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SIX-SOUS

L'histoire d'un homme qui n'a pas d'histoire. Du pius loin qu'il me souvienne, j'aperçois dans la grande cour d'honneur du manoir embourgeoisé par la Révolution/ SiX'Soics, le scieur de long,^ silencieusement occupé à débiter 5 eii planches les grands troncs de peupliers, d'ormeaux, de chênes, que j'avais laissés verdoyants, pleins de chansons, aux dernières vacances, et dont je retrouvais les cadavres tragiquement entassés pour le suppUce posthume par lequel l'homme poursuit son œuvre de civiUsation meurtrière.

10 Jacques Barbot, dit Six-Sous,^ en ce temps-là j n'était rien de moins que le représentant de l'industrie aux champs, l'homme d'un stage de progrès supérieur à l'état purement agricole des anciens jours. Dégrossir la matière pour le metteur en œuvre, ^ telle était sa fonction sociale. Sans doute,

15 il n'avait jamais réfléchi là-dessus, pas plus que sur la fatalité cruelle qui fait de l'honmae la première victime de ses inventions les plus fécondes pour l'avenir. Pendant combien de siècles la mouture du blé riva-t-elle l'esclave à la meule, jusqu'au jour où la bête de sonmie, le vent, l'eau, la vapeur,

20 vinrent le remplacer? Aujourd'hui même, que de travaux

serviles attendent encore l'ingéniosité des futurs libérateurs!

SiX'Sous, certainement, bien qu'iln'ait faitses confidences

à personne — car la discrétion des pensées fut le trait de son

caractère — ne se sentait point asservi, dans sa tranquille

25 patience sous la commune sujétion de labeur. Aussi bien, la machine "Ubératrice" devait-elle lui apporter, pour bienvenue, le coup de mort.

Ouvrier et patron à la fois, il embauchait un camarade, dont le salaire était à peu près égal au sien, et tout le long de

Tannée, par le froid, par la pluie, le soleil ou le vent, l'homme s'escrimait d'ime inlassable énergie contre les géants branchus dont il faisait sa proie. La lutte toujours renouvelée contre la résistance étemelle des monstres ligneux, c'était toute sa 5 vie. Audelà, point d'horizon, point de pensée: l'inconscience de l'âme en devenir. Gladstone, stupidement,^ sans l'excuse de la nécessité, donnait d'une hache meurtrière^ contre les nobles frondaisons qui font la beauté de la terre. Six-Sous, insensible comme l'autre, à l'esthétiqye de la vie végétative,

10 se bandait^ en un combat mortel pour arracher sa propre vie des fibres obstinées dans la dure» étreinte d'une vitalité obscure mais tenace quand même.

Aux jours d'hiver, propices à l'abatage, les boiureaux arrivaient, hache en main, pour l'exécution des arrêts pro-

15 nonces par l'intérêt contre la vie et la beauté. Dans la campagne déserte et nue, où les vols de corbeaux mettent des croassements de malheur,* la sinistre cognée, dont les coups retentissent au loin, accomplit son œuvre de mort. Le long fût oscille à chaque entaille du fer, tandis que le panache

20 frémissant des branches bat l'air en sursauts d'agonie. La corde de la cime s'est tendue; un coup sec, suivi d'un long gémissement, et le colosse criant s'abat lourdement siu* la terre. Tel aux champs d'IHon,^ le héros se ruant aux dépouilles du vaincu. Six-Sous déjà bûcheronne, taille, coupe,

25 marque la place des traits de scie qui doivent débiter le tronc en billes. Bientôt, la pièce dégrossie, Uée au chevalet par des chaînes de fer, présentera sur sa tranche comme sur sa largeur,^ les stries noires^ marquées au cordeau, où le scieur de long se repère^ pour la droite morsure de l'acier.

