LA MÊLÉE SOCIALE
La mêlée sociale! "Déclamation, métaphore/' disent superbement les heureux. — "Poignante réalité," geignent les misérables.
Contre l'accablante évidence, les dénégations intéres- 5 sées ne peuvent plus prévaloir. Ce simple recueil d'épisodes fournis par la rencontre du jour atteste assez haut le fait violent, Tâme cruelle.
N'est-ce pas vraiment im prodige que Thimianité ait eu
besoin des méditations des siècles, des observations, des
10 recherches, de l'effort de pensée des plus grands esprits pour
aboutir à découvirir avec siuprise, après tant d'âges écoulés,
le combat pour la vie?
Que de lampes oscillèrent des poutres avant de rencontrer l'œil d'un Galilée!^ Que de pommes tombèrent de l'arbre 16 avant qu'un Newton^ se présentât pour tirer de l'accident vulgaire les lois de la gravitation. Combien de sang répandu, de morts affreuses, lentes, ou soudaines, de plaintes des mourants, de gémissements désespérés, de cris de haine et de malédiction des vaincus avant que Darwin* dénonçât le 30 grand conflit vital.
Encore n'est-ce pas le spectacle de la douleur humaine dans l'effrayant champ de bataille, qui lui a révélé la loi de l'universelle tuerie. Non. Ni le tumulte plaintif de la natiu*e peinante, ni le cri de souffrance de l'humanité doulou- 25 reuse ne furent primitivement perçus du cerveau subtil aux écoutes. Tant nous vivons dans l'inconscience des choses!
La lutte pour l'existence! Le combat pour la vie! Dès que le mot fut jeté, les généralisations abond&teî^^ ^\,^2b.Vsv
de tout et de tous apparut. Que sont les corps, sinon un équilibre plus ou moins stable de forces? Même loi pour les êtres vivants: avec cette différence, qu'en proportion de sa sensibiUté, chaque organisme, du grand au petit, oscille, dans 5 la douleur ou dans la joie, entre les forces de conservatfon et d'évolution qui se le disputent. Pour le maintien de la composante,^ qui est la vie, tout s'efforce, tout s'acharne, et la plante, et la bête et l'homme presque divin. La loi du développenient de l'un se heurte à la loi du développement de 10 l'autre. Conflit. Bataille. Il faut un vainqueur et un
vaincu.
Aux Jours où les lourdes mers du globe encore fumant bouillonnèrent de vie naissante, les premiers vivants de la terre, à peine apparus, commencèrent le premier combat poiir
15 l'obscur accroissement qui contenait en puissance l'avenir du génie humain. L'imagination fait défaut pour la vision de la monstrueuse rencontre. Le noir cimetière de houille^ atteste plus tard d'incroyables batailles, et toute la terre recèle en ses flancs les empreintes d'une indescriptible mêlée.
2ê De la terre au soleil trente-sept millions de lieues.* Sur ce ruban de route,* écrivez un chiffre qui rejoigne les deux globes, et vous n'aurez pas dénombré les êtres vivants de notre planète à l'heure où j'écris. Comptez les morts depuis les siècles innombrables, et jaugez, si vous pouvez, la sonrnie de
25 douleur obtuse ou déchirante d'où nous sommes sortis. • Nous renfermerons-nous dans le temps présent? Pénétrez dans la forêt vierge, comptez de combien de milliards de cadavres votre pied recouvre la tombe, et songez combien d'autres miUiards gisent dans la profondeur, accumulés par
30 le temps impassible. Du baobab à la fougère, du lichen
pointant du spore* à l'évoluante cellule, c'est ime bataille
éperdue. Et le monstrueux amas de morts et de mourants
lutte encore, par la fièvre foudroyante, contre l'organisme
érieur brusquemeni survenu: te\, \e pteiviK de la légende,
mort, coi22 battait toujours.
Et la faune multipliante du sol ou de la mer non visités de rhonmie, comment se maintient-elle sinon par le combat sans merci de toute heure entre la vie qui est et la vie qui veut être. J'écarte Tinfini pullullement des organismes inférieurs.
5 Cela n'est rien encore. Où tend cet universel massacre de toujours? Où aboutit l'évolution de vie surgie du champ de carnage? Tous ces êtres qui s'empressent dans le mortel tumulte^ du primitif organisme à l'ancêtre du mystérieux anthropoïde, où vont-ils? A quelle œuvre les entraîne
10 l'obscure fataUté?
A la génération de l'homme, à l'apparition de la conscience; avec sa réaction de volonté, au prodige qui, sans l'excuser, rachète peut-être en partie l'universelle douleur où il fut enfanté. D'un être souverain, ce serait crime assuré-
15 ment. Nécessité: subissons vaillamment ce qui s'impose.
L'œuvre est accomplie. Dans sa force, dans son intelligence, dans son action supérieure, l'homme surgit, aspirant Dieu.i De ses saisons, de ses climats ennemis, la terre le refoule et le garde aux régions heureuses qui lui sont accueil-
20 lantes et douces. La mort pour qui s'aventure au delà devient
préservatrice de l'espèce. C'est le paradis perdu qui ne sera
plus retrouvé. Au dernier venu, au chéri de la terre, le sol
offre son antre et l'eau sa ligne de défense. L'arbre étend sur
Jui son grand bras protecteur. L'herbe lui fait un Ut. La
25 fleur le charme et l'enivre. Le fruit mûr tombe à ses pieds. L'oiseau s'approche confiant. La bête grondante attend, pour savoir à qui l'empire.
L'empire est à lui. C'est la loi. L'empire par la force, l'empire par la guerre. La même nécessité le régit qui régit
30 tous les êtres. Il régnera par la violence et par le meurtre, qu'impose le besoin fatal. Le silex frappé vole en éclats tranchants, la roche dure est 'taillée ou polie, el\fc %'^\5e»sfc ^scl lawe ou s'use en pointe. L'étincelle îia\\\\\, àM\>çÀa q^ïv ^^^-
flamme au feu retrouvé de la planète éteintes— prodige qui retentira jusque dans les derniers temples, à "travers toutes les mythologies qui viendlx)nt. Le métal extrait du sol, y rentre pour le fouiller, le cultiver, en extraire les trésors. 5 L'industrie, la science rudimentaire naissent du lent effort qui doit transformer le monde.
Action de guerre toujours. Guerre à la planète entaillée,* guerre à la plante dont le fruit déchiré rend à la mort ce qui voulait vivre et ne naîtra pas, guerre à la bête tremblante que
10 réclame la dent meurtrière. La troupe épouvantée fuit en vain. Dans la forêt sans fin, dans la grande mer protectrice, au plus haut de l'air, le projectile l'atteint quand elle échappe au piège. La. peau, la chair et Tos, il faut toute la bête à l'homme pour ses premiers besoins, comme pour son évolu-
15 tion de progrès. Il est le plus fort, étant le plus perfide. Donc il sera roi, et son règne de violence et de perfidie mêlées.
