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LA ROULOTTE

A l'entrée du village, un vieux pont bossu de pierres noirâtres franchit d'un saut la rivière qui s'étale en nappe frétillante^ sur im joli fond de cailloux blancs. Un large bouquet d'aunes, au tournant de la route, étend sur les nénuphars 5 endormis à fleur d'eau, l'ombre épaisse de ses feuilles lustrées. Poissons, petits et grands, flânent nonchalamment, au soleil, bouche bée, en l'attente de quelque mouche étoiu'die. De l'autre côté des arches égayées de lycopodes et de pariétaires,^ une grosse poutre de chêne en travers du courant fait un golfe

10 tranquille aux lavandières qui, d'un bras vigoureux, battent des mesures de galop siu* les paquets de Hnge ruisselants. Un peuple de canards et d'oies circule, très affairé, barbottant, appelant, querellant, pour la leçon de vie d'ime jeunesse ignorante de la rôtissoire. A quatre pas de là, un petit cap

15 boueux* forme une mare chaudement colorée de purin, où les bœufs, au retour du travail, les vaches après la pâture, viennent souffler, baver et boire. Les chevaux, les mulets, sous les coups de talon, s'avancent jusque dans le courant, faisant de leurs sabots, jailUr, à grand tapage, de hautes gerbes

20 blanches. Des cavaUers aux lavandières, c'est un échange de quohbets, de propos hasardeux qui s'achèvent parfois dans les éclats de rire et les cris, par quelque brève poursuite close d'une rude embrassade.

C'est là, un beau soir de juillet, au milieu du carrefour —

25 dit, en Vendée, qvèru^ — qui sépare le pont des premières maisons du village, qu'on vit dévaler et finalement s'arrêter Mne roulotte très vieille et très misérable, grande caisse carrée de planches disjointes sur deux roues basses qui n'avaient pas leur compte de rayons. Cela avait été peint peut-être. Des

traces de goudron, des taches brunes ou verdâtres pouvaient attester une ancienne splendeur. Mais, quelle qu'eût été sa gloire, la roulotte qui fit lever le nez aux batteuses de lessive^ était visiblement arrivée au terme de son existence.

Un vieil âne pelé, cagneux, genoux tremblants, yeux éteints, sanglé d'étranges cordages, cahotait cette chose par les chemins. Ce fut lui qui décida de s'arrêter en ce lieu, séduit par la fraîcheur de l'eau, ou peut-être par les éclats de voix humaine qu'il prit bonnement pour une invitation amie. La bête donc fit halte, de son gré, sans aucim ^vis de la rêne absente,^ e^^ la machine disloquée, tout d'un coup immobile; demeiu*a plantée là, sous les regards de tous.

Rien n'avait bougé du dedans. A l'avant, par l'unique ouvertiu*e, on apercevait deux mains brunes crispées et l'épaisse tignasse grise^ d'im homme dormant sans doute face au plancher. Dans le fond, un vague amas de choses incercertaines. Les plus hardis gamins qui se hasardèrent jusqu'à l'âne ne piu*ent rien découvrir du spectacle de foire que d'abord ils avaient rêvé.

Cependant, l'arrêt subit n'avait point éveillé le dormeur. La nuit venait doucement, les brouettes chargées de linge passaient, les troupeaux rentrant à l'étable saluaient de leurs beuglements les dernières lueurs du jour, et ni l'homme ni la bête n'avaient pris le parti de bouger.

Le paysan ne s'étonne pas de si peu. Il vit concentré sur sa terre, n'aimant, ne connaissant que son bœuf et sa récolte. Le reste ne fixe guère que d'imparfaites sensations.^ Dans l'impuissance de concevoir d'autre amour que de la terre appropriée, il hait le mendiant comme un être contraire aux lois de l'humanité, nécessairement funeste à tout ce qui travaille et possède. L'ambulant^ surtout lui est ennemi. Un homme sans attache de foyer,^sans pays connu, lâché de par le monde à la recherche du hasard, comme les primitifs ancêtres des émigrations instinctives, lui paraît le fléau des sédentaires. Et, trop souvent, des actes de maraude qui ne sont pa& beaucoup plus graves que ceux que l'homme

des champs se permet parfois vis-à-vis de son voisin, mais qui le révoltent particulièrement quand il en est victime, aggravent en lui Thorreur de ce plus petit dont, au dire du fabuliste,^ il nous arrive d'avoir besoin quelquefois. 5 ^ Cela suffit à expliquer pourquoi nul villageois ne prit garde au bohémien de la roulotte, sinon pour barrer plus soUdement, au soir, la porte de sa grange. Ceux dont l'intrus arrêta, pour un moment, l'attention, se dirent simplement: "Il est saoûF'^ et rentrèrent en tranquillité chez eux.

