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IL LE FAUT

Je viens de visiter le front, depuis le Pas-de-Calais^ jusqu'à la frontière suisse, et, pour la première fois, après vingtdeux mois de guerre, j'ai pu tout voir, tout constater, interroger librement chefs et soldats sur toutes matières, et recevoir 5 des réponses faites en toute liberté.

... Il y a visite aux armées et visite aux armées. Nulle trace de parade dans l'extrême simplicité de mon cas. J'ai pu aller partout, accompagné d'hommes qui avaient qualité pour dire et commenter techniquement. J'ai voulu voir:

10 fai vu. Je dois, aujourd'hui, me contenter d'upe indication sommaire, dont je donnerai les raisons ici ou ailleurs, selon qu'il appartiendra.

La première pensée qui se présente à l'esprit de mes interlocuteurs est, tout naturellement, de me demander le résultat

15 d'une enquête qui m'a fait parcourir plus de deux mille kilomètres en automobile, avec des repos de trois ou quatre heures de marche, par jour, dans la boue des tranchées — le tout coupé d'entretiens d'autant plus instructifs qu'ils ont abouti, sur tous les points, à des conclusions imanimes.

20 La formule que je puis aujourd'hui présenter au public n'est pas pour l'inquiéter. Loin de là, puisqu'elle est de confiance absolue dans la victoire finale de nos armes, pourvu que certaines conditions d'organisation soient non plus seulement parlées, mais effectivement réalisées. Soit que

25 j'aie interrogé les légendaires soldats qui revenaient, souriants, de l'enfer de Verdun, soit qu'à Verdim même je les aie vus à l'œuvre, sous une canonnade comme il ne s'en entendit jamais, soit que j'aie poursuivi jusqu'à leurs extrêmes repaires

de boue, de pierres et d'abatis les détachements perdus dans l'inextricable bouleversement du sol broyé, pulvérisé par les formidables obus de l'artillerie allemande, je n'ai vu que des hommes immuablement fixés dans cet état d'esprit qu'on 6 appelle le cran}

Je ne pourrais pas résister au désir d'en présenter quelques aspects en raccoiu-ci, parce que les faits seront toujours plus éloquents que les phrases, et que la concision du verbe, issu de la bouche de héros qui s'ignorent, apporte aux actions les

10 plus belles un magnifique supplément de grandeur. J'ai peut-être, cette fois, pénétré plus avant dans l'âme du soldat que je n'avais fait jusqu'alors, parce qu'il lui a été donné pleine liberté de langage, soit en présence de ses chefs, soit en des entretiens particuliers. A la vérité, je n'ai pas recueiUi

15 ime parole qui n'eût pu être répétée devant l'oflScier du corps de troupes^ ou le général même, invitant en ces mots aux confidences en tous domaines: "De quoi vous plaignez-vous? Que demandez-^ous? Dites tout ce que vous voudrez."

Ah! ce n'était pas long. On peut dire qu'il n'y avait

20 qu'ime voix. Le travail des tranchées, non moins cruel que le combat. La femme, les enfants, l'anticipation du retour, jamais envisagé autrement qu'après la grande œuvre accomplie. Des vieux de 44 ans se plaignant de certaines marches, sac au dos, dont la nécessité ne leur paraissait pas prouvée

25 puisqu'elles les ramenaient, après quelques jours, à leiu- point de départ. Fatigue passagère du corps. Fatigue de l'âme, jamais. Et de certains, qui donnaient le plus Hbrement cours à leur verve,^ l'officier, loin de vouloir atténuer la liberté de langage, me soufflait gaiement à l'oreille: "C'est un

30 de nos meilleurs soldats.'* Et l'autre, qui n'entendait pas, éclatait d'un grand rire, parce qu'il connaissait d'avance ce qu'on pouvait dire de lui. Encore, le mauvais soldat — j'en ai vu jusqu'à im — tout déchu qu'il pût être d'alcoolisme, hâve, poussif, le regard perdu, accoté à son arbre, comme pour ne

35 pas tomber, était-il venu là de sa volonté, a\i\ift>\dî\x>N<^w5y^eî^^

comme il lui eût été facile^ l'excuse de la maladie. Il geignait, parce qu'on lui donnait l'occasion de geindre, mais il était à son poste, ayant décliné l'invitation de l'infirmerie. Et le capitaine:

6 — Quand j'arrive au cantonnement, il y a parfois, tout à coup, ime abondance de malades. Quand nous partons pour la tranchée, il n'y en a pas un. Jamais. Jamais. L'homme ne veut pas laisser ime surcharge de travail à son camarade. Cela, dit du ton le plus simple, à mi-voix, comme si cette

10 suprême abnégation ne méritait pas même une parole de louange. L'esprit de haute camaraderie universel,^ d'homme à homme, de soldat à chef et de chef à soldat. Pas de pimition. C'est la formule partout, et la gouaillerie française,* en tous lieux, reprenant ses droits. Les récriminations par

16 nous soUicitées, accueiUies dans la cordialité des éclats de rire de ceux-là mêmes qui s'y étaient abandonnés.