Mieux armé contre les climats, il a maintenant quitté le primitif Eden pour se lancer à la conquête de sa Terre. La
20 mort, partout la mort. Les continents et les mers gémissent de l'effroyable offrande de massacre. C'est le cirque, l'immense Colysée^ de la Terre, où tout ce qui ne pouvait vivre que de mort, se pare de lumière et de vie pour momir. De l'herbe à l'éléphant, pas d'autre loi que la loi du plus fort.
25 Au nom de la même loi, le dernier né de l'évolution vivante confond tout ce qui est de vie dans une prodigieuse hécatombe offerte à la suprématie de sa race. Point de pitié. Le pouce retomné^ commande la mort. L'âme ingrate répudie l'antique solidarité des êtres enlacés en la chaîne des généra-
30 tions transformées. Le cœur dur est fermé. Tout ce qui échappe au carnage prémédité, voulu, s'entretue pour la gloire du grand barbare. La splendeur de la floraison de vie s'éteint dans le sang, pour en renaître, pour y sombrer encore. Et le cirque, toujours vidé, s'emplit toujours. • • •
Patience, Voici le vengeur. La loi a dit: "Le plus fort tue.'' Et l'homme a tué. Par lui, tout ce qui vit succombe, et ne renaît que pour expirer sous sa main. '*Tout arbre qui porte semence, lui dit le Dieu de la Bible, sera ta nourriture, 5 et tu domineras sur les poissons de la mer, et sur les oiseaux des cieux, et sur toute bête qui se meut sur la terre." Puisque l'arrêtr de cette domination c'est la mort, puisque le frère supérieur^ est condamné à détruire le frère inférieur y pourquoi, qui veut croître aussi, s'arrêterait-il frappé d'un
10 soudain respect devant son frère en himianité?
Il ne s'arrête pas. Il tuait la bête plus faible. Il tue l'homme vaincu. Il le tue pour vivre aussi, pour apaiser l'inexorable faim qui ne peut pas attendre. Rien de sacré que le besoin de vivre à tout prix. Ainsi la muette victime a
15 légué sa vengeance au boiu*reau. Contre l'homme tortionnaire de la bête, se dresse l'homme tortionnaire de l'homme. Il lève le fer, il déchire, il torture dans la joie anticipée du festin ou dans le ravissement du carnage, il tue, il mange. C'est la guerre, la guerre du cannibale sous l'aiguillon du
20 besoin^ Plus tard la guerre d'impulsion acquise, l'inutile massacre. Encore le cirque. Mais l'homme est dans l'arène maintenant. S'il tue, il est tué enfin. . Plaines, collines et vallées, toute la terre et toute la mer aussi s'offrent aux meurtrières rencontres. Et sur les monstrueux gradins du
25 cirque immense, sur les montagnes, sur les pentes, sur les sommets, toute la nature vivante entassée contemple la mort vengeresse fauchant à grands coups l'ennemi commun. La bête Ubre encore dans son fourré, l'arbre dominateur envahi de spectateurs voletants, bourdonnants, la Uane qui
30 monte aux branches, et la mousse du bois mort et le Uchen du roc inaccessible, sont témoins de la sanglante revanche par laquelle ils changent d'ennemis, sans échapper jamais à leur destinée de lutte éternelle.
♦ ♦ * * * Depuis le premier meurtre, que symbo\\se CîC\\\^XVo\s>5»fc
156 PAGES FRANÇAffîES
est demeuré le meurtrier de Thomme par toute la terre. Mais une minorité seulement se délecte encore d'une chair fraternelle, et l'homicide de guerre ouverte n'est plus qu'intermittent. Quel inunense progrès, semble-t-il, si, par miracle, le 5 fer échappait de la main levée', si soudainen^ent l'œuvre de meurtre humain s'arrêtait sur la terre étonnée. Changement admirable, en effet, qui nous ferait des sociétés nouvelles. Et cependant, même alors, la loi de tuerie, pom* être moins frappante aux yeux, moins douloureuse au cœur, n'en con-
10 tinuerait pas moins son étemelle fauchée dans le pâle troupeau.
Ce fut un progrès — jugez par là du mot — d'asservir le vaincu, pour tirer de son labeur une plus grande provision de subsistances que n'en eût pu donner sa chair. L'intérêt
15 d'abord commanda l'acte qui nous semble aujoiuxl'hui de pitié. Les animaux eux-mêmes nous donnent de ces exemplt\8. Après avoir péniblejuent rejoint la fourmi, nous l'avons dt^^iaasée . . . peut-être.
I/espèoe humaine, sociable conune tant d'autres, mais
20 arrivant à di8()oser de ce merveilleux agent de rapprocheluont, d*t>iUonto, de suggestion, qui s'appelle le langage artiouW, fondo dt>8 Knni|.)ements — famille, tribu, cité, peuple — oa|mhlt>H d*rfviJut>i* à mesure que se modifie la conception de rintt^rAt du gixni(x\ ou^ (>Ius simpl^nent, de ceux qui le
JA doiuiuout. \a utèkV lH>8tiale de la hitte sanglante pour la vie, di^ \vtto houiv doviont la mHée $octaley aussi violente, aussi Ivrut^Uo fonuo uouvoUo dt^eft maiùfestations de l'ancien appétil luniît \lo yioUmuv att^^mnV, de brutalité admise, parée do \H>no lvv|HH*viî<io qui» aflirtuant la bonté, hii prépare les
\ \ uo î**a^ii |\l\i5i dt^ ^^ r\HHr 01 de tuer ouvertement. L'hom-
luo î«KH^iHWo 5H^ |M\v|HVï^^ vi\ï5î^^r iM d*abiK!«r de l'homme coname
\h^ b\v\U' ^uC U Umchtw t)i\aW. p^ni à peu devenue répu-
^UHUt\v l^w^lo \svur \W rhv>4ume. le respect de la vie de
>^^ l'KsMWUU^ *\>»l t>^U il\HU\ UxKliment^ùre assurément, puisque
aujourd'hui encore, après tant de siècles passés, nous continuons de tuer, d'impulsion atavique^ dans la guerre et dans la paix.
L'esclave cependant se sépare du bœuf en ce point qu'il 6 à conquis la paix de la tombe. Et sa vie sauvegardée implique à son égard un sentiment nouveau: l'altruisme, que déjà la bête montrait formidablement mêlé d'égoïsme, envers sa femelle, sa progéniture, ses compagnons de vie, et qui, gagnant de proche en proche, dans le groupement humain^
10 s'étendra de la famille à la tribu, au peuple, à la race, et plus tard à toute l'espèce, à tout ce qui vit, à tout ce qui est.
Un nouveau sentiment entraîne l'homme vers autrui, malgré les résistances du besoin égoïste. D'abord non désintéressé peut-être: aider pour être aidé, donner pour recevoir.
15 Et plus tard, par le perfectionnement de l'être, donner pour donner: l'altruisme. De l'éternel conflit de ces deux sentiments se fera l'homme désormais, l'homme social oscillant — incertain — du négrier à l'ascète.^
Déjà la dignité de l'homme, outragée dans l'esclave,
20 s'affirme vaguement par l'obligation que s'impose le maître de respecter, en quelque point, sa propre apparence dans la créature dégradée. C'est la civilisation qui commence par la mêUe sociale du travail servile.