10 Le lendemain, dès l'aube, les hommes qui passaient, la faux sur l'épaule, remarquèrent que l'âne, la roulotte, et son habitant ne grouillaient pas plus qu'une souche.^ L'âne seulement s'était couché pom* se sçulager des brancards, maintenant arcboutés au sol.* Mais quand le soleil eut

15 monté et que tout le village eut constaté l'immuable fixité du dormeur, le garde-champêtre arriva qui secoua le roulottier de Bohême.^ On s'aperçut alors que rien ne pouvait le réveiller, par la raison qu'il était- mort.

On le tire par les épaules, on le retourne, on le palpe: il

20 n'a point de blessure. Deux bouteilles d'eau-de-vie, dont Tune à moitié vide, témoignent d'un récent excès de Hbation d'où sera résulté quelque coup d'apoplexie. Tandis qu'on raisonne là-dessus, un cri surgit d'un amas de guenilles au fond de la carriole, et Ton aperçoit un enfant de trois ou

25 quatre ans, type accompli de la race gitane, comme le vieux qui gît dans la poussière.

Le petit diable noir, ébaubi, depuis le matin demeurait coi. Mais tout ce bruit finit par vaincre sa stupeur, et le voilà maintenant qui roule jusqu'aux brancards avec des

30 piaillements de jeune chat sauvage. On le met sur ses pieds, on lui pose cent questions à la fois. Tout le village fait cercle autour de la roulotte. M. le maire, fort important, va, vient, donne des ordres que chacun exécute d'entrain avec la joie d'une curiosité à satisfaire. C'est un universel émoi dans

35 un pays où rien n'arrive que des mariages, des naissances, ou des morts, généralement escomptés d'avance. Tandis qu'on

va chercher la gendarmerie à trois kilomètres de là, le vieil âne pelé, qui seul paraissait insensible aux surprises fixées en ce Ueu par sa fantaisie, se voit dételé, puis remisé avec le cadavre dans la plus prochaine écurie.

5 Les commères, cependant, se sont passé le marmot, outrageusement nu sous ses loques, et, après Tavoir apaisé, — non sans peine, car il s'attache, en hurlant, au cadavre — cherchent à provoquer, entre deux sanglots, quelque inteUigible réponse. Peine perdue, le petit ne comprend ou ne veut pas compren-

10 dre. Les mots qu'il articule sont incompréhensibles. Le ciuré, survenu, déclare que c'est de la langue d* Egypte,^ peutêtre.

Enfin, voici les gendarmes. Les poches du mort sont fouillées. Un couteau tout neuf — volé, sans doute, dit le garde-

15 champêtre — des ficelles, et puis, dans un semblant de portefeuille, un papier jaune, crasseux, déchiré en quatre par des plis de cinquante ans qui ont emporté le nom du titulaire. Un timbre de sous-préfecture,^ une griffe de commissaire de police,^ tout cela de l'autre bout de la France.

20 — ^Videz la roulotte, ordonne le brigadier.

Ce n'est pas long: quelques chiffons s'étalent sur la route, suivis d'un petit lingot d'étain avec des outils d'étameur. Dans une caisse, sous un lot de pommes de terre,* deux poules — ^volées sûrement, comme les bouteilles, prononce tout d'une

25 voix le peuple assemblé. C'est tout: d' argent, point de trace. Conclusion: c'est un voleur, puisqu'il n'a point de monnaie, et n'a pu, par conséquent, se procurer honnêtement les biens dont on le trouve possesseur. A ce moment, chacun de manifester^ le plus profond dégoût, et, comme on a tout vu de ce

JO qui se pouvait voir, la foule se disperse au milieu des conjectures mais dans un sentiment d'unanime réprobation contre le mécréant qui vient de rendre son âme au diable.

Le maire, resté seul avec ses gendarmes, désire expédier l'affaire vivement, car il a des travaux à surveiller qui l'appel-

35 lent. Il est convenu qu'on fera venir le médecin pour constat ter le décès, et que, dans les délais légaux,^ "le voleur" — ^' ^\a\-

son unique nom désormais — serait mis dans un trou du cimetière, le plus éloigné possible des honnêtes citoyens possédant quelque terre au soleil. Le curé veut bien prier pour lui, mais non l'enterrer suivant le rite, car on ne vit jamais gitane^

5 à la messe, et celui-là est im païen sans aucun doute* Au bon Dieu d'éclaircir les mystères de cette âme.

