A MON AMI D. L. GILBERT
Lentement elle est morte, et nous l'avons tous vue, La belle et sainte femme au sourire glacé, Errer dans ses salons ainsi qu'une statue, Forme déjà pareille aux ombres du passé!
Que ses traits étaient purs î Sa chevelure noire
En deux bandeaux épais pressait son front charmant:
Moins pâle était la cire, et moins ferme l'ivoire ; Nul pli n'y trahissait son intime tourment.
Elle avait à la mort fait le grand sacrifice,
La priant seulement de venir pas à pas.
Tous les jours, goutte à goutte, épuisant le calice,
Elle avait sa visite, et lui parlait tout bas.
On voyait remuer sa lèvre violette, Qui murmurait alors des mots mystérieux. Son regard commentait la parole incomplète : Le secret de la mort éclatait dans ses yeux.
Elle vivait d'adieux depuis bien des années, Attendant le signal, un pied dans le cercueil ; Elle ne comptait plus le temps que par journées, Toujours en noir, portant déjà son propre deuil !
Seuls, ses fils retenaient ici cette ombre vaine, Jusqu'au jour où, voyant l'avenir affermi, Elle ôta de son front la dernière verveine, Et laissa retomber son visage endormi.
Hier, avec respect nous l' écoutions encore;
Ce matin, la poussière a cessé de souffrir.
Et, comme un dernier grain d'encens qui s'évapore,
La noble créature a fini de mourir.
Et dans le même instant l'âme a fini de naître ; Dans le dernier sourire elle a dit : Sans adieu ! Dans la dernière extase elle s'est fait connaître, Et dans le dernier souffle elle est montée à Dieu !
Mai 1861.