Elle commence mal. Nous sommes trop près de la bar-
25 barie primitive pour que le contact de l'esclave et du maître ne soit pas tout de violence. C'est un perpétuel écrasement du vaincu avec un luxe incroyablement raffiné de tortures. Atroce cruauté du bourreau, rage féroce de la victime, ultime dégradation de l'im et de l'autre: voilà le spectacle de la
30 mêlée sociale dans l'état esclavagiste. Cela nous paraît monstrueux, et le Dahomey de Behanzin^ nous fait horreur. Songez aux abominations de l'esclavage chrétien des États- Unis, il y a quarante ans. Songez aux actes innombrables de sang dont le continent d'Afrique est témoin de nos jours.
35 Sous nos yeux encore, les nouveau-nés ne sont-ils pas mutilés
par milliers, sans qu'aucun effort soit tenté contre cette barbarie?
Mais l'esclavage, après tout, est un rapport d'homme à homme. Le contact quotidien, même de violence, finit par 6 user la brutalité native. Une certaine somme de souffrance chez la victime tôt ou tard lassera la férocité du bourreau. Après des siècles de tortm-es, un apitoiement se fait. Le tortionnaire, impuissant à jouir plus longtemps de la souffrance qu'il inflige, s'émerveille d'en ressentir maintenant
10 le contre-coup douloureux. C'est l'obscure pitié naissante, c'est le lent altruisme qui se précise, c'est le besoin de se dire et plus tard de se sentir bon, généreux, secourable. C'est la brutale loi d'un rapport de violence, qui se modifie, par voie d'évolution psychique, en un rapport de sociabiUté.
15 C'est l'apparition de je ne sais quel rudiment de droit dont se réclamera l'homme, sous les sanglantes lanières.
Dès que l'idée d'un droit intervient entre l'esclave et le maître, l'esclavage est condamné. Il n'y a plus qu'à vivre des siècles de cris et de sang, pour attendre que l'idée de jus-
20 tice passe de l'esprit dans les actes, et que la main obéisse au cerveau commandant que les chaînes tombent. Le lent 'processus est l'histoire même de l'humanité. Que de transitions douloureuses, que de pénibles progrès, suivis de quels cruels retours! Que de paroles de paix vaines en apparence,
25 tandis que se poursuit la lutte mortelle!
A côté du labeur servile, voici que le travail libre s'est installé, avec la primitive justice pour garantie du droit naissant. Travail libre ou nécessaire? Il faut vivre, donc faire effort pour entretenir et propager la vie contre les
30 efforts de vie concurrents. Il faut travailler ou faire travailler. Le travail sous le bâton du maître n'est que la forme primitive de la fataUté du travail sous le commandement de la nécessité. Le travail, même aviU par l'esclavage, suggère le travail de volonté libre y qu'exige le besoin, notre inaître
35 suprême. Et du consentement de l'effort laborieux pour la
vie — qui est notre condition même — un pouvoir de libération se dégage, qui nous affranchit peu à peu de toute autre dépendance que celle des lois d'évolution vers une individualité plus haute. La sélection du plus fort, mortelle au plus 5 faible d'aujourd'hui, prépare le progrès favorable au plus faible de demain. Le besoin, la douleur, provoquant l'effort, sont les agents de l'évolution qui nous entraîne, à travers l'étemel combat, à une Uberté, à ime justice agrandies, à ime humanité supérieure.
10 Ainsi s'accomplit l'œuvre des âges. Si dans des régions privilégiées, l'homme ne lutte plus pour le dépeçage du vaincu, si le meurtre en masse est intermittent désormais, si l'on ne combat plus quotidiennement, le fer à la main, pour le champ, pour l'enclos, la hutte ou le troupeau, il faut batailler
15 encore, par des règles nouvelles, pour les possibiUtés de vivre • qui s'offrent sous la forme d'ime propriété allant du cultivateur à la moisson. Formes changées, fond immuable.*
L'hmnanité passe, déroulant des états sociaux successifs dont nous retrouvons encore aujourd'hui le vivant témoi-
20 gnage sur les différents continents du globe. Toute l'histoire est là, présente sous nos yeux. A travers le temps et l'espace, le spectacle éternel de la violence et de l'iniquité. Mais la Violence qui s'atténue, l'iniquité qui décroît.
Esclavage, servage, travail libre du salarié, tous ces états
25 de progrès reposent sur la commime base de ladéfaiteduplus faible et de son exploitation par le plus fort. L'évolution a changé les conditions de bataille; mais, sous les muantes apparences, le combat mortel est demeuré. Accaparer de la vie d'autrui, pour s'en faire un secours de vie, voilà, du canni-
30 baie au propriétaire d'esclaves ou de serfs, au baron féodal, à l'employeur petit ou grand de nos jours, tout l'effort des activités majeures. L'homme n'a pas plutôt cessé d'être un objet de commerce que son travail devient maintenant marchandise, et qu'un abonnement léonin^ le tient encore
35 d'une soUde chaîne.
n est vrai, Fancienne tuerie brutale ne se voit plus qu'aux époques de guerre ouverte, ou dans les accès de violence individuelle promptement réprimés. Pourtant le goût du sang demeure, et Napoléon est grand parmi les hommes pour avoir 5 fait, hier, les plus grand massacres dont on ait mémoire. Ces champs de cadavres, ces plaines hurlantes de mourants éventrés, écartelés, broyés, sont l'affreux témoignage de Thistoire dénonçant l'homme qtii fut, l'homme qui est encore, à l'homme qui sera.
10. Mais déjà ce n'est plus là qu'im intermède, un énorme divertissement de carnage offert aux penchants ataviques qui veulent du sang. La bataille maintenant, dans sa forme moderne, c'est l'effort de labeur, solitaire ou par troupes enrégimentées, se heurtant à l'effort conclurent pour la vie.
15 C'est la mêlée sociale d'aujourd'hui, notre lutte pour la vie, puis pom* le bonheur, c'est-à-dire poiu* ime plus grande intensité de vie, le corps à corps opiniâtre qui jamais ne s'arrête, et tue, à chaque battement du pouls, plus d'êtres qu'on n'en saurait faire le compte.
20 II faut combattre, car l'homme gêne l'homme. Éternellement Diogène^ dit à Alexandre: "Ote-toi de mon soleil." Alexandre n'a pas trop de tout le soleil. Allons, tous les gueux hâves, méchants, affamés, contre tous les potentats infatués ou abêtis, mais de redoutable pouvoir! D'iui côté le
25 nombre, l'indiscipline, l'ignorance; de l'autre, toute la puissance accumulée du passé. Sur toute l'étendue de la terre, la faim, la misère, la maladie sont déchaînées faisant rage, dévastant, dans l'humanité soumise ou résistante, tout ce qui est marqué du destin. Hommes vaillants, femmes, vieillards,
30 enfants, tout succombe, portant et recevant des coups dans la nuit de l'incessante bataille. Les morts crispés d'impuissante rage, les mourants, les blessés, les captifs voués aux tortures, hier comme aujom-d'hui, c'est l'ancienne tuerie de toujours, mais dépouillée, pour notre sensibihté accrue, de la sanglante
35 franchise des premiers jours.
