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LE SERGENT POISSONNIER

J'ai dit que la tranchée où m'avait jeté le hasard n'était plus de première ligne, depuis que nos soldats s'étaient emparés des installations des Boches, quelque part dans le voisinage de la ferme de Navarin.^ Sans parler des morts qui 5 tachent la plaine, assez de signes attestent qu'hier la bataille sévit entre les deux remparts de terre où je me trouve passagèrement abrité. Partout des débris d'arpies, des éclats d'obus, des fragments de choses qu'il est inutile de préciser. Un cyclone a passé. . .

10 Le couloir^ cependant, a gardé son récent aspect de vie. Tout y porte encore la marque d'une habitation ingénieusement disposée. Des entailles, à portée de la main, font oflSce d'étagères, où des grenades toutes prêtes à être lancées, des •cartouches répandues, et sur le sol, parfois, des machines

15 d'acier qu'on nous recommande d'enjamber, en évitant le choc, demeurent en souvenir de la lutte dont le fracas se prolonge au-dessus de nos têtes. Je ne présenterai pas la tranchée comme im lieu de délices, mais il apparaît bien que des hommes, des combattants, s'y sont résolument adaptés.

20 Quelques-uns même gisent encore là, dans l'immobilité suprême. Les camarades sont en avant, dans les tranchées boches conquises aux environs de Navarin, point de départ d'un nouveau refoulement de l'ennemi.

C'est de là-bas qu'isolés, ou groupés par l'ordre d'un chef,

25 ils surgissent brusquement devant nous, au tournant du couloir, sans qu'il leur échappe même ime exclamation de surprise, parce que rien désormais ne peut les étonner. Silencieux passants, dont la toilette, sans doute, voudrait des jeux de brosses dures, ^ mais non indifférants comme ceux que l'on

peut coudoyer dans la rue de Rivoli.^ En ce lieu, à cette heure, tous nécessairement amis, quelques-ims glissent, affairés, sans la digression d'un bonjour. D'autres, pour des raisons dont ils ne nous doivent pas compte, s'arrêtent pour 5 de brefs propos en des mouvements de flânerie, questionnant sans attendre la réponse, ou expliquant des choses sur lesquelles on ne les interroge pas.

Sans expression tragique, — au contraire, puisque le visage est plutôt soinriant, — les yeux, souvent, paraissent d'une

10 autre expression que la voix. C'est que la parole s'emprisonne aux murailles de terre, tandis que le regard, à la recherche de l'imprévu, s'élance au delà du remblai de la fosse^ que surplombe un ciel vide où passent, cependant, des orages. Le croirait-on? C'est quand le fracas de l'artillerie bat

15 son plein que nos gens éprouvent le besoin de se grouper au repos pour un moment de causerie.

— ^Voilà justement un abri, fait le bon sergent Poissonnier. Ça ne va pas durer toujours. Asseyons-nous, poin* attendre. Ça passera.

20 .Je regarde Vabri. C'est un degré à mi-hauteiw,^ où, en se pressant bien, deux hommes peuvent s'asseoir. Creusé du côté boche il peut être, en effet, d'une protection. Quelque chose m'avertit que j'ai pataugé assez longtemps dans ce labyrinthe de boue, et qu'im arrêt ne sera pas sans tîharmes.

25 Car le sol, où ne se rencontrent ni le carreau ni la lame de Xîhêne,* tantôt de mares jaunes, tantôt ferme, mais souillé de choses inexprimables, n'invite pas précisément aux familiarités du siège. Je me blottis donc au degré tentateur, calé par im voisin confortable, et je ne cache pas que le

30 lieu me parut divinement propre aux nonchalances de la conversation. Les poilus, qui ne craignent rien, s'allongent plaisamment sur la terre, en des flexions appropriées. Un doux bien-être de paix nous envahit. Jamais bergère ou sofa*^ ne fut d'un tel réconfort.