Et puis, cette conclusion imanime, à voix som-de: *'0n ira. Il le faui.'* Ah! ce: "/Z le favi,'* que ne l'avez-vous entendu, jeté d'une voix implacable à l'invisible ennemi, tout

20 proche de l'autre côté du parapet, dans le silence tragique du Boche souterrain, par delà les fils de fer ou les chevaux de frise! "/Z le faut,*' Il le faut, c'est le Dieu le vevt^ de cette grande et dernière croisade de la civilisation contre la barbarie. Cet homme, gauchement empaqueté d'une timique

25 terreuse, avec deux jets de flamme* sous la visière de son casque bleu, vous assure, d'im mot, qu'U a la pleine conscience de ce qu'il fait, de ce qu'il veut. Il le faut, cela veut tout dire. Le soldat a accepté les sacrifices terribles que lui demande la destinée de sa France, dont l'histoire, loiu^e à

30 porter, mais si grande et si belle, exige, à cette heiu^ décisive, un héroïque redoublement de sacrifices continus. Il le sait, il le dit avec un joyeux sursaut d'amère gaieté populaire, où le flot d'une supérieure noblesse du sang emporte à l'avenir tous les débris de fautes où il sut mettre encore des éclats

35 de beauté.

Illefavi! Illefaut! Gardons ce mot, amis. C'est le mot d'ordre que je vous rapporte des tranchées. C'est la parole suprême de ceux qui sont à la bataille pour la plus grande patrie qu'il fut donné à l'homme de construire en vue des plus 5 hautes fins d'humanité. Il le faut, c'est le cri de celui qui tombe. Il le faut, c'est l'unique pensée du soldat blotti au fond d'un cratère d'obus quand tout lui manque jusqu'à l'écroulement de sa tranchée, et que, dans le tonnerre infernal des monstrueux blocs d'acier, hébété du ciel et de la terre dé-

10 chaînés contre lui, il n'attend plus que la mort, sans même le réconfort d'un geste personnel de bataille, parce que, s'il reculait d'un pas, c'est d'im pas que l'ennemi avancerait. Il le faut! Il le faut! En cette inexorable nécessité d'être audessus de lui-même se résiune tout ce qu'il est capable de sen-

15 tir, de penser. Et il s'agrippe^ à la pierraille croulante, qui l'enfonce encore plus profondément dans sa terre, au lieu de l'en chasser.

Et nous admirons, dans l'émerveillement de ce prodige du sang français. Mais cela ne suffit pas. Il le faut, c'est le

20 mot d'ordre du soldat, c'est le mot d'ordre de son chef encore, à tous les degrés de la hiérarchie. Dans la modestie de leur rôle, lieutenants, capitaines, commandants sont dignes de commander à de tels soldats. On ne me l'a pas raconté. Je l'ai vu. Je sais ce qu'ils disent les uns des autres. Et il n'est

25 pas besoin de le leur demander. Il suffit d'entendre les paroles qu'ils échangent, ou même de cueiUir simplement les regards qui se croisent. Sublimes familiarités d'épopée. A ce point de sublime vertige, im signe, un temps de silence sont d'un accent tragique incomparable. Si j'en ai le temps, quelque

30 jour, je voudrais montrer im capitaine, im colonel parmi ses hommes, hors du poste de commandement.^ Un général surtout. Certains chefs, que je connais bien, ont pu mériter, en des mesures que je n'ai pas à fixer ici, certaines critiques, qui ont retenti jusque dans les Chambres.' S^ \3kfe ^st^às» \»s^

35 que ce -soit J'heure d'établir un rè^emaiiX. ôfe çsscK^^»^^^ ^^^

nous ne devons désirer qu'une stricte justice pour chacun. Ce qu'il faut dire, dès à présent, parce que c'est vrai, parce que nous y trouvons un réconfort de réalité aussi loin des éloges fabriqués à la grosse^ que des critiques trop exactes d'un 5 temps déjà passé, ce qu'il faut dire, c'est qu'il est impossible qu'ime race qui a produit de tels soldats, poiu* ime rencontre d'hommes et de choses comme il ne s'en était pas vu, n'ait pas recelé en elle-même les forces productrices d'une puissance correspondante du commandement.

10 Nous avons des chefs miUtaires, des vrais, parce qu'ils sont sortis de nous, au même titre que nos soldats. Je le dis, après trois visites sur le front, dont cette dernière m'a permis amplement de juger par moi-même, dans ime complète indépendance d'esprit, avec l'unique souci de l'intérêt

15 national, l'armée française, dans son ensemble, possède des chefs dignes de lui commander, capables de la mettre en œuvre, à la condition, nécessairement indispensable, qu'à leur tour ils soient commandés. Leurs vertus civiques ne sont point au-dessous de leurs qualités militaires. Je parle

20 du plus grand nombre, et l'on m'accordera que c'est assez beau. Ils savent, ils peuvent, ils veulent, et, puisqu'ils ne font qu'un avec leurs soldats, nous pouvons vraiment dire que nous avons en mains l'instrument nécessaire, si l'organisation s'achève en im couronnement de coordination, sous la

25 conduite d'une volonté.

Je n'en dirai pas plus. Je suis revenu de ce long voyage avec une vision très nette de ce qui nous manque, de ce que nous devons réaliser. Pour l'arrière, tout comme pour l'avant, il y a im devoir supérieur à remplir. Notre mot

30 d'ordre est le même. Il le faut. Je l'ai reçu d'honunes qui sont sous les obus et qu'il nous appartient de rejoindre, en accommodant nos actes de citoyens à leurs actes dé soldats. Il le faut. Honte à qui ne le comprendrait pas.

{y Homme enchaîné, 14 mai 1916.)

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