On ne tue plus Thomme d'un coup: on Fuse. De l'activité de chacun, chacun tâche à surprendre le bénéfice, ne laissant à qui s'efforce que la part de vie nécessaire pour s'efforcer encore. On n'a plus la pitié de tuer. On entretient la 5 vie pour tirer avantage du supplice de la vie. On tourmente le nerf, on galvanise le muscle du vaincu pour soulager d'autant le nerf et le muscle du vainqueur.
Longues journées d'eflforts sans réparation suffisante, accidents de toute heure, étiolement de vie dès l'enfance, la
10 femme arrachée au berceau pour l'usine ou la prostitution, l'ancienne sélection de force remplacée par la sélection de fraude et de ruse, les vices qui sont de la vie dévoyée, les violences qui sont de la vie détruite, un résidu de mendiants dont la fonction sociale est d'obtenir pour autrui les féUcités
15 éternelles au prix d'une modique aumône, voilà les faits^ de toute seconde marquée du balancier, sur la planète indifférente roulant, dans les cieux sourds le cri accusateur delà
vie torturée
Et puis, parce que nous sommes au plus fort du carnage, 20 parce que nous sommes tout à notre bataille, nous n'avons pas conscience de l'universel massacre nous n'en sommes pas émus.
Dans l'usine, dans le champ, au travail, au repos, dans sa tanière ou sous le ciel, toujours un vaincu qui succombe. Pas 25 de vainqueur, sinon d'un moment éphémère. L'homme qui va frapper s'arrête, et, raidi dans son geste de victoire, tombe foudroyé. Pour une catastrophe isolée, l'émotion, la sympathie se feraient jour. Mais cent, mais mille, mais des milliers. Que faire? On se détoiu*ne, on passe. "Défends-toi," crie 30 l'égoïsme. On se met en défense: on est frappé. L'ambulance sociale, hôpital, geôle on morgue, recueille le blessé, et, sous les menaces du prêtre qui surenchérit de son éternité de tortures, la terre, enfin apaisée, se referme pour l'oubli.
Loi de nature que, de ses propres mains, l'homme forge
plus dure et plus impitoyable. Loi férocement raillée dans la danse macabre^ du moyen âge. Loi méconnue jusqu'à nos jours, de ceux-là mêmes qui, marchant inconscients dans leiurêve d'espérance, glissent — hallucinés — dans le sang. 5 "De la nature, dit Darwin,* nous apercevons la face qui brille de bonheur. Nous oublions que parmi tant d'oiseaux qui chantent à loisir autour de nous, la plupart ne vivent que d'insectes ou de graines, c'est-à-dire que par une destruction constante d'êtres vivants. Nous oublions que ces chanteurs,
10 ou leurs œufs, ou leurs couvées, sont détruits par des oiseaux ou des bêtes de proie.-'
Oui, le chant de l'oiseau pâmé d'amour, •"* enivré de vie, se fait des plaintes de l'insecte broyé; oui, le hurlement de joie du fauve se fait des cris de douleur de sa proie pantelante; oui,
15 les grands rêves de l'Orient, la sublime pensée de la Grèce, l'art, la science, toute la gloire de la civilisation des peuples, . et jusqu'à la conception de justice et de bonté se font du concours obscur des iniquités meurtrières où succombent tous les vaincus de l'étemelle bataille. Écoutez cependant. Par
20 l'acciunulation des siècles, voici que le gémissement des faibles qu'on écrase, d'abord inentendu, monte des profondeurs. Bientôt peut-être, la plainte de l'insecte torturé couvrira le chant de l'oiseau; le cri de l'oiseau déchiré, le hurlement du fauve; la malédiction des révoltés, l'expansion de
25 joie des heureux de la terre.
Déjà la clameur croissante emplit le monde, accusatrice de la cruauté des forts. L'homme ému s'arrête incertain. Et, même continuant l'aflfreux combat, se prend à juger l'œuvre de mort, à la détester. L'altruisme de la bête ne
30 va pas jusqu'à la pitié de sa proie. L'homme s'exalte, lui, de la conscience de son crime. Il se sent atroce et suit sa loi. Mais sa loi c'est aussi l'intime protestation contre l'injuste souffrance qu'il inflige, c'est le besoin de la réduire, de l'atténuer, de la supprimer même, s'il se peut. Et voilà la pitié,
35 et voilà la bonté, nées de l'homme — comme la cruauté fatale
PHILOSOPHIE ET SOCIOLOGIF 163
— contenant l'égoïsme effréné, lui traçant sa limite mouvante, et ballottant Tâme étonnée de la férocité barbare à la générosité divine.
Car c'est une vue incomplète de la mêlée sociale, de la 5 montrer toute de carnage et de sang. Le soir de la Moskowa,* 80,000 honmies gisaient sur la terré épouvantée. Qui sait, pourtant, dans cette inexcusable tuerie du grand carnassier supérieur, combien d'actes de pitié, de bonté, de dévouement, essayèrent de racheter quelque chose de l'effroyable crime
10 contre l'himianité.' Tour à tour cruel, indifférent, pitoyable, l'homme qui venait de blesser secourut, le meutrier, soudainement attendri, tendit une main de frère à sa victime, et le bien et le mal tragiquement mêlés se confondirent en une œuvre sans nom.
15 Même spectacle dans la mêlée sociale. Brutalité, pitié, barbarie, charité, incroyablement enchevêtrées. L'homme qui affame, donne, et se calomnie peut-être, parlant de récompense attendue. Malfaisants, bienfaisants, multiples, monstrueux mélange de ce qu'il y a de meilleur et de pire,
20 nous aimons en tuant, acharnés à l'œuvre de mort où se perd l'œuvre d'amour en qui nous vivons.
Et comme le bienfaiteur a la fierté du bienfait, comme il y voit l'atténuation de maux jugés inévitables, le peu de biep qui vient de nous, démesurément amplifié à nos yeux, nous
25 cache le mal immense, et nous incite à persévérer dans l'acte inexorable.
Cependant l'altruisme a pris son vol. Il s'est emparé des cœurs. Sous mille noms divers nous avons prêché l'amour du prochain, en le rattachant à toutes les conceptions de vie
30 formulées par les dogmes. • Seulement, si notre cœiu* généreux se donne, notre vie égoïste se refuse. Si la noble doctrine nous exalte à nos yeux, la volonté mauvaise, impitoyable, atteste l'écart entre le rêve de paix et le fait de bataille. De longs siècles avant Jésus-Christ, l'Inde, la Chine aussi
35 avaient dit le détachement suprême. Pour quels résultats?
Qu'est-il sorti de la parole de paix et d'amour du Sermon sur la montagne^ sinon le massacre et la mort? Plutarque^ blâme Caton l'Ancien qui vendait ses vieux esclaves "pour ne pas les nourrir à rien faire." "C'est la marque, dit-il, 5 d'un naturel trop dur qui s'imagine que d'homme à homme, il n'y a pas d'autre Uen social que le besoin. Or, nous voyons que la bonté s'étend plus loin que la justice. La loi et la justice ne nous tiennent rigoureusement qu'envers les hommes; la bienfaisance et la Uberalité vont souvent jusqu'aux
10 Hres privés de raison, La bonté est comme une source abondante qui jaillit de notre cœur." Que pourrions nous dire de plus aujourd'hui?