35 Ces hommes ne sont point parleurs. Us jouissent mani-

festement des plaisirs d'une gymnastique d'extension,^ et éprouvent un contentement trop profond pour trouver la force de l'exprimer. Des sourires de bienveillance pour les intrus que nous sommes, des remarques courantes à la portée 5 de nos intelligences sans lumières sur la technique de la tranchée. J'écoute avec des exclamations destinées à manifester ime disposition à entrer dans le sentiment commun. Au fond, je voudrais les interroger sur tout, me repaître de leur histoire, extraire d'eux des sensations, des pensées, im état

10 d'âme, dont l'analyse leur échappe peut-être. Étonnez-vous qu'entre deux éclats de marmites,^ je recule devant la tâche inabordable. A l'exemple de mes compagnons, d'ailleurs, trop de satisfaction physique m'incite à m'accommoder au milieu, plutôt que d'affronter des fatigues de l'esprit, au

15 repos.

Accoté à sa famiUère paroi terreuse, c'est le sergent Poissonnier, rose et frais, dans l'encadrement de sa blonde chevelure, qui tient le dé de la conversation.^ De grands yeux bleus, tout pleins d'une railleuse charité des choses, un sourire

20 de gosse^ qui jouit des actions de la vie, ime voix bien posée qui découpe les syllabes en de nettes articulations qu'envierait un élève du Conservatoire,^ Poissonnier, de Roubaix,* auguste éphèbe, modelé selon le canon de Polyclète,^ domine l'assemblée de par l'effet d'ime supériorité morale qui s'i-

25 gnore. Il s'exhale de lui je ne sais quelle joie de placidité, qui frise la rougeur de sa joue comme un léger zéphyr ferait d'une pure surface Uquide® sous im ciel de juillet. C'est un enfant qui s'amuse, qui s'amuse chez lui, et beaucoup, tout en mettant le meilleur de son tact à ne pas trop le manifester.

30 — Qui est ce civil? demande-t-il tout bas.

Au nom, le regard pétille, et d'un grand geste qui embrasse le ciel et la terre:

— Eh bien, voilà de quoi faire de jolis articles.

"JoH" m'a paru faible, mais la pensée est grande, quoicyiie

35 dédaigneuse sans doute, car ces artiAesAàb^ xKvevoL N«^^^s^

vivre que de s'asseoir pour les rédiger. Mais Poissonnier est exempt de superbe.^ Il se penche, en ami, sur mon infimité^ et même, pour m'ençourager, il m'explique Tart d'interpréter, en vue des précautions nécessaires, les tmnultes du dehors. 6 Dans le sifflement de la plus vulgaire marmite, il y a, paraît-il, des qualités de son qu'il importe d'analyser, de distinguer, en vue de l'acte qu'elles commandent, pour la sécurité de la vie. Le prompt jugement, suivi d'ime immédiate décision de sécurité, voilà la grande affaire.

10 — On n'a pas bien longtemps pour reconnaître, dans le tas de marmites, celle qui vient sur vous. Mais c'est encore assez pour se jeter à plat ventre.^ Seulement, il ne faut pas hésiter

On voit que Poissonnier, lui, ne s'y trompe pas. Il con-

15 naît le prix de l'instant. Jamais homme ne parut mieux adapté à ce lit boueux de torrent, pour lequel on dirait qu'il est né. A dire vrai, mon sentiment est que Poissonnier ne serait déplacé nulle part. Ici, cependant, je le vois dans le plein d'une accommodation souveraine.^ Il semble qu'un

20 Dieu me l'ait envoyé pour modèle du soldat français, installé dans la douce plaisance d'ime action de guerre dont il ne veut rien savoir, sinon que la victoire est hors du débat, puisqu'il s'est donné tout entier à la défense de la patrie.

Car, si je n'ose pas poser de questions. Poissonnier, de son

26 côté, n'a rien à me demander. H me renseigne en railleur amical, mais mon opinion siu* ce qu'il a fait ou fera est ce qui l'inquiète le moins. Il faut que j'aie besoin de lui, puisque je suis venu le chercher. Je suis en dehors de son champ de vision. Devant lui im clair chemin s'ouvre. Il va tout droit.

30 Rien n'aurait le pouvoir de le faire dévier. Heiu'euse jeunesse, illuminée du devoir, marchant dans l'ineffable joie de trouver, à l'aurore de la vie, im suprême comronnement de beauté!