30 Un homme en haut du chevalet, un homme en bas. La mince lame dentelée, frayant sa voie dans un grincement doux, amorti par la sciure, monte et descend aux mouvements rythmés des corps qui tour à tour se plient et se relèvent. A distance, vous voyez deux hommes affrontés* l'un au sol,

35 l'autre en l'air, qui perpétuellement se font la révérence,

comme pour se renvoyer le bonjour. Quant toute l'existence d'une créature humaine a pour unique emploi de saluer sans arrêt, non pas même Tarbre qui va mourir, mais le corps dont il a fait un cadavre et où il enfonce le fer un peu plus avant

5 à chaque manifestation de courtoisie, il en résulte une monotonie de sensations, de pensées — si même ces deux mots sont à leur place ici — qui engourdissent progressivement l'esprit ou le rétrécissent au minimum de cogitation compatible avec l'entretien de la vie- L'intelUgence inerte s'atrophie. Quelle

10 mentalité de l'esclave attelé à la meule? Pas très supérieure à celle de la bête de somme qui l'a remplacé. Six-Sous, mettant â mort ses arbres, ne leur prenait que la vie végétative. Ses victimes se vengeaient, sans le savoir, en le réduisant, par la continuité de ^l'effort imposé, à l'ultime

15 degré inférieur de la vie consciente.

n ne faudrait pas croire que Six-Sotcs fût stupide. Sa physionomie, de traits réguliers, était ouverte, et franche. Ses yeux, sans flamme, mais doux et comme fixés sur une image lointaine, rappelaient ceux de certains chiens, "très

20 intelligents," mais incapables de dépasser l'effort des compréhensions primitives. Non pas une bête. Simplement un homme non développé. Il ne savait pas lire et ne s'était jamais posé la question de savoir ce qui pouvait sortir d'un hvre. Scier aujourd'hui, scier demain: im cycle étroit de

25 pensées obtuses le ramenait toujours à son point de départ. Le large pantalon de velours gris, de la poche duquel s'échap^ pait la pointe d'un compas, le distinguait des hommes de la terre. Une marque de science et d'art était sur lui: mais si rudimentaire que le mécanisme du geste était VuUima Thule

30 de sa connaissance.^ La face glabre qu'encadraient de longues mèches grises, sous la casquette de drap renouvelée de Louis XI,^ inspirait le respect par une placidité grave. D'un pas lent et lourd martelant le chemin, il allait à l'ouvrage, toujoims silencieux, tandis que les laboureurs, échan-

35 géant au passage des signes de bienvenue, excitaient leurs

bétes par des cris, les retenaient par des jurons ou embellissaient la journée par des chansons d'amour. Tout à Theiu'e, ils entameraient le sillon, toujours criant, toujoiUTS jurant, toujours chantant, suivis de la troupe ailée^ à qui le soc 5 offre d'inépuisables festins. ! Cependant SixSoiis, au pied du chevalet, yeux levés, bouche bée,^ sans voix, appUqué de toute son attention à ne pas quitter la ligne, se dresse au plus haut, bras tendus, et s'abaisse au plus bas, comme pour touchef terre, et ne s'abaisse que pour se relever et ne se

10 relève que pour s'abaisser encore.

Entre temps, quels intermèdes? La récréation du repas, grossier, mais réconfortant, avec la pointe aigrelette^ du petit vin blanc qui "réchauffe le cœur," la promenade du chantier à la soupe et de la soupe au chantier, le coucher

15 quand on est à bout -de forces, le lever quand il serait bon de dormir. Le dimanche, d'abord, une joie de ne rien faire, puis la loiu*deur des entretiens où l'on n'a rien à dire, chacun ne prenant intérêt qu'à son cas, "ne sentant que son mal," suivant le dicton populaire, des propos sur le temps, l'ennui

20 d'un jour inemployé, parfois la diversion de l'agora rustique* sur la place de l'ÉgHse, à la sortie de la messe, le colloque avec la dive bouteille,^ qui interrompt d'un paradis de rêves la réahté fastidieuse des choses. Que trouver au-delà? La politique locale, en général, aboutit, comme partout, à une

25 question de clientèle.^ Le calcul est tôt fait de ce que rapporte un vote de l'un ou de l'autre côté. Il n'y a point d'autre problème. C'est ainsi que beaucoup de Français encore expriment "la volonté nationale" sur les matières les plus ardues de la poHtique et de la sociologie. Le point toujours présent

30 à l'esprit est la question du salaire. Mais les conditions qui déterminent la rémunération du labeur échappent à l'analyse de Six-SoiLS. Que peut-il faire sinon de dire: "Je travaille trop et je n'ai pas assez," puis, de s'arrêter ébahi devant l'énigme insoluble?