Ce n'est pas la prédication qui manque. Les hommes recueillent pieusement la grande parole d'amour, la prodi-
15 guent aux carrefours, et portant superbement la charité du genre humain dans le cœur, prêchant la paix de justice, se jettent aveuglément dans le combat d'iniquité. Ainsi triomphe l'égoïsme silencieux de l'altruisme bruyant qui emplit nos cathédrales de sa gloire. Et cependant nous allons vers
20 la justice et vers l'amour, et la haute parole n'est pas vaine. Seulement nous accomplissons l'évolution vers la règle de paix dans la violence et dans la guerre
Cette loi de massacre est fatale, intangible, disent les économistes qui attendent du seul effort de l'individu l'at-
25 ténuation du mal. Est-ce que la loi d'altruisme n'est pas aussi naturelle à l'homme — bien que tardive — aussi fatale que la loi d'égoïsme elle-même? La société n'est pas seulement la mise en commun de tous les égoïsmes individuels. L'altruisme moyen de tous se retrouve aussi dans la formule
30 sociale de l'État. Pourquoi vouloir le corps social égoïste? Pourquoi barrer la route à l'altruisme collectif? A quoi bon constituer une puissance de tous, si c'est pour la faire spectatrice impuissante de l'écrasement de tous les faibles par tous les f orts^
Mieux vaudrait disperser les hommes et les rendre aux forêts, que de les réunir uniquement pour en faire les témoins impassibles des iniquités communes. Isolé, chacun aurait du moins la sensation d'un mal qui vient de lui. L'associa- 6 tion passive qu'on naus propose, en permettant à l'individu de noyer sa part de responsabilité dans l'irresponsabilité commune, tendrait à détruire en nous tout effort vers autrui. C'est donc la négation même de notre nature, cet état social, de chimère, que les économistes s'obstinent à fonder siu* la
10 moitié purement égoïste de l'âme humaine.
L'âme altruiste n'est pas moins légitime que l'autre, et veut être satisfaite. L'égoïste vie rachète le crime obligatoire, par l'appétit de justice, par le jfiillissement de pitié, par le besoin d'amour. Il faut bien que l'individu, d'égoïsme et de
15 bonté, se retrouve dans la société faite à son image. Sans doute, la bonté du corps social, étant moyenne, sera nécessairement dépassée par l'effort individuel. Elle n'en ira pas moins croissant avec le développement, dans l'âme humaine, du désir de justice, et du besoin pressant de toute réparation
20 possible.
Le socialisme, c'est la bonté sociale en action, c'est l'intervention de tous au profit de la victime de la vitalité meurtrière de quelques-uns. Prétendre, avec les économistes, qu'on doit s'opposer à l'effort d'altruisme social, c'est
25 méconnaître l'homme, le calomnier gravement. Se plaindre que l'action collective amoindrira l'individu par quelque diminution de Uberté, c'est réclamer en faveur de la Uberté du plus fort, qui s'appelle l'oppression.
N'est-ce pas, au contraire, fortifier l'individu, que de
30 contenir et de réprimer tout homme qui abuse de l'homme, comme fait l'usinier de nos jours, quand on l'abandonne aux seules soUicitations de la concurrence? N'est-ce pas exalter la créature humaine, que de susciter en elle un sentiment de justice supérieure, de bonté suprême, et de le lui montrer
35 sanctionné de la volonté de tous?
Laissez faire l'individu, dit réconomiste anti-social, et bientôt vous verrez accourir une légion de dévouements au secours du vaincu. Nous attendons toujours, et ne voyons rien, sinon Tafifreuse condition de l'humanité qui demeure. 5 Vivre c'est tuer, puisque tuer, c'est se défendre. Qui suspend ses coups, voit toute la nature insurgée contre lui. Chacun pour soif voilà le mot d'ordre des éléments déchaînés.
Contre cette anarchie, l'homme met sa gloire à réagir. Il prétend modérer, régler la fatalité s'il ne peut s'y soustraire.
10 Comment? A la fois, par l'acte individuel, où l'altruisme peut se donner carrière, jusqu'à la folie de l'amour, et par l'action collective, plus mesurée, mais d'un effet plus durable par les règles de vie sociale qu'elle transmet aux générations, préparant, façonnant, imposant les mœurs. L'individu agit
15 par la suggestion de la parole et l'exemple. La loi, en décrétant un minimum de moralité publique.
L'homme gêne l'homme, ai-je dit. L'homme aide l'homme aussi. L'aide pour la vie dans la lutte pour la vie, voilà l'ordre pour la vie, né de la loi suprême de la solidarité de.
20 tous. Toute la nature fournit l'exemple du secours pour la vie, et la sociabilité n'a pas d'autre raison d'être. Les organismes associés pour vivre, même luttant entre eux, s'entr'aident. La cellule avoisinant la cellule lui prend sa part de vie quand elle peut, mais réglée dans son action de vie par
25 l'équilibre des forces environnantes, apporte la solidarité de son effort individuel à l'effort de commime défense. Ainsi fait l'homme dans le corps social: une partie de sa force nuit au voisin, une autre le protège et le soutient.
Seulement cette force d'altruisme, rudimentaire en bas de
30 l'échelle organique, va grandissant dans l'espèce humaine, se développant en justice, en bonté, toujours conquérant, sur la loi mauvaise, ime part de souffrance atténuée.
Comment l'action de progrès serait-elle de l'individu,^ sans être du corps social en même temps? A la notion plus haute
35 de justice, imposant une morale individuelle supérieure, cor-
respond nécessairement une règle plus sévère de moralité sociale. C'est cette règle nouvelle de respect plus complet de rindividu et de justice accrue, que le socialisme entend fixer par la loi, alléguant que les libertés ainsi supprimées sont 5 des libertés de barbarie.
De l'Afrique centrale à Paris, tous les échantillons historiques de la mêlée sociale sont présentement sous nos yeux. L'esclavage africain, rudiment de l'histoire, témoigne des premiers jours. Il est d'hier aux États-Unis, comme le ser-
10 vage en Russie.^ A l'autre extrémité de l'évolution sociale, le salariat,^ venu de l'esclavage atténué de l'antiquité, déjà couvre les continents de la terre. "Mendiant, salarié ou voleur," disait Mirabeau.' Lé socialisme cherche un quatrième terme : associé. Déterminer le nouveau contrat, voilà
1 5 le problème, dont la solution veut à la fois la réforme progressive des conditions de la lutte économique, et la réforme mentale qui rend l'homme capable d'une. civilisation meilleure.
L'association n'a pas la vertu de supprimer la lutte, soit
20 des éléments, soit des groupements entre eux. C'est les conditions mêmes de l'association qu'il s'agit de transformer, en vue d'un idéal de justice que notre grandeur est de concevoir, même si notre loi nous en refuse la réalité.