Quant à l'enfant, la loi a prévu son cas: l'hospice est là pour le recevoir. Dès ce soir, le brigadier^ l'emmène au cheflieu de canton.^ Il sera demain, avec une médaille matricule

10 à son cou, le compagnon d'autres petits misérables qui ont eu le tort de naître sans en avoir reçu le droit des autorités établies. L'âne ne vaut pas sa pitance, la roulotte est hors d'usage: on en fera ce qu'on voudra, faute de savoir chez quel notaire se trouve le testament du mort.

15 Le garde-champêtre déclare qu'il veut bien prendre la bête, pour se dédommager de sa peine. La roulotte, où l'on a réintégré le mobilier , si j'ose profaner ainsi ce mot, reste là à la grâce de Dieu. Tout est fini. Les gendarmes sont partis avec l'enfant qui ne cesse de crier, le maire est à ses affaires, et

20 "Ze voleur,'^ étendu tout de son long dans une stalle d'écurie, attend paisiblement la pioche du sacristain.

C'est alors que commença le miracle de la roulotte abandonnée. Magie, devrais-je plutôt dire, car les puissances célestes sont manifestement étrangères à ce qui se passe. La

25 roulotte, sans son âne; faisait triste figure. Mais l'âne sans sa roulotte devint plus lamentable encore. Une paralysie se déclara. Sur quoi Téquarrisseur* vint l'abattre, et l'emporta après avoir dûment payé le prix de la carcasse et de la peau au nouveau propriétaire.

30 Seule au monde désormais, la roulotte, compUce des méfaits du maudit, inerte au miUeu du quérUy^ demeura pour nos bons villageois un objet d'horreur et de dégoût. Les enfants eurent défense de s'en approcher. On leur en conta de telles histoires, que le plus hardi ne se serait pas risqué à

35 pénétrer dans l'intérieur de ce **gîte du Diable.'^^ Personne, d'aiJJeurs, n'y touchait, et c'est bien la merveille, car, trois

jours après, une bourrasque d'orage ayant mis la machine sens dessus dessous, on découvrit avec surprise que tout le bagage du voleur s'était évaporé.^

Plus de poules, ni de bouteilles, ni de réchaud, ni de traces 5 du reste. — "Le diable a tout emporté," dit philosophiquement le villageois. Et, vraiment, j'aime mieux admettre cette explication que de supposer un seul instant nos paysans capables d'avoir nuitamment dérobé le bien mal acquis du voleur.

10 Seulement, le prodige n'en resta pas là. La roulotte, replacée sur ses roues flageolantes,^ se mit à voyager maintenant, soit que la pente du terrain l'entrainât, soit qu'un esprit funeste la poussât aux abîmes. Une nuit, elle traversa le pont sans que personne ait jamais pu dire comment, et elle alla

15 s'échouer, à dix mètres de là, dans un fossé où elle demeura le flanc ouvert.

Cela déjà peut paraître étrange. Ce n'est rien en comparaison de ce qui s'ensuivit. Un matin, voilà qu'ilmanqueun brancard, et le lendemain c'est une roue. Le démon, sans

20 doute reprenait son bien par morceaux. Le plus étonnant, c'e3t qu'après l'événement des poules et des bouteilles "volées" subitement disparues, quand la roulotte se fut couchée dans son fossé pour mourir, le village, jusque-là si bavard sur ce refuge du Diable, cessa tout à coup d'en parler.

25 II n'était ni homme ni femme qui ne passât vingt fois le jour devant le pitoyable débris. Nul n'y prenait garde. Personne ne semblait rien voir. Les lavandières, du matin au soir, avaient l'objet devant les yeux. Pas un mot. Un enchantement peut-être le leur rendait invisible. Ainsi, lorsqu'un brancard,

30 puis une roue disparurent, personne n'en fit la remarque, soit pour accuser son voisin, soit pour se défendre du larcin. Ce que voyant, le Malin® continua son œuvre. L'autre roue suivit, puis l'autre brancard. Et comme nos gens aveuglés continuaient de ne rien dire, copeau par copeau, en quelques

35 semaines, la roulotte dépecée du Méchant, s'effondra, s'éparpilla, s'évanouit. De vieux restes de îwraiîWfc, c^\TxvbXQ^i'i\^'^

Tendroit où: elle avait été, disparurent à leur tour, et il sembla que Taventure se fût à jamais efifacée de la mémoire des hommes.

