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MÉDAILLONS

Prennent, pour se montrer, de discrètes couleurs.

La muse du foyer, que je garde sans tache,

Y lève à peine un coin du voile qui la cacbe.

Jouet capricieux d'un démon familier,

Je suis peintre à mon heure, et n'ai point d'atelier.

Ne me demande pas de ces toiles vantées,

Aux combats de l'enchère à prix d'or disputées!

Il est des médaillons, il est d'humbles portraits

Qui disent nos bonheurs, nos deuils et nos regrets :

Aux êtres qu'on aimait consacrant cet hommage,

Un pinceau délicat y fixa leur image,

Douce et vague peinture, aux teintes sans vigueur,

Qu'un mince ruban noir retient tout près du cœur,

Pour l'œil indifférent pâle ébauche sans charmes,

Mais quon regarde seul, et qui tire des larmes!

J'étais bien jeune et bien petit, Un soir d'hiver, quand il partit Pour le voyage qu'on ignore; Rien ne parlait à ma raison ; Mais les sanglots de la maison, Hélas! je les entends encore!

J'entends ces plaintes et ces voix Murmurer dans l'ombre, à la fois, Une prière déjà vaine!

J'entends encor ces mots jetés:

« Tout est fini! sortez! sortez!

Pauvres enfants, qu'on les emmène ! »

Je vois encor sur le tapis

Son frère et ses fils accroupis,

Priant tout bas, selon l'usage;

Je vois leur front, je vois leurs yeux

Noyés de pleurs silencieux

Qui découlaient sur leur visage.

Un inconnu me prit la main :

On m'éloigna. Le lendemain, Je n'osais jouer ni rien dire;

Mais je songeais au vieil ami, A ce bon aïeul endormi, Si triste, malgré son sourire!

Et je revins après deux jours :

Qu'ils sont pénibles, ces retours!

L'enfant même les appréhende.

La chambre où je l'avais quitté,

D'une étrange sonorité,

Me parut plus sombre et plus grande!

J'avais peur même de mes pas; On parlait et je parlais bas, Des mains se pressaient en silence :

On craint, en troublant dans la mort Les rêves de celui qui dort, D'effaroucher une espérance !

Je regardais la foule en deuil.

Je vis descendre le cercueil Qui gémissait à chaque marche ; Et je compris confusément Qu'une famille en ce moment Avait perdu son patriarche!

Depuis, les ans n'ont pu bannir Ce cher et lointain souvenir, Qui tressaille et se renouvelle Chaque fois que mon œil distrait Rencontre là-haut ce portrait, Où vit son image fidèle.

Voilà ses traits nobles et doux.

Et ce regard fixé sur nous, Interrogeant notre pensée, Pour nous dire : « Gardez-vous bien, Avec le Dieu qui fut le mien, La foi que je vous ai laissée? »

Voilà la toque du vieux temps, Avec la robe aux plis flottants, Que retenait une ceinture :

C'est un pontife, c'est un roi !

Un reflet de la sainte loi Illumine cette peinture '.

Tel au temple il m'apparaissait, Quand sous le dais il se dressait, Interprète de la prière,

Puissant, radieux, inspiré,

Et d'un chœur d'enfants entouré,

Dominant l'assemblée entière !

Puis il chantait : oh ! quels accents ! Quels transports nouveaux et puissants, Du cri sublime au doux murmure!

Jamais, pour s'élever à Dieu, La voix humaine, du saint lieu, Ne monta plus grave et plus pure !

11 chantait! l'âme s'abreuvait De ces beaux airs qu'il écrivait Avec son cœur et son génie !

Il faisait descendre à l'autel L'écho d'un concert immortel, Parmi la sourde litanie !

Et je l'admirais en rêvant, J'aspirais à, lui, frêle enfant En qui germait le grave adulte .

Et, plus humble qu'Éliacin, Je touchais son voile de lin :

Sa prière était tout mon culte!

Le monde ne t'a pas connu, Barde obscur, artiste ingénu Qui vivais pour le sanctuaire!

Le temple a gardé son trésor :

Le temple amis la harpe d'or Sur ton pauvre drap mortuaire :

Pourtant ton cœur avait lutté :

La gloire même avait tenté

Ton aventureuse jeunesse !

Ces chants pouvaient vibrer ailleurs,

Cette voix tirer d'autres pleurs

Et provoquer une autre ivresse !

On t'avait dit : « Viens parmi nous !

Le génie appartient à tous !

Au théâtre, à l'autel, — qu'importe ! —

L'art est sacré, l'art est divin !

Étouffe en toi le vieux levain ;

Prends ces couronnes qu'on t'apporte ! »

Dieu triompha. Simple et joyeux,

Au foyer béni des aïeux

Tu vins t'asseoir, humble lévite !

Fidèle au devoir accompli, Ton génie accepta l'oubli ; Mais la mort vint encor plus vite.

Tu priais : Dieu vivait en toi ; Chaque jour, à l'antique foi Tu donnais tes chants et ton âme ! Tu pâlissais d'un mal mortel :

Comme un flambeau près de l'autel, Se consumait la sainte flamme!

Ce mal, dont on meurt en l'aimant, Ce cher et glorieux tourment, C'est l'amour divin, c'est l'extase

Qui transporte et ravit le cœur.

C'est l'irrésistible liqueur

Qui fermente et qui rompt le vase !

Un chant suprême t'a brisé:

Le chant du coupable accusé, Qui pleure sous le blanc cilice.

C'était le jour du Grand Pardon :

Gloire, orgueil, — sublime abandon ! — Tu livras tout en sacrifice!

Sois béni! c'est un noble sort De servir Dieu jusqu'à la mort, Lui devant tout, de tout lui rendre !

Des grands cœurs c'est le rêve ardent J'étais trop jeune en te perdant, Et trop petit pour le comprendre !

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