‹ Pages intimesChapitre 42 sur 49 · A MON AMI GUSTAVE NADAUD · texte numérisé non relu

A MON AMI GUSTAVE NADAUD

Ma jeunesse est enterrée :

Elle est là, dans ce bouquin , Sous une tranche dorée, Sous un dos de maroquin.

Quand je suis las de relire Mes auteurs, jeunes ou vieux,

Qui n'ont plus rien à me dire, Et me laissent soucieux ;

Quand le meilleur, le plus tendre, Le plus grave ou le plus gai Ne sait plus se faire entendre A mon cerveau fatigué :

Quand ma main passe indolente Sur les rayons familiers, Comme la main nonchalante Des paresseux écoliers :

Je vais prendre, en sa retraite, Loin des yeux, et saintement, L'œuvre inédite et secrète, Le vrai livre où rien ne ment !

L'exemplaire en est unique.

Et tout entier de ma main:

Jamais lecteur ironique N'en souilla le parchemin:

Sur ces pages embaumées Que je tourne avec lenteur, Point de lignes imprimées, Rien qui trahisse un auteur !

Sous le fermoir qui les presse, Point de prose ni de vers; Mais combien tout m'intéresse Dans leurs feuillets entr'ouverts !

Ainsi qu'en un cimetière

On dépose tous ses morts,

Ici de mon âme entière J'ai mis les jeunes trésors!

Vingt objets ont leur langage:

Mon cœur même a tout tracé ; Il trouve entre chaque page Un souvenir du passé!

Chères fleurs, que je vous aime.

Vous qui parfumez toujours La chanson ou le poëme De mes naïves amours!

Liserons ou graminées, Restes sans forme et sans nom :

Jasmins, pervenches fanées, Que je reconnais ou non!

Pauvre herbier de mon enfance, Cesoir, mouillé de mes pleurs; Doux rêves d'adolescence, Que je datais par des fleurs,

Faites encore apparaître

A mon regard ébloui

Les jours les plus beaux peut-être

De ce temps évanoui !

Et la grimpante charmille.

Où j'ébauchais tant de vers ; Et les fêtes de famille, Sur le penchant des prés verts;

Et tant de courses ardentes Sur ces rives que j'aimais:

D'escalades imprudentes

Pour un lis des hauts sommets:

Et tant de rêves sans causes, De désirs et de regrets ; Tant d'oeillets et tant de roses, Confidents de mes secrets !

C'est l'âge où l'été commente Les poètes de l'amour"; Où , simple encor, l'âme aimante Brûle d'y lire à son tour;

C'est l'âge où l'hiver fait naître, Dans ses nuits sans avenir, Vingt romans qu'un bal peut-être Voit commencer et finir.

C'est l'âge où le cœur se livre, Où les fleurs sont des aveux Qu'on va cacher dans un livre, Avec lettres et cheveux !

J'ai vu cette feuille morte, Que noue un ruban soyeux, Dans la valse qui l'emporte .

S'échapper d'un front joyeux.

Ce bouquet qui se dénonce, Flétri, mais toujours charmant, C'est la première réponse Aux premiers vers de l'amant.

Les voici, touffe incolore, Les brins de myosotis

Que tu me donnas encore Le soir même où tu partis.

Peut-être, pâle exilée, Seule, inclinée à demi Près du feu, l'âme envolée, Tu revois ton vieil ami ;

Et moi, sur la page humide, Contre ce livre accoudé, Je pense au bonheur timide Que tu m'avais accordé ;

Et je songe à notre peine^ A ces lointains jours perdus Où, sans la parole humaine.

Nos cœurs s'étaient confondus ;

Et je songe au temps qui passe, Qui passe et fuit sans retour, Et dissipe dans l'espace Notre chimérique amour !

Ce bouquet, — la soie est noire Autour du frêle rameau :

Sois fidèle, ô ma mémoire! — Ce sont des fleurs de tombeau !

Un jour, au flanc des montagnes, Nous allions à travers bois, Vieux parents, jeunes compagnes:

Elle en était : je la vois !

L'amour pur a ses aumônes :

Elle cueillait en chemin

Quelques blanches anémones Qui s'effeuillaient sous sa main;

Le vent, passant sur les routes, Prenait clans ses tourbillons Les fleurs qui s'envolaient toutes, Comme autant de papillons.

« C'est pour vous, ami fidèle ! »

Dit-elle avec un souris; Et moi, courant autour d'elle, J'en recueillais les débris !

Ils sont là : mon doigt les touche !

Tiges, pétales, pistils !

