LES HEURES
Seule, dans le wagon tristement renfermée, Elle songe à l'absence, et pleure, et n'y croit pas.
Dix heures : tout a fui, coteaux, forêts et plaines. Enfin dans l'ombre ont lui des clartés incertaines : Je la vois qui franchit un seuil avec effort.
Onze heures : son miroir lui dit qu'elle est jolie, Que déjà l'air marin l'a peut-être embellie ! Minuit : elle a prié ; tout s'éteint ; elle dort.
Entre les dons de Dieu si j'avais à choisir, Si, maître des destins et de la renommée, Je pouvais satisfaire un impuissant désir, Et donner quelque gloire à mon âme affamée ;
Si je pouvais marquer ma place au premier rang, Moi-même pour mon front tresser une couronne,
Et, prodiguant mon cœur, à défaut de mon sang, Me bâtir un tombeau dont le monde s'étonne
En un large faisceau si je pouvais unir Et projeter au loin les rayons du génie ; Si je pouvais laisser à l'obscur avenir Une image de moi, lumineuse et bénie :
Je n'irais pas m'asseoir au foyer des savants ; Vers eux mon respect monte, et non pas mon envie. Je veux agir; vivant, je me donne aux vivants : Le passé nous dit mal les secrets de la vie.
d'un cre
Aux cendres d'un creuset, chercheur audacieux, Je n'arracherais pas quelque brûlant mystère ; Je ne surprendrais pas dans l'infini des cieux La loi qui fait mouvoir un astre solitaire ;
Je n'embrasserais pas en son vaste contour Cette calme nature à mes yeux étalée, Satisfait d'admirer chaque page, à son tour, Par d'autres que par moi lentement épelée;
Je laisserais l'artiste au bout de ses pinceaux Appeler vainement l'idéale figure; Le sculpteur émousser au marbre ses ciseaux ; Je dédaignerais l'art, ombre de la nature!
Compagne des meilleurs et des plus mauvais j'ours, Toi-même, sans remords, après t'avoir choisie, Je t'abandonnerais, ma chère poésie !
Ingrat, je trahirais mes plus nobles amours!
J'aurais d'autres tourments, nés pour d'autres pensées :
Le cercle de mes jours me semblerait étroit,
Si j'aimais, déserteur du devoir et du droit, Les formes, les couleurs, les phrases cadencées!
Oh! quelle ambition troublerait mon sommeil! Quel rêve éblouirait mon extase muette!
Et de quelle hauteur mon orgueil sans pareil Saluerait le savant, l'artiste et le poëte !
Je voudrais la parole, âme des nations, L'assemblée orageuse aux vagues soulevées, Et l'éblouissement des révolutions.
Les périls méprisés, les menaces bravées !
Je voudrais tout un peuple attentif à ma voix, Docile au frein, léchant l'aiguillon qui le pique; Formidable clavier qui frémit sous les doigts, Pile immense où circule un courant magnétique!
Je voudrais la tribune, — estrade, trône, autel, — Où paraît, comme un Dieu descendu sur la terre, L'éloquent inspiré, l'orateur immortel, Qui dissipe la nue, ou lance le tonnerre !
Et, là, domptant le flot qui s'agite au hasard, Dominant la rumeur, apaisant le murmure, Avec l'accent, le cri, le geste, le regard, Allumant la raison dans chaque créature :
Le cœur gonflé d'amour, l'esprit de vérité, A cette foule, hélas ! des meilleurs biens avide, Mais qui marche en aveugle, et qui veut qu'on la guide, Je parlerais vertu, justice et liberté !