‹ Pages françaisesChapitre 24 sur 128 · IN MEMORIAM · texte numérisé non relu

IN MEMORIAM

Puisque tout de la préparation, de Forganisation, de la mise en action de la guerre vient aboutir au soldat, c'est au soldat que revient le devoir du suprême développement d'énergie où se résume, avec sa valeur propre, celle de la 6 nation tout entière. Aussi, tout à la pensée de l'homme intérieur, en qui se prolongent les effets des fautes passées, et qui doit suppléer à tous manquements par un surcroît de vaillance, allaîs-je aborder le mystère de cette âme simple et traditionellement obstinée qui a écrit, de son sang, sur

10 notre sol des Gaules,^ tant de glorieuses pages d'histoire.

La race est-elle au bout de son effort? Cruelle question que tous les événements de notre vie publique, depuis un demi-siècle, nous ont quotidiennement posée, lorsque, refoulés jusqu'au pied des Vosges,^ nous avons vu grandir et

15 déborder sur le monde l'antique poussée des Germains,^ prête à submerger, comme autrefois, la civilisation gréco-romaine, pour y approprier, dans son cadre de fer, le sort de tous les peuples de la terre à ses conceptions primitives d'une violence organisée contre toutes les volontés de libération individuelle

20 qui sont l'honneur de notre humanité.

Sous le poids de cet affreux cauchemar, repoussant la vision de tant d'heures funestes, j'invoquais l'appui de ce Français sans nom qui, de génération en génération, a payé, d'indicibles misères et des flots prodigués du plus généreux

25 sang, des défaillances passagères si noblement rachetées qu'il est resté l'espoir de toutes les victimes des abus de la force contre le droit de vivre justement.

Je traversais les champs de bataille de la Marne,* et je le

trouvais là, cet héroïque anonyme, qui ne réclame rien du vain bruit de nos conventionnelles apothéoses, content du tertre vert sous lequel il s'est endormi, dans la vision d'une énergie d'heureuse beauté que la mort elle-même n'a pu faire 5 fléchir. Cette terre, qui l'a repris, fut sa pitoyable marâtre, tendre et dure tout à la fois. Peut-être ne l'a-t-U pas moins chérie pour ses rigueurs que pom* sa douce charité de la dernière heure.

De la mer aux montagnes, il l'enveloppait d'un inunense

10 voUe d'amour inexprimable, où se fondaient toutes les emprises d'un soV tour à tour généreux et avare, toutes les espérances vivaces au refuge du foyer, toutes les aspirations de ce ciel infini qui, même décevantes, n'en avaient pas moins guidé l'âme dans une marche à l'étoile où il est peut-être plus

15 beau de se mettre en route que d'arriver. Des horizons brumeux de l'Océan, des limpidités bleues de sa mer intérieure, génératrice de hautes vies, des âpres sommets des Pyrénées aux Alpes, des riantes vallées de ses beaux fleuves, prodigues de généreuses moissons, il est venu là pour tomber

20 debout face à l'envahisseur. Une force invincible l'a conduit en ce lieu, où la farouche volonté de ceux mêmes qui l'aimaient accepta qu'il vînt attester, jusque dans la mort, l'honneur d'un sacrifice au-dessus de l'amour.

Si la terre pouvait dire, elle nous raconterait tous ces

25 magnifiques recommencements d'histoire dont elle palpite encore, et que nous embaïunons froidement en des pages sans vie. Une fatalité veut qu'elle se dérobe à nous dans les gouffres sans fond d'une gestation infinie. Elle se tait, mais le peu que nous savons de ce qui fut suffit à nous élever au-

30 dessus de nous-mêmes, à nous faire une vie supérieure à notre

vie, en nous rattachant à la grande chaîne, de fer et d'or mêlés,

comme un anneau fragile, mais durable encore, entre des

choses qui furent et des choses qui, par nous, auront été.

Ces tombes parlantes sont d'hier. La vie s'est envolée

35 d'un coup. Mais au bord du chemin, au creux de la prairie,

aux pentes de la colline boisée, le corps, plus lent à se dissoudre, est demeuré, au lieu même où il fut abattu, pour dire l'inflexible revendication de la patrie dans le danger suprême et crier au passant que le plus bel élan d'ime vie fut arrêté là. 5 Ce pieux hommage de tous à im sei^ qui sut incarner, en ime heure décisive, les plus hautes énei^es morales d'un peuple digne d'être — pour qu'il soit recueilli de ceux dont la charge est de le continuer, il suffit d'im passant.

Et nous passons, remontant de ceux qui ont donné leur

10 vie, sans geste ni parole de théâtre, à ceux qui sont au coûibat depuis une année. Nous voulons puiser ime force nouvelle au spectacle des combattants dont les forces ne s'épuiseront pas, et puisque nos soldats vivants ne sont pas moins beaux que nos morts, il faut que la France, au moins, pour demeurer

15 sûre d'elle-même, l'entende proclamer.

Elle est là, toute la grande patrie. Regardez-la frémir dans l'apparente impassibiUté de ces vieillards, de ces femmes, de ces enfants, tragiquement sereins, contents de vivre aux ruines du village où la barbarie a passé. Une église effondrée,

20 des pans de muraille, des fûts de pierres calcinées, et puis rien que des ferrailles tordues, et des entassements de débris où, sous des étais chancelants,^ de vagues niches quelquefois sont creusées.