Jusque dans le silence méprisant de Poissonnier sur la Sa guerre, sur ses conditions, B\it ses dxaucea^ sur les calculs

d'une durée, sur des misères qui ne semblent pas ratteindre, même sur la résistance ennemie, s'aflSrme la grandeur d'ime âme supérieure à tout événement. Il veut de tout, lui, sans même comprendre qu'il en pourrait être 5 autrement.

C'est bien pourquoi, depuis ma brève halte dans la tranchée de Navarin, je ne puis me retenir de reporter hommes et choses à l'échelle des sentiments en action qui s'irradient du sergent Poissonnier:^ noble exemplaire d'ime jeime vie fran-

10 çaise en pleine floraison d'ardeur au service de sa terre, de sa race, de son histoire, de son foyer. Je dirais: honnem- à Roubaix! si nous ne savions tous qu'il y aura autant de Roubaix^ que de villes et de villages, pour jeter de notre sol, à la défense de la patrie, autant de sergents Poissonnier qu'il sera

15 nécessaire.

Hier, un bon citoyen de la Suisse française, qui a fait ses études en Allemagne, me disait avoir reçu des lettres d'anciens compagnons d'université qui maudis^ient la foUe de leur Kaiser et se refusaient maintenant au monstre dévorant du

20 Deutschland iiber alles.^ Et moi, quelle comparaison de cette fatigue allemande avec l'inlassable exubérance de sérénité résolue qui met au-dessus de tout l'âme ardente de mon cher sergent Poissonnier!

Avec l'enfant de Roubaix nous achevâmes l'interminable

25 défilé, nous heurtant aux sacs de terre des meurtrières éboulées, qui attestaient les ravages de l'artillerie ou les corps à corps dont les débris sanglants disaient la sombre histoire. Des couches creusées dans le flanc du talus, couvertes d'un reste d'étoffe grossière que nous n'osions pas soulever. Et

30 puis, dans la profondein*, des chambres souterraines, d'ameublement sommaire, où se sont traînés des blessés pour mourir. Augustes hypogées* d'une histoire d'hier par laquelle se poursuivront de nouveaux développements historiques de misères et de grandeur mêlées. Je m'arrêtais au seuil, comme

35 retenu par la crainte d'une proîanatiou.

Le sergent Poissonnier, tout à la canonnade où allait son espoir, ne voyait rien, ne se fixait à rien qu'au tonnerre d'artillerie qui lui montrait des tranchées boches bouleversées, et le terrain préparé pour l'avance prochaine. Je crois bien 5 qu'il n'avait plus qu'une idée: se débarrasser de nous. De quelle sotte apparition prosaïque étions-nous venu troubler le rêve dans lequel il marchait tout vivant, et dont, jusqu'à l'achèvement final, il n'acceptera pas d'être désenchanté. Il hâtait le pas dans le détour de son couloir du Languedoc,^

10 nous distançait, nous oubliait, jusqu'au cri de raUiement par lequel un des nôtres essayait de le modérer. Nous étions à deux cents pas des hangars de Souain.,^ quand fut donné le signal d'une séparation qui lui apporta peut-être quelque chose d'un soulagement.

15 Nous aurions dû, sans doute, lui exprimer notre vive reconnaissance d'une hospitaUté si mouvementée. Et lui, n'eût-il pas été heureux de nous charger d'un message pour Roubaix? On avait, de& deux parts, trop de choses à mettre dans l'adieu. C'est pourquoi l'on ne put que se serrer les

20 mains en silence, avec ces vagues articulations d'émotions contenues; où s'esquissent ces mouvements d'âme d'autaînt plus précieux qu'on se trouve hors d'état de les préciser.

Le sergent Poissonnier a autre chose à faire que de nous garder dans sa mémoire, anxieuse d'avenir. Moi, je ne

25 l'oubherai pas. Il se peut que l'occasion lui manque d'inscrire son nom sur une stèle de gloire. Mais il aura vécu, et, du don de ces belles vies, la France vivra.

(VHomme enchaîné, 6 octobre 1916.)

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