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DU PATRIOTISME

Depuis la publication de son fameux livre contre le patriotisme, Tolstoï^ ne perd pas une occasion de dénoncer, «ommé la source de tout mal parmi les peuples, Pamour de la Patrie.

5 La Revue Blanchej^ depuis, nous donne encore deux virulents articles où le penseur russe exprime avec abondance son horreur pour cette forme d'égoïsme qui nous porte à chérir la terre- natale, à défendre le f%er de nos pères, à maintenir, en le continuant dans les formes reçues des tradi-

10 tionis i^ncestrales, Teflfort commun vers une hiunanité meilleure; »

Tolstoï ne veut point consentir qu-il y ait un bon et un niamais patriotisme. Il sait que certains esprits d'inférieure culture s'éprennent en enfants des aspects théâtraux de là

15 guerre, et joutent au patriote en des attitudes méditées,- en des écrits faciles, croyant répondre à tout par le beau niot qu'ils ne sauraient comprendre, et qu -ils discréditent en te prétendant servir. Il sait aussi que le commun des homiïië^,^ pour aimer la patrie sans Téclat tapageur du vulgaire cîabotiiièlgè;^

20 ne se sent pas moins rivé de la plus forte chaîne d'attachement hiunain au sol qui Ta vu naître, au foyer famiUal agrandi dont il est, pai: une longue filiation d'efforts, l'aboutissant légitime. H sait cela, Tolstoï, mais il n- adniet point de distinction entre ce sentiment qui nous apparaît comme le

25 fond inunuable de l'histoire, et les sottises parfois Criminelles qu'il peut engendrer.

Condamne-t-il donc l'amour parce qu'^fl entraîne de malheureux déséquilibrés aux folies, aûk crimes, que nous voyons

tous les jours? "Le feu, dit-il, sera toujours le feu, ardent et dangereux, qu'il flambe en un bûcher, ou brûle au bout d'une allumette." Un Russe ne saurait ignorer que le feu, tout dangereux qu'il est, ne peut être proscrit, parce que, 5 entre l'allimiette et le bûcher, il y a le foyer qui réchauffe les membres engourdis par la neige et la gelée. Qui ne sait que les plus beaux sentiments de l'homme peuvent dégénérer, se pervertir dans les mentalités moindres?

La thèse de Tolstoï — car ce n'est, au vrai, qu'ime thèse —

10 directement contraire aux sentiments de la plupart des hommes, choque l'opinion la plus solidement ancrée au fond de nous-mêmes, montre toute l'histoire humaine comme une erreur immense, et conclut à la totale subversion des rapports de l'actuelle hmnanité telle que les conflits du patrio-

15 tisme l'ont jusqu'ici distribuée sur les continents de la terre.

Cela ne suffit pas sans doute à démontrerquec'cetTolstoï,

et non l'humanité qui erre. Raisonnons donc de notre

sentiment au lieu de nous borner à attester qu'il est en nous.

Le patriotisme a pour lui d'avoir fait l'homme d'aujour-

20 d'hui, de nous avoir sauvés à Marathon,^ à Salamine,^ à Platée,^ de la stupéfaction de l'Asie,^ et, quand l'Asie nous eût reconquis par ses dieux, d'avoir maintenu l'indépendance des groupes schismatiques par où s'est lentement Ubéré l'esprit. Patriotisme, c'est diversité, c'est-à-dire Uberté. La

25 Uberté jusqu'à nos jours n'a pu se persévérer^ qu'en contenant la force ennemie par une force opposante. C'est notre effort de substituer à la violence le pouvoir de raison. Mais condamner la puissance par qui s'est affranchi l'homme, au même titre que celle qui le voulut écraser, c'est faire ime con-

30 fusion étrange.

Cela n'est pas, d'ailleurs, sans embarrasser le grand esprit de Tolstoï, qui confesse péniblement que le patriotisme ne fut pas sans avantages, autrefois. A quel moment, de bienfaisant devint-il nuisible, voilà ce qu'il a seulement négligé de

S3 nous dire. Il serait fâché, je pense, que Darius* et Xercès^

« eussent conquis le monde, asiaiisé^ l'Occident. Que dirait-il,

aujourd'hui, si les hommes jaimes, ennemis de son Christ,

parce qu'ils sont les plus nombreux et qu'ils seront peut-être

un jour les plus forts, prétendaient tuer, avec nos nationalités,

6 la pensée d'Occident que nous reçûmes des ancêtres et que

nous essayons de transmettre, agrandie, à nos enfants? Il

croit, il dit qu'il laisserait faire. Eh bien! non. L'homme

bientôt reparaîtrait en lui sous le déguisement de l'ange. Il

défendrait son Christ, qui est son idéale patrie, s'apercevant

10 que la patrie de l'âme ne se peut séparer de l'autre.