35 Un jour, cependant, Six-Sous apprit une nouvelle lorsqu'il

lui arriva de se plaindre que ''la planche"^ n'allait piuscomme autrefois. On lui dit une histoire de sapins, de chutes d'eau, de scieries mécaniques en Norvège et de transport à bon marché qu'il ne comprit pas très bien, jnais d'où il lui 5 apparut que le mal était sans remède. H se résigna donc, comme il avait toujours fait, coiu*bé sous l'inévitable. Il gagna moins, toujours moins, avec l'imique compensation du travail plus dur, à cause des bras moins forts et de l'échiné raidie par les ans. Malgré les belles recommandiations des

10 philanthropes de l'économie politique, Six-Sous, usant son corps dans l'eflfort toujours renouvelé, n'avait pas d'épargne. Point de bas de laine avec des pièces d'or pour les émissions hasardeuses où se plaît la créduhté des petits. Pourquoi économiser lorsqu'on sent que l'effort de toute ime vie ne

15 peut aboutir qu'à im résultat dérisoire?

La vieillesse est venue. Le progrès impitoyable a fait son œuvre. Les modestes Six-Sous de villages ne sont plus de saison. La concentration des capitaux veut l'embrigadement des travailleurs dans l'usine dévorante. Six-Sous

20 regarde sans comprendre, sans se plaindre. La misère le tient. Le dénuement total aux approches du tombeau lui paraît une fatalité de plus à mettre au tas avec toutes les autres. S'étonne-t-on qu'il fasse froid l'hiver et chaud l'été? Il faut accepter ce qui vient, et, s'il ne vient rien, s'en contenter

25 encore, puisqu'on ne peut changer ce qui est. Résignation de la bête sous les coups. La femme de Six-Sous, bissac au dos, va de porte en porte mendier un morceau de pain, quelques pommes de terre jetées de mauvaise grâce. Le scieur de long s'emploie comme il peut à de menus travaux quand la chance

30 s'en rencontre. Us vivent, et parfois ils en paraissent contents. Assis sur une pierre au seuil de sa masiu*e, Six-Sovs regarde passer "le monde." Les jeunes gens arrivent, gais, volontaires, bruyants. Les vieux s'en vont mornes, résignés, silencieux.

35 — De toutes les planches que j'ai sciées, disait-il l'autre

jour, ce sera bien de diable si Ton n'en trouve pas quatre pour ma dernière maison.

L'histoire, ai-je dit, d'un homme qui n'a pas d'histoire. Même sans événements, sans passions, sans désirs, sans ré- 5 voltes, sans recherche de possibilités meilleures, l'apathie d'une vie de labeur sans but, n'est-ce pas encore une histoire? L'évolution des sociétés humaines ne peut être niée. Seulement, le temps paraît lointain où les hommes pourront évoluer d'ensemble. Aujourd'hui encore, quelle effroyable

10 troupe de traînards! Considérez le développement mental de l'homme des cavernes, taillant son silex, polissant sa hache de pierre, aiguisant ses flèches, passant de la chasse à la guerre, défendant son foyer par un effort de toutes les heures, s'essayant à détruire le foyer d'autrui, et /iites si le misérable

15 dont la vie se passe à scier la même planche, à donner le même coup de marteau sur la même barre de fer, à tourne^* tout le jour la même manivelle de la même machine, est véritablement d'une intellectualité supérieure? Sans doute, il faudra que cela change. Pour y aider, notons, chemin

20 faisant, des états d'humanité de passage.^

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