LE BERCEAU
Elle y veut incruster la nacre au bois de rose; 11 serait d'or massif, s'il était à son choix!
Rien ne semble trop cher, dentelle ni guipure, Pour encadrer de blanc cette tête si pure, Dans le lit qu'on apprête à son calme sommeil.
Il est venu, le fils dont elle était si fière !
Il est fait, le berceau, — le berceau sans réveil! —
Il est de chêne, hélas ! et ce n'est qu'une bière.
Dans un coin de la voiture Était une jeune sœur :
L'humble vêtement de bure Faisait valoir sa figure D'une angélique douceur.
Que sa pudeur me pardonne :
Mes yeux ne la quittaient pas !
Jamais plus chaste madone Du chrétien qu'on abandonne Ne fut le rêve ici-bas !
Le monde, dont les plus sages Gardent le sombre reflet, Et qui flétrit tous les âges, N'eut jamais de ces visages Formés de nacre et de lait !
Nul air des champs, point de hâle ; Bandeau blanc et voile noir Encadraient sa tête pâle ; Le regard seul, fixe et mâle, Semblait penser et vouloir.
A sa compagne ordinaire, Près d'elle assise, et montrant
Sa face heureuse et vulgaire, On l'aurait crue étrangère, Et comme d'un autre rang.
Immobile, sans sourire, Ignorant une beauté Trop pure pour la décrire, Elle pressait, sans y lire, Un livre de piété.
Sa main, — souvenir profane !
Sa main, je la vois encor, Sur le velours qui se fane, Blanche, longue et diaphane, Étreindre le fermoir d'or!
Dans son ombre confinée, Toute à l'oubli du réel ,
La vue aux vitres tournée, D'une ferveur obstinée Elle regardait le ciel ;
Le ciel gris, noyé de brume, Le ciel de l'àpre saison, Plus lourd sur le toit qui fume, Que la voûte où se consume L'hôte obscur d'une prison !
Pauvre enfant, qu'y cherchait-elle, Avec ses yeux grands ouverts?
Pour quelle plage fidèle S'envolait l'âme immortelle, Grelottant sous nos hivers?
Où s'égarait cette vue, Avide d'éternité?
De quel espoir dépourvue, Sous quelle charge imprévue.
Succombait la volonté ?
Non, cette invisible flamme, Ce n'est pas l'amour divin :
C'est le malheur qui réclame !
Non, ces lèvres, non, cette âme N'a pas dit que tout est vain !
Non, la sereine pensée N'a pas ce navrant regard; Cette enveloppe affaissée Trahit une âme blessée Où le ciel n'a qu'une part !
0 créature souffrante, Vierge aux pudiques regrets,
Dont la grâce pénétrante, Dans la foule indifférente, Arrêta mes yeux distraits,
Un voile sur le mystère De ta mortelle pâleur!
Ne demande à cette terre Que d'y porter, solitaire, Le secret de ta douleur!