C'est la ville, c'est le village où les obscures joies du labeur,

25 hier, suivaient leur cours paisible, quand l'ignoble vaincu conçut la déshonorante pensée de se venger de sa défaite sur des populations sans défense, par le massacre en tas, par l'incendie, par un déchaînement de férocités aux précisions desquelles la langue elle-même se refuse.

30 Non loin de là, des camps de réfugiés, guettant l'heure des revanches prochaines de la vie française. Et pour bien témoigner de l'impassible volonté dont les racines s'accrochent invinciblement aux pierres descellées, des enfants jouent parmi des décombres; des femmes tricotent, assises swi

35 la dalle, au seuil de ce qui fut Yabxi à^\eva mOûfefe\$i^xss. V^

gracieusement balancé, des jeunes filles, qui n'ont point renoncé aux ajustements d'une innocente coquetterie, vont à la fontaine ou vaquent aux soins d'on ne sait quels ménages parmi de petites cabanes en planches où s'inscrivent ces mots: 5 mairie^ houtangerie^ éptcerie, avec des étalages qui tiendraient dans mon chapeau. Sur la place publique, encore vaguement apparente, de la délicieuse petite ville que fut Sermaize,^ im jet d'eau continue de tomber dans sa vasque, de fonte, comme s'il ne s'était rien passé.

10 De même, au visage des formes errantes aucune émotion du passé ne s'inscrit. Des appentis de poutres font ime habitation derrière laquelle des figures sourient, et si quelque maison, on ne sait comment, est demeurée debout, des fenêtres, souvent parées de fleiu«, s'ouvrent pour bien montrer

15 que la vie continue. Et voici que des vieux vont, d'un pas alourdi, accompagnés de femmes au regard résolu, vers le champ, le jardin, où les appelle un reste de récolte parmi les tombes, uniques monuments où se puisse encore reprendre la pensée de ceux qui survivent. Ce simple et tranquille courage

20 de ceux que l'ouragan a épargnés me paraît plus émouvant que ne furent peut-être les atroces convulsions des premiers désespoirs, dont le souvenir paraît si lointain qu'il faut les pierres amoncelées pour clamer ce que l'orgueil impassible des yeux ne veut plus dire, jusqu'à la revanche du droit.

25 La vie à recommencer On recommence la vie. Le présent, l'avenir se dégagent invinciblement du passé, — du passé de malheur, non du passé de l'histoire où l'âme fige imanuablement sa fiertél Oui! il est un passé qui demeure présent, et c'est aux tombes des grands morts que la silencieuse pensée

30 des vivants l'a fixé. Ils sont là, augustes protecteurs de la terre déjà sanctifiée par les sacrifices des aïeux que leur héroïsme continue et dont il faut, d'abord, qu'ils lèguent l'exemple aux jeunes consciences, qui, demain, recevront le fardeau de l'avenir.

Sa Alors des soins vigilants s'emptesseiït, rivalisent d'ardeur

autour des talus gazonnés où chacun veut apporter rhommage d'une décoration rustique, la grâce d'une fleur, souvent l'appel du drapeau. Point de fosse, si étendue soit-elle, qui n'ait son entourage, ses croix blanches avec leurs inscriptions 5 émouvantes de simplicité. Autels du culte de la patrie sacrée, où le mort et le vivant communient. Les bordures de buis s'alignent, et toute la parure champêtre, que vient rompre parfois la présence d'une arme rouillée ou d'im noble débris, atteste im tel souci des soins toujours présents, qu'on

10 a la sensation d'im mort et de vivants qui ne se quittent pas* Et ce n'est rien que la vérité pure. Tout ce monde prolonge, dans la familiarité profonde de ceux qui ont vécu et de ceux qui veulent garder à leurs enfants le droit de vivre, la noblesse d'une race digne de toutes les beautés de la vie.

15 Et poiu- que le tableau s'achève, les stèles blanches, ornées du croissant, disent notre reconnaissance à nos amis musulmans.^ Enfin, non loin de là, l'écusson noir et blanc,* avec l'inscription convenable, confronte l'ennemi tombé à bout de sauvagerie.

20 Paix à ces morts! La paix, mais non l'oubli. Car il y a, sous ces vagues figées de verdures,^ ime histoire vivante à prolonger, à accroître persévéramment, et le culte de ceux qui survivent proclame qu'il y a, pour la poursuite de l'œuvre séculaire, une France obstinément résolue. C'est la prédica-

25 tion de nos morts, rangés au bord du chemin, qui me conduisait aux rencontres de guerre où m'attendaient, dans le feu de l'action, les compagnons d'armes des bons soldats dont la tâche est achevée. C'est la prédication des Français silencieux, de tout sexe et de tout âge, qui viennent, chaque

30 jour, apporter quelque chose d'eux-mêmes au modeste monument de terre par lequel s'atteste, au delà de la mort, la continuité d'une incomparable grandeur.

Page 13. 1. tenait beaucoup du Jacobin, had much of the Jacobin in him. Jacobin hère means a typical. revoluUonist, The Jacobin faction in the days of the French Révolution derived its name f rom a convent of Jacobin f riars in the Rue Saint Honoré in Paris, where the club des Jacobins held its meetings. The club disbanded in 1794 af ter the f ail of Robespierre, whom the Jacobins supported.

Page 1