Rapprocher les hommes, encore séparés par les sentiments
25 subsistants de l'antique barbarie, resserrer les liens de solidarité de l'espèce, développer la mentalité altruiste par la restriction sociale des égoîsmes effrénés, telle est la tâche consciente ou non des politiques. Les uns s'y efforcent; les autres, en résistant aveuglément, provoquent une impulsion plus vive de
30 l'altruisme social. Entre ces actions et ces réactions se meut l'humanité diverse, subissant sa loi de lente évolution en dépit des bonds qui la tentent et des reculs qui la désespèrent. D'une part, la guerre du capital contre le travail, du travail contre le travail, du capital associé contre le travail associé,
35 les syndicats* violentés, les marchandages^, les grèves, les
usines à l'index,^ tpus les tumultes de la concurrence pour le salaire, pour la vie, avec leurs conséquences de misères, de maladies, de famines, de suicides, de tourments et de morts. D'autre part, les grandes luttes d'idées, avec leur éternel 5 aboutissant de massacres, de bûchers, d'échafauds. Autant de pas douloureux vers la libération, vers l'accroissement de la créature himiaine, vers son ascension dans la justice et dans la bonté. Ainsi le bien qui touj ours croît, naît du mal d'abord sans mesure. Ainsi l'homme lentement^ se fait de sa larve 10 d'humanité.
Que sera-t-îl des sociétés futures? Qui peut le dire, ou même l'entrevoir? Toujours évoluant vers la justice, vers la bonté supérieure, elles se maintiendront dans les conditions de la vie: la lutte poux le mieux-être,' le conflit d'égoïSme et
15 d'altruisme, spiu'ce de tout progrès.
Une certaine part de misère supprimée — comme on a déjà fait, comme il est facile de faire encore — de nouveaux maux, hélas! s'offriront aux efforts de la pitié croissante. Plus de guerre, plus de faim sur la terre, plus de froid, à tous
20 l'abri assuré contre les intempéries, plus de pauvreté, plus de misère, quel emploi de l'activité humaine? Qu'on se rassure. Si cet idéal était jamais atteint, les ressorts d'action ne manqueraient pas à l'homme et l'éternel aiguillon du mieuxêtre le pousserait encore en avant. La bonté sociale accrue
25 jusqu'aux ultimes limites maintiendrait vivante en l'individu l'étemelle aspiration vers des satisfactions nouvelles. Nous n'avons pas plutôt le nécessaire qu'il nous faut le superflu. Et combien mouvante, la limite de l'un à l'autre? La notion s'en déplace à toute heure. Qui de nous ne fait autant d'ef-
30 forts pour des satisfactions de convention pure, que pour les nécessités premières? Il n'est pas à craindre que le socialisme atteigne jamais le point mort^ de l'activité humaine.
Le socialisme, d'aiUeurs, n'est sans doute qu'une des
phases de l'humanité. La mentalité inférieure de la masse bourgeoise ou plébéienne nous réduit seule à la nécessité de certaines contraintes sociales. Le progrès consistant, après tout, dans l'extrême culture de l'individu, le jour doit venir 5 où des mœurs nouvelles rendront certaines obligations des lois sociales futures aussi superflues que les prescriptions actuelles des lois de décence publique, qui nous sont légères aujourd'hui après avoir été peut-être vexatoires à nos aïeux. Le premier besoin de justice sociale satisfait, l'esprit de
10 liberté réclamera sa part. Et, tour à tour épris de plus de justice et de plus de liberté, oscillant des prêcheurs de communisme aux prêcheurs d'anarchie, l'homme social toujours rencontrera de nouveaux domaines pour son initiative indépendante ou associée.
15 Et puis, la vie extérieure, qu'est-elle sinon le support de la vie intérieure merveilleusement fertile en émotions, en déterminations décisives. Puisque l'homme n'est pas tout entier dans la faim, dans l'égoïste besoin de vivre pour vivre, puisqu'il veut ajouter à la satisfaction d'être le sentiment de la
20 plénitude de l'être, le bonheur d'être au profit d'autrui, quel vaste champ de vie morale s'ouvre à ses aspirations, à ses rêves, à ses espoirs, à ses efforts!
Le meilleur de l'activité humaine n'est-il pas au service des exigences de l'esprit? Le besoin de connaître et de sentir,
25 aussi impérieux que la faim, se confond avec le besoin d'être. Et la connaissance acquise et l'émotion reçue se traduisent en action d'industrie ou en expression d'art, qui fatalement nous sortent de nous-mêmes pour nous Uvrer à autrui. Quelle dépense de forces vives en ces luttes épiques pour la grandeur
30 idéale! Que d'espérances et que de déceptions, que de triomphes enivrants, que d'effroyables défaites dans l'éternelle rivàïîté des hommes poiu* la science et pour l'art, pour la noblesse de l'âme, pour l'amour, pour l'émotion de beauté. Toute la tragédie de la vie humaine est là, de la joie suraiguë
35 à l'affolante douleur. Le bonheur court est-il trop payé de la
longue torture? Qui donc consentirait que l'ennoblissante souffrance lui fût enlevée?
Notre destinée ne comporte point de remède pour le mal qui fait la dignité de notre joie. Même le désordre social 5 dissipé, la souffrance morale, comme la douleur du désordre organique, demeure la condition de la vie. Alors qu'il n'y aurait plus de pauvres, il y aura encore des malades, il y aura encore des malheureux. Le domaine est assez vaste pour Teffort désintéressé d'altruisme obstiné.
10 Le mal social lui-même ne sera pas aisément vaincu. Il y faudra des prodiges: des prodiges de réforme sociale, des prodiges de réforme mentale.
Quelles tentatives inouïes contre la souffrance infinie, pourra suggérer à Tâme harcelée de pitié, le spectacle du mal
1 5 amoindri sans doute, mais plus vivement ressenti, par raffinement de l'être? Je pose la question. Et, songeant de quelle sanglante barbarie se sont faits un Lao-Tseu,^ un Çlakya- Mouni,2 un Jésus, un Socrate,* un Spinoza,* je me demande quels hommes sortiront de notre présent trouble, et quelle
20 humanité agrandie surgira, dans les mêlées sociales futures, de nos sociétés relativement poUcées?
Que de membres, pourtant, que de massacres encore en préparation dans la terre innocente! A quel prix rachetés? Par la parole et par l'écrit, la suggestion de pensée, d'émo-
25 tion, gagnant de proche en proche, nous fera peut-être, quelque jour, une bonté de génie dont nous ne saurions calculer l'essor. Pour l'évolution magnifique que nul de nous ne doit voir, efforçons-nous donc sans repos, et tâchons d'apporter le plus possible de nous-mêmes à la construction sublime,
30 conçue toujours plus haute dans l'inachèvement humain.
Qui dit évolution, dit courbe, hélas! et l'ascension ne peut être infinie. Après le sommet atteint, c'est la descente, la chute lente ou rapide dans la vertigineuse nuit.