Pour tout dire, je sais bien qu'on a prétendu que chacun 5 avait tiré de la roulotte quelque chose. Il est vrai que le paysan ne néglige rien, et que même un bout de planche pourrie se garde précieusement pour Pâtre de la veillée. Mais quant à croire que la roue rafistolée^ de la brouette du cantonnier venait de Tengin du démon, et que la vieille ferraille de la 10 machine gisait sous des troncs d'arbres, dans l'atelier du charron, je ne saurais m'y résoudre. Et puis, qui insinuait cela? Des gens qui n'avaient rien pris. N'était-ce pas plutôt qu'ils regrettaient de s'être laissé devancer? Encore le disaient-ils tout bas, alléguant qu'"il ne faut pas se faire 15 d'ennemis."

Quoi qu'il en soit, le village avait retrouvé sa paix, quand on vit, au bout de six semaines, apparaître une femme étrangement tannée, d'âge incertain, loqueteuse, boitant, qui venait réclamer des nouvelles de son père et de son enfant. 20 Le maire, fort courtois, lui fit connaître que l'ancien était au cimetière et le petiot à l'hospice. Incidemment, il révéla que l'âne ''dont on avait, par son ordre, pris le plus grand soin," était mort tout à coup. Sur quoi, la moricaude^ partit, après force remerciements, au grand soulagement des villageois, 25 ennuyés de cette importune présence.

Par malheur, elle revint huit jours après, avecl'enfant, sur un autre âne pelé, fait à l'image exacte du premier. C'était le même peut-être. Le diable a tant de tours dans son sac. Cette fois, elle voulait sa roulotte. La face rougeaude du maire 30 se rembrunit soudain. Sa voix devint sévère. Quelle roulotte? Il n'y avait pas de roulotte. Prétendait-elle appeler de ce nom je ne sais quelle caisse infonne sur des semblants de roues, que la tempête avait emportée dans les champs?

Sa — Je veux ma roulotte, ob^^cta. \^ ieavixv^, devenue mauvaise à son tour.

Alors la colère du maire éclata.

— D'abord, je n'ai pas ta roulotte. Va la chercher ailleurs. Et d'une forte bourrade/ il poussa la réclamante dehors.

La bohémienne comprenant que quelqu'un du village 5 devait loger son carrosse, s'en fut de porte en porte répétant à chacun: "Le maire a dit que vous aviez ma roulotte." Aces mots, ce fut un cri d'imiverselle fureur. Que voulait cette bohémienne, avec sa roulotte que personne n'avait vue ni ne connaissait. C'était la fiUe du *' voleur'^ qui volait les pommes 10 de terre dans les champs, les poules dans les fermes, les bouteilles dans les cabarets. Et tous de lui montrer^ le poing, de lui crier quelque injure. •

Enfin quelqu'im trouvait l'argmnent: "fî^cm/ HovJ Faut chasser^ la voleuse!*^ 15 — C'est ça, faut chasser la voleuse, reprit la foule en choeiu*. Ici les chiens. Tayaut à la voleuse!*

Et sous les coups de pied et sous les coups de poing, l'âne prit une sorte de trot, et comme la gitane, boitant, s'efforçait de le suivre, ce fut un vacarme d'enfer aux talons de "Za 20 voleuse.'' Nul qui ne jurât qu'elle lui avait volé ses pommes de terre et ses poules, et ses bouteilles. Et les chiens d'aboyer, et les enfants de hurler: *' Tayaut à la voleuse."

Alors "Za voleuse,'' vaincue, se résigna. D'un bond, efle fut près de l'enfant tout en cris de terreur, et, fuyant bravement 25 sa honte, elle dévala, claudicant,^ vers le pont qui avait vu la mort du père, et de l'âne, et de la roulotte elle-même.

Alors le peuple eut pitié. On ne lui donna pas de coups, on ne lui jeta pas de pierres. On l'accompagna seulement avec des malédictions et des cris jusqu'au passage de la 30 rivière. Et quand elle fut de l'autre bord, comme la route pitoyable la protégeait de son tournant, les aboiements et les cris cessèrent peu à peu, et bientôt elle n'entendit plus que les mots: Voleuse! Voleuse!

Ce lui fut un soulagement. Elle embrassa le petit qui lui 35 rit au milieu des larmes, et stupide*, pTesqyi^Yievxt^^asfc^^^ï^ aJ]B, boitant, vers racbèvement des destinée.

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