SONGE D'UNE NUIT D'ÉTÉ
Babil des fleurs, soupirs des bois gonflés de sève. Silence des forêts, qui n'est fait que de bruit :
Tout se tait! Vainement mon oreille attentive Veut saisir dans les airs la note fugitive : Chants de Titania, qu'êtes-vous devenus?
0 musique ! univers des sons ! magique empire !
Écho révélateur des mondes inconnus!
0 Mendelssohn, divin traducteur de Shakspeare !
XLIT.
«. MON AMI S. FALLBX.
Sur le pont d'un vaisseau, pour une bagatelle,
Deux matelots anglais se prirent de querelle.
On fit cercle : aussitôt ces robustes jouteurs,
Demi-nus, et pareils aux antiques lutteurs,
Sur leurs puissants jarrets brusquement s'affermissent.
Se mesurent de l'œil, s'embrassent et s'unissent,
Et tous deux, confondus, l'un à l'autre enlacés,
Ne forment plus qu'un corps, — vainqueurs ou terrassés
D'abord ce n'est qu'un jeu, dont la troupe s'amuse :
On applaudit la force, on admire la ruse;
Mais bientôt la colère aveugle les rivaux;
L'ivresse du combat monte à leurs lourds cerveaux
Où le gin a porté la vapeur qui les trouble.
On veut les séparer : leur furie en redouble ;
C'est à qui frappera ces coups insidieux
Qui font jaillir le sang de la bouche et des yeux.
Insensés, rugissants, ils écument, se tordent,
Des ongles et des dents se saignent et se mordent :
Des lions au désert, pour un nègre abattu,
D'un plus terrible effort n'ont jamais combattu.
La lutte ainsi durait depuis quelques minutes;
Ils roulaient, se levaient, tout meurtris de leurs chutes,
Quand un coup plus habile et prévu dès longtemps
Atteignit à la tempe un des deux combattants.
Oii le vit aussitôt pâlir, affreux, livide,
Chercher un point d'appui pour ses bras dans le vide
S'arrêter un instant, chanceler, se pencher,
Puis tomber de son long sur le sanglant plancher.
Or c'étaient deux amis que ce couple de brutes
Qui tentaient, sur un mot, ces effroyables luttes !
Quand l'homme au lourd poignet vit tomber son ami,
Et contempla ce corps immobile et blêmi,
La raison lui revint, comme au sortir d'un rêve.
Il se dit quelcpies mots, sombre et d'une voix brève :
Puis, comme on l'entourait, poussant les matelots.
Il bondit vers le bord et sauta dans les flots.
Il nageait lentement à vingt pas de la poupe,
En criant : « Est-il mort? » On s'empresse, on se groupe.
Et des jurons! — « Saisis l'amarre! pousse au bord! »
Une seconde fois il leur crie : « Est-il mort? »
On détache un canot, on lâche une bouée.
« Est-il mort? » hurlait-il d'une voix enrouée.
On ne l'écoute pas; on veut pêcher ce fou!
Un mousse cependant lui cria tout à coup :
«11 est mort. - Bien! » dit-il, et, plongeant dansl' abîme,
11 alla devant Dieu retrouver sa victime.
Dieppe, 1859.
Qu'il est beau, l'enfant vermeil A qui nul souci ne pèse!
Il goûte un calme sommeil, Assis dans sa haute chaise.
Son haleine doucement Sort de sa lèvre mi-close,
Et son visage, en dormant, A les couleurs de la rose.
Ses petits doigts ont serré, Dans une étreinte obstinée, Le jouet tout lacéré Dont il remplit sa journée.
Autour de son cou si pur
Les blonds anneaux s'arrondissent :
Il s'éveille : un clair azur
Est dans ses yeux qui grandissent.
Il a trois ans; qu'il est fort!
Quelle sève généreuse !
Tu l'admires tout d'abord,
Et tu dis : « 0 mère heureuse ! »
Pourtant il ne sourit pas; Quelque chose en lui résiste; En vain tu lui tends les bras.
Si jeune, et déjà si triste!
N'entend-il pas cette voix?
A-t-il peur de l'étrangère?
Cette froideur que. tu vois, Est-ce une ombre passagère?
Pourquoi ce regard errant
Comme au jour qui l'a vu naître,
Qui s'arrête indifférent,
Et semble ne rien connaître?
L'étrange enfant! Tu pâlis, Tu murmures : « Pauvre femme ! »
Ces yeux ternes où tu lis, Crains-tu d'y chercher une âme?
Oh! ne l'interroge pas En levant les yeux sur elle, Celle qui souffre ici-bas Cette épreuve maternelle !
Oui, la nature a voulu Cette implacable torture,
Et personne encor n'a lu Aux secrets de la nature !
Le corps est là, beau, charmant, Femmes, à vous faire envie!
Mais l'être, en se consumant, Ne saura rien de la vie!
La matière a revêtu Cette forme souhaitée ; Mais l'âme, où la trouves-tu?
Près de Dieu l'âme est restée.
A ce réveil sans gaîté,
Qui n'est qu'une somnolence;
A la morne gravité De cet éternel silence,
A ces yeux irrésolus, A la pâleur de la mère Qui couve et ne quitte plus Son fils, son bien, sa chimère:
A ces mortelles douleurs, A cette attente inquiète, Épiant avec des pleurs Un son d'une voix muette
A cette angoisse sans nom Qui guette, sombre et glacée,
Une lueur de raison, Un éclair de la pensée,
Rien qu'un regard étonné, Rien qu'un sourire éphémère :
Oui, tu l'avais deviné.
Ne dis plus : « Heureuse mère ! »