Il faut savoir regarder le malheur de notre espèce en face.
comme nous faisons de notre propre sort. Les lois immanentes/ éternelles qui régnent — connues ou inconnues — de la terre à l'étoile la plus reculée, ne sont qu'une misérable contingence dans le temps et dans l'espace infinis, un moment de 5 la force universelle dans un devenir ignoré. Notre système solaire, démesuré pour nos organes, n'est qu'une imperceptible poussière entraînée dans l'univers sans fin, par une puissance sans nom, vers des destinées imprévues. L'heur^ d'avoir commencé, évolué, vécu, se paye de la nécessité de
10 finir, c'est-à-dire de se continuer sous des formes nouvelles. Un jour, après des gestes inconnus, l'humanité ayant gravi sa cime — pour un temps de raison, immobile entre deux impulsions contraires — verra le gouffre devant elle et douloureusement subira la noire descente dans l'Averne.* Quelle
15 horrible angoisse quand l'être le plus parfait, né de nous, ultime expansion de joie en qui se rachetait le malheiu* humain, au moment de jeter le cri de triomphe, se retournant tout à coup, verra la sinistre pente déjà parcourue, la pente vers le gouffre insondable qui attend sa proie dans la sérénité
20 de l'inévitable.
A cette heure déchirante, qui ne regrettera les douleurs ennoblies d'espérance, perdues dans l'ombre du passé? Oui, nos fils en seront là que l'horrible massacre des temps historiques, et même la barbarie primitive, leur sembleront de
25 l'humanité heureuse au regard de l'effrayante catastrophe qui, d'un pas irrésistible, à toute heure gagnera sur eux. Ce serait, jusque dans la décadence dernière, une monstrueuse ascension de douleur si la notion, déjà présente, de la fin nécessaire, ne suscitait en nous la philosophie supérieure qui
30 nous permet d'affronter toute destinée sans pâlir.
L'affreuse décroissance insensiblement sous nos j^eux s'accomplira. La décrépitude envahissante amortira les chocs* pour la conscience de sensibilité diminuée, et pas à pas, par le chemin de mort déjà parcouru vers la vie, l'homme
35 venu de la terre, retournant à la terre, trouvera sa tombe dans
son befceau, noyé d'oubli dans la source de douleur. La lente régression sans pitié fera son œuvre. Le dernier humain qui vivra s'éteindra dans le même mystère où surgit le premier qui vécut. Ainsi s'achèvera, dans la suprême 5 misère, la lutte commencée pour la vie aux jours de la naissance heureuse dans le monde enchanté.
La vie humaine avait été de domination mortelle^ sur toute vie inférieure. De nouvelles conditions de vie font maintenant de nouvelles conditions de lutte. L'heure est
10 venue de la grande revanche de la nature d'en bas contre la nature d'en haut. L'organisme inférieur, moins exigeant que ses grands concurrents, se contente de conditions médiocres pour vivre. A mesure que les conditions de vie s'atténuent, l'homme, la bête, l'arbre, rabougris, s'appauvrissent, s'ané-
15 mient, s'étiolent. Incapables de, réprimer plus longtemps l'obscure végétation des formes primitives, ils reculent maintenant: et la vie inférieure envahit l'immense domaine d'où la vie supérieure la refoula jadis. C'est la suprême bataille, la grande déroute de la vie vaincue cédant le terrain
20 pas à pas, sous le regard des siècles indifférents à quelque moisissure humiliée^ qui dans quelque bas-fonds ignoré, attend dès à présent son heure.
Nos cités croulantes, parmi d'informes vestiges humains, les dernières ruines effondrées sur la vie mourante, toute la
25 pensée, tout l'art — ô horreur dont le chrétien n'a cure — engloutis dans la grande mort montante! Toute l'œuvre humaine sous la dernière viscosité de vie!' Horrible jour, que, du moins, nous ne verrons pas!
Et puis l'ultime manifestation de vie terrestre sera
30 détruite à son tour. Inutilement, le globe froid et nu promènera son indifférence par les stériles chemins de l'espace. Alors s'accomplira le cycle des dernières planètes-sœurs, les unes mortes dès aujourd'hui peut-être, les autres prêtes à enfanter demain. Et le soleil éteint, suivi de son funèbre
35 cortège, précipitera dans la nuit sa course incalculée vers l'inconnu.
Comment se refera, si elle doit se refaire, l'antique nébuleuse?^ En vertu de quelles lois? Dans quel temps? Pour quelle puissance nouvelle de fécondité vivante? Hypothèses. On peut rêver, comme fit Auguste Blanqui^ dans son merveil- 5 leux poème: U éternité par les astres.
Ainsi, me dira-t-on, voici tout ce que vous pouvez nous offrir. Une lutte effroyable, des siècles déchirants de douleur et de mort pour une inutile vie. La désespérance et le néant. Le rêve tout au plus.
1 Hélas! Je ne vous offre rien, ne disposant de rien, et ne me trouvant responsable de rien dans l'ordre de l'univers. Je cherche, et je constate. Et quand la nuit se fait, je le dis : voilà tout. Je suis tenu de ne pas leurrer, volontairement: rien de plus. Si la consolation n'est pas dans le monde,
15 pourquoi m'imputer la faute de ne l'y pas rencontrer? L'inconsciente paix du non-être est-elle plus troublante que la menace d'éternelles tortures à tout instant suspendue sur nos têtes?
Il est vrai, l'honame est hanté d'éternité: à ce point de ne
20 pas trouver son immortalité trop chèrement payée de l'enfer. Je vois là l'obscur sentiment des forces immortelles dont il est la manifestation passagère. Autour de lui, tout évolue, tout mem-t, mais rien ne se perd. C'est la loi de l'univers. Toute force humaine se répercute à l'infini, comme toute
25 autre. Nous vivons des morts. Aussi longtemps que l'humanité vivra, tout effort pour l'humanité demeure visible en elle.
Au delà, j'ai mis le rêve. Gardons-nous d'en médire. N'est-ce pas la consolation tant cherchée, cette admirable
30 faculté de rebâtir à notre guise le monde où nous vivons? Concevoir ce qui est, paraît merveilleux sans doute. Combien plus prodigieuse encore la faculté de concevoir ce qui pourrait être. Dans la conscience humaine, fragment de l'univers
où se réfléchit l'univers, voici qu'apparaissent, à côté des vivantes images de vérité, les miroitantes visions^ d'ime combinaison fantastique d'impressions déformées de réalités. La vue de l'esprit en est fatalement obscurcie. 11 faut 5 que la patiente investigation du monde remette laborieusement chaque chose à son point. Par l'illusion première, l'homme, avant d'être capable de vérité, aura vécu dans le monde divin qu'il a lui-même édifié pom* la satisfaction de son rêve. Point de barrières à l'imagination féconde qui
10 épuise, dans le cours des âges, toutes les possibilités d'imivers. La vie est jugée, trouvée mauvaise, refaite sur im plan meilleur, prolongée dans les paradis égoïstes d'étemelle féUcité. Qu'importe, poiu- la mentalité inférieiu^, qu'aucune réalité ne corresponde au rêve, si nulle déception ne s'ensuit
15 après la vie terminée?
Cependant l'impitoyable vérité nous harcèle, et dissipe les visions merveilleuses. Le rêve s'enfuit, se transforme, s'adapte aux données nouvelles, et toujours nous séduisant d'images heureuses, proches ou lointaines, nous entraine à
20 l'action et nous conduit, dans l'hallucination décevante, jusqu'au terme de la vie de labeiu- et de peine.
