous côtés... sa mère, peut-être.
Et, en arrivant devant Saldé, le grand artilleur est mort; ilest mort sans une plainte, sans un geste, comme on s'endort, couché sur le côté, un bras replié sous sa tête, une main tenant encore sa tasse de lait, et ses grands yeux, maintenant vitreux et fixes pour toujours, regardent encore vers le même point de la cloison du bord, mais bien au delà, bien loin, on ne sait pas où.
Nous mouillons devant le poste français de Saldé; on enveloppe le pauvre corps amaigri dans les plis du pavillon tricolore et on porte le cercueil, qui ne pèse guère, dans le petit
cimetière français, comme il y en a tant le long du fleuve, sous les grands acacias épineux où les tourterelles s’ébattent par centaines, et il repose à côté d'autres, venus aussi mourir loin des leurs sous ce climat meurtrier. Au moins, lui, saura-t-on où est sa tombe que les mains amies d’autres soldats comme lui entretiendront pieusement.
Mais, quelque soin qu’on ait pris, son voisin s’est aperçu de la mort de son camarade, et, dans sa terreur, son délire a grandi; 1l ouvre démesurément ses yeux égarés; une teinte rose de fièvre monte à ses pommettes saillantes ; il a saisi sa bouteille pleine de lait, et 1l se met, le pauvre petit soldat paysan de France, à chanter, d’une voix d'outre-tombe qui fait tressaillir, une gaie chanson d'amour et de vin; et des lueurs étranges passent dans ses regards, jusqu’à ce qu'épuisé par l'effort, sa tête retombe sur l’oreiller, exsangue et ruisselant d’une sueur froide et visqueuse.
Du bord on l'a porté à l'hôpital de Saint-
Louis, et hier, en me promenant, j'ai vu venir,
les vêtements flottant sur un COrps amaigri, un petit soldat imberbe d'infanterie de marine traînant un peu la jambe et encore bien pâle, mais gai et souriant, avec ce sourire épanoul des convalescents que la mort a effleurés ; et comme il m'a reconnu, il est venu, un peu timide, au-devant de moi, et me tendant la main dans un mouvement spontané : « Je pars demain pour la France; merci, monsieur le major. »
Ettandis qu'il s'éloigneavecla vision Joyeuse et prochaine du pays natal retrouvé, je pense à l’autre, à celui qui dort là-bas, sous les
acacias de Saldé.