Mais ces yeux, mais cette bouche, Mais ce sourire, où sont-ils?

Dormez, confondus ensemble, Dormez, de moi seul connus, Vous que mon culte rassemble, 0 souvenirs ingénus!

Lisons ! tournons les années !

Au fond du cœur qui n'a pas De ces vieilles fleurs fanées, De ces noms qu'on dit tout bas?

C'est ton histoire, jeunesse!

Chacun l'écrit à son tour.

A l'amour il faut qu'on naisse !

Jl faut qu'on meure à l'amour!

Je veux prier : l'heure est propice.

Déjà le voile Ce la nuit

De l'horizon remonte et glisse

Sur la ville où meurt chaque bruit.

Je veux reporter ma pensée

Vers l'image trop effacée

D'un Dieu qui n'a point de rigueurr

Et rallumer par la prière

PRIÈRE DU SOIP. 215

Quelques rayons d'une lumière

Qui s'éteint presque dans mon cœur!

Mon âme, prends ton vol, entr'ouvre tes deux ailes ! Tout semble f inviter: le temps, l'heure et le lieu. Soulage les ennuis qu'en secret tu recèles : Les hommes ont le jour, le soir est fait pour Dieu.

Au temps lointain de ma jeunesse, Je me souviens d'un soir pareil :

Sur le front d'une enchanteresse Ainsi se jouait le soleil.

Je vois encore à la fenêtre Les pâles rayons disparaître, Noyés dans la brume de feu ; Et, fêtant d'un dernier message

Son fier et perfide visage, Changer en or chaque cheveu.

Nous nous aimions alors, et la nature entière Accordait un sourire à nos rêves d'un jour. J'avais divinisé les dons de la matière, Et demandé la joie aux mensonges d'amour!

Mais pourquoi ce retour profane Qui me distrait et me poursuit?

Chassons tout ce passé qui plane Comme un fantôme dans la nuit!

Le regret ne peut plus m'atteiudre ; Je veux oublier, sans me plaindre, La servitude où je rampais :

Prions! qu'un élan salutaire

Loin des faiblesses de la terre M'emporte et me donne la paix !

J'en ai besoin : Dieu seul la rend ou la retire. Pour l'obtenir de lui, je gravirai les cieux; Je trouverai des mots que je ne sais plus dire, Et le calme sommeil descendra sur mes yeux.

Prions! — mais la paix dans mon âme

Pourra- t-elle rentrer jamais,

Quand la douleur crie et réclame

Au nom des êtres que j'aimais?

Comme en ces pays où la foule,

Parmi les tombeaux qu'elle foule,

Passe et se promène en riant,

Ainsi mon cœur, qui garde ensemble

Ses morts et ses vivants, ressemble Aux cimetières d'Orient.

Je les revois toujours, ces doux et chers visages, • Dont j'ai cru la présence éternelle -ici-bas! Nous leur devons, hélas ! plus graves et moins sages, Des heures de gaîtô qui ne reviendront pas !

L'ambition a pris la place De ce calme et riant loisir; Ma faiblesse lutte et se lasse Sur des biens qu'elle veut saisir.

" Que d'obstacles dans cette route !

Que d'instants où la vertu doute.

Où la main tremble, où le cœur bat !

Que de rivaux, quelle mêlée,

Où mon espérance ébranlée Est prête à quitter le combat!

Ah! la vie est pénible, et l'issue incertaine! Que de maux à guérir en nous et dans autrui! Mais je m'égare encore, et mon rêve m'entraîne, Ft ton nom, Dieu clément, de mes lèvres a fui.

Prions ! — mais où sont les paroles Qui berçaient ma simplicité?

Que voulez-vous, soucis frivoles.

Sous qui cède ma volonté?

Je glisse d'idée en idée :

Chacune à ma vue obsédée Offre un importun souvenir, Et fait passer sa raine image

Devant le Dieu que mon hommage Voulait adorer et bénir.

Légers spectres d'amour, souvenirs de jeunesse, Projets ambitieux qui troublez ma raison, Regrets, doutes, cessez d'accabler ma faiblesse ! Ah! que l'âme a de peine à quitter sa prison!

Pardonne, ô Dieu, si ma prière S'attarde en aspirant vers toi !

Je veux briser toute barrière, Mais mon effort trahit ma foi.

Au moment même où je t'implore, Une autre image vient encore Obscurcir la tienne à mes yeux :

Et mon infirmité passée

PRIÈRE Dl' SOIR. 221

Enchaîne ici-bas ma pensée, Quand je crois atteindre les cieux.

BERC EU SE.

Page 1