Que serait l'horrible vie sans le rêve, refuge de l'homme douloiu-eux, consolation du vaincu, vision d'idéal x^ui entraîne le vainqueur dans sa marche à l'étoile jusqu'au
25 trébuchement suprême.
Aussi longtemps qu'elle subira sa loi de lutte, l'humanité vivante ne se laissera pas dépouiller de sa puissance de rêve, source d'espoir, principe de force et d'action. Rêvons donc librement, et, sur le fondement solide de ce que nous savons,
30 ou croyons savoir, élevons hardiment le miraculeux édifice de notre espérance, et de notre volonté.
Quoi qu'il arrive, où que nous conduise notre rêve, la force immortelle qui fut comme filtrée en nous,* poiu* une heure, subsistera éternellement active dans le temps et dans l'espace.
35 En ce sens notre action demeure. Qui peut dire si la vie et
la mort de nos globes d'un jour ne sont pas des stages d'une évolution inconnue vers le grand devenir où s'élabore l'Être?* Qui pourrait réfuter l'hypothèse de l'inconsciente collaboration de l'homme et de sa terre à quelque prodigieuse trans-
6 mutation de l'avenir?
Eh bien! même si tout l'homme s'engloutit à jamais dans la nuit de la terre, si toute sensation, toute pensée, toute conscience, est pour toujours éteinte, si les lois biologiques ont irrévocablement succombé sous la loi mécanique étemelle, si
10 dans l'espace infini tous les astres éteints, immobiles d'un stupide équilibre, n'attendent plus rien, même du hasard, si l'univers est à son point mort,' ime chose, du moins, ne peut être supprimée: c'est que nous avons vécu, c'est que nous avons soufifert, c'est que nous avons voulu, c'est que nous
15 avons aimé. Si, par impossible, l'éternité a dit en nous son premier, son dernier mot, si nous sommes le grand miracle qui jamais n'avait été et jamais ne sera plus, au moins auronsnous été ce miracle de conscience et de volonté, surgi de l'obscure matrice terrestre pour s'opposer, dans un instant de
20 vie changeante, à TimmuabiUté morne de l'éternel absolu.
Tout corps est impressionné d'un autre, et tout corps au contact d'un autre réagit: voilà de quoi se font la conscience et la volonté brièvement rassemblées dans une vie humaine. De l'amibe à l'homme intense,' la puissance d'impression et
25 de réaction s'amasse pour éclater soudain en mentalité supérieure. Parce que la conscience et la volonté, diluées dans le monde, se trouvent en nous subitement condensées, l'éclair de raison, de justice et d'amour a jailli de l'étemel inconscient sans raison, sans justice, sans amour. L'éclair de
30 la foudre n'est pas plus miraculeux dans la nuit noire. La puissance électrique qu'il exprime, obscurément dispersée dans le monde, s'accumule pour jaillir en aveuglante lumière. Ainsi de l'homme, éclair de conscience et de volonté, dans la nuit d'inconscience et de nolonté^ ambiantes. Et puis les
forces, heurtées en lumière, retournent en obscurité au commun réservoir et, des âmes lumineuses, dispersées, se fait le crépuscule des choses.
Mais rhomme d'un jour n'en aura pas moins affronté 5 Téternité, et, de sa conscience et de sa volonté, momentanément vaincu l'inconsciente fataUté. "Si l'univers m'écrase, dit Pascal,^ j'ai sur lui l'avantage : car je sais qu'il m'écrase et l'univers n'en sait rien." Ce n'est pas assez dire. L'honrmae vivant qui passe^ a sur l'impassible absolu qui est, mais ne
10 vit pas, d'autres supériorités encore, et non moins décisives. Oui, l'homme a pris conscience des lois inconscientes, mais pour les retourner contre elles-mêmes, et leur arracher quelque chose du crime de la fataUté. Il a conçu la justice, et n'en eût-il rien réalisé, ce serait assez de l'avoir portée en lui vivan-
15 te, agissante dans le monde intérieur où s'objective l'autre,' pour surpasser de la beauté de l'idéal le sombre Cosmos où tout s'enchaîne par une loi de fer sans autre justification que ce mot stupide et formidable: cela est.
Il a fait plus encore, cet être misérable et perdu, con-
20 damné avant de naître, en butte aux lois fatales du mal et de la mort, attaqué, tourmenté, déchiré, abandonné sans secours. Il a trouvé, dans l'affreuse angoisse des tortures, assez de désintéressement et de grandeur pour dompter sa souffrance, et, de sa chair vaincue, soutenir son compagnon de supplice.
25 II a tendu vers autrui, il a secouru, il a aimé. Ayant conçu la justice, il a réaUsé l'amour et la bonté. De la souffrance imposée, il a tiré la joie de soulager la souffrance d'autrui. De l'égoïste absolu qui se suffit à lui-même, il a tiré l'altruisme secourant d'un jour, la bonté désintéressée qui ne veut
30 pas de récompense et se prodigue à qui ne s'en souviendra pas.
Du mal, sous sa main puissante, a jailli le bien rédempteur. Il a vaincu la dure loi des siècles, le fils éphémère de la dure loi des siècles, et dans sa conscience et dans sa volonté
35 s'est résumé, s'est justifié l'univers.
Vue de cette hauteur, la mêlée sociale se juge avec une sérénité qui, loin d'exclure la passion de justice, la commande, oserai-je dire. Contenir le vainqueur, relever le vaincu, parait le premier devoir à qui comprend la loi su- 5 prême. Devoir secourable au vainqueur lui-même, dont la victoire n'est que Tengrenage de la défaite prochaine.^
Plaignons le faible de souffrir. Plaignons le fort de faire souffrir. Montrons-lui que, sous d'autres formes, le mal qu'il inflige lui est rendu. Faisons apparaître dans l'égoïsme triom-
10 phant l'ignominieuse déroute de toute noblesse. Combattons les sophistes qui mettent en doctrine moderne l'antique barbarie du chacun pour soi. Faisons la société profitable à tous, et non plus seulement à quelques-uns. Qu'elle soit plus douce à qui faibUt, plus rude à qui opprime, sévère gardienne
15 de vie, relevée d'un plus haut sentiment du devoir.
Prêchons la paix, puisqu'il n'y a que bataille; la justice, puisque l'iniquité nous enveloppe, la bonté, puisque la haine sévit.
Surtout, agissons, puisque notre .mérite est de protester
20 par l'action contre la loi fatale de la déchéance des faibles. Ennoblissons la mêlée sociale de notre cri de secours, de notre acte de bonté. Donnons de tout notre être contre la nature marâtre, contre la stupide brutalité de la force, contre l'insolence heureuse, le dédain, l'indifférence ou la peur. Et pro-
25 diguons-nous sans mesure. Pour l'atome titanesque, dans sa lutte sublime contre l'écrasant univers, s'efforcer seulement de toute sa puissance, c'est mal mériter la victoire qui, pendant tout un éclair de temps, le fait dieu