Ainsi se découvrirait tout à coup, aux yeux de l'antipatriote lui-même, la vanité de son maître argument: le "patriotisme est contraire à l'enseignement du Christ." Cela est vrai sans doute. Le chrétien essayant de pratiquer la doc-

16 trine du Christ, s'il en est d'autres que Tolstoï, n'a pas et ne

peut pas avoir d'autre véritable patrie que le paradis de

celui qui a proclamé: "Mon royaume n'est pas de ce monde.*"

Mais qui donc vit et peut vivre selon le Christ dans la

pratique loyale de l'Évangile? Pas même Tolstoï, qui fait

20 des souliers à ses heures, oubUant que le lis des champs ne travaille ni ne file et que Dieu prend soin de lui. Et s'il est chrétien authentique, les conquérants qui chasseront le Christ de partout, sauf de sa conscience profonde, le paralj^seront, l'anéantiront encore dans le meilleur de son devoir

25 chrétien: la propagande pour le salut des âmes. Même si Tolstoï venait à bout, en ce cas, d'étouffer en lui le cri de Uberté, quelque chose d'invincible protesterait encore, au plus secret de lui-même, pour le droit, pour la possibiUté de vivre suivant sa loi, de faire et de donner sa pensée. Cela

30 c'est la patrie, ô chrétien égoïste qui oubUez de demander au moins à la patrie d'un jom: le moyen de conduire vos frères aux féHcités de l'éternelle patrie.

Et puis, il n'y a pas eu que le Christ dans le monde. Et quelque maître que l'on suive, — si l'on suit un maître — à

35 quelque pensée que Ton soit en proie, coramatA» Xkfc \»& ^^'^-^

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haîter de maintenir, comment ne pas s'efforder dé défendre le champ où cette pensée se développe en parole, en action, parmi les hommes qu'une communauté de traditions et de sentiments séculaires dispose particulièrement à la coinpré- 6 hensioh, à l'acceptation d'un effort particulier de vérité, de bonté

Egoïsmé! s'écrie Tolstoï. Sans doute. L'égoïsme est la condition première de la conservation de l'individu, et, par là, de toute pensée, de toute action d'altruisme. L'homme

10 n'est-il pas le produit des deux sentiments contraires qui lui font d'abord rapporter^ toutes éhoses à lui, poiu- reporter ensuite le pilus qu'il peut de lui-même à autrui. Quand Tolstoï déjeune, il commet un acte caractérisé d'égoïsme, puisqu'il y a des hommes, à la même heure, qui sont torturés par

15 la faim. Il déjeune cependant, de quoi je l'approuve. Et il

se sert de la force acquise pour soulager, par l'acte, la parole

• ou l'écrit, qui il peut, comme il peut. Ainsi faisait le Christ en

personne, dont l'immense charité serait morte stérile faute

du panier de figues dont s'entretenait l'ardeur de sa prédica-

20 tion.

L'égoïsme de la patrie n'est pas d'une autre sorte, il est même, à titre d^égoïs^rne collectif j — si les deux mots se peuvent accoupler — d'une nature infiniment supérieure, puisqu'il exige, au besoin, jusqu'au sacrifice total de soi, c'est-à-dire

25 jusqu'au terme ultime du dévouement à autrui. L'égoïsme individuel le plus utilement employé n'aboutit qu'à disposer les forces de l'être isolé au profit de l'ensemble des hommes. L'égoïsme patriotique peut faire concourir tout im groupement humain au profit de l'humanité tout entière.

30 L'erreur singulière de Tolstoï est de croire que l'amom* dé la patrie implique nécessairement la haine des autres patries. Un amour cngendreur de haine n'est qu'im retentissement attardé de la barbarie. L'amour que nous concevons, que nous sommes en voie d'atteindre, tend, d'une invincible force,

SJ à rexpansion toujours plus g;raiide, et c'est par le patriotisme

montant du foyer familial à la cité, au peuple, par le patriotisme conçu comme la condition du plus utile effort au profit de la race tout entière, que nous édifierons en nous le grand patriotisme humain qui, même dans l'humanité récon-

5 ciliée, maintiendra Fhomme divers groupé suivant ses affinités d'origine et de pensée. De cette diversité vivante, naît la rivalité, l'émulation de progrès. Et l'idée de patrie, dans son ascension de la pierre du foyer à l'ensemble des continents habités^ se révèle ainsi conmie l'une des forces

10 premières de l'évolution humaine, comme un dès plus puissants agents de la civilisation.

. Au lieu de vous acharner à l'impossible destruction de l'égoïsme, élevez-le jusqu'aux régions supérieures où il se confond avec l'altruisme, où le suprême dévouement devient

15 ie suprême plaisir. Au lieu de vous user en d'inutiles paroles contre la patrie, haussez-la jusqu'à l'orgueil du dévouement de tous. Sachez en faire, avec la justice croissante, un magnifique support d'humanité grandie.

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